
Comment les forces internationales répriment la population pauvre, le film
Haïti : l’intervention "humanitaire" cache une guerre contre le peuple révolté
Lorsque les Etats occidentaux justifient leur intervention militaire, ils prétendent être bloqués par les émeutes de gens se disputant pour recevoir des vivres et par les pillards. C’est faux ! Les vivres bloqués sur l’aéroport, ce n’est pas à cause de bandits ou d’émeutes... Les Haïtiens dénoncent les troupes étrangères parce qu’ils les connaissent. Depuis 1994 pour les USA, depuis 2004 pour toutes les troupes étrangères, elles occupent le pays et ce n’est pas pour les sauver d’une catastrophe naturelle !!! Elles interviennent contre la population. Elles prétendent que, si les secours n’arrivent pas, c’est dû à l’état des routes. C’est faux ! Elles affirment vouloir sauver le peuple haïtien, c’est faux !





Les forces armées internationales ne surveillent que les quartiers pauvres alors que les riches entretiennent des bandes armées qui pillent, terrorisent et assassinent.

Les horreurs de l’exploitation en Haïti

Les émeutes de la faim





Les bandes armées du pouvoir haïtien intervenant contre la population en 2004
D’où vient l’inquiétude des grandes puissances envers le peuple haïtien ?
C’est sans délai que des forces armées considérables (des dizaines de milliers de soldats) venues des USA, de France et du reste du monde ont débarqué en Haïti, suite au tremblement de terre qui a frappé durement la capitale, Port-au-Prince. Et, malgré un discours médiatique voulant faire croire à une aide humanitaire, la tâche essentielle qui leur est assignée est le rétablissement de l’ordre. Elles sont équipées pour la répression et non pour le sauvetage. Les équipes de sauveteurs sont bloquées par la priorité donnée à l’envoi des militaires.
D’emblée, il est impossible de cacher que l’inquiétude principale des grandes puissances, ce sont les réactions populaires et pas les victimes à sauver et les populations survivantes à aider, contrairement ce que l’on cherche à nous faire croire ici. Si quelques immeubles occupés par des Occidentaux ont été secourus rapidement, ce n’est pas le cas des quartiers habités par des Haïtiens. La plupart des gens n’ont reçu ni aide alimentaire, ni sanitaire.
Aucune force gouvernementale, aucune armée n’a participé aux sauvetages de première urgence réalisés à mains nues par la population elle-même. Certaines équipes de sauveteurs liées à des ONG n’ont toujours pas pu se rendre sur place tandis que les forces armées sur place sont des centaines de fois supérieures en nombre aux équipes de sauveteurs. Un avion-hôpital et des secouristes avec chiens ont été refusés parce que l’envoi des troupes de Marines était prioritaire, étant données les révoltes populaires qui commencent.
Si les forces armées du monde se sont empressées d’intervenir, c’est pour éviter que le vide du pouvoir, causé par le tremblement de terre qui a mis à bas les édifices publics, les bâtiments de l’Etat et des forces armées d’occupation étrangères, ne se transforme en tremblement de terre... social. Bien sûr, les forces armées parlent d’insécurité en accusant les Haïtiens de s’attaquer aux magasins, mais, quand on crève de faim, est-ce un crime ?
Pour comprendre le rôle des armées étrangères en Haïti, il faut se rappeler que l’intervention militaire américaine, onusienne ou française ne date pas du tremblement de terre. Elle est le produit de la révolte sociale qu’a connu Haïti lorsque, en 1986, le peuple haïtien a entrepris de se débarrasser de la dictature des Duvalier que soutenaient les pays occidentaux. Oui, le peuple travailleur d’Haïti a vécu une révolution, en s’attaquant aux barbares « tontons macoutes » et en renversant la dictature de « Bébé doc » Duvalier, soutenue par les USA. Le pouvoir a été durablement ébranlé. Ce n’est que récemment que les grandes puissances occupant Haïti ont pu permettre à l’armée haïtienne de retourner dans son quartier général complètement déserté après la révolution.
L’échec de cette révolution haïtienne provenait du fait que les partis et organisations sociales, syndicales, religieuses et politiques qui en avaient pris la tête, loin de souhaiter la prise de pouvoir par les opprimés, ne visaient qu’à faire rentrer le peuple dans le rang. Jamais ils n’ont averti le peuple contre l’armée de Duvalier à peine reconvertie. Jamais ils n’ont appelé le peuple à se lier aux petits soldats et ces derniers à ne plus obéir à leur hiérarchie. Jamais ils n’ont voulu désarmer les milices des grandons. Les syndicalistes, les religieux, les sociaux-démocrates et les staliniens ont collaboré pour finir par mettre au pouvoir le démagogue Aristide. Ce dernier a fini de se discréditer en devenant la marionnette des USA en 1994. Aristide ou pas Aristide, jamais le calme social n’est revenu.
Et les dizaines de milliers de soldats des armées étrangères occupant le pays depuis 2004 ne visaient nullement à remettre en cause la dictature et la misère qui règnent dans l’un des pays les plus pauvres du monde. Non, ils sont venus occuper ce pays contre cette population parce qu’elle pouvait menacer le pouvoir et les classes dirigeantes haïtiennes.
Cette « force de paix », comme elle se dénomme elle-même, n’a fait qu’attaquer violemment la population des quartiers pauvres et bidonvilles aux côtés des forces armées et de police locales. Lors des dernières émeutes de la faim en 2008, le petit peuple d’Haïti, entre autres revendications, réclamait le départ des troupes de l’ONU et des troupes étrangères. Toutes ces forces armées n’ont rien fait contre la classe dirigeante, contre la misère et l’exploitation. Rien face aux cyclones. Celui qui a détruit Gonaïves, la ville la plus révolutionnaire du pays, et laissé le peuple détruit, englué dans la boue sans que cette fameuse « communauté internationale » ne bouge le petit doigt.
Le tremblement de terre a achevé de détruire la crédibilité du pouvoir, et les grandes puissances craignent que le peuple haïtien se saisisse de l’occasion pour se débarrasser de ses oppresseurs.
Quant aux travailleurs d’ici, loin de marcher dans la propagande humanitaire hypocrite des grandes puissances, ils devraient souhaiter au peuple haïtien ce que ses oppresseurs craignent le plus : que le peuple se libère et que l’île révolutionnaire renaisse de ses cendres.... !
Que faisaient les grandes puissances en Haïti ?
La révolte sociale de la population
La dictature des Duvalier, le film
UN PETIT RAPPEL HISTORIQUE :
En 1984, puis surtout en 1986, le peuple haïtien a entrepris de se débarrasser de la dictature des Duvalier que soutenaient les pays occidentaux. Oui, le peuple travailleur d’Haïti a vécu une révolution, en s’attaquant aux barbares « tontons macoutes » et en renversant la dictature de « Bébé doc » Duvalier, soutenue par les USA. Le pouvoir a été durablement ébranlé. Ce n’est que récemment que les grandes puissances occupant Haïti ont pu permettre à l’armée haïtienne de retourner dans son quartier général qui avait été complètement déserté après la révolution.
Au lendemain du 7 février, de la chute de Bébé Doc Duvalier, dans les quartiers populaires des villes et de certains secteurs ruraux, des groupes de jeunes chômeurs et de travailleurs armés de bâtons, de machettes, de couteaux, de pierres et de bidons d’essence parcourent les rues en chantant et prennent pour cible les macoutes, leurs maisons, leurs boutiques, leurs véhicules ainsi que les bureaux de la VSN, parti de la dictature. Mais les casernes et les postes militaires ne sont pas attaqués et les armes saisies chez les macoutes et autres tortionnaires du pouvoir sont remises dans les casernes ! Pendant ce temps, des chefs de la dictature de Duvalier sont blanchis par une très légère cure d’opposition comme de Ronceray et Bazin ou et des tortionnaires connus comme Ti Boulé ne sont pas inquiétés. Les milices macoutes sont attaquées par le peuple mais l’armée, elle, ni le gouvernement ne feront rien pour désarmer systématiquement les bandes armées des grandons. Nombre de militants de quartier et d’activistes d’associations paysannes ou religieuses se tournent vers cette espèce d’opposition politique constituée par la petite bourgeoisie démocratique bavarde mais peu active et encore moins radiclae socialement : celle du KONAKOM et autres « mouvements démocratiques ». Ou encore celle des Comités de Liaison Démocratique ou du PANPRA. La mouvance des comités ecclésiales de base ou Ti-Légliz ou encore les « missions Alpha » (pour dire alphabétisation et conscientisation) offrent un vaste cadre à la jeunesse pauvre et se préoccupent davantage du sort des plus démunis que la petite bourgeoisie démocratique, mais ils n’ont aucun programme qui exprime politiquement les intérêts des masses populaires face aux chefs militaires et aux classes dirigeantes. Le syndicat CATH est aussi apparu en pointe du « secteur démocratique » même si, en fait, il n’offrait aucune perspective claire aux exploités. Et la CATH s’est très vite retrouvée happée par des calculs politiciens comme toute l’opposition politicienne. Quant au parti stalinien, le PUCH de Theodore, sa réputation de radicalisme était usurpée. Theodore s’alignera systématiquement derrière les généraux ou les colonels en vogue du moment. Après avoir « donné acte » au général Namphy, pris la défense de Jean-Claude Paul, sablé le champagne avec Avril, fait applaudir Abraham, félicité Cédras, Theodore finira sa carrière en postulant au rôle de représentant au pouvoir des bourreaux du peuple haïtien, comme premier ministre de la dictature militaire !!! Lui qui avait obtenu son crédit parmi les militants du déchoukage va accepter un poste de premier ministre de la dictature avant que celle-ci ne retire sa proposition. Quand le PUCH appellera à voter « oui » au référendum du 29 mars 1987, beaucoup de gens se désolidariseront définitivement avec lui.
L’échec de cette révolution haïtienne provenait du fait que les partis et organisations sociales, syndicales, religieuses et politiques qui en avaient pris la tête, loin de souhaiter la prise de pouvoir par les opprimés, ne visaient qu’à faire rentrer le peuple dans le rang. Jamais ils n’ont averti le peuple contre l’armée de Duvalier à peine reconvertie. Jamais ils n’ont appelé le peuple à se lier aux petits soldats et ces derniers à ne plus obéir à leur hiérarchie. Jamais ils n’ont voulu désarmer les milices des grandons. Jamais ils n’ont souhaité que cette révolution remette en question les classes dirigeantes et leur système d’exploitation. Au contraire, tous leurs efforts ont consisté à réconcilier le peuple et l’armée, le peuple et les classes dirigeantes. Les syndicalistes, les religieux, les sociaux-démocrates et les staliniens ont collaboré pour finir par mettre au pouvoir le démagogue Aristide. Ce dernier a fini de se discréditer en devenant la marionnette des USA en 1994. Arisitde ou pas Aristide, jamais le calme social n’est revenu. C’est pour cela que les troupes américaines puis internationales sont intervenues car elles craignent que la révolution haïtienne se remette en marche !
1984 : la révolution prolétarienne commençait en Haïti
1984 : Plus de 200 paysans furent massacrés à Jean-Rabel après une manifestation pour l’accès à des propriétés terriennes. La Conférence des évêques haïtiens lança un programme d’instruction partout dans le pays (mais de courte durée).
En 1984, pour la première fois depuis le début de la dictature des Duvalier, des émeutes éclatèrent, et les populations des bidonvilles mirent au pillage les entrepôts de nourriture. Les émeutes anti-gouvernementales eurent lieu dans toutes les villes principales du pays.
Les premières émeutes ont commencé en mai 1984 dans la ville de Gonaïves. Malgré la répression habituelle, les échauffourées et les manifestations ne cessèrent pas. Les écoliers et les lycéens manifestaient aux cris de : « A bas la misère, à bas le chômage ». Des unités de répression, les « Unités tactiques », furent envoyées de Port-au-Prince et le 28 novembre 1985, l’armée abattit trois jeunes gens.
Trois morts de trop qui allaient entraîner des manifestations dans les différentes villes de province.
L’après-duvaliérisme
En novembre 1985, une manifestation de la jeunesse fut sauvagement réprimée. L’unanimité se faisait contre le régime.
A Port-au-Prince, début janvier 1986, des directeurs d’écoles, dont ceux de Saint-Louis de Gonzagues, du collège Bird et du Sacré-Coeur, établissements fréquentés par la moyenne et grande bourgeoisie, décrétèrent une journée de deuil et de prière.
Une partie de la bourgeoisie, par l’intermédiaire de l’Association des Industries d’Haïti, commença à parler de démocratie dans un communiqué daté du 11 janvier 1986. Elle fut suivie par l’Association Médicale Haïtienne.
Au Cap Haïtien, 40 000 manifestants se retrouvèrent le 29 janvier 1986 pour demander le départ de Duvalier.
Partout en province, les jeunes tenaient tête aux miliciens et aux soldats qui tiraient et tuaient. A Port-au-Prince, les « tontons macoutes » étaient concentrés et regroupés. L’état de siège fut décrété à partir du 30 janvier 1986 au soir.
Duvalier et ses partisans, surtout ceux qui savaient qu’ils n’auraient pas d’exil doré, allaient encore essayer de se maintenir.
Mais la dictature duvaliériste se révélait incapable de briser le mouvement de révolte.Pour les États-Unis, qui jusque-là n’avaient pas ménagé leur soutien, il devenait urgent d’arrêter le mouvement de masse. Il fallait se débarrasser de Duvalier tant que la révolte restait focalisée sur lui.
Au début de février 1986, de nouvelles émeutes agitèrent les principales villes du pays. Le 7 février, Jean-Claude Duvalier dut s’enfuir en France dans un avion de l’armée américaine. Légalisés, les partis politiques se créèrent par dizaines, ainsi que les journaux et les stations de radio, mais ce fut un Conseil national du gouvernement (CNG), composé de six duvaliéristes, qui fut chargé d’assurer la transition. Les élections d’octobre mobilisèrent moins de 5 % des inscrits. En revanche, la nouvelle constitution, en mars 1987, fut ratifiée par un très grand nombre d’électeurs. Les « tontons macoutes » perturbèrent les élections législatives, qui se déroulèrent finalement en janvier 1988. Un duvaliériste, Leslie Manigat, fut élu : en juin, un coup d’État militaire porta au pouvoir le général Namphy, qui fut chassé en septembre par le général Prosper Avril. Celui-ci démissionna en avril 1990. Mme Ertha Trouillot, choisie par les douze partis d’opposition, exerça alors la présidence d’un gouvernement civil de transition. En décembre 1990, des élections régulières se tinrent enfin. Le père J ?-B ? Aristide (prêtre exclu de son ordre en 1988 pour ses positions réputées d’extrême gauche) fut élu président de la République à une large majorité. En septembre 1991, à la suite d’un putsch sanglant, suivi d’une violente répression, une junte militaire dirigée par le général Raoul Cédras reprit le pouvoir. Aristide s’exila aux États-Unis. Ces derniers décidèrent le blocus économique d’Haïti, ce qui aggrava plus encore la vie dans l’île. Poussés par la misère, des milliers d’Haïtiens fuirent ou tentèrent de fuir le pays. Cherchant à gagner du temps, les putschistes se dérobèrent aux ordres américains. En septembre 1994, les États-Unis, avec l’accord de l’ONU, envoyèrent enfin un corps expéditionnaire dans l’île. Le président Aristide fut rétabli dans ses fonctions le 15 octobre 1994. En décembre 1995, René Préval, membre de la coalition gouvernementale d’Aristide, fut élu à la présidence de la République et confia la direction du gouvernement à Jacques Edouard Alexis en 1998. En novembre 2000, dans un pays privé de Parlement depuis 1999, Aristide reprenait la tête de l’État après des élections boycottées par l’opposition et entachées d’irrégularités.
L’administration Bush a choisi de se débarrasser d’Aristide, qu’elle n’a jamais porté dans son cœur, parce qu’il a cessé d’être utile du point de vue des intérêts américains. La crise politique amorcée depuis décembre dernier, transformée en crise militaire au début février, a montré qu’Aristide, en perdant son crédit auprès de la population, a perdu sa capacité de maintenir l’ordre.
Lors de sa première élection, en décembre 1990, Aristide fut porté par un vaste mouvement populaire qui lui valut d’être élu à la présidence avec plus de 67% des voix. Cet élan fut brutalement stoppé quelques mois plus tard, en septembre 1991, par le coup d’État militaire du général Raoul Cédras. Alors que depuis son élection, Aristide n’avait cessé de célébrer « la réconciliation du peuple et de l’armée », Cédras et sa clique se chargèrent de démontrer le contraire en soumettant le pays à une sanglante répression.
Les dirigeants de l’impérialisme américain n’étaient pas fâchés de voir les militaires haïtiens faire un bain de sang dans les quartiers populaires de Port-au-Prince. Mais les militaires ne se sont pas contentés de mettre au pas les classes populaires d’Haïti. Ils ont soumis l’économie haïtienne exsangue à un tel pillage, ils ont tant élargi les rackets, la corruption, le trafic de drogue que cela en devenait gênant pour la bourgeoisie elle-même, y compris pour les patrons américains qui voulaient exploiter en paix des ouvriers haïtiens payés un dollar et demi par jour. L’administration Clinton finit par se convaincre qu’il valait encore mieux au pouvoir un Aristide, convenablement mis au pas et chapitré pendant son exil américain, qu’une dictature militaire déliquescente.
Aristide fut remis en selle, en 1994, après que le débarquement de 20000 marines eut chassé Cédras du pouvoir. A l’époque, Aristide conservait un certain crédit auprès des masses pauvres mais il s’évertua à éteindre tous les espoirs qu’elles avaient mis en lui, ne faisant absolument rien pour améliorer un tant soit peu le sort des classes populaires. Au contraire, alors que les barons du régime et Aristide lui-même s’enrichissaient, ce pays, déjà l’un des plus pauvres du monde, s’enfonça plus encore dans la misère et la famine. Parallèlement, Aristide s’appuya de plus en plus sur la police et des bandes armées à son service, les « chimères », pour quadriller les quartiers pauvres, terroriser et bâillonner la population.
Le fait que des chefs de l’actuelle rébellion comme Louis-Jodel Chamblain et Guy Philippe, pourtant connus pour être à l’origine d’une multitude d’assassinats et d’exactions du temps de Cédras, aient pu être accueillis en libérateurs à Port-au-Prince et dans plusieurs villes, montre à quel point le régime d’Aristide s’était coupé de la population. Certes, parmi la foule venue les acclamer, beaucoup, la majorité peut-être, venaient des beaux quartiers de Pétionville, qui n’ont jamais accepté Aristide. Mais il y avait également des gens issus des quartiers populaires, applaudissant les oppresseurs d’avant-hier pour les avoir débarrassés d’un régime devenu dictatorial et honni.
Six années d’insurrection
Le 7 février 1986, après des semaines de manifestations antigouvernementales, le « président à vie » Jean-Claude Duvalier, dit Bébé Doc, est chassé du pouvoir et se réfugie en France. Le général Namphy devient président d’un Conseil national de gouvernement (CNG) composé de quatre militaires et de deux civils.
Le 9 février, cinq mille manifestants réclament la formation d’un gouvernement civil.
Le 17 novembre 1986, une grève générale se déclenche pour obtenir la dissolution du CNG
Le 29 novembre 1987, les élections sont annulées.
Le 17 janvier 1988, des élections sont organisées sous l’égide de l’armée. L’abstention est massive. Leslie Manigat devient président.
Le 18 juin 1988, Namphy reprend le pouvoir et nomme, le 22 juin, un gouvernement de militaires.
Le 10 septembre 1988, massacre au cours d’une messe à Port-au-Prince
Le 18 septembre, le général Prosper Avril, chef de la garde présidentelle et ancien homme de confiance de BébéDoc renverse Namphy. Durant toute l’année qui suit, le général Avril échappe à plusieurs tentatives de coup d’état et ne peut rétblir la paix sociale.
En 1990, les anciens « tontons macoutes » font régner la terreur dans les rues de la capitale. Les néo-duvaliéristes créent l’Union pour la réconciliation nationale dirigée par Roger lafontant. La vague de protestation populaire empêche que ce parti soit admis à participer aux élections.
Le 16 décembre 1990, le père Jean Bertrand Aristide, partisan de la « théologie de la libération », remporte haut la main l’élection présidentielle et devient président le 7 février 1991. Il est renversé le 30 septembre 1991 par un coup d’état dirigé par le général Raoul Cédras, commandnat en chef de l’armée.
Un article de novembre 1991
Haïti après le putsch – Pendant que la diplomatie s’occupe d’Aristide, l’armée s’occupe des Haïtiens pauvres
Le 29 et le 30 septembre, l’état-major de l’armée a pris le pouvoir en Haïti, pour la énième fois depuis la chute de la dictature duvaliériste. Mais à la différence des coups d’État précédents, le dernier en date n’a pas substitué simplement un général à un autre, une clique d’officiers à une autre. Le président renversé et expulsé du pays, Jean Bertrand Aristide, est le premier président civil élu dans des conditions à peu près régulières depuis l’existence de l’État haïtien, depuis bientôt deux siècles. Il a été élu en décembre 1990, par un véritable raz de marée électoral en sa faveur, parti des classes les plus pauvres de la société haïtienne, de la paysannerie misérable, des taudis des quartiers pauvres des villes. Ce prêtre jeune, à l’attitude courageuse sous les dernières années de la dictature duvaliériste, issu de milieux pauvres, qui dénonçait dans ses messes-meetings les inégalités sociales, la pauvreté, la présence des dignitaires macoutes aux leviers du pouvoir même après le départ de Duvalier, était devenu en quelques années l’espoir de ces masses pauvres haïtiennes qui rêvaient de changements, mais n’imaginaient pas encore qu’elles pouvaient se donner les moyens pour les obtenir elles-mêmes. Sa candidature surprise à l’élection présidentielle de décembre 1990 a bouleversé une campagne électorale que les masses observaient jusque-là avec apathie. Elle a suscité une véritable mobilisation électorale, déjouant dans les villes les manœuvres, les bourrages d’urnes ; surmontant dans les campagnes la crainte traditionnelle des autorités. Aristide fut élu, au premier tour avec 67 % des votes, quelque six fois plus que son suivant immédiat, Bazin, candidat disposant pourtant de l’argent et de moyens importants, soutenu qu’il était par la bourgeoisie haïtienne comme par Washington. Washington comme Paris, les deux puissances tutélaires, avec leur noria d’observateurs sur place, ont pris sur le champ la mesure de l’événement, et malgré leurs réserves largement exprimées auparavant à l’encontre d’Aristide, elles furent dans les premières à reconnaître la légitimité du nouveau président.
Aristide, déjà élu, n’était même pas encore officiellement investi, qu’une première tentative de coup d’État se produisit pour l’en empêcher. La nuit du 7 janvier, un petit groupe de civils et de militaires, conduit par Roger Lafontant, ex-ministre de l’Intérieur de Duvalier, et principal chef de l’extrême droite macoutique, occupa le palais présidentiel, força la présidente provisoire Ertha-Trouillot encore en place à démissionner. Mais la nouvelle à peine connue, des milliers, des dizaines de milliers de femmes et d’hommes quittèrent les quartiers populaires pour encercler le palais présidentiel, le bâtiment de l’état-major, au point que l’armée, dans une prudente expectative au début du putsch, se décida à arrêter la poignée de putschistes pour les soustraire à la fureur populaire. Et voilà donc que, à peine plus de six mois après, Aristide fut brutalement délogé du palais présidentiel, arrêté mais sauvé in extremis par, paraît-il, les interventions des ambassades française et américaine, puis expédié au Venezuela.
Les putschistes avaient, cette fois, préparé le terrain. Ce ne fut pas un de ces putschs dont Haïti est coutumier depuis la chute de Duvalier – sans remonter plus loin – se réduisant à une épreuve de force entre cliques militaires rivales et se dénouant parfois après quelques échanges de coups de feu. Cette fois, c’est la population qui fut visée, pour la terroriser, pour l’empêcher de réagir comme en janvier. Les camions du "camp d’application militaire" d’où est parti le putsch, secondé par des tout terrain remplis de civils en armes et tirant sur tout ce qui bougeait, avaient déjà fait plusieurs centaines de morts, lorsque le général Cedras, le chef d’état-major annonça qu’il prenait le pouvoir.
Peu importe de savoir si le putsch a été préparé et exécuté dès ses débuts par l’état-major ou alors, si ce dernier a pris le train en marche, une fois le coup amorcé par l’extrême droite macoutique, militaire ou civile (plusieurs heures après le début de la fusillade, parlant de leurs auteurs, Cedras disait encore "les rebelles").
La répression armée fut massive et sanglante. Le nombre de victimes est estimé à plus de cinq cents morts, à plusieurs milliers de blessés. Les fusillades aveugles des premiers temps d’une armée qui était d’autant plus sauvage qu’elle n’était pas assurée de l’emporter, ont été relayées par une répression plus systématique, clairement de classe, contre les quartiers pauvres de Port-au-Prince, Carrefour, Bel Air et contre les taudis des bidonvilles de la cité Soleil, de la cité Carton, etc.
Il y eut au début des réactions dans bien des quartiers de la capitale et plus encore, semble-t-il, dans certaines villes de province. Mais à Port-au-Prince, des fusillades systématiques des groupes armés militaires ou civils ont brisé les regroupements qui auraient pu confluer vers le centre, comme en janvier. Les tentatives d’arrêter les camions militaires par des tranchées, des planches à clous, ont tourné court devant l’usage intensif des armes à feu auquel la population ne s’attendait pas. Dans certaines villes de province – notamment à Gonaïve – la résistance a été plus déterminée, faisant parfois localement reculer les militaires. Mais ce fut une lutte inégale. La population n’était pas préparée, ni matériellement, ni surtout, politiquement, pour faire face à une offensive aussi violente et aussi sanglante de l’armée.
Aristide et l’armée
La population avait pourtant montré en janvier sa capacité à réagir. En outre, l’armée est numériquement faible, sept mille soldats en tout pour une population de six millions et, surtout, une capitale de près d’un million d’habitants, avec une part prépondérante pour les quartiers pauvres. Elle était, lors de l’accession d’Aristide au pouvoir, notoirement divisée entre cliques d’officiers plus versés dans les trafics et la contrebande que dans le métier militaire. En outre, si la caste des officiers dans son ensemble, comme une partie des troupes fortement influencée par l’extrême droite macoutique, vouait une haine viscérale à l’encontre d’Aristide et de cette "populace" qu’il prétendait représenter, Aristide suscitait en revanche de la sympathie parmi une partie des soldats du rang, issus généralement de la paysannerie pauvre.
Mais ni Aristide, ni les courants "nationalistes progressistes" qui, dans la foulée de l’élection d’Aristide, ont été propulsés dans les allées du pouvoir, n’ont cherché à préparer les masses pauvres aux affrontements inévitables avec l’armée. Ils n’ont pas plus voulu dresser les soldats acquis au nouveau régime contre les officiers hostiles, même indirectement, même seulement en demandant aux soldats de surveiller ces derniers pour pouvoir, le cas échéant, les empêcher de nuire.
Au contraire. Ils s’évertuèrent à expliquer que, avec l’accession d’Aristide au pouvoir, l’armée avait changé de caractère, qu’elle était désormais liée au peuple. Le putsch raté de Lafontant lui-même, où pourtant le rôle de l’armée n’était pas des plus glorieux, servit d’occasion à Aristide pour remercier l’armée au nom du peuple d’avoir défendu la démocratie. Aristide ne disait pas autre chose que toute la caste de politiciens, ou encore, que Paris ou Washington – mais justement. L’homme qui parlait était porté par la confiance, par les espoirs et surtout, par les illusions de la majorité pauvre de la population.
Même les quelques épurations au sommet de l’armée auxquelles avait procédé Aristide, ou encore, le limogeage du chef d’état-major Abraham au profit du jeune Cedras, qui étaient alors présentés par les amis comme par les adversaires d’Aristide comme des mesures hautement radicales, contribuaient à tromper et à désarmer ceux qui avaient porté Aristide au pouvoir. Le nouveau président ne montrait-il pas qu’il avait plus de pouvoir que l’état-major ? Et cette jeune génération d’officiers supérieurs, membres de l’état—major ou commandants de casernes, qui occupaient les places laissées vacantes par les survivants de l’ère Duvalier, ne représentaient-ils pas une armée nouvelle, plus moderne, moins corrompue, acceptant la démocratie ? C’est en tout cas ce que répétaient Aristide et toute la mouvance prétendument "progressiste" qui s’agitait dans son ombre. C’est Aristide lui-même qui redonna ainsi du crédit à la caste des officiers auprès des soldats ; comme à l’armée dans son ensemble – c’est-à-dire, à son état-major – auprès du peuple.
Pourtant, dans la nuit du 28 et 29 juillet, une première alerte, une première tentative avortée, partit de la base navale de Port-au-Prince. Elle échoua après plusieurs heures de négociations, sans qu’Aristide ou son Premier ministre Préval, daignent donner la moindre explication sur les causes du putsch et les promesses qu’ils ont dû faire pour le désamorcer. Aristide et le parlement.
Il est vrai que, pendant la même période, Aristide et le mouvement dit "lavalasse" qui l’appuyait avaient d’autres cibles. Le régime s’acheminait vers une crise institutionnelle, opposant le président de la République au parlement. La caste politique, traditionnellement aussi couarde qu’ambitieuse, qui avait fait quelque temps le gros dos devant le raz de marée en faveur d’Aristide, commença à relever la tête. Le parlement était composé en partie d’invertébrés doués pourtant de capacités de rebondissement exceptionnelles, qui ont réussi à traverser les régimes militaires qui se sont succédé de putsch en putsch depuis la chute de Duvalier (les uns avaient été dans l’opposition à ce dernier, les autres, ses anciens ministres). Face à eux, une nouvelle génération de politiciens, élus dans la vague aristidienne. Ces deux composants rivaux du parlement ont cependant fini par se retrouver dans une commune hostilité à Aristide, qui faisait peu de cas du parlement et qui nomma un gouvernement composé de techniciens et de proches. Les parlementaires aristidiens invoquaient la volonté du peuple qui avait donné la majorité à Aristide. Les parlementaires hostiles à Aristide invoquaient la constitution et les droits du parlement. Mais ils voulaient tous que leur rôle soit reconnu et récompensé par un poste de ministre ou, au moins, par une de ces positions politiques qui permettent de nommer parents et amis aux postes lucratifs de l’appareil d’État ou des entreprises nationalisées.
Malgré leurs ambitions, les parlementaires eussent été trop couards pour déclencher contre Aristide et son Premier ministre le harcèlement parlementaire qui prit son envol deux ou trois mois à peine après l’investiture d’Aristide et qui prit des proportions croissantes durant l’été. Mais ces parlementaires, petits bourgeois arrivistes admiratifs devant les bourgeois fortunés, ou bourgeois eux-mêmes, sentaient le vent souffler du côté des classes privilégiées.
Dans leur écrasante majorité, les classes privilégiées n’ont jamais pardonné à Aristide d’être sorti de son rôle de "curé des pauvres" (ou plus exactement, de son rôle de curé tout court). Elles lui ont encore moins pardonné d’avoir été imposé au fauteuil présidentiel par "la populace". Si les têtes politiques de la bourgeoisie, avec l’appui de l’ambassade américaine, n’avaient pas ménagé pendant plusieurs mois leurs efforts – tout verbaux, mais quand même – pour convaincre les généraux de bien vouloir quitter la scène politique et laisser se dérouler des élections, ce fut pour assurer l’accession à la présidence de Marc Bazin, ancien haut fonctionnaire international, ancien ministre de Duvalier fils et surtout bourgeois bon teint et homme des Américains. Mais pas pour hisser un Aristide au fauteuil présidentiel ! Une fois au pouvoir, Aristide ne leur fit pourtant aucun mal. Il ne prit aucune mesure qui eût pu limiter les appétits d’une classe privilégiée vorace, habituée à réaliser des fortunes non pas dans la production – le secteur productif est pour l’essentiel entre les mains des capitaux étrangers... ou de l’État – mais dans le commerce, dans la spéculation sur le prix des denrées alimentaires, dans la contrebande, et plus souvent encore, dans le pillage pur et simple des caisses de l’État. Aucune mesure de prise, même pas dans les domaines où un coup de balai eût été nécessaire du point de vue même des intérêts généraux de la bourgeoisie (aucune mesure par exemple pour arrêter la contrebande, dénoncée pourtant par une partie de la bourgeoisie qui en souffrait elle-même ; aucune mesure pour mettre fin au pillage des ressources de l’électricité d’Haïti alors pourtant que les entreprises capitalistes non équipées pour produire leur électricité privée étaient condamnées à disparaître, etc.).
Aucune mesure de prise même contre cette couche de "grandons" qui dominaient les campagnes pour avoir mis la main sur les terres d’État ou en spoliant les paysans de leur terre.
Aristide n’a donc pas choisi de tenter ne serait-ce qu’une remise en ordre des aspects les plus criants des injustices de la société haïtienne ; il n’a même pas tenté de moderniser un peu le fonctionnement de l’État et de l’économie, à l’instar de ce que certains régimes "nationalistes-progressistes" du tiers monde ont tenté dans le passé. A l’instar même de certaines tentatives qui ont été faites, en Haïti même, dans le passé, notamment par Salnave, ce militaire qui s’est emparé pour quelque temps du pouvoir en Haïti à la fin du siècle dernier pour tenter de moderniser le pays par une dictature paternaliste "progressiste", et qui s’est montré capable de s’appuyer sur les classes pauvres pour briser la résistance des classes privilégiées, en payant de surcroît les premières de retour.
Même ce qui fut présenté comme une lutte contre la corruption dans l’appareil d’État ou comme la lutte pour "démacoutiser" la fonction publique et qui était évidemment bien vue par la majorité pauvre de la population et qui a abouti au limogeage d’un assez grand nombre de fonctionnaires, de responsables voire d’employés, servit bien souvent de couverture à des licenciements économiques purs et simples, quand cela ne servit pas tout simplement à remplacer les hommes du régime précédent par des hommes nouveaux, pas nécessairement moins corrompus, ni moins arrogants vis-à-vis des pauvres. Mais pour donner le change aux classes pauvres, Aristide se répandit en discours. Il fit la pire des choses qui soit : promettre verbalement des mesures contre les classes privilégiées, mais sans en prendre aucune. Leur donner le sentiment que les pauvres représentaient une menace pour leur richesse, pour leur quiétude voire pour leur vie, mais sans donner aux pauvres les moyens de se défendre et à plus forte raison, d’imposer. Cet aspect démagogique du discours d’Aristide était pourtant largement compensé par d’autres, en direction des États-Unis, du FMI, de la Banque mondiale, vis-à-vis desquels Aristide a adopté un profil bas. Lui-même et, plus encore, les dirigeants nationalistes qui le soutenaient et qui avaient fait auparavant de l’anti-américanisme et de l’hostilité contre le FMI l’expression de leur radicalisme, ont exécuté un tournant à 180°. L’ambassadeur américain, et plus encore, l’ambassadeur français, ont été propulsés au rang des amis du peuple haïtien. Les ministres d’Aristide annonçaient leur désir de coopérer avec le FMI pour décrocher des crédits.
Même en ce qui concerne la bourgeoisie locale, la démagogie d’Aristide s’est arrêtée à la distinction, répétée au fil des discours, entre les bourgeois patriotes – dont le régime cherchait l’amitié – et les bourgeois "patripoche". Là encore, ce ne fut qu’un bon mot...
Néanmoins, les classes privilégiées n’avaient pas tort de se méfier sinon d’Aristide, du moins, de ceux qui l’ont porté au pouvoir. Car l’élection d’Aristide a été, effectivement, ressentie par les classes exploitées comme leur victoire. C’est cela qui a engendré les illusions qui auront tant contribué à les désarmer le 28-29 septembre. Mais auparavant l’idée qu’elles avaient un ami au fauteuil présidentiel, un homme assez proche pour les comprendre et qui est devenu président grâce à elles, encouragea les revendications. Ce fut vrai pour les travailleurs de la zone industrielle qui, quelques semaines avant le putsch commençaient à bouger pour revendiquer une augmentation du salaire minimum de 15 gourdes – à peu près autant de francs – par jour, misérable de toute façon, mais surtout, rogné de semaine en semaine par une inflation qui s’accélérait. Oh, ce n’était pas une mobilisation de combat, en tous les cas, pas encore ; ce fut plutôt la volonté d’affirmer une aspiration à un président que l’on croyait ami. Et comme le salaire minimum dépendait d’un vote du parlement, en opposition avec Aristide, ce fut même un moyen de soutenir ce dernier. Il n’empêche qu’il y avait un changement de climat que le patronat a ressenti comme tel, déclenchant aussitôt une violente campagne de presse contre ces revendications ouvrières qui risquaient de "ruiner l’économie", menaçant de déménager leurs capitaux ailleurs, dans un autre pays d’Amérique centrale ou des Caraïbes.
Dans les campagnes aussi se produisirent des changements, mineurs encore – contestation des droits des grandons voleurs de terre, délégations de paysans dans la capitale pour venir se plaindre en haut lieu contre des officiers qui les spoliaient, quelques occupations de terres – mais qui ne pouvaient être que violemment ressentis par les notables des campagnes, habitués à imposer leur loi à la paysannerie la plus pauvre d’Amérique latine. Et puis, dans la capitale, il y avait simplement ces pauvres, chômeurs, jobeurs vivant d’activités occasionnelles, trimardeurs, petits revendeurs, qui ne revendiquaient pas grand—chose, mais qui osaient occuper des bouts de trottoirs dans les quartiers bourgeois. Cette "arrogance" de la "populace" alimentait la haine des privilégiés contre celui qui ne pouvait pas, ou pire, ne voulait pas les "tenir".
C’est la haine montante dans la bourgeoisie qui a donné des ailes aux parlementaires avant d’en donner aux officiers généraux fraîchement promus par Aristide lui-même, mais qui étaient en général enfants des beaux quartiers, qui y avaient leurs villas, leurs piscines.Mais fait significatif, c’est contre le parlement qu’Aristide a su, occasionnellement faire appel à la rue. C’est ainsi que le 13 août, lorsque le gouvernement Préval était menacé d’un vote de censure, les militants aristidiens ont mobilisé plusieurs milliers de manifestants, venus des quartiers pauvres, pour s’opposer par la violence – et avec succès – au vote. Cette tâche accomplie, une partie des manifestants s’en est pris au local de la CATH, une des principales organisations syndicales du pays, dont le responsable, qui se revendique pourtant d’Aristide, critiquait certains aspects de sa politique. Le local fut saccagé, ainsi que celui de l’organisation nationaliste radicale KID, dont le chef fut pourtant un des promoteurs de la campagne d’Aristide.
Etant donné les sentiments que le parlement et les parlementaires inspiraient aux masses pauvres, les militants d’Aristide n’avaient pas grand mal à mobiliser contre eux dans les quartiers pauvres. Il n’empêche que même si ce furent les quartiers pauvres qui fournirent les troupes, ils ne furent pas mobilisés pour exprimer leurs propres aspirations et pour imposer leurs propres revendications. Ils furent mobilisés, à l’occasion d’obscures manœuvres parlementaires, pour soutenir un gouvernement qui n’a rien fait en leur faveur. Il n’empêche, aussi, que le parlement n’était qu’un leurre. Le parlement fit oublier l’armée. Mais c’est de l’armée que vinrent les coups. Et quand vint l’heure de l’armée, elle bénéficia du soutien du gros de la bourgeoisie, des classes privilégiées, convaincues dans leur majorité qu’il fallait mettre fin à la chienlit.
Les troupes d’Aristide, ces centaines de militants de quartiers populaires et dont on disait qu’Aristide voulait former une "milice lavalassienne", et qui commençaient à apprendre à encadrer la population pour pouvoir la mobiliser dans la défense du gouvernement Préval, n’étaient en revanche nullement prêtes à préparer la population à se défendre contre l’armée. C’était, en partie, lié au niveau de détermination de la population, sans doute. Mais c’était ainsi, surtout, parce que les chefs aristidiens voulaient que cela soit ainsi.
Aristide ne subit pas le sort d’Allende. Il n’est même pas exclu qu’un jour, il puisse resservir. Mais les masses, elles, furent exposées aux coups. Et maintenant ?
Contrairement à bien d’autres putschs du passé dans l’hémisphère sud-américain, il est peu vraisemblable que les États-Unis aient été derrière le putsch en Haïti (encore que le gouvernement américain peut avoir sa politique, et ses différents appareils en avoir d’autres). Même si Aristide n’était pas l’élu de leur cœur, il leur donnait des gages de bonne volonté. En outre, son élection permettait d’assurer la transition pseudo-démocratique qui paraissait impossible à réaliser depuis la chute de Duvalier qui remonte tout de même à février 1986, tant était grande l’irresponsabilité intéressée des clans militaires qui ne voulaient pas être écartés, au profit de civils, des postes qui permettaient le mieux le pillage des caisses de l’État.
En outre, les États-Unis, leur ambassadeur qui se comporte comme le véritable Premier ministre occulte du pays, comme leurs experts, sont les premiers à savoir que l’armée haïtienne, dont la sauvagerie ne compense pas la pourriture interne et l’incompétence, ne ferait pas le poids contre une véritable insurrection populaire. Les dirigeants américains avaient-ils des raisons de craindre qu’écarter Aristide ne provoque une insurrection populaire ? On peut supposer que les États-Unis, en tous les cas, leurs têtes politiques, n’avaient pas envie de tenter l’expérience. Mais on peut aussi penser que, une fois l’expérience tentée – et réussie – les États-Unis sauront en tirer la leçon et se faire une raison.
Si la France a condamné le renversement d’Aristide et demande son retour – tout verbalement, évidemment, mais c’est déjà cela – les États-Unis ont une attitude plus nuancée, en changeant dans le temps. Il est vrai, aussi, que la France, petite puissance mais à laquelle son lointain passé de colonisatrice donne quelques ambitions en Haïti, semble avoir misé sur Aristide pour la favoriser face aux Américains.
Mais ce sont les États-Unis qui comptent. Ceux-ci, après avoir condamné le putsch et, revendiqué dans un premier temps le retour d’Aristide, ont commencé peu après à reprendre à leur compte les accusations de tentation dictatoriale formulées à l’encontre d’Aristide. Ce fléchissement va dans le sens du fléchissement observé, de leur côté, par les putschistes. Cedras a toujours prétendu qu’il n’a pris le pouvoir que pour empêcher Aristide d’instaurer sa dictature. Et pour montrer sa bonne volonté "démocratique", il ne s’est pas installé dans le fauteuil présidentiel, mais y a installé celui qui, dans l’ordre de succession constitutionnelle, doit remplacer le président et le Premier ministre en cas de vacance de pouvoir, le doyen des juges de la Cour de cassation, Joseph Nérette. Et pour pousser plus loin la parodie du respect de la constitution, il a obligé le parlement, entouré de l’armée, à officialiser le choix.
A vrai dire, la contrainte militaire a plus rendu service aux parlementaires qu’elle ne les a effrayés (sauf pour les quelques fidèles d’Aristide). Ils peuvent, en cas de rebondissement, avoir l’excuse de la contrainte pour avoir fait ce qu’ils avaient envie de faire. Pendant que l’armée massacrait dans la rue, procédait à des rafles et des arrestations, le nouveau "président par intérim" nomma un Premier ministre, ancien président d’une Ligue des droits de l’homme (!), qui se mit à faire des tractations avec les représentants des partis politiques, dont aucun ne fut interdit. Débarrassés d’Aristide, toute la faune politique – Théodore, chef du Parti communiste haïtien compris – a retrouvé sa raison d’être, se mit à combiner, discuter de futures élections, se démarquer plus des "tentations dictatoriales" d’Aristide que de la dictature réelle de l’armée, et préparer ainsi une nouvelle "transition démocratique" avec de nouvelles élections, que l’armée semble vouloir accepter. Si les États-Unis restent associés à l’embargo économique contre le nouveau pouvoir, un terrain d’entente se dessine donc entre leurs dirigeants et Cedras pour trouver une forme de retour à "l’ordre constitutionnel". Cedras se déclare prêt à procéder au plus vite à des élections – c’est seulement au retour d’Aristide qu’il s’oppose catégoriquement. Il sait que, sur ce terrain, il représente assez bien les sentiments des couches privilégiées haïtiennes qui, d’un côté, voudraient bien que l’embargo cesse – l’embargo sur le pétrole notamment risque de bloquer toute activité économique – même s’il faut pour cela reprendre Aristide, mais qui redoutent encore plus qu’Aristide puisse revenir en se présentant en vainqueur et que ce retour puisse déclencher une explosion et un désir de vengeance dans les classes pauvres que plus personne ne pourrait contrôler.
Oh, Aristide, lui, donne des gages politiques ! A l’égard de l’armée, d’abord, dont il déclare toujours qu’il faut attendre de ses "éléments sains" le retour à la démocratie ! A l’égard des puissances extérieures, les États-Unis, la France ou encore le Venezuela qui l’accueille, dans l’action desquelles il déclare mettre ses espoirs. A l’égard des craintes même des couches privilégiées et de la caste politique, en réduisant au fil du temps ses prétentions, en acceptant de se subordonner au parlement et donc en admettant virtuellement d’être un président inaugurant des chrysanthèmes. Il ne demande pratiquement plus que le remplacement de Cedras à la tête de l’armée – ce qui lui permet au demeurant de rendre la "folie" ou "l’ambition" du chef d’état—major seul responsable du coup d’État militaire et de la répression. Mais peut-être qu’Aristide devra même accepter Cedras. Pourra-t-il revenir à la présidence pour autant ?
Les États-Unis pourraient accepter le retour d’Aristide, dont certains pays d’Amérique Latine comme le Venezuela sont de chauds partisans. Mais il ne faut pas que ce retour puisse apparaître comme une conquête pour les masses pauvres, mais un cadeau des démocraties occidentales. Le problème pour les États-Unis, comme pour les classes privilégiées, n’est pas Aristide, c’est encore et toujours cette masse pauvre haïtienne, avec son immense capacité de supporter la misère et l’oppression, dont ont tant tiré profit toutes les crapules grandes et petites qui ont fait des fortunes sur son dos ; mais avec, aussi, ses brusques sursauts de colère explosifs. Comme l’a rappelé ingénument il y a peu un officier supérieur français que l’on interrogeait sur l’éventualité d’une intervention de l’armée française en Haïti afin d’y "rétablir la démocratie" : "ce sont tout de même les Haïtiens qui ont administré une piquette mémorable à l’armée française, la meilleure du monde à l’époque, sous Napoléon". Les Haïtiens que craignent dirigeants français comme américains, ce n’est pas Cedras et son armée, sûrement pas. Tout le problème des puissances impérialistes est de convaincre cette armée d’avoir un comportement un peu plus responsable. Mais surtout, sans lui faire du mal, car si cette armée craque, comment les États-Unis pourraient-ils éviter l’intervention militaire, soit directe, soit sous l’égide de l’OEA (Organisation des États Américains) ?
Un article de janvier 1992
L’armée d’Haïti n’étant qu’une association de brigands armés mus surtout par les intérêts les plus immédiats des différentes cliques entre lesquelles elle se divise – et dont chacune est plus ou moins liée à des cliques similaires de la couche privilégiée civile – même si Cédras veut la "solution Théodore", il lui faudrait bien des manœuvres pour l’imposer. La Cafétéria (NDLR : unité militaire liée aux macoutes à l’origine du coup d’État) n’a pas encore nécessairement dit son dernier mot. Et même s’il y a des moyens – argent, promesse de promotion, fromage – pour désamorcer l’opposition du major François, des comme ce dernier, il en repousse sans cesse au sein du vivier d’une caste d’officiers pourrie jusqu’à la moelle. D’autant que cette fraction de la classe privilégiée qui s’enrichit dans ou autour des mafias macoutiques vient encore de montrer, par ses manifestations autour du Parlement, […], etc., qu’elle ne veut pas qu’on touche à la situation actuelle qui lui convient parfaitement. Il suffit qu’un des clans macoutes s’estime, à tort ou à raison, sous la menace d’être écarté d’une position lucrative pour que ses alliés ou hommes de main dans les casernes, puissent tenter la nième édition d’un coup armé.
Et on a vu, le 30 septembre, comment l’action déclenchée par un nombre limité de militaires de la Cafétéria et du Camp d’application (NDLR : l’autre unité militaire à l’origine du coup d’État), soutenus et financés par des bourgeois macoutes, a entraîné l’ensemble de l’armée, puis à partir de là, toute la caste politique. Cédras, comme ses prédécesseurs, préfère suivre les initiatives des régiments les plus directement liés aux macoutes, qui sont, aussi, souvent, les plus irresponsables même du point de vue des intérêts de la classe privilégiée, plutôt que de briser l’armée. Et là-dessus, Cédras sait qu’il peut compter sur la compréhension des dirigeants américains. Les États-Unis n’auraient aucun mal à mettre au pas cette armée peut nombreuse et pas combative, dont l’irresponsabilité et la corruption les gênent. Mais c’est la seule armée qui est à leur disposition en Haïti pour tenir les classes pauvres. Il n’y en a pas d’autres. Sauf à être en situation politique d’intervenir militairement, ou de pouvoir faire intervenir les troupes d’une autre nation, les États-Unis protégeront l’armée d’Haïti, c’est-à-dire son état-major et son corps des officiers. Si les États-Unis sont impuissants devant les frasques et l’irresponsabilité politique de l’armée haïtienne, c’est parce qu’ils ne veulent pas faire autrement. Et c’est le même mécanisme politique qui fait que même les quelques – très rares ! – têtes pensantes de l’état-major, ceux qui sont capables de comprendre que la forme pseudo-démocratique ne menace en rien le rôle de l’armée – dans bien des "démocraties" latino-américaines, à commencer par le Venezuela ou la Colombie, l’armée joue dans la vie sociale un rôle aussi écrasant qu’en Haïti, sinon plus – même ces "têtes pensantes", finissent toujours par céder devant les plus macoutiques et les plus pourris de l’armée. L’expérience fut faite sous Avril. Elle est en train d’être refaite sous Cédras. Les Cédras ou les Avril ne peuvent pas s’en prendre aux François, Régala, J.-C. Paul, si ce n’est à fleuret moucheté, sans leur faire vraiment du mal – sauf à les empoisonner en douce (NDLR : allusion à la mort de J.-C. Paul, chef en son temps de la principale caserne de la capitale, trafiquant de drogue notoire, mort empoisonné).
Voilà pourquoi Cédras louvoie et cherche à se concilier les énergumènes de l’armée. Voilà pourquoi, en passant, l’armée sera toujours marquée par le macoutisme, soumis à la pression de l’extrême droite. Voilà pourquoi seuls les imbéciles peuvent rêver d’une "armée démocratique" et seuls ceux qui veulent tromper les classes pauvres peuvent en défendre l’illusion.
Théodore, premier ministre ?
A défaut d’être sûre, l’accession de Théodore au poste de Premier ministre n’est cependant pas invraisemblable.
La bourgeoisie qui, dans sa quasi totalité, s’est réjouie du coup d’État du 30 septembre, subit cependant les inconvénients de l’embargo. Oh, pas dans leurs personnes : pour ceux qui ont de l’argent, il n’y a pas d’embargo. Pendant que les pauvres crèvent de faim, tant le prix du riz, du sucre, etc., s’est envolé, les bourgeois n’ont aucun mal à se procurer des aliments de luxe, et si le ventre leur en dit, à manger du caviar et boire du champagne. Ils ne souffrent même pas tous de l’embargo dans leurs affaires. Pour ceux qui s’enrichissent dans la contrebande – généralement les secteurs les plus liés au macoutisme – l’embargo est même un cadeau : cela fait marcher la contrebande, cela permet d’augmenter les prix pour augmenter les bénéfices et en rejeter la responsabilité sur l’embargo. De surcroît, comme les "lavalassiens" (NDLR : les partisans d’Aristide) ne proposent que l’embargo comme espoir aux masses pauvres, ces derniers ne protestent même pas contre les hausses de prix de peur d’avoir l’air d’être opposés à l’embargo. En subissant les hausses de prix, les pauvres croient souffrir pour le retour d’Aristide, alors que dans la réalité, ils ne souffrent que pour enrichir encore plus un certain nombre de gros commerçants et de spéculateurs. Malgré ses aspects avantageux pour certains dans la classe privilégiée, l’embargo est néanmoins gênant pour les affaires de tous ceux qui ont besoin du commerce international "légal", des échanges internationaux : les sous-traitants de la zone industrielle, les entreprises qui vendent ou achètent à l’extérieur. En outre, les conséquences de l’embargo sur l’approvisionnement en carburant rendent plus difficile le fonctionnement de toutes les entreprises productives.
Si donc la nomination de Théodore – dont les couches privilégiées ont eu l’occasion au cours des cinq années passées de mesurer la servilité à leur égard – est susceptible de donner aux États-Unis un prétexte pour abandonner l’embargo, cela arrangerait les affaires d’une grande partie de la bourgeoisie.
Côté américain, il peut sembler paradoxal que Washington accepte, voire patronne, la nomination d’un homme qui est encore le secrétaire général d’un parti qui s’affiche communiste dans son nom, même s’il promet d’en démissionner au cas où il deviendrait Premier ministre. Et Washington aurait sûrement préféré Bazin. Cette ancienne étiquette "communiste" elle-même – dont les Américains savent parfaitement qu’elle ne signifie rien, Théodore étant même prêt à faire plus de bassesses à l’égard des USA que n’en fit en son temps Duvalier à certaines périodes – fournit cependant un avantage du point de vue des Américains. Ils claironnent leur attachement au "processus démocratique". En début décembre encore, Alvin Adams affirmait dans une interview sur radio Métropole qu’il n’était pas question de mettre fin à l’embargo avant la "restauration de l’ordre constitutionnel" qui passe par "le retour d’Aristide". Alvin Adams – comme le département d’État – voudrait pouvoir se passer d’Aristide, mais il lui faut une solution qui lui laisse le beau rôle de défenseur de la démocratie, même si ce mot ne couvre qu’une dictature à peine déguisée.
Mais que demander de plus aux militaires en guise de "geste démocratique" que d’accepter comme Premier ministre un "homme de gauche", et même un ex-"communiste", bénéficiant de surcroît de l’aval d’Aristide lui-même. Les États-Unis, qui n’ont pas à être plus royalistes que le roi, pourront alors proclamer que le processus démocratique est désormais de nouveau en marche – et lever l’embargo. Même si, "à titre temporaire", on demande à Aristide de rester à l’étranger, comme Théodore l’envisage. Même si, derrière la marionnette Théodore, l’armée a les mains entièrement libres pour continuer sa politique de répression mais aussi, ses petites affaires lucratives.
Reste l’armée elle-même. Du point de vue des têtes politiques de l’état-major, Théodore ne manque pas d’atouts. Il a été le premier leader politique non macoute à soutenir le coup d’État militaire et à saluer en Cédras le "sauveur de la démocratie". Cela mérite récompense. D’autant que ce n’était pas un moment d’égarement : depuis 1986, de Namphy à Avril, Théodore a fait la cour à tous les généraux de passage au pouvoir. Et quand il sembla avoir une politique "autonome" à l’égard du général installé dans le fauteuil bourré, ce fut pour soutenir le colonel Jean-Claude Paul. Par ailleurs, Théodore a donné bien des gages politiques aux milieux macoutiques eux-mêmes. Il a été un de ceux qui, après la chute de Duvalier, menaient campagne pour "l’union nationale", en précisant même clairement que les duvaliéristes devaient avoir leur place dans cette union. Il n’est pas certain pour autant que Théodore soit accepté par les milieux macoutiques et par leurs prolongements dans l’armée. D’où, pour les convaincre, la véritable déclaration d’amour de Théodore lors de sa conférence de presse en direction de l’armée. Mais comme il n’y a pas que les sentiments qui comptent, Théodore promet à l’armée, aussi, de l’argent, des moyens plus importants.
Honorat ou Théodore : de toute façon le pouvoir sera entre les mains de l’état-major
Les jours prochains diront qui imposera sa solution entre ceux dans les milieux dirigeants qui veulent faire quelques concessions au "processus démocratiques" – c’est-à-dire, à la recommandation américaine de déguiser la dictature derrière une façade constitutionnelle – et ceux qui n’en veulent pas. Cela n’ira pas sans une sorte d’épreuve de force entre brigands au pouvoir. Cette épreuve de force peut rester feutrée, mais elle peut aussi se traduire par des démonstrations armées, voire par une nouvelle tentative de putsch. Le domicile de Théodore aurait été, pour la première fois, soumis à la menace d’un groupe militaire armé. Il faut croire que, malgré les "assurances" dont il se prévaut, il y a des militaires qui ne marchent pas. Étant donné l’état d’indiscipline de l’armée, même à l’égard de son état-major, même si les "assurances" viennent de Cédras en personne, elles ne constituent pas une assurance-vie... […]. Si le gouvernement Théodore finit par se mettre en place et si les États-Unis lui donnent leur bénédiction – et si les militaires sont d’accord, pourquoi ne la donneraient-ils pas, puisque même Aristide donne sa caution à Théodore – les masses pauvres auront alors la démonstration du maximum de démocratie qui leur est consentie sous l’égide des classes privilégiées. La toute-puissance des chefs de section dans les campagnes ; les interventions systématiques des militaires dans les quartiers pauvres ; la répression, les tortures, les assassinats ; le droit de tous ceux qui détiennent une parcelle de pouvoir, de par leur uniforme, leur revolver, leur poste – ou de par leur argent – de voler, de piller les plus pauvres. Comme avant. Comme au temps de Duvalier. A ceci près que le multipartisme existera – mais cela fait cinq ans qu’il existe et même les auteurs du coup d’État du 30 septembre ne l’ont pas supprimé – et que les affrontements, verbaux ou armés, au Parlement, tiendront lieu de "démocratie".Ces parlementaires, lâches, cupides, veules, soumis à tous les pouvoirs qui passent, voilà ce qui est accordé aux masses pauvres, au mieux, comme "représentants du peuple". Et ce Parlement qui, sans même que sa composition soit changée, est passé du soutien à Aristide au soutien à Cédras-Nérette-Honorat, voilà le garant suprême de la "démocratie" ! Il est probable que les masses pauvres n’auront même pas droit au retour d’Aristide, car on trouvera bien une "solution" pour le tenir éloigné, gardé seulement en réserve par les puissances impérialistes, au cas où, dans l’avenir, il faudrait calmer les masses pauvres. Mais si, malgré tout, on laissait Aristide revenir et s’il n’était pas transformé en martyr par un militaire macoute aussitôt qu’il aura posé son pied sur le sol haïtien, il serait de toute façon un otage impuissant.
La politique des militaires
A l’ombre des négociations sous l’égide de l’OEA, l’armée poursuit sa politique de répression. Lors du coup d’État, la répression indistincte, large, avait pour but de frapper les masses, les terroriser. S’y mêlait la vengeance de toute la racaille macoute qui se sentait menacée sous Aristide, même si Aristide s’est contenté de faire des discours contre eux, mais ne leur a fait aucun mal. Depuis quelques semaines, il y a autre chose. Au travers des arrestations, des perquisitions à domicile, des assassinats ciblés sur des militants, se manifeste une volonté politique. Celle de décimer, de démoraliser, de pousser à l’inaction cette génération de militants qui a surgi avant et après le renversement de Duvalier, ces femmes et hommes qui animent des associations, des comités de quartiers, la Ti Église, qui fournissent la base des organisations politiques qui prétendent vouloir changer Haïti dans un sens plus démocratique.
Ces quelques milliers de jeunes avaient bien des illusions successives, leur détermination d’agir avait bien des limites. Leurs perspectives étaient floues, et se réduisaient en général à la conviction que l’ordre des choses sous Duvalier ne devait pas revenir, mais sans trop savoir ce qu’il fallait faire pour que cela soit le cas.
Mais leur simple existence était une menace pour l’ordre établi, pour la couche privilégiée, pour les militaires. Non pas pour ce qu’ils étaient ou pour ce qu’ils disaient, mais pour ce qu’ils étaient susceptibles de devenir. Mais aussi, pour ce qu’ils faisaient – malgré le caractère modéré de leur activité – car les associations de paysans, de jeunes dans les campagnes ou les comités de quartiers dans les villes, représentaient en eux-mêmes une contestation de l’autorité des chefs de section, une menace de contrôle sur les détournements, une structure parallèle aux structures militaires. Et puis, quand bien même les comités, les associations ne regroupaient jamais le grand nombre, n’étaient ni très actifs ni radicaux, ils entretenaient de fait un climat de discussion politique. La couche dirigeante d’Haïti n’a jamais toléré que se développe un vivier de ce genre. Il pourrait en surgir des militants, des organisations, susceptibles de donner aux masses pauvres ces cadres, ces structures qui leur sont nécessaires pour se défendre et, crainte des craintes des possédants, pour se libérer !
Malgré la répression, ce milieu militant n’a pas disparu. Mais il est durement éprouvé et surtout, manque de perspectives. Il a cru à la démocratie et à la liberté, et cette conviction lui a donné le courage de renverser Duvalier. Il a cru ensuite aux élections, mais les massacres de la ruelle Vaillante ont bouché cette perspective. Désorienté, il a retrouvé espoir et a cru retrouver des perspectives lorsqu’Aristide s’est présenté aux élections. Aristide fut élu. Mais – quelle que soit par ailleurs l’appréciation que l’on puisse porter sur les six mois de son pouvoir – le 30 septembre a montré que ce pouvoir dépendait du bon vouloir de l’armée, et que, malgré ce qu’en disait Aristide lui-même, c’était la même armée qu’avant, féroce contre les classes exploitées.
Quelles perspectives ?
Les militants issus de 1986 et qui n’ont pas été terrorisés par la répression au point d’abandonner l’action sont, en quelque sorte, à la croisée du chemin. Ceux que la répression effraie, qui se découragent, donnent en quelque sorte raison aux militaires, qui en tireront comme conclusion que la terreur est efficace. Mais on ne peut pas militer éternellement sans perspectives. Et celle que donne la direction lavalassienne n’en est pas une. Diffuser des tracts, faire des graffitis, etc., pour soutenir l’embargo, demande certainement du courage de la part des militants qui le font, et ce courage mérite du respect. Mais l’embargo ne dépend absolument pas des militants. Il dépend des décisions de Bush. Ce dernier peut l’abandonner quand cela l’arrange. Proposer cela aux militants, c’est leur proposer l’inactivité, l’impuissance. En outre, cela signifie les faire militer pour propager des illusions dans les masses, l’illusion qu’ils peuvent faire confiance aux dirigeants du monde impérialiste, aux Bush, Mitterrand ou Ocampo pour la réalisation de leurs aspirations démocratiques. Mais que dire demain, si l’embargo n’aboutit qu’à un gouvernement Théodore-Cédras ? Comment continuer à justifier, honnêtement, les sacrifices qu’au nom de l’embargo, on impose de cette façon aux plus pauvres ? Il faut que les militants réfléchissent à cette question. Il faut qu’ils se rendent compte de l’inanité de cette politique. Les masses ne sont pas assez mobilisées ou mobilisables pour pouvoir en proposer une autre ? Peut-être. Mais ce n’est pas en leur faisant croire au père Noël ou à la bonne volonté démocratique de Bush qu’on contribue à amener les pauvres à la conscience et surtout, à la confiance en elles-mêmes.
Et puis, il y a autre chose. L’embargo, même tel qu’il est présenté par la direction lavalassienne, n’est qu’un moyen. Le but, c’est ramener Aristide. Mais même si l’on y parvenait ?
La veille du coup d’État, Aristide était bien là où les lavalassiens voudraient le ramener. Il avait théoriquement le pouvoir. Il avait le soutien de 67 % de l’électorat. Eh bien, la volonté clairement exprimée de plus de deux millions d’hommes et de femmes, pour ne parler que de ceux qui ont voté, a pu être bafouée par cette armée corrompue, indisciplinée, minable autant que féroce, par à peine plus de quatre mille hommes, dont d’ailleurs certains parmi les soldats étaient partisans d’Aristide.
Mais comment cela a-t-il été possible ? Pourquoi quatre mille hommes ont pu imposer le choix de leurs chefs à plusieurs millions de citoyens ? Et surtout, comment éviter cela dans l’avenir, même au cas, "optimiste" où l’évolution actuelle aboutirait au retour d’Aristide ?
Se poser ces questions, honnêtement, en allant jusqu’au bout, c’est remettre en cause la politique d’Aristide et de la direction lavalassienne pendant leur passage au gouvernement. C’est remettre en cause le mensonge du "mariage peuple-armée", c’est remettre en cause toute une politique qui consistait de ne donner aux pauvres que des mots d’espoir, alors qu’aux bourgeois, on donnait des avantages avec pour prétexte l’idée de les gagner à la "cause aristidienne". Total, les bourgeois ont financé le coup d’État, et les masses pauvres, à qui l’on a refusé les moyens de se défendre et dont on a bourré la tête d’une fausse sécurité, n’étaient pas en état de se défendre. Les militants qui ne se poseraient pas ces questions, qui n’oseraient pas aller jusqu’au bout de ces idées et rompre avec leurs illusions passées, sont condamnés, au mieux, à l’inefficacité et au pire, au cas où les masses se mettraient en branle au point d’obliger les couches dirigeantes à ramener Aristide pour les calmer, ils seraient les complices actifs de mensonges pour les désarmer de nouveau.
Accuser les classes pauvres, dans le présent ou le futur, de ne pas être capables de résister aux militaires, serait écœurant de stupidité. Les prétendues "élites" du pays ont toujours accusé "le peuple", de ne pas être mûr pour la démocratie, ne pas être mûr pour le développement. Et ce genre d’accusation venait de cette "élite", de cette intelligentsia, dont les quelques éléments les plus honnêtes ont en général toujours fui à l’étranger pour s’assurer une vie pas trop infecte ; et dont la majorité utilisait ses connaissances, ses positions, pour apporter sa contribution aux classes privilégiées dans leur pillage du peuple.
La seule façon de ne pas reproduire cette attitude dans les milieux militants, c’est de choisir clairement, consciemment le camp des classes exploitées. Il n’y a pas de place en Haïti, même seulement pour un démocratisme conséquent, hors du choix de militer pour organiser les classes exploitées, la classe ouvrière en premier lieu, discrètement, moléculairement dans les périodes dures, de plus en plus ouvertement au fur et à mesure que les classes pauvres apprennent à se défendre. Même pour les libertés et les droits tout relatifs qui sont donnés à d’autres peuples, on ne peut pas compter sur des combinaisons d’en haut. Le salut ne peut venir que d’en bas. La classe ouvrière, les quartiers pauvres s’organisant pour leurs intérêts de classes, politiques mais aussi matériels ; se donnant les moyens de se défendre, voilà la seule base possible pour la démocratie.
Mais cela ne peut pas se réaliser par incantation, par hasard, dans le feu des événements. Cela demande des militants qui défendent cette politique. Cela demande qu’ils aient fait un choix de fond préalablement. Et ce choix, c’est celui de la seule stratégie politique qui part de l’idée que c’est la prise et l’exercice du pouvoir par le prolétariat organisé qui peut transformer radicalement la société et déchouker non seulement la caste des officiers, les macoutes, mais toute la classe des possédants, c’est-à-dire le choix du marxisme et du communisme.
Au moment où l’éventualité de l’accession au pouvoir de Théodore comme l’effondrement des régimes des pays de l’Est en Europe montrent la profondeur de la pourriture atteinte par le communisme "officiel", de cette idéologie qui n’a gardé l’étiquette "communiste" que pour mieux en trahir l’esprit, pour servir la bureaucratie de l’ex-Union soviétique, il est indispensable que notre génération de militants, renoue, après tant d’illusions, d’errements, d’hésitations, d’incertitudes, avec les idées de la lutte des classes, avec le communisme, avec les combats que le prolétariat mène, à travers ses avancées et ses reculs, pour renverser le pouvoir de la bourgeoisie.
Et si ce choix est fait, ne serait-ce que par une fraction significative du milieu militant, des épreuves de la répression pourra sortir une véritable organisation révolutionnaire au service du prolétariat. Une organisation révolutionnaire dont les militants garderaient l’enthousiasme des jeunes de 1986, mais sans leurs illusions, leurs naïvetés. Des militants qui sauraient que la liberté, la démocratie sont inséparables de l’égalité sociale et que cette égalité sociale ne sera pas donnée aux classes exploitées, mais qu’en revanche, les classes exploitées ont la force de l’imposer en prenant sous leur contrôle toutes les richesses de ce pays et leur utilisation. Dans ce cas, l’histoire pourra réserver des surprises non seulement aux bourreaux en uniforme, mais à toute la bourgeoisie, tant haïtienne qu’internationale."
Un article de 1993
Le retour d’Aristide […] voilà la concession que l’état-major a consentie […].
C’est d’ailleurs la seule concession. Pour le reste, c’est Aristide qui a été amené à céder sur à peu près tout. La presse américaine a rapporté que, jusqu’au dernier moment, Aristide a hésité à signer l’accord, tant on lui demandait d’avaler des couleuvres. Mais au dernier moment, il a fini par céder. Pour sauver l’honneur, il a refusé de rencontrer personnellement Cédras. Mais il faudra bien, à son retour, qu’il rencontre et côtoie tous les jours, sinon Cédras, du moins les autres membres de l’état-major, tout aussi responsables du putsch du 30 septembre. Soit dit en passant, les lavalassiens (1) présentent comme le signe du pouvoir futur d’Aristide, le fait qu’il lui appartiendra de nommer le futur commandant en chef. C’est une énormité après ce qui s’est passé le 30 septembre 1991, sous la responsabilité de Cédras qui avait, déjà, été nommé par Aristide. Mais en outre, Aristide devra nommer le nouveau commandant en chef parmi les généraux du haut commandement, et il n’y en a que quatre, tous autant responsables les uns que les autres dans l’établissement et le maintien de la dictature militaire : Biambi, Duperval, Max Mayard et Cédras lui-même. Sur la question la plus importante, Aristide avait déjà cédé depuis très longtemps, bien avant les négociations de Governor’s Island, en amnistiant l’armée dans son ensemble de son coup d’État. Il s’est seulement accroché, pendant des mois, à l’idée d’expulser Cédras de l’armée et même du pays. C’était déjà absoudre les responsables civils et militaires du 30 septembre, car ce n’est tout de même pas Cédras tout seul, ni même flanqué du colonel François, qui a massacré de ses mains les trois mille victimes de la répression. Mais au dernier moment, on lui a même fait accepter que Cédras lui-même ne soit pas démis de ses fonctions, mais qu’il "fasse valoir son droit à la retraite". L’armée a donc refusé de fournir même un seul bouc émissaire issu de ses rangs. Non, au contraire, ses chefs affirment fièrement qu’ils avaient raison de faire le putsch, apportant ainsi, pour reprendre l’expression cynique récente de Cédras, une "correction démocratique" au régime d’Aristide. En signant l’accord de Governor’s Island, non seulement Aristide absout donc l’armée du putsch du passé, mais il lui donne, implicitement, le droit d’apporter dans le futur ce genre de "correction démocratique" au fonctionnement du système politique.
Non seulement donc l’armée sera là après le 30 octobre, avec le même état-major, avec la même hiérarchie, avec les mêmes chiens enragés, et donc en position de renverser Aristide le jour et l’heure où elle le choisira, mais elle pourra le faire avec le blanc-seing tacite qu’Aristide vient de lui délivrer. En outre, la menace du putsch servira de justification y compris aux dirigeants lavalassiens pour s’opposer à toutes revendications voire pour désavouer même des manifestations en faveur d’Aristide. "Pas de provocations" pour ne pas donner des prétextes aux putschistes. Voilà au nom de quoi on fera taire les oppositions. Sans même avoir à intervenir, l’état-major pèsera en permanence sur la vie politique. Ce qui ne l’empêchera pas, pour autant qu’Aristide se déconsidère, d’intervenir quand même.[…]
Dès aujourd’hui, on fait cependant mine de reconnaître Aristide pour chef d’État. C’est lui qui nommera officiellement le futur Premier ministre que les conseillers américains ont sans aucun doute déjà choisi pour lui. Ce Premier ministre devra cependant être accepté par le Parlement. Il y a évidemment un côté surréaliste dans le pouvoir théoriquement reconnu à cette collection de paillassons sur lesquels tous les militaires se sont essuyé les pieds et qui s’appellent Parlement et Sénat. Et passons sur le ridicule de tous ces gens, frétillant, se prenant au sérieux devant le rôle qu’on leur attribue. Ils ont cependant une fonction. En faisant mine d’augmenter le rôle du Parlement, on diminue celui du président de la République.
On a vu avec quelle facilité l’armée avait congédié Aristide il y a deux ans, alors pourtant qu’il bénéficiait de l’autorité du président le mieux élu de toute l’histoire d’Haïti et qu’on l’accusait de concentrer trop de pouvoir entre ses mains, notamment par rapport au Parlement. Eh bien, cette fois, même officiellement, il n’aura qu’un rôle restreint. C’est le Premier ministre qui gouvernera. C’est le Parlement qui contrôlera le Premier ministre. Et bien entendu, c’est toujours l’armée qui surveillera tout ce beau monde, sous la tutelle des États-Unis. Et Aristide ne sera plus le "président élu", mais le président "réhabilité", ramené par la grâce des États-Unis, comme se plaisent à le rappeler déjà, avec insistance, les publications conservatrices genre Haïti Observateur.
Cela ne fait rien, Aristide est désormais, de nouveau, le président. Il faudra désormais sa signature sur les actes officiels. On lui a même donné la permission de s’exprimer sur les ondes nationales. Oh, avec des précautions, pour ne pas vexer les militaires ou les macoutes : Aristide a dû faire sa première déclaration depuis la signature de l’accord de Governor’s Island à une radio américaine. Mais les ondes nationales ont consenti à reproduire son discours. Il est vrai qu’il n’était nullement agressif à l’endroit des militaires putschistes. Au contraire, il s’est adressé à l’armée pour dire qu’il revient "aux actuels responsables de l’institution militaire de garantir la sécurité de tous". Appel entendu : le soir même de l’appel les militaires ont matraqué, au nom du maintien de l’ordre, les militants et les sympathisants lavalassiens qui manifestaient à Cité Soleil en brandissant des portraits d’Aristide. […]
Pourquoi les États-Unis ont-ils patronné le retour d’Aristide ?
Bien que l’accélération des négociations pour le retour d’Aristide durant les toutes dernières semaines soit de toute évidence le résultat d’une pression accrue des dirigeants des États-Unis, pour nombre de pauvres, c’est quand même leur victoire.
Il y a quelque chose de vrai dans ce sentiment des masses pauvres. C’est bien en dernier ressort la crainte des masses pauvres et de leurs révoltes, tant en Haïti même que, plus généralement, dans cette région explosive que sont les Caraïbes et l’Amérique centrale, qui rend Aristide utile à l’impérialisme américain (comme leur est utile un Juan Bosch en Dominicanie) (2). Mais en dernier ressort seulement car si, concrètement, les Américains ont accéléré le mouvement pour le retour d’Aristide, c’est justement parce que les masses sont démobilisées et que le retour d’Aristide ne sera ressenti comme une victoire que passivement et surtout pas comme un encouragement dangereux pour se mettre dans la lutte. D’ailleurs, c’est une des raisons pour lesquelles les puissances impérialistes qui, depuis le début, traitent Aristide en chef d’État ne se sont cependant pas pressées pour faire pression sur les militaires pour qu’ils acceptent son retour ; une des raisons, aussi pour ajouter, même maintenant, un délai d’attente supplémentaire jusqu’au 30 octobre, est que les dirigeants impérialistes veulent que cela se fasse progressivement, que les masses ne sortent pas de leur apathie.
Car si le choix de ramener Aristide est fait par les Américains depuis le lendemain du coup d’État, ce n’est évidemment pas pour respecter les sentiments et les intérêts des masses pauvres mais pour les tromper et les démobiliser et éviter le danger que représentent ces centaines de milliers de pauvres d’Haïti tenaillés par la faim, vivant dans des conditions infrahumaines et en plus terrorisés par une dictature militaire sanguinaire qui se durcit de jour en jour.
Aristide vit encore dans le cœur de ces masses pauvres de la population en dépit de tout. En patronnant son retour, les États-Unis essayent de récupérer son crédit pour le compte du maintien de l’ordre et de la stabilité en Haïti.
Voilà pourquoi ils ont mis leur poids dans la balance pour convaincre l’armée d’accepter le retour. Le blocus décrété par l’ONU est aussi un moyen de pression. Si certains secteurs de la bourgeoisie en profitent, d’autres en souffrent. La crise politico-militaire engendrée par le coup du 30 septembre est préjudiciable aux affaires. Ce n’est pas pour rien que la réunion des partis pour donner à la solution dictée des États-Unis une couverture parlementaire, sera suivie par une réunion des hommes d’affaires, haïtiens comme américains, et des représentants du FMI autour d’Aristide. Haïti les intéresse, en effet surtout pour les bas salaires. Mais pour que les affaires marchent, il faut de l’ordre. Et il faut la paix sociale : voilà ce qu’ils demandent à Aristide de garantir.
L’extrême droite macoutique et les nationalistes dits progressistes contre l’ingérence américaine
Une mission civile et bientôt une force de police internationale seront censées garantir le bon déroulement de la période de transition. La mission civile est déjà là. Ses membres ne s’occupent pas exclusivement à se prélasser autour des piscines des grands hôtels où ils sont logés. Radio Métropole a rapporté qu’elle a organisé, dans plusieurs villes de province, des réunions regroupant des chefs de sections et les officiers ou sous-officiers commandant les postes militaires locaux, pour les convaincre de la nécessité de la démocratie. A la fin de ces réunions, à Hinche notamment, ils ont distribué le texte de la Déclaration des droits de l’Homme aux militaires présents. Ces derniers ont dû apprécier à sa juste valeur cet effort pédagogique méritoire. La mission a été un peu moins brillante devant Saint-Jean Bosco (3) ou à la Cité Soleil où, bien que dûment convoqués par les responsables lavalassiens, les observateurs internationaux ont dû se contenter d’observer les militaires en train de matraquer les manifestants, en se faisant eux-mêmes copieusement injurier au passage.
Quant à la mission militaire, elle n’est pas encore là. Les signataires et les protecteurs de Governor’s Island sont fort discrets à ce sujet. Il s’agirait d’un millier de militaires, de pays latino-américains ou alors de pays francophones peut-être, destinés officiellement à garantir que la transition se fait.
Cette présence militaire découragerait-elle les éventuelles tentatives de putsch de la part des secteurs macoutiques les plus bornés ? Peut-être, mais cela n’est pas sûr. Elle est au moins autant destinée à démobiliser les masses pauvres, ne serait-ce qu’en accréditant l’argument : ce n’est pas la peine de bouger pour protéger le retour d’Aristide, il y a des troupes pour cela.
En attendant cependant, la présence éventuelle de ces troupes étrangères est le prétexte invoqué par les milieux macoutiques, pour habiller leur hostilité congénitale au retour d’Aristide des défroques du nationalisme outragé. La chose n’est pas nouvelle. Les militaires putschistes, l’extrême droite macoutique, comme les trafiquants de drogue, font depuis deux ans large usage de la démagogie nationaliste ou noiriste pour contester à quiconque le droit de s’ingérer contre leur liberté de trafiquer et d’assassiner chez soi. Tout cela ne les empêche pas, bien entendu, de déposer leur argent volé chez cette puissance impérialiste dont ils font mine de contester les ingérences, ni de pleurnicher pour être reconnus par elle.
La dénonciation de l’intervention étrangère est cependant également la raison invoquée par certains nationalistes dits progressistes, style Ben Dupuy et plus généralement la mouvance Haïti Progrès, pour prendre leurs distances à l’égard d’Aristide.
Les classes pauvres ne doivent certainement pas voir dans ces troupes étrangères des amis, et encore moins des protecteurs, même si elles sont envoyées officiellement pour protéger le retour d’Aristide. Ces troupes, instruments de la politique des États-Unis, sont tout autant les ennemis des masses pauvres que l’armée haïtienne.
Mais il ne faut pas que l’anti-impérialisme verbal des gens comme Ben Dupuy fasse oublier que ces gens-là n’ont nullement protesté et encore moins démissionné, lorsque Aristide encore au Palais National, prônait le mariage armée-peuple. Ces coteries nationalistes-progressistes sont tout aussi responsables que les lavalassiens les plus modérés dans la politique funeste qui a désarmé les classes pauvres face à l’armée. Et même aujourd’hui, en rompant avec Aristide sur la question de l’anti-impérialisme verbal, ces gens-là continuent à tromper les classes pauvres, en dissimulant la responsabilité dans la répression de l’appareil d’État national, de l’armée nationale. C’est d’ailleurs précisément en cela que même leur prétendu anti-américanisme, même leur prétendu anti-impérialisme, auxquels se limite leur identité politique de progressiste, est complètement bidon. Depuis que les troupes d’occupation américaines ont été retirées de ce pays, depuis bientôt soixante ans, c’est bien "notre" appareil d’État national, c’est bien "notre" armée, "notre" classe politique, qui sont les principaux instruments de l’impérialisme. Voilà pourquoi, les travailleurs, les djobeurs, les chômeurs, les pauvres des campagnes, les prolétaires n’ont rien à attendre, ni des protagonistes de l’accord de Governor’s Island, ni de ses adversaires les plus bruyants […]
Voix des Travailleurs, le 15 juillet 1993" *** Depuis que ce texte a été écrit, le processus imposé par les États-Unis s’est mis en marche. Un processus de démocratisation ?
Même pas côté jardin !
Oh, les acteurs prévus dans le scénario de la "démocratisation" ont joué leur rôle. Aristide pour commencer, qui inaugura sa fonction de "président restauré" en honorant de sa présence cette rencontre d’hommes d’affaires, organisée à Miami, où se retrouvèrent des capitalistes américains intéressés dans la sous-traitance en Haïti et les représentants des grandes dynasties bourgeoises haïtiennes, comme Mews ou Bigio, fiers d’avoir financé le coup d’État, ou encore Brandt, le "Rockefeller d’Haïti" selon le Miami Herald, qui aurait impulsé une collecte parmi les grands patrons pour aider le gouvernement putschiste à payer la solde des soldats. L’apothéose de la rencontre aura été l’accolade donnée par Aristide au président de la Chambre de Commerce d’Haïti, représentant de tout ce beau monde. Les mêmes milieux d’affaires n’ont eu aucun mal à accepter que Aristide désigne, comme candidat au poste de Premier ministre, le patron d’une des grandes imprimeries d’Haïti, Robert Malval.
La procédure constitutionnelle a été scrupuleusement respectée. Le Sénat, puis le Parlement ont débattu de la candidature Malval, avec force motions et contre-motions. Malval se paya le luxe de donner une coloration vaguement "de gauche" à son gouvernement, en y incluant quelques ex-ministres ou ex-hauts fonctionnaires du gouvernement "lavalas" renversé par l’armée ; en donnant le ministère de l’Éducation nationale au leader en titre du KONAKOM, formation qui passe pour "socialiste" ; et en prenant pour ministre des Affaires sociales un proche de Théodore, ex-secrétaire général de l’ex-PC.
Dans son discours d’investiture, Malval a prêché "l’union nationale", "l’oubli du passé", le "dialogue entre tous", avant de faire appel "à tous les exilés sans exception pour retourner au pays".
L’appel fut entendu. Les généraux Namphy et Avril, les deux dictateurs militaires de la période post-Duvalier, en exil même sous la dictature militaire de Cédras, sont rentrés au pays. Frank Romain, un des principaux dignitaires du régime de Duvalier, aussi. Mme Simone Duvalier, femme de François et mère de Jean-Claude, est en partance pour Haïti. Et des rumeurs courent sur l’éventualité d’un retour de Jean-Claude Duvalier lui-même. Ainsi, il se pourrait que l’ex-dictateur déchu en 1986 soit de retour en Haïti avant même qu’Aristide, président en titre, puisse y remettre les pieds. Même côté jardin, la "démocratisation" profite donc surtout à l’extrême droite macoutique. Cela a suffi cependant pour que, aussitôt Malval investi, les États-Unis considèrent que la démocratie est en marche, lèvent l’embargo, débloquent les comptes dans des banques américaines des responsables les plus notoires du putsch.
Côté cour, cette toute nouvelle démocratie des Caraïbes ressemble comme deux gouttes d’eau à la dictature militaire. Pendant la cérémonie d’investiture même de Malval, Premier ministre désigné par Aristide, les militaires matraquaient les quelques dizaines de jeunes venus près des grilles du Palais National, acclamer Aristide. Et les quelques militants lavalassiens, assez naïfs pour prendre pour argent comptant l’appel lancé par Malval pour le "retour des exilés" et qui décidèrent de quitter un exil intérieur pour rentrer dans leur ville ou village, ont été en général cueillis à leur arrivée, battus, arrêtés, et parfois torturés par les autorités officielles, censées désormais obéir à Malval et à Aristide.
La "grande démocratie" américaine est toute prête à se faire une raison devant ces imperfections du processus démocratique... Des "démocraties" de cet acabit, il y en a bien d’autres dans ce bas monde. Elle peut être cependant plus gênée par l’activisme provocant de tous ceux qui, accord de Governor’s Island ou pas, signature de Cédras ou pas, ne veulent pas le retour d’Aristide, pas plus qu’ils ne veulent que l’on touche à leurs petits ou grands privilèges, à leurs postes, à leurs trafics. Les "attachés" - sortes d’auxiliaires civils de l’armée - viennent par deux fois d’exprimer, de façon provocante, non dissimulable, leur hostilité au processus en cours. La première fois en assassinant plusieurs partisans d’Evans Paul, le maire légal de Port-au-Prince, à l’occasion de sa tentative de réinstallation en sa mairie. La deuxième fois, en intervenant, les armes à la main, contre la commémoration pacifique du massacre de l’église Saint-Jean Bosco, perpétré au temps de la dictature de Namphy. Isméry, grand commerçant libéral proche d’Aristide, a été tué de plusieurs balles tirées à bout portant, et cinq autres personnes présentes assassinées à coups de machette, avant que les assassins repartent tranquillement. Tout cela, devant les observateurs de l’ONU qui ont, en effet, observé...
Il ne s’agit pas de réactions isolées de quelques crapules d’extrême droite. Une partie de la couche privilégiée, à commencer par la hiérarchie militaire, tire trop de profits de la contrebande, du racket et du trafic de drogue, pour seulement courir le risque d’en être écartée.
Les États-Unis finiront-ils par intervenir, directement ou sous l’égide de l’ONU ou de l’Organisation des États américains ?
Se contenteront-ils de repousser la date du retour d’Aristide, jusqu’à ce que le président légal, exerçant ses prérogatives fictives de son émigration, finisse par arriver au terme de son mandat ?
Devant le refus manifeste d’une partie de l’armée et de l’extrême droite macoutique d’accepter le retour d’Aristide, les dirigeants américains parlent avec de plus en plus d’insistance d’une "nouvelle police", encadrée par des spécialistes d’une force d’intervention internationale.
L’armée haïtienne est une armée faible en nombre, peu disciplinée, avec une hiérarchie corrompue jusqu’à la moelle, largement liée au trafic de la drogue. Mais elle est la seule face aux masses pauvres - avec, il est vrai, le soutien des troupes auxiliaires des "chefs de section", des "attachés", les milices privées des grandons (4) et l’extrême droite macoutique. Voilà pourquoi, malgré tous les discours sur la "démocratisation", les États-Unis ménagent l’armée haïtienne, comme celle-ci protège l’extrême droite macoutique - bien qu’ils voudraient profiter du prétexte de la protection d’Aristide pour l’encadrer, la moderniser et la rendre un peu plus fiable.
Les masses pauvres d’Haïti ne peuvent espérer même seulement le droit à quelques libertés démocratiques sans que l’armée et ses auxiliaires soient balayés. A certains moments au cours des sept dernières années - dans les mois qui suivirent la chute de Duvalier, comme plus tard, juste avant l’accession d’Aristide à la présidence, lorsqu’une mobilisation spontanée violente des quartiers pauvres fit échouer une première tentative de coup d’État - ces masses se sont heurtées à l’armée et l’ont fait reculer. Mais toutes les formations auxquelles elles faisaient confiance étaient liguées pour dévier leur colère, pour les empêcher de prendre conscience.
Les quartiers pauvres, trompés, trahis avant d’être saignés, semblent aujourd’hui démoralisés, résignés, sans perspective si ce n’est celle d’espérer, quand même, qu’au moins Aristide revienne, sans beaucoup en attendre. Personne ne peut prédire quand, comment et à quel rythme les masses pauvres reprendront confiance en elles-mêmes. C’est leur éveil qui avait mis fin à la dictature de Duvalier et qui avait assuré, pendant quelques mois, un climat de relative liberté démocratique. C’est leur éveil qui pourrait, de nouveau, changer le rapport des forces et sûrement pas la "démocratisation" patronnée par les États-Unis.
(1) Lavalassien : partisan d’Aristide. L’expression vient du mot créole "lavalasse", qui désigne la crue brutale d’une rivière, emportant tout sur son passage. Un des slogans d’Aristide pendant sa campagne était d’en appeler à une "lavalasse" de vote en sa faveur.
(2) Saint-Domingue.
(3) Église proche du quartier pauvre de Cité Soleil où avait officié Aristide. Aujourd’hui à moitié brûlée par un incendie volontaire, elle fut le lieu de plusieurs massacres perpétrés par des macoutes.
(4) Grandon : propriétaire terrien ou puissant notable des campagnes.
