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Accueil du site > 06- Livre Six : POLITIQUE REVOLUTIONNAIRE > 5- La formation de la conscience de classe > Engels sur la naissance du prolétariat anglais

Engels sur la naissance du prolétariat anglais

jeudi 24 janvier 2008, par Robert Paris

1845 "Aux classes laborieuses de Grande-Bretagne : Travailleurs, c’est à vous que je dédie un ouvrage où j’ai tenté de tracer à mes compatriotes allemands un tableau fidèle de vos conditions de vie, de vos peines et de vos luttes, de vos espoirs et de vos perspectives. (...)"


Extraits de La situation de la classe laborieuse en Angleterre Friedrich Engels Mouvements ouvriers


On m’accordera, même si je ne l’avais pas démontré si souvent par le menu, que les ouvriers anglais ne peuvent pas se sentir heureux dans une telle situation ; que cette situation qui est la leur n’est pas de celles où un homme, voire une classe tout entière, est en mesure de penser, de sentir et de vivre humainement. Les ouvriers doivent donc s’efforcer de trouver une issue à cette situation qui les ravale au rang de la bête, pour se créer une existence meilleure, plus humaine, et ils ne peuvent le faire qu’en entrant en lutte contre les intérêts de la bourgeoisie en tant que telle, intérêts qui résident précisément dans l’exploitation des ouvriers ; mais la bourgeoisie défend ses intérêts de toutes les forces qu’elle est capable de déployer, grâce à la propriété et au pouvoir d’État dont elle dispose. Dès lors que l’ouvrier veut échapper à l’état de choses actuel, le bourgeois devient son ennemi déclaré.

Mais l’ouvrier peut remarquer, en outre, à chaque instant, que le bourgeois le traite com­me une chose, comme sa propriété, et c’est déjà pour cette raison qu’il se manifeste en enne­mi de la bourgeoisie. J’ai précédemment démontré à l’aide de cent exemples - et j’eusse pu en citer des centaines d’autres - que, dans les conditions actuelles, l’ouvrier ne peut sauver sa qualité d’homme que par la haine et la révolte contre la bourgeoisie. Et c’est grâce à son éducation, ou plutôt son manque d’éducation, ainsi qu’à la chaleur du sang irlandais qui est passée en grande proportion dans les veines de la classe ouvrière anglaise, qu’il est capable de protester avec la plus grande passion contre la tyrannie des possédants. L’ouvrier anglais n’est plus un Anglais, il n’est pas comme son riche voisin, un homme d’argent calculateur ; il a des sentiments pleinement évolués, son flegme nordique inné est compensé par la liberté avec laquelle ses passions ont pu se développer et acquérir sur lui une totale emprise. La formation rationnelle qui a développé si considérable­ment les dispositions égoïstes du bour­geois anglais, qui a fait de l’égoïsme sa passion dominante, et concentré tout son pouvoir affectif sur la seule cupidité, cette formation, l’ouvrier, lui ne l’a pas ; en revanche ses pas­sions sont aussi fortes et puissantes que chez les étrangers. La nationalité anglaise a été effacée chez l’ouvrier.

Si, comme nous l’avons vu, l’ouvrier ne peut plus mettre en valeur ses qualités humaines qu’en s’opposant à l’ensemble de ses conditions de vie, il est naturel que ce soit précisément dans cette opposition que les ouvriers se montrent le plus sympathiques, le plus nobles, le plus humains. Nous verrons que toute la force, toute l’activité des ouvriers sont orientées vers ce seul but et que même les efforts qu’ils font pour acquérir par ailleurs une formation humaine sont tous en relation directe avec lui. Nous aurons certes, à relater certains cas de violences individuelles et même de brutalité, mais il ne faut pas perdre de vue que l’Angle­terre est en guerre sociale ouverte, et que si la bourgeoisie a intérêt à mener cette guerre hypocritement, sous les apparences de la paix et même de la philanthropie, pour l’ouvrier, mettre à nu ses véritables conditions de vie, battre en brèche cette hypocrisie, ne peut que le servir ; et par conséquent, les actes d’hostilité les plus violents commis par les ouvriers contre la bourgeoisie et ses valets ne sont que l’expression ouverte, et non déguisée, de ce que la bourgeoisie inflige en cachette et perfidement aux ouvriers.

La révolte des ouvriers contre la bourgeoisie a commencé peu après les débuts du développement de l’industrie et a traversé plusieurs phases. Ce n’est pas ici le lieu d’exposer en détail l’importance historique de ces diverses phases pour l’évolution du peuple anglais ; je suis obligé de me réserver de traiter ces questions dans une étude ultérieure et de me borner, en attendant, aux simples faits, dans la mesure où ils peuvent servir à caractériser la situation du prolétariat anglais.

La première forme, la plus brutale et la plus stérile, que revêtit cette révolte fut le crime. L’ouvrier vivait dans la misère et l’indigence et il voyait que d’autres jouissaient d’un meilleur sort. Sa raison ne parvenait pas à comprendre pourquoi, précisément lui, devait souffrir dans ces conditions, alors qu’il faisait bien davantage pour la société que le riche oisif. Le besoin vainquit en outre le respect inné de la propriété - il se mit à voler. Nous avons vu que le nombre des délits s’accrût avec l’expansion de l’industrie et que le nombre annuel des arrestations est en rapport constant avec celui des balles de coton vendues sur le marché.

Mais les ouvriers eurent tôt fait de constater l’inanité de cette méthode. Les délinquants ne pouvaient par leurs vols, protester contre la société qu’isolément, qu’individuellement ; toute la puissance de la société s’abattait sur chaque individu et l’écrasait de son énorme supériorité. De plus, le vol était la forme la moins évoluée, la moins consciente de la protes­tation et pour cette simple raison, elle ne fut jamais l’expression générale de l’opinion publique des ouvriers, encore qu’ils aient pu l’approuver tacitement. La classe ouvrière ne commença à s’opposer à la bourgeoisie que lorsqu’elle résista violemment à l’introduction des machines, comme ce fut le cas tout au début du mouvement industriel. Les premiers inven­teurs, Arkwright etc... furent d’abord persécutés de cette manière et leurs machines mises en morceaux ; plus tard eurent lieu un grand nombre de révoltes contre les machines, et elles se déroulèrent presque exactement comme les émeutes des imprimeurs de Bohême en juin 1844 [a] ; les usines furent démolies et les machines mises en pièces.

Cette forme d’opposition, elle aussi, n’était qu’isolée, limitée à certaines localités, et ne visait qu’un seul aspect du régime actuel. Le but immédiat atteint, la puissance de la société s’abattait de toute sa violence sur les délinquants sans défense et les châtiait à son gré, tandis qu’on introduisait malgré tout, les machines. Il fallait trouver une nouvelle forme d’oppo­sition.

C’est ici qu’une loi votée par l’ancien Parlement tory, oligarchique, avant sa réforme, fut d’un grand secours ; plus tard, lorsque l’opposition entre bourgeoisie et prolétariat fut légalement sanctionnée par le bill de réforme et que la bourgeoisie fut ainsi élevée au rang de classe dominante, pareille loi ne serait jamais passée à la Chambre des Communes. Cette loi fut votée en 1824 annulant tous les textes législatifs qui, jusqu’alors avaient interdit aux ouvriers de s’associer pour la défense de leurs intérêts. Ils obtinrent ainsi un droit qui n’appartenait jusqu’alors qu’à l’aristocratie et à la bourgeoisie : le droit de libre association. Certes, des associations secrètes avaient toujours existé parmi eux, mais n’étaient jamais parvenues à de grands résultats. En Écosse, entre autres, il y avait eu dès 1812 - ainsi que le raconte Symons (Arts and Artizans, pp. 137 et suiv.), un arrêt de travail général, organisé par une association secrète [b] . Il eut lieu à nouveau en 1822, et à cette occasion, deux ouvriers qui n’avaient pas voulu adhérer à l’association et avaient été, en conséquence, déclarés traîtres à leur classe, par les ouvriers associés, furent vitriolés et perdirent ainsi la vue. De même en 1818, l’Association des mineurs d’Écosse fut assez puissante pour imposer un arrêt général du travail. Ces associations faisaient prêter à leurs membres un serment de fidélité et de secret, tenaient à jour des listes, des caisses, une comptabilité, et avaient des ramifications locales. Mais la clandestinité dont s’entouraient leurs actions, paralysait leur développement. Par contre, lorsque les ouvriers obtinrent en 1824 le droit de libre association, ces Unions s’étendirent rapidement sur l’ensemble de l’Angleterre et devinrent puissantes. Dans toutes les branches d’industrie, s’en constituèrent de semblables (trade-unions) avec l’intention manifeste de protéger l’ouvrier isolé contre la tyrannie et l’incurie de la bourgeoisie. Leurs buts étaient de fixer le salaire, et de négocier en « masse » , en tant que Puissance, avec les patrons, de réglementer le salaire en fonction du bénéfice [c] du patron, d’en obtenir l’augmentation quand le moment était propice, et de le main­tenir au même niveau partout pour chaque corps de métier ; c’est pourquoi ces unions se mirent à négocier avec les capitalistes l’institution d’une échelle des salaires qui serait partout observée, et à refuser de travailler pour un patron qui n’accepterait pas cette échelle. En outre, leur but était de maintenir toujours active la demande d’ouvriers, en limitant l’embau­che des apprentis, ce qui empêchait de réduire les salaires ; de lutter autant que possible contre les sournoises réductions de salaires, que tentaient les industriels par le biais de l’intro­duction de nouvelles machines ou de nouveaux outils, etc... ; et enfin, d’aider les ouvriers en chômage par des allocations en espèces. Ce qui s’effectue soit directement sur la caisse de l’association, soit au moyen d’une carte où figurent les indications d’identité nécessaires et sur présentation de laquelle l’ouvrier va d’une localité à une autre, assisté par ses camarades de travail et rensei­gné par eux sur la meilleure chance de se procurer du travail. Cette pérégrination, les ouvriers l’appellent the tramp et celui qui l’accomplit s’appelle donc un tramper (trimardeur) [d] . Pour atteindre ces objectifs, l’union élit un président et un secrétaire, appointés - car il faut s’attendre que nul industriel ne veuille engager de telles personnes - ainsi qu’un comité qui perçoit les cotisa­tions hebdomadaires et veille à l’utilisation des fonds pour les buts de l’Association. Lorsque c’était possible et profitable, les compagnons de métier de différents districts s’unissaient en fédération et organisaient à des dates fixes des réunions de délégués. Dans certains cas on a tenté d’unir les associés de tout un corps de métier à l’échelle de toute l’Angleterre en une seule grande association, et à maintes reprises - la première fois en 1830 - de fonder une association générale d’ouvriers à l’échelle de tout le royaume, qui inclurait une organisation particulière pour chaque métier. Cependant, ces associations ne subsistèrent jamais long­temps et ne parvinrent que rarement à se constituer, car seule une agitation générale excep­tion­nelle est capable de rendre une telle association possible et efficace [e] .

Les moyens que ces Unions ont coutume d’employer pour atteindre leurs buts, sont les suivants. Si un des patrons (ou plusieurs d’entre eux) refuse de payer le salaire fixé par l’association, on lui envoie une délégation ou on lui remet une pétition (on voit que les ouvriers savent reconnaître le pouvoir absolu du maître de l’usine dans son petit État) ; si cela ne suffit pas, l’association ordonne la cessation du travail et tous les ouvriers rentrent chez eux. Cet arrêt de travail (turn-out ou strike) [f] est, soit partiel, quand c’est un seul ou plusieurs patrons qui refusent de payer le salaire proposé par l’association, soit général quand il s’agit de tous les patrons de la branche intéressée. Voilà quels sont les moyens légaux employés pour l’association, au cas où l’arrêt de travail se produit après préavis, ce qui n’est pas toujours le cas. Mais ces moyens légaux sont précisément très faibles tant qu’il reste des ouvriers qui ne font pas partie de l’Association, ou qui s’en laissent séparer par des avantages éphémères offerts par le bourgeois. En particulier, lors d’arrêts de travail partiels, l’industriel peut recruter suffisamment d’hommes parmi ces brebis galeuses (nommés knobsticks) [g] et faire échouer ainsi les efforts des ouvriers membres de l’association. Habituellement ces knobsticks sont alors l’objet de mena­ces, d’injures, de coups ou autres mauvais traitements de la part des membres de l’associa­tion, bref de mesures d’intimidation de toutes sortes ; ils portent plainte, et comme la bour­geoisie si éprise de légalité, dispose encore du pouvoir, la puissance de l’association est brisée presque toujours par le premier acte qui enfreint la loi, par la première plainte en justice portée contre ses membres.

L’histoire de ces associations est une longue suite de défaites ouvrières, interrompue par quelques rares victoires. Il est normal que tous ces efforts ne puissent changer les lois de l’économie, que le salaire soit régi [h] par le rapport de la demande à l’offre sur le marché du travail. C’est pourquoi ces associations ne peuvent rien contre les grandes causes qui agissent sur ce rapport ; en cas de crise économique, l’association est contrainte de réduire elle-même le salaire, ou de se dissoudre complètement ; et dans le cas d’une hausse importante de la demande sur le marché du travail, elle ne peut fixer le salaire à un niveau plus élevé que celui que déterminerait d’elle-même la concurrence entre capitalistes. Cependant, en ce qui concer­ne les causes de moindre importance, et dont l’effet n’est pas généralisé, elles peuvent beau­coup. Si l’industriel ne s’attendait pas à une opposition concentrée, massive, de la part de ses ouvriers, peu à peu il abaisserait de plus en plus les salaires pour accroître son profit ; la lutte qu’il doit mener contre ses concurrents, les autres industriels, l’y contraindrait même et le salaire tomberait bientôt à son niveau minimum. Mais cette concurrence des industriels entre eux est, dans les conditions normales moyennes, freinée par l’opposition des ouvriers. Tout industriel sait bien qu’une réduction de salaire non justifiée par des circonstances auxquelles sont soumis également ses concurrents, aurait pour conséquence une grève qui lui porterait un préjudice certain, parce que durant cette grève son capital serait inactif, et que ses machines rouilleraient ; alors qu’en pareil cas, il n’est pas sûr du tout de pouvoir réussir à imposer sa réduction de salaires, et qu’il est par contre certain - s’il réussit - de voir aussitôt ses concurrents l’imiter et baisser les prix du produit fabriqué, ce qui lui ravirait ainsi tout le bénéfice de son opération. En outre, après une crise, les associations imposent fréquemment en fait une augmentation de salaire, plus rapidement qu’elle n’aurait lieu saris leur intervention ; car l’industriel a intérêt à ne pas augmenter le salaire avant que la concurrence des autres industriels ne l’y contraigne, tandis que mainte­nant ce sont les ouvriers eux-mêmes qui exigent un salaire plus élevé lorsque le marché s’améliore et que dans ces conditions -ils peuvent contraindre l’industriel à augmenter les salai­res par un arrêt de travail en raison des possibilités de choix réduites qui lui sont laissées sur le marché de l’embauche. Mais, comme nous l’avons dit, contre des causes plus impor­tantes qui modifient le marché du travail, l’action des associations est sans effet. Dans ces cas-là, la faim pousse peu à peu les ouvriers à reprendre du travail à n’importe quelle condition ; et dès que quelques-uns ont repris, c’en est fait de la force de l’association, parce que ces knobsticks, plus les stocks de marchandises restant encore sur le marché, mettent la bourgeoisie en mesure de parer aux conséquences les plus graves de la perturbation entraînée par la grève. Les fonds de l’association sont bientôt épuisés en raison du grand nombre de ceux qu’il faut secourir ; à la longue, les commerçants refusent le crédit qu’ils consentaient à des intérêts élevés, et le besoin force les ouvriers à revenir sous le joug de la bourgeoisie. Mais, étant donné que les industriels doivent éviter dans leur propre intérêt - qui n’est, il est vrai, devenu leur intérêt que du fait de l’opposition des ouvriers - toute réduction de salaire non indispensable, alors que les ouvriers éprouvent toute baisse de salaire provoquée par les conditions économiques comme une aggravation de leur situation, qu’il faut pallier dans la mesure du possible, la plupart des Turn-outs se termi­nent au désavantage des ouvriers. On se demandera alors pourquoi les ouvriers cessent le travail en pareil cas, puisque l’inefficacité de la mesure est évidente ? C’est tout simplement parce qu’ils se doivent de protester contre la baisse de salaire et même contre la nécessité de la baisse, parce qu’ils doivent expliquer qu’eux, en tant qu’hommes, n’ont pas à se plier aux circonstances, mais que bien au contraire, les circonstances doivent se plier à eux, qui sont des êtres humains ; parce que leur silence équivaudrait à une acceptation de ces conditions de vie, une acceptation du droit de la bourgeoisie à les exploiter pendant les périodes économiques favorables, et à les laisser mourir de faim dans les mauvaises périodes. Les ouvriers se doivent de protester là-contre tant qu’ils n’ont pas perdu tout sentiment humain et s’ils protestent de cette manière et non d’une autre, c’est qu’ils sont anglais, c’est-à-dire des gens pratiques qui appuient leur protestation par un acte et ne font point comme les théori­ciens allemands qui s’en vont tout tranquillement se coucher dès que leur protestation est dûment enregistrée et déposée ad acta, pour y dormir elle aussi du même sommeil tranquille que les protestataires. En revanche, la protestation concrète de l’Anglais fait son effet, elle maintient la cupidité de la bourgeoisie dans certaines limites et tient constamment en éveil l’opposition des ouvriers contre la toute-puissance sociale et politique de la classe possé­dante, tout en leur faisant ad­met­tre, il est vrai, que les associations d’ouvriers et les Turn-outs ne suffisent pas pour briser la domination de la bourgeoisie. Mais ce qui donne à ces associations et aux Turn-outs qu’elles organisent leur véritable importance, c’est qu’elles sont la première tentative des ouvriers pour abolir la concurrence. Elles supposent cette idée très juste, que la domination de la bourgeoisie n’est fondée que sur la concurrence des ouvriers entre eux, c’est-à-dire sur la division à l’infini du prolétariat, sur la possibilité d’opposer entre elles les diverses catégories d’ouvriers. Et c’est précisément parce qu’elles s’en prennent - bien que de façon unilatérale et assez limitée - à la concurrence, ce nerf vital de l’ordre social actuel, qu’elles constituent un tel danger pour cet ordre social. L’ouvrier ne saurait trouver de meilleur point faible où frapper la bourgeoisie et avec elle l’ensemble du régime social existant. Que la concurrence entre ouvriers soit supprimée, que tous les ouvriers soient fermement résolus à ne plus se laisser exploiter par la bourgeoisie et le règne de la propriété est révolu. Tant il est vrai que le salaire n’est fonction du rapport entre l’offre et la demande et de la situation éventuelle du marché du travail que parce que, jusqu’à présent, les ouvriers se sont laissé traiter comme une chose qu’on achète et qu’on vend. Que les ouvriers décident de ne plus se laisser acheter ni vendre ; que pour faire déterminer ce qui constitue réellement la valeur du travail, ils s’affirment êtres humains, qui en plus de leur force de travail ont aussi une volonté, et c’en est fait de toute l’économie politique actuelle, et des lois régissant le salaire. A la longue, certes, les lois qui régissent le salaire s’imposeraient à nouveau, si les ouvriers en restaient à l’abolition de la concurrence entre eux ; mais cela, ils ne le peuvent pas, sans renoncer à tout ce qui a été jusqu’à maintenant leur mouvement, sans faire renaître cette concur­rence mutuelle des ouvriers, ce qui veut dire que cela leur est tout à fait impos­sible. La néces­sité les contraint à ne pas abolir seulement une partie de la concurrence, mais la con­curr­ence en général, et c’est ce qu’ils feront. Dès maintenant les ouvriers voient chaque jour plus clairement ce que leur vaut la concurrence ; ils comprennent mieux que les bour­geois, que même la concurrence des possédants entre eux, en provoquant les crises écono­miques, pèse lourdement sur l’ouvrier et qu’il faut abolir cette concurrence aussi. Ils verront bientôt clairement, comment ils doivent s’y prendre.

Il n’est point besoin de souligner que ces associations contribuent pour une large part à nourrir la haine et l’exaspération des ouvriers contre la classe possédante. Ces associations sont donc à l’origine en ces temps de fièvre - au su ou à l’insu des dirigeants - des actions individuelles qui ne peuvent s’expliquer que par une haine exacerbée jusqu’au désespoir, une passion sauvage brisant toutes les barrières. Y ressortissent les cas mentionnés précédem­ment de vitriolage et une série d’autres faits : je voudrais parler de quelques-uns d’entre eux. En 1831, lors d’une violente agitation ouvrière, le jeune Ashton, industriel à Hyde, près de Manchester, fut un soir abattu d’un coup de feu alors qu’il traversait un champ, et l’auteur du crime demeura absolument introuvable [i] . Ce fut là sans aucun doute, un acte de vengeance de la part d’ouvriers. On note de très fréquentes tentatives de mettre le feu aux fabriques ou de les faire sauter. Le vendredi 29 septembre 1843, des inconnus tentèrent de faire sauter l’atelier d’un fabricant de scies nommé Padgin, Howard Street, à Sheffield. Ils s’étaient servis d’un tube en fer rempli de poudre et bouché aux deux extrémités [j] . Les dégâts furent considé­rables. Le lendemain, 30 septembre, une tentative semblable eut lieu dans la fabrique de couteaux et de limes d’Ibbetson, à Shales Moor près de Sheffield. M. Ibbetson, s’était attiré la haine des ouvriers par sa participation active aux mouvements bourgeois, par sa politique de bas salaires, l’embauche exclusive de knobsticks et l’exploitation à son profit de la loi sur les pauvres (En 1842, en effet, il contraignit les ouvriers à accepter un salaire très bas en dénonçant nommément à l’assistance publique ceux qui refusaient, comme des gens qui pouvaient avoir du travail mais ne voulaient pas l’accepter et ne méritaient donc pas d’allocation.). L’explosion causa des dégâts et tous les ouvriers qui en constatèrent le résultat regrettèrent seulement que « tout le bazar n’ait pas complètement sauté ».

Le vendredi 6 octobre 1843, une tentative d’incendie dans l’usine de Ainsworth et Grompton à Bolton ne causa aucun dommage ; c’était la troisième ou quatrième tentative dans la même usine en un très court laps de temps [k] . Lors de la séance du conseil municipal de Sheffield, le mercredi 10 janvier 1844, le commissaire de police présenta un engin explo­sif en fonte, de fabrication spéciale, chargé de quatre livres de poudre et pourvu d’une mèche qui avait commencé à brûler mais s’était éteinte et qui avait été trouvé dans l’usine de M. Kitchen, Earl Street, à Sheffield [l] . Le dimanche 20 janvier 1844, une explosion se produisit dans la scierie de Bentley et White, à Bury (Lancashire), elle avait été provoquée par des paquets de poudre qu’on y avait jetés et qui avaient causé des dégâts importants [m] . Le jeudi 1er février 1844, les Soho Wheel Works de Sheffield furent incendiés et devinrent la proie des flammes [n] . - Voilà donc six cas de ce genre en quatre mois dont la cause profonde n’est que l’exaspération des ouvriers contre les patrons. je n’ai pas besoin de dire quelle doit être la situation sociale, pour que de telles choses soient seulement possibles. Ces faits sont des preuves suffisantes qu’en Angleterre, même durant les périodes de prospérité économique comme à la fin de 1843, la guerre sociale est déclarée et ouverte, - et malgré tout la bour­geoisie anglaise ne veut pas réfléchir à ce que cela signifie ! Mais le cas le plus éclatant, est celui des Thugs de Glasgow [1] , qui vint devant les Assises de cette ville du 3 au 11 janvier 1838. Le procès fit apparaître que l’association des fileurs de coton qui existait dans cette ville depuis 1816, possédait une puissance et une organisation exceptionnelles. Les adhérents étaient liés par un serment aux décisions de la majorité et il existait pendant chaque turn-out un comité secret, inconnu de la plupart des membres et disposant à discrétion des fonds. Le comité mettait à prix la tête de certains knobsticks, de certains industriels détestés, et fixait des primes pour les incendies d’usines. C’est ainsi que fut incendiée une usine dans laquelle des knobsticks femmes assuraient le filage à la place des hommes ; une certaine Mrs. Mac Pherson, mère d’une de ces jeunes filles, fut assassinée et on fit passer les deux assassins en Amérique aux frais de l’association [o] . Déjà en 1820, un inconnu avait tiré sur un knobstick du nom de Mac Quarry et l’avait blessé, ce qui lui avait valu de la part de l’association, une prime de 15 livres sterling. Plus tard, quelqu’un tira sur un certain Graham ; l’auteur perçut 20 livres, mais il fut découvert et déporté à vie ; enfin en 1837, à l’occasion d’un turn-out dans les usines de Oakbank et de Mile End, des troubles éclatèrent, au cours des­quels, une douzaine de knobsticks furent sévèrement molestés ; en juillet de la même année, les troubles persistaient toujours et un certain Smith, un knobstick, fut si malmené qu’il en mourut [p] . C’est alors que le comité fut arrêté ; on ouvrit une enquête et à l’issue de celle-ci, le président ainsi que les principaux membres furent déclarés coupables de partici­pation à des associations illégales, de mauvais traitements infligés à des knobsticks et d’in­cendies à l’usine de James et Francis Wood ; ils furent condamnés à sept ans de déporta­tion. Que disent nos bons Allemands de toute cette histoire [2] ?

La classe possédante, et notamment la fraction industrielle de cette classe en contact immé­­diat avec les ouvriers, lutte avec la dernière violence contre ces associations et tente constamment de prouver aux ouvriers leur inutilité à l’aide d’arguments qui, du point de vue éco­no­mique sont tout à fait justes, mais par cela même en partie faux, et qui n’ont abso­lu­ment aucun effet sur un entendement ouvrier. L’ardeur même que déploie la bourgeoisie démontre qu’elle n’est pas désintéressée dans cette affaire ; et, sans parler du préjudice direct que cause un turn-out, il en va en l’occurrence de telle sorte que ce qui entre dans les poches de l’industriel sort obligatoirement de celles de l’ouvrier. Et même si les ouvriers ne savaient que trop que leurs associations tiennent du moins quelque peu en lisière leurs patrons dans leur émulation et leur passion de réduire les salaires, il les maintiendraient cependant parce que, ce faisant, ils nuisent à leurs adversaires, les industriels. A la guerre, ce qui nuit à un parti profite à l’autre, et comme les ouvriers sont sur pied de guerre vis-à-vis de leurs patrons, tout se passe exacte­ment comme lorsque de hauts potentats se frottent mutuellement les oreilles. Distançant de loin tous les bourgeois, c’est à nouveau notre ami, le Dr Ure, qui est l’adversaire le plus acharné de toutes les associations d’ouvriers, Les « tribunaux secrets » des fileurs de coton, la plus puissante des sections ouvrières, le font écumer de rage ; ces tribunaux qui se vantent de pouvoir paralyser tout industriel indocile et de « ruiner ainsi l’homme qui, des années durant leur a assuré l’existence ». Il parle d’une époque où la tête inventive et le cœur animateur de l’industrie ont été les esclaves des membres inférieurs trop turbulents - dommage que les travailleurs anglais ne se laissent pas apaiser aussi aisément par tes fables que les Plébéiens romains, ô nouveau Menenius Agrippa [q] ! - et il raconte enfin cette belle histoire : les fileurs de gros fil à la mule avaient abusé de leur force jusqu’à un point intolérable. Des salaires élevés, au lieu de les incliner à la reconnaissance envers l’industriel, et à une formation intel­lec­tuelle (dans des sciences inoffensives, ou même profitables à la bourgeoisie, cela s’entend) avaient engendré dans bien des cas de l’orgueil et fourni des fonds pour soutenir l’esprit de rébellion au cours des grèves dont les industriels avaient été victimes de façon tout à fait arbitraire les uns après les autres. Lors d’une de ces malheureuses périodes de troubles, les industriels de la région de Hyde, Dukinfield et des localités environnantes craignant de se voir chassés du marché par les Français, les Belges et les Américains, s’étaient adressés à l’usine de machines de Sharp, Roberts et Co, en lui demandant d’aiguiller le talent inventif de M. Sharp [r] sur la construction d’un métier auto­matique « afin de sauver cette industrie de l’esclavage qui l’empoisonnait et de la ruine qui la menaçait ».

En l’espace de quelques mois une machine vit le jour, douée semblait-il du cer­veau, des sentiments et du tact d’un ouvrier expérimenté. C’est ainsi que l’homme de fer, comme l’appel­lent les ouvriers, jaillit des mains du moderne Prométhée sur l’ordre de Minerve, créature destinée à rétablir l’ordre dans les classes industrielles et à assurer aux Anglais la suprématie dans le domaine industriel. La nouvelle de ce nouveau travail d’Hercule répandit la terreur dans les associations ouvrières, et avant même d’avoir, pour ainsi dire, quitté son berceau, elle étrangla l’Hydre de l’Anarchie [s] .

C’est ainsi que Ure démontre en outre que l’invention de la machine permettant une im­pres­sion en quatre ou cinq couleurs à la fois, a été la conséquence des désordres qui avaient éclaté parmi les imprimeurs de cotonnades et que les actes d’insubordination des tisseurs à la chaîne dans les usines de tissage mécanique, auraient eu pour conséquence l’apparition d’une nouvelle machine à tisser plus perfectionnée, et il cite encore bien d’autres cas [3] . Le même Ure se torture, un peu auparavant, durant des dizaines et des dizaines de pages, pour démon­trer que le machinisme serait avantageux pour l’ouvrier ! Ure n’est d’ailleurs pas le seul ; dans le rapport sur les usines, M. Ashworth, l’industriel, et maint autre encore, ne laisse pas passer une occasion de donner libre cours à sa colère contre ces associations ouvrières. Ces sages bourgeois agissent exactement comme certains gouvernements et ils voient à l’origine de ces mouvements qu’ils ne comprennent pas, l’influence d’agitateurs malintentionnés, de mauvais esprits, de démagogues, de braillards et de jeunes gens ; ils affirment que les agents appointés par ces associations ont intérêt à faire de l’agitation, parce qu’ils en vivent ; comme si la bourgeoisie ne rendait pas cet appointement nécessaire, puisqu’elle ne veut pas embaucher ces gens-là !

La fréquence inouïe de ces arrêts de travail est la meilleure preuve de l’extension prise par la guerre sociale en Angleterre. Il ne se passe pas de semaine, presque pas de jour, qu’une grève n’éclate quelque part - tantôt contre une réduction de salaire, tantôt à propos du refus d’une augmentation ; tantôt parce qu’on a embauché des knobsticks ; ou bien parce que le patron a refusé de mettre fin à des abus ou d’améliorer des installations défectueuses ; tantôt parce que des nouvelles machines ont été introduites, ou pour cent autres motifs. Ces grèves ne sont, il est vrai, que des escarmouches d’avant-postes, parfois aussi des combats plus importants ; elles ne règlent rien définitivement, mais elles sont la preuve la plus sûre que la bataille décisive entre prolétariat et bourgeoisie approche. Elles sont l’école de guerre des ouvriers, où ils se préparent au grand combat désormais inéluctable ; elles sont les pronuncia­mentos de différentes branches de travail, consacrant leur adhésion au grand mouvement ouvrier. Et si l’on compare d’une année à l’autre les numéros du Northern Star, la seule feuille qui relate tous les mouvements du prolétariat, on constatera que tous les ouvriers de la ville et de l’industrie rurale se sont groupés en associations et ont protesté de temps à autre, contre la domination de la bourgeoisie, par un arrêt de travail général. Et, en tant qu’école de guerre, elles sont d’une efficacité sans égale. La vaillance propre à l’Anglais s’y développe. On dit sur le continent que les Anglais, et surtout les ouvriers, sont lâches, qu’ils sont incapables de faire une révolution, parce qu’ils ne se livrent pas tous les jours, comme les Français, à des émeutes, parce qu’ils supportent avec tant de tranquillité apparente le régime bourgeois [t] . C’est absolument faux. Les ouvriers anglais ne le cèdent en courage à aucune nation ; ils sont aussi peu paisibles que les Français mais ils combattent d’une autre manière. Les Français, qui sont essentiellement des politiques, combattent les maux sociaux aussi sur le terrain politique ; les Anglais, pour qui la politique n’existe qu’en vue de l’intérêt bourgeois, de la société bourgeoise, au lieu de lutter contre le gouvernement, luttent directement contre la bourgeoisie ; et cette lutte, pour l’instant, ne peut être efficace qu’avec des moyens pacifi­ques. Le marasme économique et la misère qui s’ensuivit eurent pour effet à Lyon, en 1834, l’insurrection pour la République, en 1842 à Manchester le turn out général pour la Charte du peuple et de hauts salaires. Mais qu’il faille pour un turn out aussi du courage et souvent un courage beaucoup plus grand, beaucoup plus élevé, un esprit de décision beaucoup plus hardi, beaucoup plus ferme que pour une émeute, cela va de soi. Ce n’est vraiment pas une petite affaire pour un ouvrier qui sait par expérience ce qu’est la misère, que d’aller à sa rencontre avec sa femme et ses enfants, d’endurer la faim et le besoin durant des mois, et de rester malgré tout ferme et inébranlable. Qu’est-ce que la mort, que sont les galères qui attendent le révolutionnaire français, auprès de la lente famine, auprès du spectacle quotidien d’une famille affamée, de la certitude que la bourgeoisie se vengera un jour, que l’ouvrier anglais choisit cependant plutôt que de se soumettre au joug de la classe possédante ? Nous donnerons un peu plus loin un exemple de ce courage opiniâtre, inflexible, de l’ouvrier anglais, qui ne cède à la force que lorsque toute résistance est devenue inutile et insensée. Et c’est précisément dans cette tranquille patience, dans cette longue fermeté qui doit surmonter, chaque jour, cent épreuves, que l’ouvrier anglais montre l’aspect de son caractère qui force le plus le respect. Des êtres qui endurent tant afin de faire plier un seul bourgeois seront aussi en mesure de briser la force de la bourgeoisie tout entière. Mais même en dehors de ces cas, l’ouvrier anglais a fait plus d’une fois la preuve de son courage. Si le turn out de 1842 n’a pas eu d’autres résultats c’est que, d’une part, les ouvriers y avaient été poussés par les bourgeois et que, d’autre part, ils ne voyaient pas très clairement l’objectif et n’étaient pas tous d’accord à ce sujet. Mais sinon, ils ont bien souvent fait la preuve de leur courage dès qu’il s’agissait de buts sociaux bien définis. Sans parler de l’insurrection galloise [u] de 1839, une véritable bataille rangée éclata à Manchester, en mai 1843, durant mon séjour en cette ville. Une usine de tuiles (Pauling et Henfrey) avait, en effet, agrandi les dimensions des tuiles sans augmenter les salaires et vendait évidemment ces tuiles plus grandes à un prix plus élevé [v] . Les ouvriers à qui une augmentation avait été refusée, quittèrent l’usine et l’association des ouvriers tuiliers mit cette firme à l’index. A grand-peine celle-ci réussit cependant à trouver des ouvriers dans les environs et en faisant appel aux knobsticks, contre lesquels l’association commença par employer l’intimidation. La firme posta douze hommes pour surveiller la cour, tous anciens soldats ou policiers, et les arma de fusils. Mais quand l’intimidation s’avéra inefficace, une bande d’ouvriers tuiliers assaillit la cour, un soir, à 10 heures, avançant en ordre de combat, les premiers rangs armés de fusils, alors que l’usine se trouve à quatre cents pas à peine d’une caserne d’infanterie [4] . Les ouvriers pénétrèrent dans la cour, et dès qu’ils aperçurent les gardiens, ils firent feu dans leur direction, foulèrent aux pieds les tuiles humi­des, qui étaient posées sur le sol, renversèrent les piles de tuiles déjà séchées, démolirent tout ce qui se trouvait sur leur passage et pénétrèrent dans le bâtiment où ils brisèrent les meubles et malmenèrent la femme du surveillant qui habitait là. Pendant ce temps les gardiens s’étaient postés derrière une haie d’où ils pouvaient tirer avec précision et sans être gênés ; les assail­lants se trouvaient devant un four à tuiles allumé qui projetait sur eux une vive lueur, si bien que chaque balle de leurs adversaires portait, alors que chaque coup tiré par eux n’atteignait pas son but. Cependant la fusillade dura plus d’une demi-heure jusqu’à épuise­ment des munitions et jusqu’à ce que fut atteint le but de cette visite, c’est-à-dire la destruc­tion de tout ce qu’il y avait à détruire dans la cour. Puis la troupe arriva et les ouvriers tuiliers se retirèrent en direction d’Eccles (à 3 lieues de Manchester). Un peu avant Eccles on fit l’appel : chaque homme fut appelé par le numéro qu’il avait dans sa section, puis tous se dispersèrent pour tomber naturellement d’autant plus sûrement aux mains de la police accourant de toutes parts. Le nombre des blessés a dû être très important, mais seuls furent connus ceux qui furent arrêtés par la suite. L’un d’eux avait reçu trois balles dans la cuisse, le mollet et l’épaule et s’était traîné ainsi sur plus de quatre lieues. Je crois que voilà bien des gens qui ont démontré qu’ils ont, eux aussi, du courage révolutionnaire et ne craignent pas une grêle de balles ; mais lorsque des masses désarmées, qui ne savent pas exactement ce qu’elles veulent, sont tenues en respect sur des places de marchés encerclées, par quelques dragons et policiers occupant les issues, comme ce fut le cas en 1842, il ne s’agit pas d’un manque de courage : la foule n’aurait pas davantage bougé si les serviteurs de la force publi­que, c’est-à-dire de la bourgeoisie, n’avaient pas été là. Lorsque le peuple a quelque objectif précis, il montre assez de courage ; par exemple lors de l’attaque de l’usine de Birley, qui dut être protégée ultérieurement par des renforts d’artillerie [w] .

A ce propos, quelques mots au sujet du respect sacro-saint qu’on voue à la loi en Angle­terre. Certes pour le bourgeois la loi est sacrée, car c’est là son oeuvre votée avec son accord, pour sa protection et son avantage. Il sait, que même si telle ou telle loi devait lui nuire en particulier, l’ensemble de la législation protège ses intérêts, et, qu’avant tout, le caractère sacré de la loi, le caractère intouchable de l’ordre social consacré par l’expression active de la volonté d’une fraction de la société et la passivité de l’autre, représente le soutien le plus puis­sant de sa position sociale. Parce que le bourgeois anglais se retrouve dans la loi comme il se retrouve dans son Dieu, il la considère comme sacrée ; et c’est pourquoi la matraque du policier - qui au fond est sa propre matraque - est pour lui un calmant à l’effet merveilleux. Mais nullement pour l’ouvrier. L’ouvrier sait trop bien et a trop souvent éprouvé par expéri­ence que la loi est pour lui un fouet confectionné à son intention par la bourgeoisie, et quand il n’y est pas obligé, il ne respecte pas la loi. Il est ridicule d’affirmer que l’ouvrier anglais a peur de la police, alors qu’à Manchester la police essuie chaque semaine de bonnes correc­tions et que l’an passé on tenta même de prendre d’assaut un commissariat défendu par des portes d’acier et de lourds contrevents. La force de la police dans la grève de 1842 résida uniquement, nous l’avons dit, dans l’irrésolution des ouvriers eux-mêmes.

Étant donné que les ouvriers ne respectent pas la loi, se contentant au contraire de laisser s’exercer sa force quand eux-mêmes n’ont pas le pouvoir de la changer, il est tout à fait naturel qu’ils proposent au moins des modifications à la loi, qu’ils veuillent remplacer la loi bourgeoise par une loi prolétarienne. Cette loi proposée par le prolétariat, c’est la Charte du Peuple (People’s Charter) qui dans sa forme est purement politique et qui réclame pour la Chambre des Communes une base démocratique. Le chartisme est la forme condensée de l’opposition à la bourgeoisie. Dans les unions et les grèves, cette opposition restait toujours isolée, c’étaient des ouvriers ou des sections ouvrières qui, isolément, luttaient contre des bourgeois isolés ; si le combat devenait général, ce n’était guère [x] l’intention des ouvriers, et quand intention il y avait, c’était le chartisme qui était à la base de cette généralisation. Mais dans le chartisme c’est toute la classe ouvrière qui se dresse contre la bourgeoisie - et singu­liè­rement contre son pouvoir politique - et qui donne l’assaut au rempart légal dont elle s’est entourée. Le chartisme est issu du parti démocratique qui s’est développé dans les années 80 à 90 du siècle précédent, à la fois avec et dans le prolétariat, s’est renforcé pendant la Révolution française et s’est manifesté après la paix, en tant que parti radical, ayant alors son fief principal à Birmingham et Manchester, comme il l’eut jadis à Londres ; en s’alliant avec la bourgeoisie libérale, il réussit à arracher à l’oligarchie de l’ancien parlement, le bill de Réforme et depuis, il a consolidé constamment ses positions de parti ouvrier en face de la bour­geoisie. En 1838 [y] , un comité de l’Association générale des ouvriers de Londres (Working Men’s Association), ayant à sa tête William Lovett, définit la Charte du Peuple dont les « six points » sont les suivants : 1. Suffrage universel pour tout homme majeur sain d’es­prit et non condamné pour délit ; 2. Renouvellement annuel du Parlement ; 3. Fixation d’une indemnité parlementaire afin que des candidats sans ressources puissent également accepter un mandat ; 4. Élections au scrutin de ballottage, afin d’éviter la corruption et l’intimidation de la bourgeoisie ; 5. Circonscriptions électorales égales afin d’assurer des représentations équitables ; et 6. Abolition de la disposition - d’ailleurs illusoire - qui réserve l’éligibilité, exclusivement aux propriétaires d’un domaine d’au moins 300 livres sterling, de sorte que tout électeur soit désormais éligible [z] . Ces six points qui se limitent à l’organisation de la Chambre des Communes, pour anodins qu’ils puissent paraître - sont cependant de nature à mettre en pièces la Constitution anglaise, reine et Chambre Haute comprises. Ce qu’on appelle le côté monarchique et aristocratique de la Constitution ne peut subsister que parce que la bourgeoisie a intérêt à son maintien apparent ; ni l’un ni l’autre n’ont plus d’autre existence que fictive. Mais si l’opinion publique tout entière se rangeait derrière la Chambre des Communes, si celle-ci exprimait non seulement la volonté de la bourgeoisie, mais celle de toute la nation, elle concentrerait en elle si parfaitement la totalité du pouvoir, -que dispa­raîtrait la dernière auréole qui ceint la tête du monarque et de l’aristocratie. L’ouvrier anglais ne respec­te ni les lords ni la reine, alors que les bourgeois - quoique ne sollicitant guère leur avis sur le fond - entourent leurs personnes d’une véritable adoration. Le chartiste anglais est politique­ment républicain bien qu’il n’emploie jamais ou seulement très rarement ce terme ; il sympathise d’ailleurs avec les partis républicains de tous les pays, mais préfère se donner le nom de « démocrate ». Cependant il n’est pas simplement républicain ; sa démocratie ne se limite pas au plan politique.

Le chartisme fut - il est vrai - dès ses débuts en 1835 [aa] , un mouvement essentiellement ouvrier, mais il n’était pas encore nettement séparé de la petite bourgeoisie radicale. Le radicalisme ouvrier marchait la main dans la main avec le radicalisme bourgeois ; la Charte était leur

Schibboleth [ab] commun, ils tenaient leurs « conventions nationales » chaque année ensem­ble ; ils semblaient ne faire qu’un parti. La petite bourgeoisie semblait à cette époque douée d’une combativité particulière, elle voulait du sang en raison de la déception qu’elle avait éprouvée devant les résultats du bill de Réforme, et à cause des années de crise économique de 1837 à 1839 ; la violence de l’agitation chartiste était donc loin de lui déplai­re. En Allemagne on se fait difficilement une idée de cette violence. Le peuple fut invité à s’armer, souvent aussi appelé ouvertement à se révolter ; on fabriqua des piques comme naguère au temps de la Révolution française, et en 1838 le mouvement comptait entre autres un certain Stephens, pasteur méthodiste, qui déclara au peuple de Manchester rassemblé :

Vous n’avez rien à craindre de la force du gouvernement, des soldats, des baïon­nettes et des canons dont disposent vos oppresseurs ; vous avez un moyen plus puissant que tout cela, une arme contre laquelle les baïonnettes et les canons ne peu­vent rien ; et un enfant de 10 ans peut manier cette arme – vous n’avez qu’à prendre quelques allumettes et une poignée de paille trempée dans la poix, et je voudrais bien voir ce que le gouvernement et ses centaines de milliers de soldats peuvent faire contre cette arme, si on l’utilise hardiment [5] . Mais c’est à cette même époque qu’apparut le caractère spécifique, social du chartisme ouvrier. Le même Stephens déclare lors d’un rassemblement de 200,000 personnes sur le Kersal Moor, le Mons sacer de Manchester que nous avons déjà mentionné [ac] .

Le chartisme, mes amis, ce n’est pas une question politique, où il s’agit de vous faire obtenir le droit de vote ou quelque chose de ce genre ; non, le chartisme c’est une question de fourchette et de couteau, la charte signifie bon gîte, bien manger et bien boire, de bons salaires et une journée de travail courte [ad] . Aussi, dès cette époque, les mouvements dirigés contre la nouvelle loi sur les pauvres et réclamant le bill des dix heures étaient en étroite liaison avec le chartisme. On put voir le tory Oastler, participer à tous les meetings de cette période, et outre la pétition nationale adoptée à Birmingham en faveur de la Charte du Peuple, des centaines de pétitions pour l’amélioration sociale de la situation des ouvriers furent adoptées ; en 1839, l’agitation se poursuivit avec la même intensité, et lorsqu’elle commença de faiblir vers la fin de l’année, Bussey, Taylor et Frost se hâtèrent de déclencher en même temps une émeute dans le nord de l’Angleterre, dans le Yorkshire et le pays de Galles. Frost fut forcé de lancer l’affaire trop tôt, car son entreprise avait été éventée, et ce fut l’échec ; ceux du nord apprirent cette issue malheureuse assez tôt pour pouvoir faire marche arrière ; deux mois plus tard, en janvier 1840, plusieurs émeutes dites « policières » (Spy-outbreaks) [ae] , éclatèrent dans le Yorkshire, par exemple à Sheffield et Bradford, puis l’agitation se calma peu à peu. Entre temps, la bourgeoisie se lança dans des projets plus pratiques, plus avantageux pour elle, en particulier dans les lois sur les grains [af] ; l’association contre la loi sur les grains fut créée à Manchester et eut pour conséquence, un relâchement des liens entre la bourgeoisie radicale et le prolétariat. Les ouvriers eurent tôt fait de comprendre que l’abolition de la loi sur les grains ne serait pas pour eux d’un grand bénéfice, alors qu’elle profiterait au contraire beaucoup à la bourgeoisie ; et c’est pourquoi il fut impossible de les gagner à ce projet. La crise, de 1842 éclata. L’agitation reprit avec autant de violence qu’en 1839. Mais cette fois, la riche bourgeoisie industrielle qui eut justement beaucoup à souffrir de cette crise, y participa. La Ligue contre la loi sur les grains, tel était à présent le nom de l’association fondée par les industriels de Manchester [ag] , manifesta une tendance à l’extrémisme et à la violence. Ses journaux et ses propagandistes tenaient un langage ouvertement révolutionnaire, qui s’expliquait en partie aussi parce que le parti conservateur était au pouvoir depuis 1841. Comme l’avaient fait jadis les chartistes, ils poussaient maintenant sans détours à la révolte ; quant aux ouvriers qui avaient le plus à souffrir de la crise, eux non plus ne restaient pas inactifs, comme le montre la pétition nationale de cette année-là, avec ses trois millions et demi de signatures. Bref, si les deux partis radicaux s’étaient quelque peu éloignés, ils s’allièrent à nouveau ; le 15 février 1842 [ah] , lors d’une réunion de libéraux et de chartistes à Manchester, on rédigea une pétition réclamant aussi bien l’abolition des lois sur les grains que la mise en vigueur de la charte et qui fut adoptée le lendemain par les deux partis. Le printemps et l’été se passèrent dans une très vive agitation, tandis que la misère s’aggravait. La bourgeoisie était décidée à imposer l’abrogation des lois sur les grains en profitant de la crise, de la misère qui s’ensuivait [ai] et de l’excitation générale. Cette fois, alors que [aj] les tories étaient au pouvoir, elle abolit même à moitié sa propre légalité ; elle voulait faire la révolution mais avec les ouvriers. Elle voulait que les ouvriers tirent pour elle les marrons du feu et s’y brûlent les doigts pour le plus grand bien de la bourgeoisie. Déjà on avait repris de divers côtés l’idée lancée jadis par les chartistes (en 1839) d’un « mois sacré », d’un arrêt général de travail de tous les ouvriers ; mais cette fois, ce n’étaient pas les ouvriers qui voulaient cesser le travail : c’étaient les industriels qui voulaient fermer leurs usines, envoyer les ouvriers dans les communes rurales, dans les propriétés de l’aristocratie pour contraindre ainsi le Parlement tory et le gouverne­ment à abroger les droits de douane sur les grains. Naturellement, il en serait résulté une révolte, mais la bourgeoisie restait en sécurité à l’arrière-plan et pouvait en attendre l’issue sans se compromettre, en cas d’échec. Vers la fin du mois de juillet, les affaires commencè­rent à mieux aller ; il était grand temps, et pour ne pas laisser échapper l’occasion, trois usines de Stalybridge abaissèrent alors les salaires en période de hausse de la conjonc­ture économique (cf. les rapports commerciaux de Manchester, de Leeds, de la fin juillet et du début août) [ak] - agissant de leur propre chef, ou en accord avec les autres industriels et princi­pa­lement avec la Ligue - je ne saurais trancher ce point. Deux d’entre elles cependant, reculè­rent, la troisième, la firme William Bayley et frères, tint ferme et répondit aux protestations des ouvriers que s’ils n’étaient pas contents, ils feraient peut-être mieux d’aller jouer aux billes quelque temps [al] . Les ouvriers accueillirent ces propos ironiques avec des hourras, quittèrent l’usine et parcoururent la localité en invitant tous les ouvriers à cesser le travail. En quelques heures, toutes les usines étaient arrêtées, et les ouvriers se rendirent en cortège à Mottram Moor pour y tenir un meeting. C’était le 5 août. Le 8, une colonne de 5,000 hommes se dirigea vers Ashton et Hyde, ils y arrêtèrent toutes les usines et les mines et tinrent des meetings, où il fut question non pas d’abolition de la loi sur les grains, comme l’espérait la bourgeoisie mais « de salaire quotidien équitable pour un travail quotidien équitable » (a fair day’s wages for a fair day’s work) [am] . Le 9 août, ils se rendirent à Manchester, où les autorités, qui étaient toutes libérales, les laissèrent entrer et ils stoppèrent les usines ; le 11, ils étaient à Stockport, et c’est seulement là qu’ils se heurtèrent à une certaine résistance lorsqu’ils prirent d’assaut la maison des pauvres, cet enfant chéri de la bourgeoisie ; le même jour, Bolton était le théâtre d’une grève générale et de troubles auxquels, là non plus, les autorités ne s’opposè­rent pas ; bientôt, la révolte s’étendit à tous les districts industriels et toute activité cessa, sauf la rentrée des récoltes et la préparation des denrées alimentaires. Cependant, les ouvriers en révolte ne commirent pas d’excès. Ils avaient été poussés à cette révolte, sans le vouloir vraiment ; les industriels, tout à fait contre leurs habitudes, ne s’étaient pas opposés à cet arrêt de travail, à l’exception d’un seul : le tory Birley de Manchester ; l’affaire avait débuté sans que les ouvriers eussent un objectif précis. C’est pourquoi tous étaient certes d’accord pour ne pas se faire tuer pour le plus grand bien de leurs patrons, partisans de l’abrogation des lois sur les grains ; mais par ailleurs, les uns voulaient imposer la Charte du Peuple, tandis que les autres, jugeant cette entreprise prématurée, cherchaient simplement à arracher les barèmes de salaires de 1840. C’est ce qui causa l’échec de toute l’insurrection. Si elle avait été dès le début une insurrection ouvrière consciente, voulue, elle aurait réellement réussi ; mais ces foules jetées dans les rues par leurs patrons, sans l’avoir voulu, sans but précis, ne pouvaient rien faire. Dans l’intervalle, la bourgeoisie qui n’avait pas remué le petit doigt pour mettre en application l’alliance du 15 février, eut tôt fait de comprendre que les ouvriers se refusaient à devenir ses instruments, et que l’inconséquence avec laquelle elle s’était écartée de son point de vue « légal » la mettait maintenant elle-même en danger ; elle en revint donc à sa légalité d’antan et se rangea aux côtés du gouvernement contre les ouvriers qu’elle avait elle-même excités à la rébellion et poussés ensuite à se révolter. Les bourgeois et leurs fidèles serviteurs prêtèrent serment en qualité de constables spéciaux - même les négociants allemands de Manchester prirent part à cette mascarade et paradèrent sans rime ni raison dans la ville, leurs gourdins à la main, cigare aux lèvres - la bourgeoisie fit tirer sur le peuple à Preston, et c’est ainsi que cette révolte populaire, sans objectifs, se heurta tout d’un coup non seulement aux forces militaires gouvernementales mais en outre à la classe possédante tout entière. Les ouvriers, qui n’avaient d’ailleurs pas d’idée directrice, se séparèrent et l’insurrection s’éteignit peu à peu sans conséquences graves. Par la suite, la bourgeoisie continua de commettre infamie sur infamie, chercha à se blanchir en affectant à l’égard de la violente intervention populaire, une horreur s’accordant mal avec le langage révolutionnaire qu’elle avait tenu au printemps ; elle rejeta la responsabilité de l’insurrection sur les « meneurs » chartistes, etc.... alors qu’elle en avait fait bien plus qu’eux pour mettre sur pied cette insurrection, et elle reprit son point de vue d’antan, le respect sacro-saint de la légalité, avec une impudence sans pareille. Les chartistes, qui n’avaient presque pas participé à la révolte, et n’avaient fait que ce que la bourgeoisie aussi avait eu l’intention de faire, c’est-à-dire profiter de l’occasion, furent jugés et condamnés alors que la bourgeoisie s’en tira sans dommage, vendant avantageuse­ment ses stocks durant l’arrêt de travail [an] .

La séparation totale fut consommée entre la bourgeoisie et le prolétariat, et ce fut là le fruit de l’insurrection. Jusqu’à ce moment, les chartistes n’avaient pas fait mystère de leur intention de faire passer leur charte par tous les moyens, y compris la révolution ; la bourgeoisie, qui comprenait à présent tout d’un coup quel danger recelait toute subversion violente pour sa situation, ne voulut plus entendre parler de « force physique » et prétendit réaliser ses desseins uniquement par la « force morale » - comme si celle-ci était autre chose qu’une menace directe ou indirecte du recours à la force physique. Ce fut là le premier sujet de litige, écarté cependant quant au fond par l’affirmation ultérieure des chartistes - qui sont tout de même aussi dignes de foi que la bourgeoisie libérale - déclarant ne pas vouloir non plus recourir à la force physique. Mais le second point litigieux, le plus important, celui qui fit apparaître le chartisme dans toute sa pureté, fut la question de la loi sur les grains. La bourgeoisie radicale y était intéressée, mais non le prolétariat. Le parti chartiste se sépara alors de ce fait en deux partis, dont les principes politiques déclarés concordent parfaitement, mais qui sont cependant tout à fait différents et inconciliables. Lors de la Convention nationale de Birmingham en janvier 1843, Sturge, le représentant de la bourgeoisie radicale, proposa de rayer le mot « Charte » des statuts de l’Association chartiste, sous prétexte que ce nom serait lié, à cause de l’insurrection, à des souvenirs révolutionnaires violents - liens qui, du reste, dataient déjà de longues années et auxquels M. Sturge n’avait eu jusqu’alors rien à objecter. Les ouvriers ne voulurent pas abandonner ce nom et lorsque Sturge fut battu aux voix, ce Quaker devenu tout à coup un loyal sujet, quitta la salle en compagnie de la minorité et fonda une Complete Suffrage Association formée de bourgeois radicaux. Ces souvenirs étaient devenus si odieux à ce bourgeois jacobin la veille encore, qu’il alla jusqu’à trans­for­mer l’expression suffrage universel (universal suffrage), en cette locution ridicule : « suffrage complet » (complete suffrage). Les ouvriers se rirent de lui et poursuivirent leur chemin.

A partir de ce moment, le chartisme devint une cause purement ouvrière, libérée de tous les éléments bourgeois, etc... Les journaux « complets » - Weekly Dispatch, Weekly Chroni­cle, Examiner, etc... - sombrèrent peu à peu dans le style soporifique des autres journaux libéraux, défendirent la cause de la liberté du commerce, attaquèrent le bill des dix heures et toutes les motions exclusivement ouvrières, faisant somme toute fort peu apparaître leur radicalisme. La bourgeoisie radicale s’allia dans tous les conflits avec les libéraux contre les chartistes et, d’une façon générale, elle fit de la loi sur les grains - qui est, pour les Anglais, la question de la libre concurrence - sa préoccupation principale. Elle tomba ainsi sous le joug de la bourgeoisie libérale et joue actuellement un rôle des plus lamentables.

Les ouvriers chartistes par contre prirent avec une ardeur redoublée leur part de tous les combats du prolétariat contre la bourgeoisie. La libre concurrence a fait assez de mal aux ouvriers pour être maintenant un objet de haine pour eux ; ses représentants, les bourgeois, sont leurs ennemis déclarés. L’ouvrier n’a que désavantages à espérer d’une libération totale de la concurrence. Les revendications qu’il a formulées jusqu’à présent : bill des dix heures, protection de l’ouvrier contre le capitaliste, bon salaire, situation garantie, abrogation de la nouvelle loi sur les pauvres, toutes choses qui sont des éléments du chartisme au moins aussi essentiels que les « six points », vont directement à l’encontre de la libre concurrence et de la liberté du commerce. Il n’est donc pas étonnant - et c’est ce que toute la bourgeoisie anglaise ne peut comprendre - que les ouvriers ne veuillent point entendre parler de libre concurrence, de liberté du commerce et d’abrogation des lois sur les grains, et qu’ils éprouvent à l’égard de cette dernière tout au plus de l’indifférence, mais par contre, à l’égard de ses défenseurs la plus vive animosité. Cette question est précisément le point où le prolétariat se sépare de la bourgeoisie, le chartisme du radicalisme ; et la raison d’un bourgeois ne saurait le compren­dre parce qu’elle ne peut comprendre le prolétariat.

Mais c’est en cela aussi que réside la différence entre la démocratie chartiste et tout ce qui fut jusqu’ici la démocratie politique bourgeoise. La nature du chartisme est essentiellement sociale [ao] . Les « six points » qui sont aux yeux du bourgeois le nec plus ultra, devant tout au plus entraîner encore quelques modifications de la constitution, ne sont pour le prolétaire qu’un moyen. « Notre moyen : le pouvoir politique, notre but : le bonheur social ». Tel est le mot d’ordre électoral, clairement formulé, des chartistes. La « question de fourchette et de couteau » du prédicateur Stephens ne représentait une vérité qu’aux yeux d’une fraction des chartistes de 1838 ; en 1845, tous savent que c’est la vérité. Parmi les chartistes il n’y a plus un seul homme qui soit uniquement politicien. Et, bien que leur socialisme soit encore très peu évolué, bien que leur principal moyen dans la lutte contre la misère soit jusqu’à présent le morcellement de la propriété foncière [ap] (allotment system) déjà dépassé par l’industrie (cf. Introduction), bien que, somme toute, la plupart de leurs projets pratiques (protection des ouvriers, etc.), soient en apparence de nature réactionnaire, ces mesures impliquent, d’une part, la nécessité ou bien de retomber sous le joug de la concurrence et de recréer l’état de cho­­ses existant - ou de mener à bien eux-mêmes l’abolition de la concurrence ; et, d’autre part, l’imprécision actuelle du chartisme, la scission qui l’a séparé du parti purement politi­que, exige que continuent d’être développées, précisément, les caractéristiques destructives du chartisme, qui résident dans son orientation sociale. Le rapprochement avec le socialisme est inévitable, surtout si la prochaine crise - qui succédera obligatoirement à la prospérité actuelle de l’industrie et du commerce au plus tard en 1847 [6] , mais vraisemblablement, dès l’année prochaine, crise qui dépassera de loin en violence et en intensité toutes les précéden­tes - oriente les ouvriers, par suite de leur misère, de plus en plus vers les moyens sociaux au lieu des moyens politiques. Les ouvriers imposeront leur charte : c’est normal ; mais d’ici là ils se rendront clairement compte de bien des choses qu’ils peuvent imposer à l’aide de leur charte et qu’ils ignorent encore actuellement en grande partie.

Entre temps l’agitation socialiste progresse elle aussi. Nous ne considérons ici le socialis­me anglais que dans la mesure où il exerce une influence sur la classe ouvrière. Les socialistes anglais réclament l’instauration progressive de la communauté des biens dans des « colonies » [aq] de 2 à 3.000 personnes - pratiquant l’industrie et l’agriculture et jouissant des mêmes droits et de la même éducation - et préconisent un allégement des formalités du divorce et l’institution d’un gouvernement rationnel, garantissant une totale liberté d’opinion et l’abolition des peines qui seraient remplacées par un traitement rationnel des délinquants. Telles sont leurs propositions pratiques. Leurs principes théoriques ne nous intéressent pas ici. A l’origine du socialisme il y a un industriel, Owen [ar] et c’est pourquoi - bien que sur le fond il dépasse l’opposition prolétariat-bourgeoisie - dans sa forme il fait preuve cependant d’une grande indulgence envers la bourgeoisie et d’une grande injustice envers le prolétariat. Les socialistes sont tout à fait doux et pacifiques ; ils tiennent l’état de choses actuel, si déplorable soit-il, pour justifié, dans la mesure où ils réprouvent toute autre voie que celle de la persuasion du grand public, et ils sont cependant en même temps si abstraits, que la forme actuelle de leurs principes ne saurait jamais leur permettre de convaincre l’opinion publique. En outre, ils ne cessent de se lamenter sur l’immoralité des classes inférieures, ne voient absolument pas l’élément de progrès que recèle cette désagrégation de l’ordre social, et ne songent pas un instant que l’immoralité provoquée par l’intérêt privé et l’hypocrisie est bien pire dans les classes possédantes. Ils n’admettent pas d’évolution historique, et c’est pourquoi ils veulent plonger la nation immédiatement dans l’état communiste, sans attendre, sans pour­suivre la politique actuelle jusqu’au terme où elle se dissout elle-même [as] . Certes ils compren­nent pourquoi les ouvriers se dressent contre les bourgeois, mais ils considèrent que cette colère, qui est pourtant le seul moyen de faire progresser les ouvriers, est inféconde et ils prêchent une philanthropie et un amour universel encore plus stérile pour la situation présente en Angleterre. Ils n’admettent que l’évolution psycholo­gique, l’évolution de l’homme abstrait, sans aucun lien avec le passé, alors que le monde entier repose sur ce passé et l’individu aussi. C’est pourquoi ils sont trop érudits, trop méta­phy­siciens, et ne réalisent pas grand chose. Ils se recrutent en partie dans la classe ouvrière, dont ils n’ont attiré que bien peu d’éléments, les esprits les plus cultivés et les caractères les plus fermes, il est vrai. Dans sa forme actuelle, le socialisme ne pourra jamais devenir le patrimoine de la classe ouvrière tout entière ; il lui faudra même s’abaisser à revenir en arriè­re quelque temps pour se placer sur le point de vue chartiste [7] , mais le socialisme authenti­quement prolétarien, qui sera passé par le chartisme, épuré de ses éléments bourgeois, tel qu’il se développe aujourd’hui déjà chez de nombreux socialistes, et chez de nombreux diri­geants chartistes, qui sont presque tous socialistes, assumera certainement - et sous peu - un rôle important dans l’histoire du peuple anglais. Le socialisme anglais qui, pour ce qui est de sa base, dépasse de loin le communisme français, mais qui dans son développement [at] reste loin derrière lui, devra rétrograder quelque temps au point de vue français, pour le dépasser ensuite. D’ici là, certes, les Français aussi feront sans doute des progrès de leur côté. Le socialisme est en même temps l’expression la plus catégorique de l’irréligiosité régnant parmi les ouvriers, et si catégorique même que les ouvriers qui sont irréligieux inconsciemment, simplement dans la vie pratique, hésitent souvent devant le caractère tranchant de cette expression. Mais sur ce point également la nécessité contraindra les ouvriers à abandonner une foi dont ils comprennent de plus en plus qu’elle ne sert qu’à faire d’eux des êtres faibles et soumis à leur sort, dociles et fidèles à la classe possédante qui les vide de leur substance.

Nous voyons donc que le mouvement ouvrier est divisé en deux fractions : les chartistes et les socialistes. Les chartistes sont le plus en retard, le moins évolués, mais en revanche, authentiquement, physiquement prolétaires, représentants valables du prolétariat. Les socia­listes voient plus loin, proposent des mesures pratiques contre la misère, mais sont issus, à l’origine, de la bourgeoisie et par là dans l’incapacité de s’amalgamer à la classe ouvrière. La fusion du socialisme avec le chartisme, la reconstitution du commu­nisme français sur le mode anglais sera la prochaine étape et elle a déjà en partie commencé. C’est seule­ment lorsqu’elle sera réalisée, que la classe ouvrière sera la véritable maîtresse de l’Angle­terre - l’évolution sociale et politique se poursuivra dans l’intervalle, favorisant la naissance de ce nouveau parti, ce progrès du chartisme.

Ces différentes fractions d’ouvriers, qui souvent conjuguent leurs efforts et souvent agis­sent séparément - membres des associations, chartistes et socialistes - ont créé par leurs propres moyens un grand nombre d’écoles et de salles de lecture pour élever le niveau intel­lec­tuel du peuple. Chaque institution socialiste et presque chaque institution chartiste possè­de un établissement de ce genre, et de nombreux corps de métiers en possèdent égale­ment. On y donne aux enfants une éducation véritablement prolétarienne, exempte de toutes les influences bourgeoises, et dans les salles de lecture on trouve exclusivement ou presque des journaux et des livres prolétariens. Ces établissements représentent un très grave danger pour la bourgeoisie qui est parvenue à soustraire un certain nombre d’instituts de ce genre, les Mechanics’ Institutions [au] , à l’influence du prolétariat et à les transformer en instruments destinés à répandre parmi les ouvriers les connaissances utiles à la bourgeoisie. On y enseigne les sciences de la nature qui distraient les ouvriers de leur lutte contre la bour­geoisie, et peuvent leur donner les moyens de faire des découvertes qui rapporteront de l’argent aux bourgeois - alors que la connaissance de la nature est en vérité actuellement sans aucune utilité pour l’ouvrier, car bien souvent il n’a pas même l’occasion de voir la nature dans la grande ville où il vit, accaparé qu’il est par son travail prolongé ; on y prêche aussi l’économie politique, dont l’idole est la libre concurrence et d’où il résulte seulement, pour l’ouvrier qu’il n’a rien de plus raisonnable à faire que de mourir de faim avec une calme résignation ; toute l’éducation qu’on y donne tend à rendre docile, souple, servile à l’égard de la politique et de la religion régnantes, si bien qu’elle n’est, pour l’ouvrier, qu’une continuelle exhortation à l’obéissance tranquille, à la passivité et à la soumission à son destin. Naturelle­ment la grande masse des ouvriers ne veut pas entendre parler de ces instituts et s’adresse aux salles de lecture prolétariennes ; elle s’oriente vers les discussions de rapports sociaux, qui l’intéressent directement ; alors la bourgeoisie, dans sa suffisance, prononce son dixi et salvavi, [av] et elle se détourne avec mépris d’une classe qui « préfère à une éducation sérieuse les éclats violents et passionnés de démagogues malintentionnés ». Du reste les nombreuses conférences sur des sujets scientifiques, esthétiques et économiques qui sont organisées très souvent dans tous les instituts prolétariens, surtout les instituts socia­listes, et qui sont très suivies démontrent assez que les ouvriers ont aussi le goût d’une « édu­cation sérieuse », lorsque celle-ci n’est pas mêlée aux préceptes intéressés de la bour­geoisie. J’ai souvent entendu des travailleurs, dont les vestes de velours étaient en loques, parler de géologie, d’astronomie et d’autres choses avec plus de connaissances que n’en possède sur ces sujets maint bourgeois allemand cultivé. Et ce qui montre à quel point le prolétariat a su acquérir une culture propre, c’est que les œuvres modernes qui font époque en philosophie, en politique et en poésie sont lues presque uniquement par les ouvriers. Le bourgeois, valet servile du régime social existant et des préjugés qu’il implique, s’effraie et se signe devant tout ce qui est susceptible de constituer un progrès. Le prolétaire, lui, garde les yeux ouverts devant ces progrès et les étudie avec plaisir et succès. Sous ce rapport les socialistes surtout ont apporté une contribution incommensurable à la culture du prolétariat ; ils ont traduit les matérialistes français : Helvétius, d’Holbach, Diderot, etc., et ils les ont diffu­sés dans des éditions à bon marché à côté des meilleurs ouvrages anglais [aw] . La Vie de jésus de Strauss [ax] et La Propriété de Proudhon [ay] , ne sont répandus également que dans le prolétariat. Shelley, le génial et prophétique Shelley et Byron avec son ardeur sensuelle et sa satire amère de la société existante comptent chez les ouvriers leur public le plus nombreux ; les bourgeois n’en possèdent que des éditions expurgées, les family editions, qu’on a accommodées au goût de la morale hypocrite du jour. Les deux plus grands philosophes pratiques de ces derniers temps Bentham et Godwin sont eux aussi, et surtout ce dernier, la propriété presque exclusive du prolétariat ; bien que Bentham ait fait aussi école parmi la bourgeoisie radicale, seul le pro­létariat et les socialistes sont parvenus à dégager un enseignement progressiste de sa doctrine. Sur ces bases le prolétariat s’est constitué une littérature propre, composée surtout de brochures et de journaux et dont la valeur dépasse de loin l’ensemble de la littérature bourgeoise. Nous en reparlerons ailleurs.

Il faut faire encore une remarque : les ouvriers d’industrie et parmi eux surtout ceux des districts cotonniers constituent le centre moteur des mouvements ouvriers. Le Lancashire et particulièrement Manchester, sont le siège des associations ouvrières les plus puissantes, le centre du chartisme, la région qui compte le plus de socialistes. Plus le système industriel envahit une branche et plus les ouvriers participent au mouvement, plus l’antagonisme entre ouvriers et capitalistes est aigu, plus la conscience prolétarienne de l’ouvrier est développée et aiguë. Bien que les petits patrons de Birmingham soient aussi victimes des crises, ils sont sur une position fausse, à mi-chemin du chartisme du prolétaire et du radicalisme du boutiquier. Mais en général tous les ouvriers d’industrie sont gagnés à une des deux formes de révolte contre le capital et la bourgeoisie ; et ils sont unanimes à penser qu’ils constituent, en tant que Working men - titre dont ils sont fiers et apostrophe par laquelle commencent d’habitude les réunions chartistes - une classe particulière qui possède des intérêts et des principes propres et des conceptions particulières en face de tous les possédants et, en même temps, qu’en eux réside la force et la faculté de développement de la nation.


Notes

Texte surligné : en français dans le texte.

Notes de l’auteur

[1] On donna à ces ouvriers le nom de Thugs, par analogie avec les membres de la tribu bien connue des Indes orientales, dont la seule occupation était d’assassiner tous les étrangers qui tombaient entre leurs mains.

[2] Quelle « farouche justice » (wild justice) a dû brûler au fond du cœur de ces hommes, pour les pousser, réunis en conclave et après une froide réflexion, à juger leur frère de travail, déserteur à sa classe et à la cause de sa classe, à le condamner à mourir de la mort d’un déserteur et d’un traître, à le faire exécuter par un bourreau clandestin, puisque le juge et le bourreau publics ne le font pas, semblables en cela à l’antique tribunal de la Ste Vehme et au tribunal secret de la chevalerie, soudain ressuscités et se manifestant à maintes reprises devant les yeux stupéfaits de la foule, non pas revêtus de la cotte de mailles, mais de la veste de velours, non pas réunis dans les forêts de Westphalie, mais sur des dalles de la Gallowgate de Glasgow ! ... De tels sentiments doivent être très largement répandus et fortement enracinés dans la masse, même s’ils ne peuvent revêtir une telle forme qu’à leur paroxysme et chez quelques-uns seulement. (CARLYLE : Chartism, p. 41.)

[3] Ure Philosophy of Manufactures, pp. 366 et suiv.

[4] A l’angle de Cross Lane et de Regent Road, voir le plan de Manchester.

[5] Nous avons vu comment les ouvriers ont pris à cœur ces recommandations.* * Cf. G. J. HOLYOAKE : Life of R. Stephens, 1881, chap. VII, pp. 112-131, et Wigan Gazette, 16 novembre 1838.

[6] (1892) : A eu lieu exactement à la date prévue.

[7] (1892) : socialistes naturellement au sens général, et non au sens owénien du mot.

Notes de l’éditeur

[a] Engels revient à plusieurs reprises dans son introduction sur ces émeutes qui eurent lieu en Bohème et en Silésie.

[b] En réalité, Symons se borne à dire que les grévistes « furent inculpés » pour avoir constitué une association secrète. (J. C. SYMONS : op. cit., p. 143.) Il reprend le compte rendu du secrétaire du shérif de Glasgow.

[c] Le terme allemand est Nutzen : dans l’édition de 1892, il sera remplacé par Profit.

[d] Sur les tramps, cf. E. J. HOBSBAWM : « The Tramping Artisan » Economic History Review, 2nd Series, vol. 3, no 3, 1951, pp. 299-320. Engels écrit bien trampers ; en anglais, on dit tramp. même remarque pour les pages 351 et 352.

[e] Cf. G. D. H. COLE : Attempts at general Union : a study in British Trade Union History, 1818-1834 (1953)

[f] Engels, on le voit, ne fait pas de différence entre ces deux termes.

[g] « Briseurs de grève » proprement dits ou encore ouvriers qui acceptent de travailler au-dessous du tarif.

[h] Sich richtet remplacé en 1892 par bestimmt (fixé, déterminé).

[i] Cf. Annual Register, 1831, pp. 7-8. Engels commet une légère inexactitude. En fait, le procès eut lieu en 1834. Furent inculpés Joseph et William Mosley et William Garside. Celui-ci accusa les deux premiers et les fit pendre. Engels suit GASKELL : op. cit., 1833, pp. 299-300.

[j] Northern Star, 7 octobre 1843.

[k] Manchester Guardian, 11 octobre 1843.

[l] Northern Star, 20 janvier 1844 ; The Times, 13 janvier 1844.

[m] Manchester Guardian, 24 janvier 1844. La date exacte est le dimanche 21 janvier.

[n] Sheffield and Rotherham Independent, 3 février 1844.

[o] Sur ce procès, cf. Annual Register, 1838 (Chronicle), pp. 6-7-9-12.

[p] Le procès devait établir qu’il avait été blessé par balle.

[q] En 494 avant notre ère, le patricien romain M. Agrippa aurait apaisé les plébéiens révoltés en leur racontant l’apologue des membres et de l’estomac.

[r] En fait, il s’agit de Richard Roberts.

[s] Ure op. cit., pp. 282, 366-367, 370.

[t] CARLYLE, parlant des insurrections de Manchester dans Past and Present (1843, pp. 14-15) écrit : « Blustero­wski, Colacorde et autres... ont dénoncé dans la récente émeute de Manchester une certaine répugnance à se battre... peut-être même, dans le peuple anglais, un manque de courage animal indispensable. Quelques centaines de soldats bien entraînés suffiraient à écraser cette hydre aux mille têtes... Comparée à nos insurrections de Lyon, de Varsovie ou d’ailleurs sans parler de l’incomparable ville de Paris, présente ou passée... une émeute d’agnelets... Pensons cependant, en passant, qu’à nos yeux, ce ne fut pas là une émeute avortée, et puisqu’émeute il y a, il en est peu qui, récemment, aient obtenu autant de succès. »

[u] ENGELS écrit wälschen (welche), manifestement pour walisischen (galloise). Cf. David Williams. J. FROST : A study in chartism, 1939.

[v] ENGELS reparlera de ces établissements à propos d’une grève, cf. ci-dessous, le complément à La Situation, p. 362 et suivantes.

[w] Cf. Northern Star, 27 mai 1843 et 13 août 1842.

[x] Wenig (peu) remplacé par selten (rarement) dans l’édition de 1892.

[y] Dans les éditions de 1845 et de 1892, on lit 1835. La Charte fut publiée pour la première fois le 8 mai 1838.

[z] La loi électorale de 1710 fixait à 300 livres de revenu pour les communes et à 600 livres par an pour les campagnes, le cens nécessaire pour être candidat.

[aa] L’usage s’est établi de faire dater la naissance du chartisme de la fondation de la London Working Men’s Association, en 1836.

[ab] Mot hébreu. Les gens de Galaad reconnaissaient ceux d’Ephraïm à la prononciation de ce mot et les égorgeaient sur l’heure. Engels écrit le mot à l’allemande. En anglais, Shibboleth est un mot courant, à peu près synonyme de mot d’ordre, slogan.

[ac] L’expression serait d’un certain Croker (Quarterly Review, décembre 1842, vol. 71, pp. 268 et 275).

[ad] Engels abrège la citation et ne mentionne pas l’ovation qui accueillit cette déclaration célèbre. Northern Star, 29 septembre 1838.

[ae] On appelait « émeutes policières » des heurts entre chartistes et policiers qui étaient le fait de provocateurs et eurent pour conséquence, à Sheffield, Bradford et ailleurs l’arrestation de dirigeants et de membres du mouvement ouvrier.

[af] Ce récit des Plug Plot Riots de 1842 s’inspire du Quarterly Rewiew de décembre 1842 (vol. 71, pp. 244-314), article rédigé par le tory Croker. Engels n’assista pas lui-même à ces émeutes comme le croit E. HALÉVY : L’Ère de Peel et Cobden : Histoire du peuple anglais, 1841-1852, p. 22. Robert Peel lui-même, alors premier ministre, lut l’article de Croker sur épreuves.

[ag] Dès 1839.

[ah] Le 14 pour être précis. (Cf. Northern Star, 19 février 1842. Engels donne la date erronée de la Quarterly Review, décembre 1842, p. 270.)

[ai] Édition de 1892, on lit simplement « de la crise de la misère et de... ».

[aj] Édition de 1892 : da (étant donné que).

[ak] Quarterly Review, décembre 1842, pp. 185-186 et Manchester Guardian, juillet-août 1842.

[al] Quarterly Review, pp. 291-292.

[am] Formule du Révérend J. R. Stephens, Northern Star, 10 novembre 1838.

[an] Quarterly Review, pp. 304-305.

[ao] La traduction anglaise de 1887 (de MI- F. K. Wischnewetzky) disait « un mouvement de classe » : on sait que la traduction avait été approuvée par Engels.

[ap] Allusion aux plans agraires de O’Connor. Cf. Mark HOWELL (pp. 267-284)

[aq] Home colonies (qu’Engels traduit par Heimatskolonien) était le nom donné par Robert Owen aux communautés qu’il voulait fonder.

[ar] Robert Owen (1771-1858) : socialiste utopiste. Sur la base de ses expériences de fabricant, parvint à une espèce de socialisme utopique. Tenta de réaliser en Amérique, par la suite, des colonies communistes qui échouèrent. Cf. Margaret COLE : Robert Owen of New Lanark, 1954.

[as] Dans les éditions anglaises de 1887 et de 1892, on lit ici - up to the Point at which this transition becomes possible and necessary... (... jusqu’au point où la transformation devient possible et nécessaire ... )

[at] Dans les éditions anglaises de 1887 et 1892 : Theoretical development (développement théorique).

[au] Écoles du soir où l’on donnait aux ouvriers une formation générale et parfois technique. Les premières furent fondées à Glasgow (1823) et Londres (1824). Au début des années 40, on comptait en Angleterre plus de 200 établissements de ce genre, principalement dans les villes industrielles du Lancashire et du Yorkshire. Naturellement, la bourgeoisie se servait de ces écoles pour forer les ouvriers qualifiés dont elle avait besoin et les influencer dans un sens favorable à ses intérêts.

[av] « J’ai parlé et me suis sauvé. » La citation complète est dixi et salvavi animant meam » (j’ai parlé et j’ai sauvé mon âme).

[aw] The New Moral World, le journal de R. Owen, recommandait à ses lecteurs Queen Mab, de Shelley, Le Contrat Social de J.J. Rousseau et le Système de la Nature de D’HOLBACH.

[ax] Dans un article sur l’Angleterre publié dans la revue de MARX et RUGE, les Deutsch­Französische Jahrbücher, 1844, I et II, Engels affirmait qu’aucun éditeur « respectable » ne se chargerait de la traduction et de la publication de La vie de Jésus. Henry Hetherington (1792-1849), propagandiste socialiste, la traduisit à partir de la version française de Littré (1839), à l’intention des ouvriers de Manchester, Birmingham et Londres. Ce n’est qu’en 1846 que parut la traduction officielle en trois volumes, due à la future romancière George Eliot.

[ay] Qu’est-ce que la propriété ? parut en 1840 ; traduit en anglais en 1846.

HOBSBAWM Eric (1961) : « La situation de la classe laborieuse en Angleterre » Avant propos à l’ouvrage de Friedrich Engels (1845)

Pourquoi cette nouvelle traduction de La Situation de la classe laborieuse en Angleterre, alors que nous négligeons tant d’œuvres écrites aux alentours de 1840 ? Pour trois raisons principales : la première est que ce livre marque une date dans l’histoire du capitalisme et de la société industrielle moderne ; la seconde, qu’il constitue une étape dans l’élaboration du marxisme, c’est-à-dire de notre compréhension de la société ; la troisième tient à sa qualité littéraire. A la fois érudit et passionné, mêlant l’accusation et l’analyse, c’est, pour tout dire, un chef-d’œuvre. Mais les chefs-d’œuvre eux-mêmes ont parfois besoin de commentaires pour être lus avec profit plus d’un siècle après leur publication, surtout lorsqu’ils ont été l’objet d’attaques répétées de la part d’ennemis politiques, comme c’est ici le cas, et qu’ils traitent de problèmes sur lesquels une volumineuse littérature historique s’est constituée depuis. I. - Cadre et origine de l’ouvrage. Lorsqu’il écrit La Situation de la classe laborieuse, Engels a vingt-quatre ans ; il est issu d’une famille de riches cotonniers de Barmen, en Rhénanie, la région industrielle la plus avancée d’Allemagne, et son père est associé à une entreprise de textiles, la maison Ermen & Engels, qui se trouve au cœur de la région économique anglaise la plus importante de l’époque, à Manchester. Le jeune Engels, face aux horreurs du capitalisme industriel naissant et par réaction contre l’étroitesse et le pharisaïsme de son éducation piétiste, s’engage, dans la voie des jeunes intellectuels progressistes allemands formés dans la tradition philosophique alors dominante dans les milieux cultivés d’Allemagne et tout comme Karl Marx, de quelques années son aîné, il devient « hégélien de gauche » ; son adhésion précoce aux idées communistes le pousse à collaborer aux divers périodiques et revues où la gauche allemande s’efforce de formuler sa critique de la société existante. La décision de s’installer pour quelque temps en Angleterre émane-t-elle de lui ou de son père ? On ne sait. Ils ont sans doute des raisons différentes d’approuver ce projet : le père veut tenir son révolutionnaire de fils à l’écart des agitations allemandes et faire de lui un solide homme d’affaires ; le fils tient à être plus près du centre du capitalisme et de ces grands mouvements du prolétariat britannique d’où va surgir, pense-t-il, la révolution décisive du monde moderne. Il part pour l’Angleterre, en automne 1842 (c’est au cours de son voyage qu’il rencontre Marx pour la première fois). Il va y rester près de deux ans, à observer, étudier et exprimer ses idées [1]. Sans doute travaille-t-il à son livre dès les premiers mois de 1844. Mais, c’est après son retour à Barmen, au cours de l’hiver 1844-1845 qu’il en rédige l’essentiel. L’ouvrage paraît à Leipzig, dans l’été 1845 [2]. L’idée d’écrire un livre sur la situation des classes laborieuses n’avait, en soi, rien d’original. Celui d’Engels est le plus remarquable des écrits de cette sorte, mais il n’est pas le seul. Aux alentours de 1830, il était clair, aux yeux de tout observateur intelligent que dans les régions économiquement avancées d’Europe se posaient des problèmes tout nouveaux. Il n’était plus seulement question des « pauvres », mais d’une classe sans précédent dans l’histoire, le prolétariat, « dont la situation sociale s’impose chaque jour davantage à l’attention du monde civilisé », dit Engels (chapitre I, p. 52). A partir de 1830, et surtout après 1840, années décisives dans l’évolution du capitalisme et du mouvement ouvrier, les livres, brochures et enquêtes sur la situation des classes laborieuses se multiplièrent en Europe occidentale. Le Tableau de l’état physique et moral des ouvriers employés dans les manufactures de coton, de laine et de soie, par L. Villermé (1840) est en France la plus célèbre de ces enquêtes en même temps que la plus remarquable des études de ce genre, à côté de celle d’Engels. Pour des raisons évidentes, ces recherches sont particulièrement nombreuses en Angleterre, et Engels utilisera au mieux les plus importantes d’entre elles, notamment les rapports de la Factory Enquiry Commission de 1833, de l’Enquiry into the Sanitary Condition of the Labouring Population de 1842, de la Children’s Employment Commission de 1842-1843 et dans la mesure du possible, de la Commission for Inquiring into the State of the Large Towns (1844) (premier rapport). D’ailleurs, il apparaissait déjà clairement que le problème du prolétariat n’était pas purement local ou national, mais bien international : Buret [3] étudiait à la fois les conditions de vie anglaise et française (La misère des classes laborieuses en France et en Angleterre, 1840), tandis que Ducpétiaux [4] collationnait les données concernant les jeunes ouvriers à travers l’Europe (De la condition physique et morale des jeunes ouvriers et des moyens de l’améliorer, 1843). Le livre d’Engels est donc loin de constituer un phénomène isolé, ce qui lui a valu d’ailleurs périodiquement l’accusation de plagiat de la part d’anti-marxistes en mal d’arguments [5]. Il diffère pourtant des autres œuvres contemporaines à bien des égards. Tout d’abord, c’est, comme le souligne justement Engels dans sa préface, le premier livre, en Angleterre ou ailleurs, qui traite de la classe ouvrière dans son ensemble, et non de certaines branches ou industries particulières. Deuxième trait, plus important encore, ce n’est pas un simple examen de la situation des classes laborieuses, mais une analyse de l’évolution du capitalisme industriel, des conséquences sociales de l’industrialisation, avec ses aboutissants politiques et sociaux : l’essor du mouvement ouvrier, en particulier. En fait, c’est la première tentative d’envergure pour appliquer la méthode marxiste (qui trouvera sa première formulation théorique dans L’Idéologie allemande de Marx, en 1845-1846) à l’étude concrète de la société [6]. Comme l’indique Engels lui-même, dans son introduction à l’édition de 1892, ce livre ne représente pas le marxisme dans sa forme achevée mais plutôt « une des phases de son développement embryonnaire » [7]. Pour une interprétation plus sûre et une analyse plus complète de l’évolution du capitalisme industriel, c’est au Capital de Marx qu’il faut se référer. II. - Schéma et analyse. Le livre commence par un rapide tableau de cette « révolution industrielle » qui a transformé l’Angleterre en nation capitaliste industrielle et donné le jour, avant tout, au prolétariat (chapitres I et II). Engels fait ici œuvre de pionnier, puisque La Situation est probablement la première étude importante dont l’argument repose tout entier sur cette notion de révolution industrielle, aujourd’hui admise mais qui n’était alors qu’une hypothèse hardie, élaborée dans les cercles socialistes français et anglais des années vingt [8]. Le tableau que présente Engels de cette évolution entre 1760-1780 et 1840-1845 ne prétend aucunement à l’originalité et malgré son utilité, est moins complet que certaines œuvres postérieures [9]. Les spécialistes s’accordent aujourd’hui à dire que la situation des classes laborieuses anglaises subit une détérioration à partir de 1790 environ, bien qu’on discute encore pour savoir jusqu’à quelle date [10]. D’ailleurs, si Engels présente la société pré-industrielle sous un jour relativement favorable, ce n’est pas qu’il estime que les travailleurs étaient alors moins pauvres, mais parce qu’il croit qu’ils jouissaient d’une sécurité plus grande (Cf. la comparaison entre paysan et ouvrier, serf et prolétaire, pp. 36-38 et 237-238). Ses critiques ne répondent pas à cet argument. Du point de vue social, les transformations dues à la révolution industrielle se ramènent pour Engels à un gigantesque processus de polarisation et de concentration, avec pour tendance principale la création d’une bourgeoisie de plus en plus restreinte de capitalistes de plus en plus puissants, tandis que se développe le prolétariat et que la société se fait plus urbaine. L’essor du capitalisme industriel entraîne l’élimination des petits producteurs, de la paysannerie et de la petite bourgeoisie ; le déclin de ces couches intermédiaires interdisant à l’ouvrier de devenir petit patron, l’enferme dans le prolétariat qui se transforme ainsi en « classe stable, alors que jadis il n’était souvent qu’une transition pour l’accès à la bourgeoisie » (p. 52). Chez les travailleurs apparaît par conséquent une conscience de classe - l’expression elle-même n’est pas utilisée par Engels - et le mouvement ouvrier se constitue. Comme le souligne Lénine : « Engels a été le, premier à dire que le prolétariat n’est pas seulement une classe qui souffre, mais que c’est précisément la situation économique honteuse qui lui est faite qui le pousse irrésistiblement de l’avant et l’oblige à lutter pour son émancipation finale [11] ». Ce processus économique n’a pourtant rien de fortuit. L’industrie mécanisée à grande échelle exige des investissements de capitaux de plus en plus considérables, et la division du travail suppose le rassemblement d’un grand nombre de prolétaires. Des centres de production d’une telle ampleur, même situés à la campagne, entraînent la formation de communautés importantes ; d’où un excédent de main-d’œuvre : les salaires baissent, ce qui attire d’autres industriels dans la région. Ainsi les villages se transforment en villes qui, elles-mêmes, se développent, en raison des avantages économiques qu’elles présentent aux yeux des industriels (pp. 56-57). L’industrie tendant à se déplacer des centres urbains vers les régions rurales, où les salaires sont moindres, ce déplacement est lui-même cause de la transformation des campagnes. Les grandes villes constituent, pour Engels, les lieux les plus caractéristiques du capitalisme, et c’est vers elles qu’il se tourne maintenant (chapitre III). Il y montre le règne de la lutte effrénée de tous contre tous, et de l’exploitation de l’homme par l’homme (c’est-à-dire des travailleurs par les capitalistes), sous la forme la plus brutale. Dans cette anarchie, ceux qui ne possèdent pas de moyens de subsistance ou de production sont vaincus et contraints à peiner pour un maigre salaire ou à mourir de faim quand ils sont en chômage. Le pire est qu’ils en sont réduits à une insécurité foncière et que l’avenir du travailleur reste pour lui totalement mystérieux, incertain. En fait, cet avenir est déterminé par les lois de la concurrence capitaliste, que discute Engels dans son chapitre IV [12]. Le salaire d’un ouvrier oscille entre un minimum et un maximum : d’une part le salaire de subsistance déterminé par le jeu de la concurrence entre les travailleurs, mais limité du fait qu’il ne peut descendre au-dessous d’un certain niveau - ce concept n’est pas rigide : Cf. p. 120. Il est vrai que cette limite est toute relative : « les uns ont plus de besoins que les autres, les uns sont habitués à plus de confort que les autres » - d’autre part, le maximum déterminé par la concurrence capitaliste aux périodes de pénurie de main-d’œuvre. Il est vraisemblable que le salaire moyen se situe légèrement au-dessus du minimum. De combien ? Cela dépend du niveau de vie traditionnel ou acquis des travailleurs. Certains secteurs, notamment les secteurs industriels, exigent des travailleurs plus qualifiés : le salaire moyen y sera donc plus élevé qu’ailleurs, d’autant que le coût de la vie est, lui aussi, plus élevé dans les villes. Cette supériorité du salaire moyen urbain et industriel contribue à son tour à grossir les rangs de la classe ouvrière en attirant des immigrants ruraux ou étrangers. Toutefois, la concurrence entre ouvriers crée un surplus permanent, un « excédent de population », qui contribue à rabaisser le niveau général - ce que Marx appellera plus tard l’armée de réserve. Ceci, en dépit de l’expansion générale de l’économie qui tient, d’une part à la baisse des prix des marchandises due aux progrès des techniques de production (d’où accroissement de la demande et redistribution dans des industries nouvelles d’un. grand nombre d’ouvriers) et d’autre part au monopole industriel mondial de l’Angleterre. Expansion démographique, augmentation de la production, et nouveaux besoins de main-d’œuvre s’ensuivent. L’« excédent de population » subsiste néanmoins, étant donné l’alternance cyclique des périodes de prospérité et de crise, qu’Engels, un des premiers, considère comme une partie intégrante du système capitaliste et pour lesquelles l’un des premiers, il suggère une périodicité précise [13]. Dès lors que le capitalisme est soumis à des fluctuations, il doit posséder une réserve permanente de travailleurs (de prolétaires en puissance), sauf au point culminant de son expansion. Quelle est cette classe ouvrière qui naît du capitalisme ? Quelles sont ses conditions de vie et quelles sont les attitudes individuelles ou collectives qui prennent racine dans ces conditions matérielles ? Engels consacre à ces problèmes la partie de loin la plus considérable de son livre (chapitres III, V-XI) et ses descriptions ou analyses constituent son apport le plus solide - et sur certains points inégalé [14] - aux sciences sociales : c’est l’examen des effets de l’industrialisation et de la transformation urbaine capitalistes. Le capitalisme précipite brusquement la jeune classe ouvrière, souvent composée d’immigrants venus de pays non développés et pré-industriels, tels que l’Irlande, dans une sorte d’enfer social où les travailleurs sont exploités sans répit, mal payés, réduits à la famine, abandonnés, condamnés à vivre dans des taudis sordides, méprisés et opprimés non seulement en vertu du jeu impersonnel de la concurrence, mais aussi directement par la bourgeoisie qui, en tant que classe, les considère comme des choses et non comme des hommes, comme du « travail », de la « main-d’œuvre » et non comme des êtres humains (chapitre XII). Fort de la législation bourgeoise, le capitaliste impose sa discipline à l’usine, distribue des amendes, fait jeter les travailleurs en prison, les soumet à ses moindres désirs. La bourgeoisie en tant que classe organise une discrimination sociale défavorable aux travailleurs, élabore la théorie malthusienne de la population et les contraint à subir les cruautés de la Nouvelle Loi sur les Pauvres, loi malthusienne de 1834 qui les force à entrer dans les ateliers de charité - ces « bastilles de la loi sur les pauvres » - lorsqu’ils demandent à être secourus, et sépare hommes, femmes et enfants ; il s’agit de rendre l’assistance si horrible que le travailleur préférera accepter le premier emploi, si rebutant soit-il, que lui offrira le capitaliste. Toutefois, cette déshumanisation va maintenir les travailleurs hors d’atteinte de l’idéologie et des illusions bourgeoises - de l’égoïsme, de la religion et de la morale bourgeoises, par exemple [15] - tandis que l’industrialisation et le mouvement de concentration urbaine vont peu à peu, en les regroupant, leur donner une idée de leur puissance. Plus les travailleurs sont étroitement liés à la vie industrielle, plus ils sont avancés. (p. 51) [16]. Face à cette situation, les travailleurs réagissent de différentes façons. Certains succombent et se laissent démoraliser : mais l’ivrognerie, le vice, la criminalité qui en découlent et sont de plus en plus répandus sont des phénomènes sociaux, nés du capitalisme, et que ne sauraient expliquer la seule faiblesse ou le manque d’énergie des individus. D’autres « se soumettent humblement à leur sort » et contribuent en fait, « à forger plus solidement les chaînes des ouvriers » (p. 165). Mais ce n’est qu’en luttant contre la bourgeoisie que le travailleur s’élève à une humanité et à une dignité véritables. Ce mouvement ouvrier passe par différentes étapes. La révolte individuelle - le « crime » - peut en être une forme ; les bris de machine en sont une autre, bien qu’aucune de ces deux formes ne soit universellement répandue. Le syndicalisme et la grève sont les premières formes généralisées prises par le mouvement ouvrier, et leur importance tient moins à leur efficacité qu’à la leçon de solidarité qu’ils donnent : les travailleurs y apprennent la conscience de classe [17]. Le mouvement politique représenté par le chartisme se situe à un niveau encore plus élevé. Parallèlement à ces mouvements, des théories socialistes ont vu le jour grâce à des penseurs bourgeois, qui, jusqu’en 1844, sont demeurés pour la plupart en dehors du mouvement ouvrier, tout en attirant à eux une petite minorité de travailleurs avancés. Mais le mouvement doit évoluer vers le socialisme au fur et à mesure qu’approche la crise générale du système capitaliste. Cette crise, Engels croit, en 1844, qu’elle peut se développer de deux façons : ou bien la concurrence américaine (ou peut-être allemande) viendra mettre fin au monopole industriel de la Grande-Bretagne et précipiter une situation révolutionnaire ; (c’est déjà un exploit remarquable que d’avoir dès cette époque discerné dans ces deux nations les rivales les plus dangereuses de l’Angleterre), ou bien la polarisation de la société suivra son cours jusqu’au moment où les ouvriers, constituant désormais la grande majorité de la nation, prendront conscience de leur force et s’empareront du pouvoir. Cependant, étant donné la situation intolérable des travailleurs et l’existence des crises économiques, une révolution devrait se produire avant que ces tendances aient eu leur plein effet. Engels compte qu’elle éclatera entre les deux prochaines dépressions économiques, c’est-à-dire entre 1846-1847 et 1854-1855. Malgré son manque de maturité, l’œuvre d’Engels possède des qualités scientifiques absolument remarquables. Ses défauts sont ceux de la jeunesse, et dans une certaine mesure, d’un manque de perspective historique. Ses prédictions pèchent évidemment par excès d’optimisme : sans parler de la révolution qu’il voyait imminente, l’élimination de la petite bourgeoisie anglaise et l’essor de l’industrie américaine, par exemple, devaient se concrétiser bien plus lentement qu’il ne le croyait en 1844. Mais ces deux dernières prédictions étaient fondées. En Angleterre les employeurs représentaient, en 1951, 2 % de la population active, les gérants, administrateurs, etc., 3,7 %, les fermiers, artisans, boutiquiers - bref, la petite bourgeoisie au sens classique du terme - 5,3 % ; les salariés : 87 %. En 1844, la population était loin de révéler une telle polarisation. Certes, les généralisations d’Engels sont parfois hâtives. C’est ainsi qu’il a sans doute beaucoup sous-estimé les possibilités encore offertes aux ouvriers de « s’élever au-dessus de leur classe », notamment pour les travailleurs des industries sans usines, telles que le bâtiment ou les industries artisanales, très importantes à l’époque, et il est évident qu’il n’a pas su estimer à sa juste valeur la tendance qui conduira une couche favorisée de travailleurs, à constituer une « aristocratie du travail » qui adoptera, dans une large mesure, les valeurs de la bourgeoisie [18]. Mais il avait certainement raison en 1842-1844 de ne pas parler d’aristocratie du travail constituée. Certaines de ces erreurs peuvent, d’autre part, être attribuées sans hésitation à la situation historique : Engels écrit au moment où le capitalisme anglais est plongé dans la première de ses trois grandes périodes de crise économique : 1815-1843, 1873-1896, 1920-1941 et à la veille de la seconde de ses périodes de prospérité : 1780-1815, 1844-1873, 1896-1920 et 1941-19.. [19]. Cette crise fut particulièrement aiguë comme en témoigne la violence des luttes de classes, non seulement entre exploiteurs et exploités, mais aussi entre les diverses catégories de classes exploiteuses (voir les conflits entre la bourgeoisie industrielle et l’aristocratie terrienne à propos du libre-échange, par exemple). Il n’y a pas de doute que, jamais depuis, les masses laborieuses anglaises n’ont été aussi révolutionnaires, mais le manque de maturité et les faiblesses d’organisation de leurs mouvements, le défaut d’une direction et l’absence d’idéologie solide firent leur perte. Par ailleurs, la tendance à la baisse des prix se maintint pendant une génération au lendemain des guerres napoléoniennes alors que le taux de profit avait tendance à baisser ; le spectre de la stagnation qui hantait les économistes bourgeois de l’époque [20], et avivait le ressentiment de la bourgeoisie à l’égard des travailleurs aussi bien que des grands propriétaires, se faisait de plus en plus menaçant. Dans ces conditions, il n’y avait rien de particulièrement irréaliste à voir dans la crise des années 1840 les ultimes sursauts du capitalisme et le prélude à la révolution. D’ailleurs, Engels n’était pas le seul observateur à nourrir cette idée. Nous savons que loin de constituer la fin du capitalisme, cette crise n’était que le prélude à une grande période d’expansion fondée d’une part sur le développement massif de l’industrie lourde, acier, fer, chemins de fer par opposition à l’essor de l’industrie textile dans la période précédente, et d’autre part sur la conquête de secteurs encore plus vastes dans des pays jusqu’alors non développés, sur la défaite des agrariens et enfin sur la découverte de nouvelles méthodes, plus efficaces, d’exploitation des classes laborieuses par l’accroissement de la plus-value « relative », plutôt que de la plus-value « absolue ». (Ce sont d’ailleurs ces mêmes méthodes qui permirent finalement aux capitalistes anglais de procéder à des améliorations substantielles des salaires réels.) Nous savons aussi que la crise révolutionnaire prévue par Engels n’affecta pas la Grande-Bretagne, et ceci en raison de cette « loi du développement inégal » dont Engels aurait difficilement pu soupçonner l’existence. En effet, alors que sur le continent, la période économique correspondante devait atteindre son point culminant au cours de la grande crise de 1847-1848, c’est quelques années auparavant, avec la catastrophique crise de 1841-1842 qu’elle l’avait atteint en Angleterre ; vers 1848, la période d’expansion économique amorcée par le grand « boom » des chemins de fer en 1844-1847 avait déjà commencé. L’équivalent britannique de la Révolution de 1848, c’est la grève générale chartiste de 1842 [21]. La crise d’où devaient sortir les révolutions continentales ne constitua en Angleterre que la brève interruption d’une phase de rapide redressement. Naturellement, cette nouvelle période modifia la situation décrite par Engels. Des tendances jusqu’alors latentes se firent jour, prirent forme et consistance : ainsi de la constitution d’une aristocratie ouvrière et de la propagation du réformisme dans le mouvement ouvrier. Engels est donc desservi par le fait qu’il écrit au moment précis où une phase économique fait place à une autre, dans cet intervalle de quelques années où la nature exacte des tendances économiques devait demeurer presque irrémédiablement impénétrable. Même aujourd’hui, historiens et statisticiens discutent pour savoir où se situe exactement la frontière qui sépare, entre 1842 et 1848, le « marasme » de « l’âge d’or » du capitalisme anglais. Il serait difficile de reprocher à Engels de ne pas y avoir vu plus clair que nous. Quoi qu’il en soit, quiconque examine, sans parti pris, le livre d’Engels doit admettre que ces défauts ne touchent pas à l’essentiel, et ne peut qu’être fort impressionné par ses réussites. Celles-ci ne sont pas dues uniquement à son talent personnel, qui est évident, mais aussi à ses convictions communistes, si entachées qu’elles soient encore d’utopisme bourgeois. C’est de là qu’il tire cette perspicacité économique, sociale et historique infiniment supérieure à celle de tous ses contemporains, partisans déclarés de la société capitaliste, et qui lui permet d’anticiper les conclusions auxquelles Marx parviendra par la suite. Engels nous prouve que, dans le domaine des recherches sociales, nul ne saurait faire œuvre scientifique sans s’être préalablement débarrassé des illusions de la société bourgeoise. III. - La description de l’Angleterre en 1844. Dans quelle mesure peut-on faire fond sur cette description de la classe ouvrière anglaise ? Est-elle suffisante ? Les recherches historiques postérieures ont-elles confirmé ses assertions [22] ? La description d’Engels repose à la fois sur des observations de première main et sur les ouvrages qu’il avait à sa disposition. De toute évidence, il connaît intimement le Lancashire industriel et surtout la région de Manchester, et il a visité les principales villes industrielles du Yorkshire : Leeds, Bradford, Sheffield, de même qu’il a passé plusieurs semaines à Londres. Jamais personne n’a sérieusement soutenu qu’il ait faussé son témoignage. Parmi les chapitres descriptifs, il est clair qu’une grande partie des chapitres III (Les grandes villes), V (L’immigration irlandaise), VII (Le prolétariat dans les industries textiles), IX (Les mouvements ouvriers) et XII (Attitude de la bourgeoisie) s’appuient sur des observations personnelles. N’oublions pas qu’Engels n’est pas un simple touriste, mais qu’il vit au milieu de la bourgeoisie industrielle. Par ailleurs, il connaît chartistes et socialistes pour avoir travaillé avec eux et enfin il possède une connaissance directe et approfondie de la vie des classes laborieuses [23]. Pour le reste du livre, ainsi que pour confirmer son propre témoignage, Engels fait fond sur d’autres observateurs et sur des sources imprimées ; il prend grand soin de tenir compte à chaque fois des tendances politiques de ces documents et il cite, chaque fois qu’il est possible, des sources capitalistes. (Voir le dernier paragraphe de sa préface). Sans être exhaustive, sa documentation est indubitablement solide et riche. L’accusation selon laquelle il tronque et déforme ses sources ne tient pas [24]. En dépit d’un certain nombre d’erreurs de transcription - dont plusieurs seront corrigées par Engels au cours d’éditions ultérieures [25] - et d’une tendance assez poussée à résumer ses citations plutôt qu’à les reproduire mot à mot, rien ne prouve qu’il ait falsifié aucune de ses sources et si l’on peut en découvrir qu’Engels n’a pas utilisées, le plus souvent, elles confirment ses dires. Il aurait pu compléter par exemple sa description de la crise de 1841-1842 à l’aide des « Statistics of the present depression of trade in Bolton », par H. Ashworth, in Journal of the Statistical Society, V - source qu’il utilisera par la suite -, des Statistics of the Vauxhall Ward in Liverpool de l’oweniste J. Finch (Liverpool) et surtout du Report of the Statistical Committee appointed by the Anti-Corn-Law conference... (1842), London [26]. Ces documents nous offrent de cette terrible crise un tableau encore plus effrayant que celui d’Engels. Autrement dit, on ne saurait reprocher à Engels de choisir ses sources selon qu’elles coïncident ou non avec ses thèses. Tout au plus, peut-on dire qu’il n’utilise pas tous les matériaux disponibles à l’époque dans les Parliamentary Papers [27]. Il est évident qu’il se préoccupait plus de voir ses observations confirmées et complétées par des sources non-communistes que d’écrire une thèse exhaustive. Pour tout homme de bonne foi, La Situation est une œuvre fort bien documentée. On reproche à Engels généralement deux choses : d’abord d’avoir délibérément noirci le tableau et ensuite, d’avoir sous-estimé la bonne volonté de la bourgeoisie anglaise. Aucun de ces reproches ne résiste à un examen approfondi. En effet, nulle part Engels ne décrit les travailleurs comme uniformément dénués de tout, affamés et pourvus de ressources à peine suffisantes pour subsister, ni comme une masse indifférenciée composée uniquement d’indigents. Ceux qui lui attribuent des jugements aussi excessifs n’ont pas toujours pris la peine de lire son texte. Jamais il ne prétend que la situation des travailleurs n’a subi aucune amélioration. Le résumé qu’il donne des conditions de vie des travailleurs (fin du chapitre III) évite tout schématisme. Il aurait, bien entendu, pu insister sur les aspects les moins sombres de son tableau, mais c’eût été aux dépens de la vérité. Quiconque, vivant dans l’Angleterre de 1842-1844, aurait tracé un tableau plus riant de la situation des travailleurs aurait fait œuvre d’apologiste plutôt que de journaliste soucieux de vérité. Ce n’est pas Engels, mais l’industriel bourgeois et libéral J. Bright qui nous décrit en ces termes une manifestation de grévistes du Lancashire : « La ville a été envahie à onze heures par quelque deux mille femmes et filles qui ont défilé à travers les rues en chantant des hymnes. C’était là un spectacle singulier et frappant, qui approchait du sublime. Elles ont horriblement faim. Un pain est englouti avec une voracité indescriptible, et même s’il est presque entièrement recouvert de boue, elles le dévorent avec avidité [28]. » Quant à l’accusation selon laquelle Engels aurait calomnié la bourgeoisie, il faut probablement y voir l’écho de la vieille tendance libérale à porter toutes les améliorations de la condition ouvrière au crédit de la bienveillance et de la « conscience sociale » de la bourgeoisie, plutôt qu’à celui des luttes ouvrières. Contrairement à une opinion admise, Engels ne présente pas la bourgeoisie comme un seul bloc de noirs démons. (Cf. la longue note à la fin du chapitre XII.) Ses généralisations ne prétendent pas rendre compte de tous les cas particuliers. Et pourtant, que de fois ne retrouvons-nous pas, sous la plume d’écrivains non communistes la même analyse des attitudes « typiques » du bourgeois anglais de l’époque. Ses bourgeois sont ceux de Dickens dans Les Temps difficiles, ceux du « cash nexus » (les transactions financières et l’intérêt se sont substitués à toutes les relations humaines) de Thomas Carlyle [29]. Ce sont ceux que décrivent les économistes écossais des excellents romans de Thomas Love Peacock. Leur hypocrisie et leur dureté sont celles qu’évoquera plus tard le poète A.H. Clough dans ces vers pleins d’amertume : « Tu ne tueras point, mais inutile de te battre pour sauver ceux qui crèvent. » Leur indifférence massive à l’égard des pauvres est celle de ces capitalistes partisans du libre-échange qui - quoique « bons époux et bons pères de famille » nantis « de toutes sortes de vertus privées » (p. 337) - envisagèrent sérieusement en 1842 un lock-out général afin de faire pression sur le gouvernement [30] : autrement dit, ils étaient prêts à réduire leurs ouvriers à la famine sans sourciller. (Ce n’est pas un hasard si Engels choisit pour illustrer sa thèse le bourgeois libéral libre-échangiste : vivant lui-même dans la capitale du libéralisme bourgeois, il sait de quoi il parle.) En fait, loin de noircir la bourgeoisie, Engels se montre visiblement dérouté par son aveuglement. Il ne cesse de répéter que si elle était intelligente, elle apprendrait à faire des concessions aux travailleurs [31]. (Cf. l’avant-dernier paragraphe du chapitre I et le dernier paragraphe du chapitre VI). La haine de ce que représente la bourgeoisie et de ses attitudes ne se ramène pas, chez Engels, à une haine naïve des « méchants », par opposition aux « bons ». Elle relève de sa critique du caractère inhumain du capitalisme qui transforme automatiquement les exploiteurs en une « classe profondément immorale, incurablement pourrie et intérieurement rongée d’égoïsme ». (chapitre XII, Paragraphe 2, p. 136). Mais si tous ces reproches sont mal fondés, il est néanmoins possible de relever dans sa description un certain nombre de défauts et d’omissions. Ainsi, il n’aurait sans doute pas sous-estimé l’emprise de l’idéologie religieuse sur les prolétaires anglais s’il avait mieux connu les milieux ruraux et miniers, qu’il décrit surtout de seconde main. Il se trouve que le Lancashire, région qu’il connaissait le mieux, était la région industrielle par excellence, où les sectes protestantes étaient particulièrement faibles dans les milieux ouvriers, comme devait le montrer le Recensement religieux de 1851 [32]. Engels aurait aussi pu accorder plus d’attention au mouvement coopératif, issu du socialisme utopique et qui devait bientôt prendre une telle importance : les pionniers de ces coopératives établissent leur premier magasin à Rochdale, non loin de Manchester, au moment même où Engels rédige son ouvrage [33] . Bien qu’il donne un excellent résumé des efforts héroïques des travailleurs pour organiser leur propre éducation, il ne dit pas grand-chose des formes moins politiques, mais fort intéressantes, de la culture prolétarienne. Il est vrai que les progrès de l’industrialisation détruisaient rapidement certaines de ces formes, sans en susciter de nouvelles : le chant populaire se meurt [34], les clubs de football n’existent pas encore. Cependant de telles critiques n’atteignent pas profondément la valeur documentaire de l’œuvre, qui demeure, aujourd’hui comme en 1845, de loin le meilleur livre qui ait paru sur la classe ouvrière de cette époque. Mis à part le petit groupe des critiques qui, récemment, et pour des raisons ouvertement politiques, se sont efforcés de le discréditer [35], tous les historiens ont vu et continuent de voir dans La Situation un grand classique. Les pionniers de l’histoire économique anglaise ont admis la validité de ses descriptions. La dernière histoire économique d’Angleterre qui fasse autorité parle de « ces pages fines et pénétrantes [36] » et le fondateur de l’école historique anti-engelsienne, Sir John Clapham ne trouva que cette restriction à formuler : l’ouvrage est « vrai en tout ce qu’il dépeint mais il ne dépeint pas tout [37] ». La situation des classes laborieuses en Angleterre demeure un ouvrage indispensable, et qui fait date dans le combat pour l’émancipation de l’humanité. [1] En dehors de La Situation... son séjour verra naître les « Umrisse zu einer Kritik der Nationaloekonomie » publiés dans les Deutsch-Franzoesische Jahrbuecher, Paris 1844, ébauche précoce, mais imparfaite d’une analyse marxiste de l’économie, ainsi que des articles sur l’Angleterre pour la Rheinische Zeitung, le Schweizerische Republikaner, les Deutsch-Franzoesische Jahrbuecher et le Vorwaerts de Paris, et sur l’évolution continentale pour le New Moral World de R. Owen. (Cf. Karl MARX - F. ENGELS : Werke, Berlin, 1956, tome I, pp. 454-592.) [2] Die Lage der arbeitenden Klasse in England. Nach eigner Anschauung und authentischen Quellen von Friedrich ENGELS, Leipzig, Druck und Verlag Otto Wigand 1845. Une édition américaine paraît avec une préface distincte en 1887, une édition anglaise, avec une longue et importante préface, en 1892, et une seconde édition allemande la même année. On trouvera ces diverses préfaces à la fin du présent volume (N.S. : dans le volume référencé plus haut, Editions sociales, 1975). Une partie seulement des erreurs matérielles de la première édition y sera corrigée. La dernière édition allemande de La Situation est celle de MARX-ENGELS : Werke, Bd II, pp. 228-506, Berlin, Dietz, 957. W. O. Henderson et W. H. Chaloner qui viennent de rééditer le livre en anglais (Oxford 1958) se sont livrés à un travail extrêmement minutieux, vérifiant toutes les citations, ajoutant les références précises là où Engels ne les donnait pas, corrigeant certaines erreurs passées inaperçues et ajoutant d’utiles renseignements complémentaires. Malheureusement, cette étude souffre du désir irrépressible de ses auteurs de discréditer Engels et le marxisme à tout prix. La première édition française a été publiée par Alfred Costes, 2 volumes, 1933 ; elle contient de nombreuses erreurs et ne comporte aucun appareil critique. [3] N.S. : Eugène BURET (1811-1842), publiciste et économiste français. Il publie depuis 1836 au Courrier français une série d’articles sur l’économie politique, rapidement remarqués. L’académie des sciences morales ayant mis au concours, en 1840, la question du paupérisme et des remèdes à y apporter, le jeune écrivain remporte le prix avec un mémoire qui reprenait une partie de l’ouvrage dont parle ici Hobsbawm : De la misère des classes laborieuses en Angleterre et en France, de la nature de la misère, de ses effets, de ses causes et de l’insuffisance des remèdes qu’on lui a opposés jusqu’ici, avec l’indication des moyens propres à en affranchir les sociétés, Paris, Paulin, 1840, 2 vols. VIII-432 + 492-VII p. [4] N.S. : Édouard DUCPETIAUX (1804-1868), publiciste et réformateur belge. Après la révolution de 1830, Il est nommé inspecteur général des prisons et des établissements de bienfaisance, poste qu’il occupe jusqu’en 1861. Il est également membre de la Commission centrale de statistique du gouvernement à partir de 1841. C’est dans ce cadre qu’il élabore l’ouvrage cité ici. [5] On lui reproche, notamment, d’avoir plagié Buret. Cf. la critique de Charles ANDLER : Introduction et commentaires sur Le Manifeste communiste, Paris, Rieder, 1925, pp. 110-113. Cette accusation est discutée et réfutée par Gustave MAYER : Friedrich Engels, vol. I, La Haye, 1934, p. 195, qui explique d’une part, que les vues de Buret n’ont rien de commun avec celles d’Engels, et que d’autre part, rien ne prouve que celui-ci ait connu le livre de Buret avant d’écrire le sien. [6] Engels, quand il écrit La Situation, n’a vu Marx qu’une dizaine de jours à Paris, en août 1844 (si l’on excepte sa brève visite à la rédaction de la Gazette rhénane à Cologne, fin novembre 1842). Il ne saurait donc être question de méthode marxiste élaborée. Il semble bien cependant que ce soit sous l’influence d’Engels, à la lecture de La Situation, que Marx se soit orienté vers une étude systématique des questions économiques. L’apport original d’Engels au marxisme naissant, c’est cette critique économique de la société capitaliste que l’on retrouve d’ailleurs dans les « Umrisse zu einer Kritik der Nationaloekonomie », Marx-Engels Werke, tome I, Dietz, Berlin 1957, publiés en 1844 et écrits quelques jours auparavant. La Situation est un des premiers, sinon le premier, des grands ouvrages marxistes, puisqu’on ignore la date exacte à laquelle Marx rédigea les Thèses sur Feuerbach (printemps 1845). La préface d’Engels est datée du 15 mars. [7] Voir ci-dessous p. 390 (préface de 1892). Cf. D. ROSENBERG : « Engels als Oekonom », in Friedrich Engels der Denker, Aufsaetze aus der Grossen Sowjet Enzyklopaedie, Zurich 1935, Bâle, 1945. [8] Pour une appréciation des différents mérites d’Engels, cf. LÉNINE : Aspects du romantisme économique (Sismondi et nos sismondistes nationaux), Oeuvres complètes, vol. II. Sur l’histoire des origines du concept de « révolution industrielle », voir A. BEZANSON : « The early use of the term Industrial Revolution » in Quarterly Journal of Economics, XXXVI, 1922, 343, et G. N. CLARK : The Idea of the Industrial Revolution, Glasgow, 1953. [9] Cf. P. MANTOUX : La Révolution industrielle au XVIII° siècle, Paris, Génin, 1905 ; réédité en 1959, daté, mais excellent ; et T. S. ASHTON : La Révolution industrielle, Paris, 1950, discutable dans ses interprétations mais utile comme synthèse ou introduction à des lectures plus spécialisées. [10] Cf. J. T. KRAUSE : « Changes in English Fertility and Mortality », in Economic History Review, 2nd Ser., XI, I, 1958, p. 65 ; S. POLLARD soutient dans « Investment, Consumption and the Industrial Revolution », in Economic History Review, 2nd Ser. XI, 2, 1958, p. 221, que cette détérioration commence avant 1790. [11] Dans l’article, « F. Engels », écrit en 1895 (Marx-Engels-Marxisme, p. 37). Engels, cependant, n’a pas déterminé clairement, à cette époque, le rôle de la lutte des classes dans l’histoire. [12] Engels voit dans la concurrence le phénomène essentiel du capitalisme. [13] Peut-être Engels doit-il, ici, quelque chose à Sismondi et surtout à John WADE : Histoire des classes moyennes et laborieuses, 1833, qu’il utilise dans la rédaction de son livre. Wade propose une période de 5-7 ans. Engels, qui devait plus tard se prononcer pour une période de 10 ans, adopte ici cette suggestion. Il avait d’ailleurs noté la périodicité des crises dans les « Umrisse ... » (Mega, tome II, p. 396.) Comme d’habitude, les analystes critiques du capitalisme firent bien plus de découvertes sur le mécanisme économique que les économistes bourgeois, lesquels demeuraient à l’époque aveugles à ces fluctuations fondamentales. Cf. J. SCHUMPETER : History of Economic Analysis, 1954, p. 742. [14] Voir l’éloge sans réserve que fait Current Sociology : Urban Sociology (Research in Great Britain), UNESCO, Paris, vol- 4, 1955, no 4, p. 30 de l’analyse de l’urbanisme par Engels : « Sa description de Manchester... est un chef d’œuvre d’analyse écologique. » [15] Mais dans sa préface à Socialisme utopique (1891), connue sous le titre de « Matérialisme historique », Engels soulignera, au contraire, les efforts faits depuis par la bourgeoisie pour maintenir le peuple sous la coupe de l’obscurantisme religieux. [16] Mais Engels note aussi que l’immigration massive d’Irlandais anormalement pauvres contribue de son côté à la propagation du radicalisme parmi les ouvriers (p. 170). [17] Bien que correct dans ses grandes lignes, le récit que fait Engels de la phase pré-chartiste du mouvement ouvrier est plus que rapide et souvent erroné dans le détail. Il serait bon de le compléter par la lecture d’ouvrages récents, tels que G. D. H. COLE et R. POSTGATE : The Common People, London, 1945. Il était pratiquement impossible à Engels de s’étendre sur les origines du mouvement ouvrier, qui, même aujourd’hui, restent très mai connues. [18] Cf. E. J. HOBSBAWM : « The Aristocracy of labour in 19th Century Britain », in J. SAVILLE ed. : Democracy and the Labour movement, London, 1954. [19] J’adopte ici la périodisation couramment admise par les économistes anglais et qui repose sur divers index économiques. C. ROSTOV : British Economy in the 19th c., Oxford, 1948. [20] Notamment Ricardo (1817), James Mill (1821), Malthus (1815) et Sir Edward West (1815-1826). Bien qu’utilisant tous deux ce terme, ni Adam Smith (1776), ni John Stuart Mill (1848) ne semblent, dans leurs écrits, avoir cru à l’imminence de cette stagnation finale du capitalisme. [21] Au moment où Engels rédige son livre, le mouvement chartiste vient d’atteindre son point culminant : mais son déclin ne sera perceptible que dans les années suivantes. D’où, en partie, les illusions d’Engels sur l’imminence de la révolution sociale. [22] La critique classique, formulée pour la première fois par V. A. HUBER : Janus, 1845, tome II, p. 387 et B. HILDEBRAND : Nationaloekonomie der Gegenwart u. Zukunft, Francfort, 1848, se résume à ceci : « Même si les faits cités par Engels sont vrais, l’interprétation qu’il en donne est bien trop sombre. » Ses plus récents éditeurs anglais vont jusqu’à dire : « Les historiens ne peuvent plus considérer le livre d’Engels comme faisant autorité et donnant un tableau fidèle de la société anglaise vers 1840. » (CHALONER et HENDERSON, p. XXXI). Assertion proprement absurde. [23] En 1843, il fait la connaissance de Mary Burns, ouvrière d’origine irlandaise, avec qui il vivra jusqu’à la mort de celle-ci. Sans aucun doute elle le met en relation avec certains milieux ouvriers et irlandais de Manchester. Il utilisera énormément deux publications : le Northern Star et le Manchester Guardian. [24] Les quelques exemples de « déformations » qu’ont réussi à trouver les éditeurs les plus hostiles à Engels (Chaloner et Henderson, par ex.) ne portent que sur des points tout à fait de détail et ne sauraient tirer à conséquence pour un chercheur impartial. [25] Dans l’ensemble, cependant, Engels, rédigeant son livre en Allemagne, et le rédigeant vite, n’a pas pu confronter ses sources. Et en 1892, il ne s’est pas livré à une révision très stricte de son ouvrage. D’où quelques erreurs matérielles (dates, chiffres) qui ont pu subsister. Précisons encore une fois qu’elles n’ôtent rien à la valeur du livre et ne diminuent pas son intérêt. [26] Sur ces documents et d’autres cf. E. J. HOBSBAWM : « The British Standard of Living, 1790-1850 », in Economic History Review, 2nd Ser., X. i, 1957. [27] P. et G. FORD nous fournissent un guide utile dans Select List of British Parliamentary Papers 1833-1899, Oxford, 1953. - N.S. : sur une période commune à Engels, une utilisation abondante de ces rapports est faite par l’historien Kellow CHESNEY, récemment réédité : Les Bas-Fonds de Londres, crime et prostitution sous le règne de Victoria, Tallandier - collection TEXTO, Paris, 2007/ [28] N. McCORD : The Anti-Corn Law League (1832-1846), London, 1958, p. 127. [29] Voir sur ce point le célèbre passage du Manifeste communiste où Marx décrit ce processus. (Le Manifeste, Éditions Sociales, p. 17.) [30] Mc CORD, op. cit., ch. V. [31] Elle le fit dans la période économique suivante. Les remarques d’Engels le montrent conscient des tendances qui, bien que momentanément éclipsées par d’autres, au moment où sévit la crise, devaient plus tard revenir au premier plan. [32] Lorsque Lord Londonderry fit expulser les mineurs en grève en 1844, les deux tiers des méthodistes primitifs de la région de Durham perdirent leur foyer. Sur le problème des « sectes ouvrières », cf. E. HOBSBAWM : Primitive Rebels, Manchester, 1959. [33] Cf. G. D. H. COLE : A Century of Cooperation, London, 1944. [34] La Workers’ Music Association of London a publié des recueils de chants populaires de l’époque, tels que Come All Ye Bold Miners (Lloyd et Me Coll). [35] Ce parti-pris de défense du capitalisme apparaît clairement chez F.-A. HAYEK : Capitalism and the historians, Londres 1951. [36] W. H. COURT : Concise Economic History of Great Britain, Cambridge, 1954, p. 236. [37] Economic History of Modern Britain, Cambridge, 1939, tome I, p. 39.

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