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Accueil du site > 10 - Livre Dix : SYNDICALISME ET AUTO-ORGANISATION DES TRAVAILLEURS > Le syndicalisme en France en 1935-36

Le syndicalisme en France en 1935-36

samedi 20 novembre 2010, par Robert Paris

Site : Matière et révolution

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1- Léon Trotsky

2- Pierre Monatte


1935 Ce texte n’a jamais paru sous la signature de son véritable auteur. Il s’agit en effet de l’intervention faite au comité confédéral national de la C.G.T. des 18‑19 mars 1935 par le délégué de l’union départementale des syndicats confédérés de l’Isère, Alexis Bardin. Ce dernier ‑ membre du Groupe Bolchévik-Léniniste, plus tard du Parti Ouvrier internationaliste ‑, avait mandat de son U.D. pour intervenir au C. C. N. C’est Trotsky, à cette époque en résidence à Domène, près de Grenoble, qui rédigea intégralement l’intervention de son jeune camarade. Ce texte présente donc un double intérêt : d’abord, il traite d’un problème important à cette date en des termes qui demeurent largement d’actualité aujourd’hui. Ensuite il offre un intérêt pédagogique : par cet exercice de style, Trotsky, dont on sait qu’il était par ailleurs capable d’écrire de terribles pamphlets comme de flamboyantes proclamations, montre comment, selon lui, un militant révolutionnaire ‑ Bardin l’était et ne s’en cachait pas – doit s’adresser à un auditoire de responsables réformistes et, sans renoncer à ses idées quant au fond, chercher le ton juste capable de le faire écouter et de l’aider à convaincre. Ce texte a paru dans la Vérité, n° 233, du 5 avril 1935, et en brochure (La Brèche syndicale, 1935).


Œuvres - avril 1935

Léon Trotsky Du plan de la C.G.T. à la conquête du pouvoir

5 avril 1935


Camarades,

La C.G.T. se donne pour but l’ « intensification de la propa­gande » en faveur du Plan [1]. Nous ne pouvons que nous en féli­citer. Le meilleur Plan n’est qu’un chiffon de papier s’il n’a pas de masses militantes derrière lui. Il est à regretter que dans l’année écoulée depuis l’adoption du Plan, on ait fait si peu pour le présenter aux masses et pour gagner celles‑ci.

Les notes « à l’usage des propagandistes » que nous avons reçues de la C.G.T. depuis des mois insistent sur la nécessité d’un « vigoureux effort de propagande orale poursuivi jusque dans les petits centres ». Je suis sûr que les unions départementales pourraient mobiliser des cadres suffisants de propagandistes dévoués mais, pour que leurs efforts soient vraiment vigoureux et surtout efficaces, il faut qu’elles-­mêmes voient clair dans la question. Je dois cependant avouer que les discussions sur le Plan, même dans des cercles assez restreints, révèlent une certaine confusion. Peut-être ne sommes‑nous pas suffisamment renseignés, nous autres, gens de province. Alors, le centre doit nous aider. Je veux, pour ma part, profiter de la session du C.C.N. pour poser des questions, exposer quelques doutes, indiquer quelques lacunes et exiger quelques éclaircissements supplémentaires.

Dans cette salle, il y a beaucoup de camarades qui sont trop expérimentés dans la conduite des masses ‑ beaucoup plus encore que moi ‑ pour que je doive insister sur l’idée suivant laquelle la propagande ne peut porter que lorsqu’elle est claire et concrète ; c’est pourquoi nous, propagandistes, nous vous demanderons un peu plus de clarté et un peu plus de précision sur le Plan.

Le but du Plan. Dans les différents exposés de la C.G.T., nous lisons souvent qu’il s’agit de rénovation de l’économie nationale, parfois opposée à la « réorganisation économique et sociale », mais parfois aussi identifiée à celle‑ci.

Camarades, il est bien difficile de dire aux ouvriers, aux paysans : « Nous voulons la rénovation de l’économie nationale », alors que tout le monde se sert maintenant de la même expression : les jeunesses patriotes, les démocrates populaires, le Front paysan [2], parfois même les radicaux, mais surtout M. Flandin, proclament et promettent tous la rénovation et même la réorganisation de l’économie nationale. Il faut que notre Plan se distingue de ceux de l’ennemi de classe par la définition précise de son but. Toutes les rénovations et réorganisations dont je viens de parler veulent rester sur la base capitaliste, c’est‑à‑dire sauvegarder la propriété privée des moyens de production. Et le plan de la C.G.T. ? S’agit‑il de rénover l’économie capitaliste ou de la remplacer par une autre ? J’avoue ne pas avoir trouvé une réponse exacte à cette question. Parfois nous lisons dans les mêmes exposés qu’il s’agit non pas d’une transformation du régime actuel, mais seulement de mesures d’urgence pour pallier la crise. Cependant, nous trouvons aussi cette affirmation que les mesures d’urgence doivent ouvrir la voie à des transformations plus profondes.

Peut‑être que tout cela est juste, mais on ne trouve jamais la définition exacte du régime auquel on veut aboutir. De quel ordre doivent être les transformations dites profondes ? S’agit‑il seulement ‑ je ne parle qu’hypothétiquement ‑ de transformer une partie du capitalisme privé en capitalisme d’État ? Ou bien vouIons‑nous remplacer le capitalisme tout entier par un autre régime social ? Lequel ? Quel est notre but final ? C’est étonnant, camarades, mais tous les exposés et même les « notes à l’usage des propagandistes » n’en disent absolument rien. Voulons‑nous remplacer le capitalisme par le socialisme, par le communisme ou par l’anarchie proudhonienne ? Ou bien voulons‑nous tout simplement rajeunir le capitalisme en le réformant et en le modernisant ? Quand je veux me déplacer pour une ou deux stations seulement, je dois savoir où va le train. Même pour des mesures d’urgence, nous avons besoin d’une orientation générale. Quel est l’idéal social de la C.G.T. ? Est‑ce le socialisme ? Oui ou non ? Il faut qu’on nous le dise, sinon, comme propagandistes, nous restons tout à fait désarmés devant la masse.

L’anarchie du socialisme. Les difficultés ne font que s’aggraver par le fait que nous ne connaissons la doctrine de la C.G.T. et son programme que partiellement et que les « notes à l’usage des propagandistes » ne nous indiquent pas la littérature qui pourrait nous renseigner. La seule autorité doctrinale citée par les exposés de la C.G.T., c’est Proudhon, le théoricien de l’anarchie. C’est lui qui a dit que l’ « atelier doit remplacer le gouvernement ». Aspirons‑nous, nous aussi, à l’anarchie ? Voulons‑nous remplacer l’anarchie capitaliste par l’anarchie toute pure ? Il semble que non, puisque le Plan parle de nationalisation des industries‑clés. Nationalisation signifie pratiquement étatisation. Or, si nous avons recours à l’État pour centraliser et diriger l’économie, comment pouvons‑nous invoquer Proudhon qui réclamait de l’État une seule chose : qu’il lui fiche la paix ! Et vraiment l’industrie moderne, les trusts, les cartels, les consortiums, les banques, tout cela dépasse totalement la vision proudhonienne des échanges équitables entre des producteurs indépendants. Pourquoi donc invoquer Proudhon ? Cela ne peut qu’aggraver le désarroi.

Au capitalisme actuel, qui se survit depuis longtemps, nous ne pouvons opposer que le socialisme. Comme propagandiste de notre organisation syndicale, je crois exprimer l’idée de beaucoup de militants en demandant que le Plan de rénovation économique soit dénommé le Plan des mesures transitoires du capitalisme au socialisme [3].

Alors, avant de prendre place dans le wagon, chaque ouvrier, chaque paysan saura où va le train de la C.G.T.

Camarades, pour l’efficacité de notre propagande, cette précision est absolument indispensable.

Les propositions du Plan. Le plan de la C.G.T. insiste surtout sur ce fait que le crédit est le levier dirigeant de l’économie. Camarades, je suis loin d’être un spécialiste dans les questions de banque et de crédit. Je veux surtout m’instruire pour, pouvoir exposer la question aux ouvriers, mais j’avoue de nouveau ne pas avoir trouvé dans les documents de la C.G.T. les éclaircissements dont j’ai besoin. On y parle de la « nationalisation du crédit » et du « contrôle des banques », c’est plutôt par exception qu’on parle, dans le même texte, de la « nationalisation des banques ». Est‑ce qu’on peut diriger le crédit sans avoir nationalisé les banques ? On ne peut diriger que ce qu’on tient fermement dans ses mains. Voulons-­nous nationaliser les banques, ou non ? Voulons‑nous exproprier les banquiers, oui ou non ? je suppose que oui. Alors, il faut le dire ouvertement et clairement. Malheureusement, au lieu de le faire, nous trouvons des formules vagues, par exemple : « La banque doit être au service de l’économie et non l’économie au service de la banque » (page 6 de l’exposé). Un ouvrier m’a demandé de lui expliquer cette phrase nébuleuse. Voyant ma perplexité, il a remarqué : « Mais la banque reste toujours au service de l’économie, comme les trusts, les compagnies de chemin de fer, etc... Ils sont tous au service de l’économie capitaliste pour dépouiller le peuple. » Cette remarque brutale me parait beaucoup plus juste que la formule que j’ai citée plus haut. La banque capitaliste est au service de l’économie capitaliste. Il faudrait donc dire : nous voulons maintenant arracher la banque des mains des exploiteurs capitalistes pour en faire un levier de la transformation sociale, c’est‑à‑dire de l’édification socialiste. Je voudrais bien voir cette formule claire dans le texte du Plan.

La nationalisation des banques ne pourrait naturellement s’effectuer qu’au détriment de la haute finance. Quant aux petits épargnants, leurs intérêts doivent être non seulement ménagés, mais protégés. Il faut choisir entre les intérêts des requins de la finance et les intérêts des classes moyennes. Notre choix est fait, par l’expropriation des premiers. Nous créerons pour les seconds des conditions beaucoup plus favorables qu’actuellement.

Mais la nationalisation des banques ne suffit pas. Après la nationalisation des banques, il faudra venir à leur unification complète. Toutes les banques particulières doivent être transformées en filiales de la banque nationale. Il n’y a que cette unification qui puisse transformer le système des banques nationalisées en un système de comptabilité et de direction de l’économie nationale.

Contre la dictature du capital financier. Dans les « Notes à l’usage des propagandistes », je trouve des données extrêmement précieuses concernant l’organisation de la dictature du capital financier sur notre pays. Se fondant sur une enquête faite en 1932, les notes affirment ce qui suit : « Pratiquement, on peut dire que quatre‑vingt‑dix personnes contrôlent et dirigent l’économie de notre pays. » Voilà une affirmation précise, et écrasante dans sa précision. Ainsi, le bien‑être ou la misère de cent millions d’êtres humains ‑ car il ne faut pas oublier nos malheureuses colonies, saignées plus encore que la métropole par les quatre‑vingt‑dix requins ‑, le sort de cent millions de personnes dépend d’un signe des doigts de quatre‑vingt‑dix magnats tout‑puissants. Ce sont eux qui introduisent le gâchis dans l’économie nationale pour conserver leurs privilèges et leur puissance basés sur la misère et sur le sang. Malheureusement, ni l’exposé du Plan, ni les commentaires n’indiquent ce qu’il faut faire de ces quatre‑vingt‑dix monarques qui nous dirigent. La réponse devrait être nette : il faut les exproprier, il faut les détrôner, il faut rendre au peuple spolié ce qui lui appartient. Ce serait un bon commencement pour la réalisation du Plan. je propose, au nom de l’union départementale de l’Isère, d’inscrire cette mesure dans le texte du Plan. Notre propagande deviendra alors beaucoup plus vigoureuse et beaucoup plus efficace [4].

La nationalisation de l’industrie. Dans l’exposé du Plan, nous trouvons un paragraphe important sous le titre : « Les Nationalisations industrialisées. » Ce titre paraît bien étrange. On comprend ce que signifie l’industrie nationalisée, mais on reste tout à fait surpris devant la nationalisation industrialisée. Permettez‑moi de dire que de pareils artifices de terminologie compliquent la tâche du propagandiste, en obscurcissant les choses les plus simples. Les « Notes à l’usage des propagandistes » ne font même pas mention de la nationalisation de l’industrie. Peut‑être que ces notes précédaient la dernière rédaction de l’exposé. Malheureusement, on ne trouve presque jamais de dates sur les documents de la C.G.T. : c’est une lacune importante qu’il faut combler pour faciliter notre travail.

Nous nous félicitons en tout cas du fait que la dernière rédaction du Plan pose la thèse suivante : La nationalisation de certaines industries‑clés est nécessaire. Cependant, le mot « certaines » parait superflu. Nous ne pouvons pas, naturellement, prétendre nationaliser d’un seul coup toutes les industries, les petites, les moyennes, les grandes. Au contraire, pour les petits industriels, pour les artisans comme pour les petits commerçants et les paysans, le régime que nous voulons établir doit comporter la plus grande indulgence. Mais le texte parle explicitement des industries-clés, c’est‑à‑dire des trusts et des cartels puissants, des congrégations comme le Comité des forges, le Comité des houillères, les Compagnies de chemin de fer, etc., etc. En tant qu’industries‑clés, il faut les nationaliser toutes, et pas « certaines » seulement. Il nous semble même, dans l’Isère, qu’il faudrait joindre au Plan la liste de ces industries‑clés avec des données précises sur leur capital, leurs dividendes, le nombre des ouvriers qu’elles exploitent et le nombre de chômeurs qu’elles vouent à la misère.

Pour parler au peuple, il faut être concret, il faut nommer les choses par leur nom et donner des chiffres exacts, sinon l’ouvrier et surtout le paysan diront : « Ce n’est pas un plan, mais plutôt le rêve platonique d’un bureau quelconque. »

Conditions d’acquisition. C’est sous ce titre que l’exposé du Plan parle des conditions de la nationalisation des industries‑clés et évidemment aussi des banques. Nous sommes habitués à penser que la nationalisation doit se faire au moyen d’expropriations effectuées contre les exploiteurs. Pourtant le Plan parle, non pas de l’expropriation, mais de l’acquisition. Est‑ce que cela signifie que l’État doit tout simplement acheter aux capitalistes les entreprises créées par le travail des ouvriers ? Il s’avère que oui. A quel prix ? L’exposé nous répond : le prix doit être calculé « sur la valeur réelle au moment du rachat ». Nous apprenons par la suite que « l’amortissement doit être calculé sur une période de quarante ou cinquante ans ». Voilà, camarades, une combinaison financière qui ne sourirait guère ni aux ouvriers ni aux paysans. Comment ? Nous voulons transformer la société et nous commençons par la reconnaissance totale et intégrale de la sacro‑sainte propriété capitaliste !

C’est juste ce que le président du Conseil, M. Flandin, a dit récemment au Parlement : « Le capital, c’est du travail accumulé. » Et tous les capitalistes du Parlement ont applaudi à cette formule. Malheureusement, elle n’est pas complète. Il faudrait dire en vérité : « Le capital, c’est du travail d’ouvriers accumulé par leur exploiteur. » C’est ici le moment de citer Proudhon sur la propriété capitaliste. Vous connaissez la formule « La propriété, c’est le vol. » On pourrait dire dans ce sens « La propriété des quatre‑vingt‑dix magnats qui dirigeaient la France, c’est du vol accumulé. » Non, nous ne voulons pas racheter ce qu’on a volé au peuple travailleur, nous ne voulons pas endetter le nouveau régime dès le premier jour, alors qu’il aura bien des tâches à résoudre et bien des difficultés à surmonter. Le capitalisme a fait faillite. Il a ruiné la nation. Les dettes des capitalistes envers le peuple dépassent de beaucoup la valeur réelle de leurs entreprises. Non ! Pas de rachat ! Pas de nouvel esclavage ! L’expropriation pure et simple ou, si vous voulez, la confiscation.

J’espère bien que dans cette assemblée qui représente les opprimés, les exploités, personne n’est animé de sympathie pour les magnats menacés de chômage et de misère. Ils sont d’ailleurs assez prévoyants pour s’assurer de tous côtés et, si vraiment l’un d’entre eux se trouvait sans ressources, l’État lui assurerait la même pension qu’aux ouvriers retraités. Nous avons suffisamment de vieillards, de jeunes dans la misère, frappés par la maladie, de chômeurs permanents, de femmes vouées à la prostitution. Pour remédier à toute cette misère humaine, nous aurons bien besoin des sommes que le Plan, trop généreux, est prêt à attribuer aux exploiteurs et à leurs descendants pendant un demi‑siècle. Mais cela signifie, camarades, vouloir élever deux nouvelles générations de fainéants ! Non, ce seul paragraphe suffit pour compromettre irréparablement le Plan tout entier aux yeux des masses affamées. Biffez, camarades, ce paragraphe, aussitôt que possible. Voilà encore une proposition de notre U.D.

L’abolition du secret commercial., Les « Notes à l’usage des propagandistes » nous apprennent : « La fraude fiscale est élevée à la hauteur d’une institution. » C’est très bien dit. C’est juste et clair. Mais il ne s’agit pas que de la fraude fiscale. Les affaires Oustric et Stavisky [5] nous ont rappelé que toute l’économie capitaliste est basée, non seulement sur l’exploitation légalisée, mais aussi sur la fraude générale. Pour cacher la fraude aux yeux du peuple, il existe un moyen magnifique qui s’appelle le secret commercial. On prétend qu’il est nécessaire pour la concurrence. C’est un mensonge monstrueux. La loi sur les ententes industrielles, de Flandin, démontre que les capitalistes n’ont plus de secret entre eux. Le soi‑disant secret du commerce n’est pas autre chose que la conspiration des gros capitalistes contre les producteurs et les consommateurs. L’abolition du secret commercial doit être la première revendication du prolétariat qui se prépare à diriger l’économie nationale.

A vrai dire, le plan de la C.G.T. n’est pas encore un plan : il ne contient que des directives générales et même peu précises. Un vrai plan économique exige des données concrètes, des chiffres, des diagrammes. Nous sommes naturellement bien loin de cela. La première condition pour une première esquisse du Plan consiste à mettre en évidence tout ce que la nation possède en forces productives, matérielles et humaines, en matières premières, etc. Il faut connaître le vrai prix de revient, comme les « faux frais » de la fraude capitaliste et, pour cela, il faut abolir une fois pour toutes le complot des fraudeurs qui se nomme le secret commercial.

Le contrôle ouvrier. Le Plan parle, quoique très brièvement, du contrôle ouvrier (voir les conseils de gestion). Nous sommes, dans l’Isère, résolument partisans du contrôle ouvrier. On rencontre souvent cette objection : « Le contrôle ne nous suffit pas. Nous voulons la nationalisation et la direction ouvrière ». Cependant nous n’opposons nullement ces deux mots d’ordre l’un à l’autre. Pour que les ouvriers prennent la gestion de l’industrie ‑ ce qui est absolument nécessaire aussitôt que possible pour le salut de la civilisation ‑, il faut revendiquer immédiatement le contrôle ouvrier, comme aussi le contrôle paysan sur certaines banques, sur les trusts d’engrais, de la meunerie, etc.

Pour que la nationalisation s’opère, non pas bureaucratiquement, mais révolutionnairement, il faut que les ouvriers y participent à chaque étape. Il faut qu’ils s’y préparent dès maintenant. Il faut qu’ils interviennent dès maintenant dans la gestion de l’industrie et de l’économie tout entière sous la forme du contrôle ouvrier en commençant par leur usine. Le Plan, qui envisage ce contrôle sous la forme de collaboration de classes, en mettant la représentation ouvrière en minorité devant la bourgeoisie (voir conseils d’industrie), prescrit par surcroît que le délégué de chaque catégorie de producteurs doit être nommé par l’ « organisation professionnelle ». Nous ne pouvons pas nous faire à cette proposition. Nos syndicats n’englobent malheureusement qu’un douzième ou un quinzième du salariat ; le syndicat n’est pas un but en soi, sa mission est au contraire d’entraîner dans la gestion des affaires publiques toute la masse travailleuse.

La grève sera profitable aux ouvriers, syndiqués ou non, seulement à la condition que l’avant‑garde syndicale entraîne la massé entière dans l’action. Pour l’efficacité du contrôle ouvrier, la même condition est primordiale. C’est pourquoi le comité de contrôle dans chaque usine ne doit pas être composé seulement des délégués du syndicat, c’est‑à‑dire du quinzième des ouvriers. Non, il doit être élu par tous les ouvriers de l’usine, sous la direction du syndicat. Ce serait là le vrai commencement de la démocratie ouvrière libre et honnête, par opposition à la démocratie bourgeoise corrompue jusqu’à la moelle.

La semaine de quarante heures. Le Plan réclame l’application de la semaine de quarante heures sans diminution des salaires. Voilà un mot d’ordre indiscutable. Mais nous savons trop bien que la classe dirigeante et son État se tournent dans l’autre sens, c’est‑à-­dire qu’ils veulent abaisser les salaires sans diminuer le nombre des heures de travail. Quels sont donc nos moyens pour aboutir à la semaine de quarante heures ? Les « Notes à l’usage des propagandistes » nous apprennent qu’« une action a été engagée pour l’aboutissement d’une convention internationale », et continuent : « Il se peut qu’elle aboutisse prochainement. » Il se peut.... ce n’est pas bien précis et, étant donné la situation économique et politique internationale, nous sommes plutôt enclins à conclure : il ne se peut pas. Si nous nous trompons, notre représentant à Genève corrigera notre pessimisme. jusqu’à nouvel ordre, les chômeurs de Grenoble ‑ et nous en avons ! - n’attendent pas grand‑chose des ententes genevoises.

Et qu’est‑ce qu’on nous propose, à part l’espoir de l’aboutissement prochain d’une convention diplomatique ? Les « Notes » poursuivent : « La propagande doit être poursuivie dans le pays pour faire comprendre la portée sociale de cette revendication ouvrière ». Simplement pour « faire comprendre » ? Mais tous les ouvriers, même les plus simples, comprennent très bien l’avantage de la semaine de quarante heures sans diminution de salaire. Ce qu’ils attendent de la C.G.T., c’est l’indication des moyens par lesquels on peut aboutir à la réalisation de ce mot d’ordre [6]. Mais c’est ici précisément que commence la grande lacune du Plan : il fait des propositions, il émet des suggestions, il formule des mots d’ordre, mais il se tait totalement sur les moyens de leur réalisation.

La question paysanne. Cependant, avant de passer à la question des moyens de réalisation du Plan, il faut nous arrêter sur une question d’une gravité exceptionnelle : la question paysanne. Tout le monde en parle, tout le monde proclame la nécessité d’améliorer la situation des paysans, mais il y a beaucoup de malins qui voudraient préparer pour les paysans une omelette sans casser les œufs du grand capital. Cette méthode ne peut être la nôtre.

Commentant le Plan, les « Notes à l’usage des propagandistes » disent : « Il faut libérer les paysans de la double étreinte : trusts des engrais au départ, consortium des grands moulins et de la meunerie à l’arrivée. »

Il est bien de dire : « Il faut libérer les paysans », mais vous savez bien que le paysan n’aime pas les formules vagues et platoniques. Et il a diablement raison. « Il faut libérer ». Mais comment ? Voici la seule réponse possible : il faut exproprier et nationaliser les trusts des engrais et la grande meunerie, et les mettre vraiment au service des agriculteurs et des consommateurs. On ne peut pas aider les paysans sans porter atteinte aux intérêts du grand capital.

Le Plan parle de la « réorganisation générale de la production agricole », mais il ne précise ni le sens de cette réorganisation, ni ses moyens. L’idée d’exproprier les paysans ou de les forcer par la violence à se mettre sur la voie de la production socialiste est si absurde qu’elle ne vaut pas la peine d’être critiquée ; personne d’ailleurs ne propose de telles mesures. C’est la paysannerie elle‑même qui doit choisir la voie de son salut. Le prolétariat assurera à ce qu’auront choisi les paysans son appui sincère et efficace. Les coopératives paysannes sont les moyens les plus importants pour permettre la libération de l’économie agricole des cloisons trop étroites de la parcelle. Les commentaires du Plan disent : « Les coopératives paysannes de production de stockage et de vente doivent être encouragées et aidées ». Malheureusement, on ne nous dit pas par qui et comment elles doivent être encouragées et aidées. Nous retrouvons à chaque étape la même lacune. Les revendications du Plan ont souvent l’air de lettres sans adresse.

Sous quel régime politique ? Qui est‑ce qui nationalisera les banques, les industries‑clés, viendra en aide aux paysans, introduira la semaine de quarante heures, en un mot, appliquera le programme de la C.G.T. ? Qui, et comment ? Cette question, camarades, est décisive. Si elle reste sans réponse, le Plan tout entier reste suspendu en l’air.

C’est dans le paragraphe sur les « Nationalisations industrialisées » que nous trouvons en passant une réponse indirecte et tout à fait étonnante à la question qui nous intéresse. Voilà comment l’objectif même du Plan est défini dans ce paragraphe : « Il s’agit d’établir ( ... ) les modalités techniques d’un programme qui puissent être applicables indépendamment du régime politique. » On se frotte involontairement les yeux une ou deux fois en lisant cette formule invraisemblable. Ainsi, le plan qui doit être dirigé contre les banquiers, les magnats des trusts, contre les quatre‑vingt‑dix dictateurs de la France et des colonies, le plan qui doit sauver les ouvriers, les paysans, les artisans, les petits commerçants, les employés et les petits fonctionnaires, ce plan serait indépendant du régime politique ? Autrement dit, le gouvernail de l’État peut rester, comme il l’est actuellement, dans les mains des exploiteurs, des oppresseurs, des affameurs du peuple, n’importe, la C.G.T. présente à ce gouvernement son plan de rénovation économique ? Disons‑le franchement et ouvertement, cette prétendue indépendance du Plan à l’égard du régime politique annihile totalement sa valeur réelle en le plaçant en dehors de la réalité sociale.

Qui détient le pouvoir ? Ce ne sont naturellement pas les formes constitutionnelles ou bureaucratiques du régime étatique qui nous intéressent en ce mo­ment. Mais il y a une question qui domine toutes les autres, c’est celle‑ci : quelle est la classe qui détient le pouvoir ? Pour transformer la société féodale en société capitaliste, il a fallu que la bourgeoisie arrache par la violence le pouvoir des mains de la monarchie, de la noblesse, et du clergé. Le Tiers État a très bien compris que son plan de « rénovation économique et sociale » exigeait un régime adéquat. Et de même que la bourgeoisie consciente n’a pas chargé Louis Capet d’abolir le régime médiéval, le prolétariat ne peut char­ger ni Flandin, ni Herriot, ni d’autres chefs de la bourgeoisie d’ap­pliquer le plan qui doit aboutir à l’expropriation de la bourgeoisie elle‑même. Celui qui détient le pouvoir décide des formes de la propriété et toute la réforme se réduit en dernière analyse à l’abo­lition de la propriété privée et à l’instauration de la propriété col­lective ou socialiste des moyens de production. Celui qui croit que la bourgeoisie est capable de s’exproprier elle‑même est peut‑être un excellent poète, mais je ne lui confierai pas, pour ma part, la caisse du moindre syndicat, parce qu’il vit dans le domaine des rêves et que nous voulons, nous, rester dans la réalité.

Il faut le dire carrément : seul un gouvernement révolutionnaire, celui des ouvriers et des paysans, prêt à la lutte implacable contre tous les exploiteurs, peut appliquer le Plan, le compléter, le développer et le dépasser dans la voie du socialisme. Cela signifie pour le prolétariat : conquérir le pouvoir.

La lutte des classes ou leur collaboration. A qui s’adresse le Plan ? Aux possédants pour les attendrir ou aux dépossédés pour les dresser contre l’oppression ? Nous autres, propagandistes, devons tout de même savoir à qui nous nous adressons et sur quel ton. Ni le Plan ni les commentaires ne nous instruisent là‑dessus. L’exposé officiel nous dit que le plan lancé par la C.G.T. doit être « favorablement accueilli du grand public ». Je vous demande, camarades, et je me demande à moi‑même : qu’est‑ce que cela veut dire, le grand public ? Ce n’est pas, je suppose, le public des grands boulevards. Dans le mouvement syndical, dans la lutte sociale, nous nous sommes habitués à discerner avant tout les classes : le prolétariat, la bourgeoisie, les différentes couches de la petite bourgeoisie. Nous espérons bien que le prolétariat et les couches inférieures de la petite bourgeoisie accepteront favorablement le Plan, à condition qu’il soit mis au point, épuré des équivoques et présenté aux masses comme un programme de lutte. Mais les ouvriers et les paysans pauvres, ce n’est pas le grand public. Veut‑on dire par exemple que c’est la grosse bourgeoisie qui doit accepter le plan de la C.G.T. ? Non, évidemment, on ne veut pas se moquer de nous. Consultons le Temps. Il y a quelques semaines, ce journal qui représente bien les quatre‑vingt‑dix magnats du capital, c’est‑à‑dire l’oligarchie dirigeante, protestait véhémentement contre toute participation des syndicats ouvriers aux corporations industrielles. je vous cite deux phrases qui valent des volumes : « La paix sociale a été obtenue sous l’Ancien régime au prix de l’interdiction de toute association ouvrière ». Voilà la grosse bourgeoisie aux abois qui cherche maintenant son inspiration dans l’Ancien régime ! Et puis le même article dit : « Le corporatisme signifie ici le syndicalisme ». Le Temps nous démontre ainsi chaque jour que la classe dirigeante, non seulement ne se prépare pas à faire des concessions dans le sens du plan de la C.G.T., mais au contraire qu’elle envisage la possibilité d’écraser la C.G.T. elle‑même.

Jaurès a très bien dit que le Temps, c’est la bourgeoisie faite journal. Avec cette bourgeoisie qui s’inspire maintenant de l’Ancien régime pour interdire toute association ouvrière, la collaboration est‑elle possible ? Poser cette question, c’est y répondre. Il ne reste que la lutte implacable, et jusqu’au bout.

Le principal défaut du Plan. Les observations, les critiques et les suggestions que je présente ici au nom de notre union départementale sont déjà assez volumineuses et je suis malheureusement loin d’avoir épuisé les questions même les plus importantes. Aussi est‑il d’autant plus nécessaire d’indiquer le défaut fondamental du Plan : ses auteurs veulent se placer au‑dessus des classes, c’est‑à‑dire en dehors de la réalité. Ils parlent du grand public, alors qu’ils veulent gagner tout le monde. Ils veulent nationaliser les banques, mais sans préjudice pour la haute finance, nationaliser les trusts en assurant luxueusement le parasitisme de trois générations de la grosse bourgeoisie. Ils veulent venir en aide aux paysans sans porter atteinte aux intérêts des propriétaires des trusts d’engrais et de la grosse meunerie. Ils veulent aussi évidemment gagner tous les régimes politiques possibles, puisqu’ils déclarent leur plan neutre envers les partis et même les régimes politiques. Il me semble même que des expressions recherchées et incompréhensibles comme les « nationalisations industrialisées », etc. sont choisies pour ne pas effaroucher les oreilles délicates des magnats des trusts.

Ce procédé n’est pas seulement inutile, il est dangereux ; il n’est pas seulement dangereux, il est néfaste. Qui veut trop embrasser mal étreint ou emporte peu. Nous ne gagnerons pas la bourgeoisie, elle a une conscience inébranlable, elle se moque de nos conseils, elle s’apprête à nous écraser. Plus nous sommes doux, conciliants et obséquieux envers la bourgeoisie, moins elle nous estime et plus elle devient intransigeante et arrogante. Cette leçon se dégage, il me semble’ de toute l’histoire de la lutte des classes.

D’autre part, en poursuivant de nos sollicitations le prétendu grand public et en faisant concession sur concession pour adoucir l’idole capitaliste, nous risquons de mécontenter les déshérités qui commencent déjà à se dire : « Ce sont les conseillers des classes possédantes et non pas les chefs des classes opprimées. » Nous ne gagneront jamais le cœur de l’ennemi de classe, mais nous risquons de perdre définitivement la confiance de notre propre classe. C’est la méconnaissance de cette règle fondamentale qui constitue le principal défaut du Plan. Il faut le remanier, il faut s’adresser directement aux salariés et aux exploités, il faut tenir un langage clair et ferme, il faut transformer le Plan en un programme d’action du prolétariat tout entier.

Le Front unique du prolétariat. Les « Notes pour les propagandistes » nous recommandent de « cristalliser toutes les bonnes volontés ». C’est vague. Où faut‑il les chercher ? Nous connaissons les classes et leurs organisations, mais nous connaissons surtout la mauvaise volonté de la bourgeoisie. Pour la briser, il faut lui opposer la volonté révolutionnaire de la classe ouvrière. Quant aux classes moyennes, elles ne mettront leur confiance dans le prolétariat que si celui‑ci démontre par son action sa confiance en lui-même.

Il est absurde et même criminel de chercher les bonnes volontés dans la bourgeoisie en brisant et en paralysant la bonne volonté révolutionnaire du prolétariat. Il nous faut, coûte que coûte, le Front unique de notre classe. L’unité syndicale en premier lieu, l’unité d’action de toutes les organisations ouvrières, syndicales, politiques, coopératives, éducatives et sportives avec un but précis : l’application du, plan de nationalisation ou de socialisation par la conquête du pouvoir.

Il faut mobiliser tous les vrais militants ouvriers pour une campagne vigoureuse dans le pays. Il faut que les paysans, dans les plus lointains hameaux, se convainquent que le prolétariat s’apprête cette fois sérieusement à renverser la bourgeoisie, à prendre le pouvoir dans ses mains pour transformer notre pays, pour le rendre enfin habitable pour le peuple travailleur [7].

Ou bien le plan sera transformé en un plan de conquête du pouvoir par le prolétariat pour l’instauration d’un gouvernement ouvrier et paysan, ou bien il sera enregistré par le peuple comme nul et non opérant. L’U.D. de l’Isére est pour l’action révolutionnaire. Si vous faites appel à nous dans ce sens, nous vous répondrons : Présent !


Notes

[1] C’est en 1933 que le socialiste belge Henri de Man avait fait adopter les thèses sur la planification au congrès du parti ouvrier belge. Les idées « planistes » furent répandues en France par le groupe « Révolution constructive », dont Georges Lefranc était l’un des animateurs. Le bureau d’études créé sur proposition de Jouhaux près du C.C.N. de la C.G.T. en mai 1934, élabora un « plan de travail », qui fut adopté en octobre 1934 par le C.C.N.

[2] Pierre Taittinger, chef de file des J.P., et Henry Dorgères, leader du Front paysan, étaient deux des plus connus parmi les dirigeants des « ligues ». Les démocrates populaires étaient les ancêtres du M.R.P.

[3] Trotsky écrivait par ailleurs : « Ni De Man, ni Jouhaux n’ont inventé leurs plans. Ils ont pris tout simplement les revendications fondamentales du programme de transition marxiste, la nationalisation des banques et des industries‑clés, ont jeté par‑dessus bord la lutte de classes et, à la place de l’expropriation révolutionnaire des expropriateurs, ils ont mis une opération financière de rachat » (« Encore une fois, où va la France ? » Ecrits, t. II, p. 81). Dans son Journal d’exil, le 10 mars, il écrit « Quelle pauvreté d’idées couverte d’une ridicule grandiloquence bureaucratique ! Et quelle avilissante lâcheté devant les maîtres ! » (pp. 65‑66).

[4] Les nationalisations devaient être ultérieurement écartées du programme du Front populaire sur l’insistance des communistes. Cf. Maurice Thorez, dans l’Humanité du 13 juillet 1936 : « Les camarades du parti socialiste voulaient introduire dans le programme les nationalisations. Nous nous sommes refusés à semer des illusions. Nous avons tenu bon. Nous avons eu raison. »

[5] La faillite de la banque Oustric, en 1926, entraîna un scandale dans lequel furent compromis plusieurs parlementaires. Le ministre des finances Raoul Péret, traduit en Haute‑Cour, fut acquitté. Quant au scandale Stavisky, découvert en décembre 1933, on sait qu’il rejaillit lui aussi sur les milieux parlementaires, fournissant aux Ligues, au début de 1934, la matière de leurs attaques contre la « corruption du parlementarisme ».

[6] On sait que la loi sur les quarante heures fut votée dans la nuit du 11 au 12 juin 1936 par 480 voix contre 160, sous la pression de la gigantesque vague de grèves avec occupation des usines qui avait précédé de quelques jours la formation du gouvernement Blum de Front populaire.

[7] Trotsky pensait que le Plan avait pour objectif de « masquer le dernier krach du réformisme et d’inspirer de nouveaux espoirs au prolétariat pour le détourner de la révolution ». Mais il pensait également : « Le Plan, lancé pour détourner les ouvriers de « mauvaises pensées » peut devenir le drapeau du mouvement révolutionnaire ». Au C.C.N. de mars, Jouhaux escamota la discussion sur la propagande pour le Plan. Trotsky écrit : « En janvier, la C.A.P. du parti socialiste proposa au parti communiste une lutte commune pour le pouvoir au nom de la socialisation des banques et des branches concentrées de l’industrie ( ... ) Mais, dans le C.C. du parti communiste siègent, non des révolutionnaires, mais des mandarins. « Il n’y a pas de situation révolutionnaire », répondirent‑ils, en contemplant leur nombril. Les réformistes de la S.F.I.O. respirèrent de soulagement : le danger était passé. Jouhaux se hâta de retirer de l’ordre du jour la question de la propagande pour le Plan. Le prolétariat est resté dans la grande crise sociale sans aucun programme. » L’idée d’utiliser le plan de la C.G.T. pour une mobilisation des travailleurs pour des revendications transitoires fut également soutenue par Marceau Pivert (Le Populaire, 18 mars 1935, « Tout se tient »), mais combattue par Daniel Guérin au sein de la Gauche Révolutionnaire (Front populaire, révolution manquée, pp. 77‑78).


La classe ouvrière reprend confiance en elle Pierre Monatte Paru dans “La Révolution prolétarienne” n° 225-226 (25 juin - 10 juillet 1936)Tout le monde est d’accord sur l’importance extraordinaire du mouvement de grèves de mai-juin. On a parlé du plus formidable, du plus gigantesque conflit social qu’ait jamais connu la République. A coup sûr, c’est un mouvement comme on n’en voit que tous les quinze ou vingt ans.C’est le troisième grand mouvement que je vois. J’avais déjà vu 1906 et 1919-20. L’explosion de 1936 est plus formidable. Au moins le paraît-elle. Peut-être cela tient-il surtout à ce qu’elle a surpris davantage. Le mouvement pour les huit heures de 1906 avait été préparé pendant deux ans, ayant été décidé au congrès confédéral de Bourges en 1904 ; on l’attendait donc. Le mouvement de 1919-1920 fut une sorte de revanche de ce qu’on avait enduré tant à l’usine qu’au front pendant des années de guerre ; on l’attendait aussi. Mais on n’osait pas attendre, au moins aussi proche et aussi magnifique, l’explosion du mois dernier. Nous nous disions bien, les vieux, que cela viendrait. Tant de misère, tant de contrainte, tant d’oppression devait aboutir à une flambée de révolte. Mais quand ? Dans son article de l’autre quinzaine, “La Vie et la Grève des métallos”, un article qui ouvre et éclaire notre historique du dernier mouvement, S. Galois [1] en a montré la cause profonde et le facteur décisif. L’esclavage dans l’usine moderne, la souffrance accumulée pendant des années, tout ce que le patronat avait réussi à imposer depuis la défaite ouvrière de 1919-1920, sur laquelle étaient venues s’appesantir la rationalisation, puis la crise économique, voilà la cause profonde, la cause essentielle des dernières grèves. Le facteur décisif de leur déclenchement, ç’a été la venue du gouvernement de Front populaire. Enfin la police ne serait plus au service du patron ! Enfin le gouvernement serait, sinon bienveillant, au moins neutre ! Du coup, on n’a pas eu la force de supporter plus longtemps. Pas même d’attendre que le nouveau gouvernement soit formé. La grande détente s’est produite. C’a été la grève de la métallurgie parisienne. Puis son extension à presque toutes les corporations de l’industrie privée. Paris et sa région forment le plus grand centre ouvrier de ce pays, on le méconnaît trop. Non seulement le plus grand centre métallurgiste, mais le plus grand centre de produits chimiques, le plus grand port de France, de beaucoup le plus grand centre de chemin de fer, sans compter tout le reste. De la région parisienne, la grève a gagné tout le pays. Une même souffrance, jointe à une même espérance, a trouvé son expression dans une forme nouvelle de grève. Gardons-nous de perdre de vue la cause profonde de ce vaste mouvement. C’est en ayant sans cesse à l’esprit son caractère de force naturelle que nous éviterons d’en laisser rapetisser les résultats. Un tel mouvement n’a pas d’un coup donné tout ce qu’il apportait. Il n’est pas épuisé, ni terminé ; il continue : pour défendre ce qui a été obtenu ; pour que les corporations en retard arrachent à leur tour leur morceau de pain, leur lambeau de liberté pendant le travail. Ne perdons pas de vue non plus le facteur décisif qu’a été le Front populaire. Pas de méprise non plus de ce côté. Surtout devant les jugements catégoriques, devant les condamnations impitoyables que prononcent un certain nombre de groupes et de sectes oppositionnels. Je ne sais pas si nous l’avons écrit, mais nous avons dit souvent à la veille de ces événements : “Impossible de savoir ce que donnera le gouvernement du front populaire. Peut-être pas grand-chose. Mais, à son abri, nous pourrons reconstruire notre organisation syndicale, c’est-à-dire ramener au syndicat les travailleurs de l’industrie privée et leur redonner confiance en eux. Si nous pouvons faire cela, ce ne sera pas rien. Et, quand le Front populaire s’effondrera, s’il s’effondre, il restera une classe ouvrière capable de se défendre, et même de continuer la lutte. Nous ne devons pas nous dresser contre le gouvernement de Front populaire ; nous ne devons rien faire pour contrecarrer et empêcher son expérience ; nous devons l’appuyer dans toute la mesure de nos forces chaque fois qu’il travaille dans notre sens ; nous ne devons rien faire qui puisse permettre, même à tort, de rejeter sur le mouvement syndical la responsabilité de l’échec de cette expérience de Front populaire.” Nous ne pensions pas que les événements nous donneraient si vite et si largement raison. Par le seul fait de sa naissance, le gouvernement de Front populaire a donné à la classe ouvrière plus que nous n’osions espérer de six mois d’efforts à son abri. Dans son premier mois d’existence, à la suite d’une merveilleuse vague de grèves, il a fait signer les accords Matignon, instituant les contrats collectifs et les délégués d’ateliers, il a fait voter toute une série de lois sur les 40 heures, sur les vacances payées. Accords et lois ne seront respectés et appliqués que si la classe ouvrière en impose le respect et l’application. Bien sûr. Mais les syndicats ne sont-ils pas là pour cela ? En revenant du Mur Examinons d’un peu près comment le mouvement est parti. Deux articles de L’Humanité nous seront d’un grand service. Le premier est un article, paru le 20 mai, sous la signature de Croizat, secrétaire de la Fédération des métaux et député communiste. Il fait le récit de la victoire remportée par les métallurgistes de l’usine Bréguet du havre. On trouve dans ce conflit les principaux caractères du grand mouvement : la grève dans l’usine, l’entretien du matériel, le paiement des deux journées de grève. Le lendemain du 1er Mai, la direction de l’usine Bréguet avait congédié deux ouvriers, deux militants, pour avoir chômé la veille. Des délégations ouvrières se rendent auprès de la direction pour demander l’annulation de cette mesure. Une semaine se passe ; les tentatives de négociations échouent. Le lundi 11 mai, la grève dans l’usine commence. Six cent ouvriers, la totalité du personnel, restent à l’usine la nuit du lundi au mardi. Devant la vigueur du mouvement et la sympathie qu’il trouve dans la population havraise, la direction Bréguet accepte l’arbitrage du député-maire du Havre, M. Léon Meyer. La sentence arbitrale comporte la réintégration des deux ouvriers congédiés, mais elle y ajoute autre chose, le paiement des journées de grève : Considérant que, depuis de nombreuses années, il est constant dans l’industrie de laisser les ouvriers libres de chômer ou de travailler le 1er Mai, que cette tradition aurait dû d’autant plus être respectée qu’elle s’est produite dans le calme et sans qu’aucune pression de débauchage ait été exercée ; Considérant en conséquence que les raisons pour lesquelles Friboulet et Vachon ont été congédiés ne sauraient être admises ; Décide : Qu’il y a lieu pour les établissements Bréguet de les réintégrer dans leur emploi ; Considérant, d’autre part, que la manifestation unanime de solidarité à laquelle ont pris part les ouvriers desdits établissements a été la conséquence d’un acte qui n’aurait pas dû se produire ; Dit qu’il y a lieu de ce fait d’opérer le paiement des journées normales des 11 et 12 mai. Un exemple comme celui du Havre méritait d’être connu. Croizat avait raison de lui donner la publicité de L’Humanité. Si l’on peut s’étonner de quelque chose, c’est que les autres journaux ouvriers n’en aient pas fait autant et que cet événement ouvrier significatif n’ait été rendu public qu’avec huit jours de retard. Cet exemple était-il d’initiative communiste ? C’est peu probable. Le mouvement avait été mené par le syndicat des métaux et par l’union locale du Havre, à la vieille tradition syndicaliste révolutionnaire. Qu’il soit d’inspiration syndicaliste ou communiste, d’ailleurs cela importe peu ; ce qui importait, c’était de donner cet exemple et de le faire connaître. Un pareil exemple devait faire des petits. L’idée en était dans l’air. Presque au même moment que les métallos du havre, ceux des usines Latécoère, à Toulouse, accomplissaient les mêmes gestes. C’est ce que nous voyons dans un article de Pierre Delon, paru dans L’Humanité du 24 mai, donc le matin de la manifestation au Mur des fédérés. Après avoir rappelé la victoire du Havre, Delon en signale quelques autres, aussi significatives. D’abord celle des usines Latécoère, à Toulouse, réplique trait pour trait de celle du havre. Là aussi la direction avait renvoyé des ouvriers, trois au lieu de deux, pour avoir fait le 1er Mai. Grève de solidarité le 12 mai. Repas servis dans les ateliers par la bourse du travail de Toulouse. Arbitrage du maire. Réintégration des trois camarades, reconnaissance du syndicat et des délégués. Il ne manque que le paiement des journées de grève. Delon signale encore une grève aux usines Bloch, à Courbevoie ; cette fois pour une augmentation de salaires. Après quarante-neuf heures de grèves dans l’usine, avec le ravitaillement assuré par le Front populaire de Courbevoie, un contrat collectif est signé. On obtient un relèvement des salaires, des vacances et les deux journées de grève payées. Pour terminer, Delon annonce que les ouvriers de chez Nieuport, à Issy-les-Moulineaux, ont revendiqué les mêmes conditions que chez Bloch ; dans plusieurs autres usines on a posé des revendications. La conclusion de l’article est à citer : Dans la région parisienne, les métallos, s’inspirant de ces luttes, sauront imposer à la chambre syndicale patronale la discussion du contrat collectif de travail. Cet après-midi, ils se rendront en masse au Mur des fédérés pour manifester avec leurs camarades de toutes corporations : pour le pain, la paix, la liberté. Le 24 mai, au Mur, 600 000 ouvriers de la région parisienne défilaient. Les métallurgistes y étaient nombreux. Ils eurent le temps, tout l’après-midi, de commenter les exemples que leur avaient donnés leurs camarades du havre, de Toulouse et de Courbevoie. Ils sentirent la force de leur nombre. Une manifestation de l’ampleur de celle du Mur ne pouvait pas ne pas avoir un écho le lendemain dans les usines. Quand on se sent fort dans la rue, on ne peut pas continuer à se sentir esclave à l’usine. Quand on a vu, devant le Mur des combattants de la Commune, le président du Conseil de demain lever le poing comme les camarades, comment ne pas croire que, cette fois, le gouvernement n’est plus du côté des capitalistes ? Le lundi 25 mai, les métallurgistes de chez Nieuport, à Issy, déclarent la grève sur le tas. Ceux des usines Sautter-Harlé débrayent pendant une demi-heure pour appuyer une délégation partie à la direction présenter des revendications ; satisfaction est obtenue. Une autre victoire, à Villacoublay. Chez Hotchkiss, à Levallois, débrayage à 2 heures, seize ouvriers ayant été prévenus qu’ils étaient congédiés. A l’usine Lavalette, à Saint-Ouen, les ouvriers passent la nuit dans l’usine. Le mardi, le mercredi, le jeudi, l’effervescence ne cesse de grandir ; bientôt toute la métallurgie de la région parisienne est en grève, en grève sur le tas. Les boîtes d’aviation sont parties les premières ; toutes les autres ont suivi. Les plus grandes, Renault et Citroën, comme les autres. Le lendemain du Mur, les exemples du Havre et de Toulouse ont été suivis. L’idée de la grève sur le tas, qui était dans l’air depuis un mois, est entrée dans les usines. Les facteurs secondaires S. Galois écarte un peu trop facilement quelques facteurs secondaires du mouvement. Les causes profondes jouent rarement seules. Souvent se répète l’histoire de l’étincelle et du tonneau de poudre. Le tonneau de poudre peut exploser à un moment ou à un autre, même ne pas exploser du tout. II peut y avoir plusieurs étincelles. II semble bien qu’il y en ait eu plusieurs. Les bourgeois intelligents dont parle S. Galois, et qui ont cru que la grève avait été provoquée par les communistes pour gêner le nouveau gouvernement, ne se sont peut-être pas tellement trompés. De même l’ouvrier intelligent à qui S. Galois a entendu dire qu’au début la grève avait sans doute été provoquée pour gêner ce même gouvernement. Elle trouve que cette rencontre est drôle. Moins drôle sans doute que la tête des patrons et des communistes à voir sauter le tonneau de poudre. Vous l’avez remarqué, les deux premiers conflits, ceux du Havre et de Toulouse, tous deux dans des usines d’aviation, ont été provoqués par des renvois d’ouvriers ayant fait le 1er Mai. La sentence arbitrale du Havre stipule qu’un tel renvoi rompait avec la tradition de laisser libre le chômage du 1er Mai. Ces renvois ressemblent beaucoup à des provocations patronales à la grêve. Que dire des seize congédiements de chez Hotchkiss, le lendemain de la manifestation au Mur ? La provocation n’est-elle pas caractérisée ? Il serait facile de retenir tels ou tels propos, telles ou telles remarques, mais ces trois mesures de renvoi ne suffisent-elles pas à faire penser que le patronat a voulu vraisemblablement saluer la naissance du gouvernement Blum par quelques grèves ? Dans quel but l’a-t-il fait ? En vue d’une opération politique ? Possible. Peut-être aussi pour faire une opération spéculative, une affaire tout court. Les patrons de la métallurgie savent calculer ; ils savent même, par une longue expérience, qu’on peut obtenir de l’Etat, ce gros client, un sérieux relèvement des prix de certaines commandes, se traduisant par de copieux bénéfices, en invoquant une modique augmentation des salaires qu’on a été contraint d’accorder sous la menace d’une grève. Le fait que le mouvement soit parti de l’industrie de l’aviation, qui vit uniquement des commandes de l’Etat, est un indice de plus en faveur de cette hypothèse. L’opération politique n’est pas impossible non plus. Glisser quelques grèves sous les premiers pas du gouvernement du Front populaire, creuser devant lui le trou d’une période sans journaux, donc fertile en rumeurs et propice à la panique, et le faire choir dans ce trou en venant au monde, avouez que ç’aurait été un coup de maître pour le grand état-major patronal et pour le trust Hachette. Ce n’aurait été après tout que le recommencement du coup de Clemenceau exploitant la grève des journaux lors des élections de 1919 pour faire élire la Chambre bleu horizon. Les patrons ont seulement oublié qu’il ne faut pas jouer avec le feu autour d’un tonneau de poudre. Gare à l’explosion ! En effet, différentes choses ont sauté en mai-juin. Il est difficile de ne pas reconnaître l’intervention des communistes à l’origine du mouvement. Ce serait même commettre une injustice à leur égard. Qu’ils n’aient pas prévu l’ampleur du mouvement, c’est probable. Mais, le coup de sonde, c’est bien eux qui l’ont donné. La sonde a rencontré la nappe d’eau souterraine, le courant de souffrance et d’espoir qui cherchait une issue. L’issue trouvée, une vague de grèves inattendue s’est répandue partout. Reste à savoir ce que voulaient vraiment les chefs communistes. Ils ont une telle habitude de la recherche des sous-produits qu’on est amené à leur prêter des idées de derrière la tête même quand on les voit faire les choses les plus naturelles et les plus utiles. Ont-ils voulu gêner le gouvernement du Front populaire ? Certes, ils l’ont assuré de leur soutien fidèle et sans éclipse. Mais leur réputation de jésuites rouges est si bien assise que leurs assurances les plus fermes sont sujettes à caution et que leur fidélité prête à sourire. Quand on a sauté à pieds joints du “ classe contre classe “ le plus farouche à la défense des classes moyennes, et du défaitisme révolutionnaire au culte de Jeanne d’Arc et de La Marseillaise, il faut s’attendre à ne pas être cru sur parole. Jusqu’au second tour du scrutin, le gouvernement de Front populaire qu’ils escomptaient, que tout le monde d’ailleurs escomptait, ce n’était pas un cabinet Blum, mais un cabinet radical. Leurs préférences allaient à un cabinet Herriot. Le maire de Lyon, depuis ses voyages à Moscou, a toutes leurs sympathies. Mais, dans la nouvelle Chambre, le groupe socialiste est le plus important de la majorité. A lui de former le gouvernement. De suite, d’ailleurs, Léon Blum a revendiqué cette tâche et cette responsabilité. Mais si le vrai ou le faux jacobinisme des radicaux s’accorde admirablement avec le néo-blanquisme patriotique des communistes nouvelle manière, il n’en est pas de même du pacifisme genevois des socialistes. En outre, Léon Blum et les socialistes sont moins dociles que les radicaux. Les communistes ont-ils voulu leur apprendre à être plus dociles ? Ont-ils cherché à faire sentir leur force et signifié qu’il fallait compter avec eux ? Ce n’est pas du tout impossible. Ont-ils simplement poussé aux grèves pour accroître leur influence dans la CGT réunifiée et dans la classe ouvrière ? C’est possible aussi. Mais il se peut encore, n’écartons pas l’hypothèse, qu’ils aient pensé que l’existence d’un mouvement du Front populaire n’excluait pas les grèves et la poursuite des luttes ouvrières. Ce n’est pas parce qu’il y aura un cabinet Blum ou un cabinet Cachin qu’on ne devra plus faire de grèves. Le gouvernement du Front populaire a ses tâches, les ouvriers et les syndicats ont les leurs. Si les communistes ont raisonné ainsi, loin de les en blâmer, il faut les en féliciter. Ils ont en ce cas rappelé aux travailleurs qu’ils devaient se garder de laisser endormir leur force propre, qu’ils devaient au contraire poursuivre l’action directe, l’action directement exercée sur le patronat, qu’ils devaient retremper leur arme traditionnelle, celle de la grève. Au moment où l’action indirecte, par la voie gouvernementale, pouvait flatter la paresse humaine et éveiller des illusions, un tel rappel a été opportun et précieux. Nous aurions préféré que ce rappel vînt de la CGT elle-même, mais d’où qu’il soit venu son effet ne peut qu’être bienfaisant. Et, dans ce cas, même s’il en découle une certaine gêne pour le gouvernement du Front populaire, celui-ci se doit de la trouver normale et de la regarder comme un stimulant. Quoi qu’il en soit, il est sûr que la propagande communiste visant à gêner le gouvernement, comme les provocations patronales visant au même but, n’auraient donné que quelques grèves isolées. Nous avons eu un mouvement large et puissant qui ne peut être l’œuvre que de causes profondes. Lorsque ces dernières entrent en jeu, elles emportent tout devant elles ; elles font servir à l’intérêt ouvrier jusqu’aux provocations patronales. Le Front populaire défiguré Depuis le 6 février, nous remontons la côte. Nous étions descendus, d’année en année, bien bas, si bas que c’est un miracle si les fascistes n’ont pas franchi le pont de la Concorde, envahi le Palais-Bourbon et fait flamber la maison et le régime parlementaires. Le sentiment du danger a fait se ressaisir le pays. Nous avons vu se réaliser un certain nombre de choses que nous ne croyions pas aussi prochaines. L’unité d’action impossible avant le danger a été possible après. L’unité syndicale que nous n’osions plus espérer s’est refaite ; je me rappelle ma stupéfaction quand je lus sous la plume de Gérôme, dans Europe de mars ou avril 1934, parmi les premiers moyens de résister au fascisme, la réalisation de l’unité syndicale dans le délai d’un mois. Comme il y va ! m’écriai-je. Il a fallu plus d’un an. Mais c’est tout de même Gérôme qui avait raison. L’unité syndicale s’est faite vite, beaucoup plus vite que nous ne pensions. Mais, en se réalisant, unité d’action et unité syndicale ont pris parfois un visage fort peu sympathique. Ce qui a permis à certains qui les avaient appelées de tous leurs vœux de ne plus les reconnaître une fois qu’elles ont été là. L’unité d’action, le jour où elle s’est faite, a non seulement écarté ses partisans de la première heure, elle a été dominée par ceux qui l’avaient le plus violemment combattue. Qui se souvient que le parti communiste y était hostile à la veille du 6 février, alors que montait le danger fasciste ; hostile encore le 6 février même, quand l’ARAC, d’ordre du parti communiste, mêlait ses troupes à celles des anciens combattants et des fascistes place de la Concorde ? A moins que… Hostile toujours pendant les six mois qui suivirent le 6 février, repoussant avec grossièreté les propositions d’unité d’action que lui faisaient les socialistes. Brusquement, un jour, changement de ton, renversement d’attitude ; le parti communiste ne se contente pas de rallier l’unité d’action, il en devient le champion, il la prend sous son aile, elle est à lui. Impuissant à résister plus longtemps à la volonté profonde de la classe ouvrière, il se jette à la tête du courant pour l’unité d’action. Moscou a compris, un peu tard, que, s’il persistait dans la tactique qui avait conduit en Allemagne à la victoire des nazis, le fascisme s’installerait aussi en France et qu’alors des heures terribles sonneraient pour ce qui reste de la révolution russe. Mais, le jour où l’unité d’action se réalise, où les communistes, au lieu de crier : Daladier en prison ! , se mettent à crier : “ Daladier au pouvoir !, comment ne pas faire la grimace et ne pas trouver que l’unité d’action prend une singulière figure ? Pourtant ce n’est pas une raison pour lui devenir hostile. De même pour l’unité syndicale. Elle ne s’est pas faite, comme nous l’espérions, sous la poussée des partisans qu’elle comptait dans l’une et l’autre CGT. L’une des deux avait trouvé moyen de flanquer à la porte tous les éléments qui chez elle se prononçaient en faveur de l’unité ; elle avait posé en principe qu’une CGT unique équivaudrait à une CGT de trahison. Brusquement encore, changement de vapeur. Les communistes ne s’opposent plus à l’unité syndicale ; ils y poussent ; elle se réalise. Elle est faite par ceux-là mêmes qui des deux côtés en étaient les adversaires quelques mois avant. Nous n’allons pas le déplorer. Que l’unité soit faite d’une manière ou de l’autre, c’est secondaire. L’important, c’est qu’elle soit faite. La classe ouvrière y trouvera son compte, le vieux syndicalisme aussi. Ceux qui récemment encore faisaient de l’ironie sur notre conception de l’unité syndicale, “ talisman et panacée ”, se sont-ils demandé ce qui se serait passé lors du dernier mouvement si l’unité syndicale n’avait pas existé ? D’abord, il est probable que le mouvement n’aurait pas eu lieu. Mais, même s’il était parti, le voyez-vous déchiré entre deux CGT, tiré à hue et à dia par des syndicats rivaux ? Au lieu de réussir, il aurait lamentablement échoué. Comme l’unité d’action, l’unité syndicale est un fruit du 6 février. C’est un résultat de la menace fasciste. Le Front populaire en est un autre. Presque dès sa naissance, le Front populaire est apparu avec une figure inquiétante. Reportons-nous à un an. Deux questions nous préoccupaient. Les déclarations de Staline, les décrets-lois annoncés. Manifestation solennelle et grandiose, le 14 Juillet. Mais, le 16, publication des décrets-lois de Laval sur la réduction des salaires des fonctionnaires et des ouvriers des services publics. Pas de réaction. Sauf celle qui se produira dans la quinzaine, sous la forme de mouvements sauvages, aux arsenaux de Brest et de Toulon. Les déclarations de Staline du 15 mai 1935, “comprenant et approuvant pleinement la politique de défense nationale faite par la France pour maintenir sa force armée au niveau de sa sécurité”,sont applaudies par le parti communiste unanime, par Zyromski et tous les Homo-Grumbach du parti socialiste ; et naturellement aussi par les radicaux. On sait que les plus jacobins de ces derniers seront, le jour venu, les plus chauvins. Bayet ne le sera pas moins à la prochaine qu’Aulard à la dernière. Pour le parti communiste, le tournant est rude ; c’est l’ordre d’abandonner toute opposition au service de deux ans, en attendant de réclamer celui de trois ans ; c’est l’approbation des mesures militaires des gouvernements Doumergue et Laval ; c’est le ralliement à la politique de Barthou d’encerclement de l’Allemagne et de guerre préventive. L’ordre est exécuté docilement. Au chant de La Marseillaise, le drapeau tricolore flottant au vent, ce drapeau emblème de la bourgeoisie, symbole d’une période historique dépassée, les communistes, entraînant le Front populaire, vont-ils nous conduire à la guerre, à la soi-disant croisade contre le fascisme et contre Hitler ? Pour détruire le fascisme en Allemagne, accepterons-nous de l’installer en France ? Rien ne dit qu’il sera détruit en Allemagne. Mais il est probable que la guerre l’installera en France. La guerre met le pays sous la poigne du militarisme. Notre grand état-major a assez regretté de n’avoir pas mieux utilisé la dernière guerre pour qu’il ne rate pas l’occasion que lui fournira la prochaine de s’installer au pouvoir. Alors, des camarades de plus en plus nombreux se demandent avec inquiétude si le Front populaire n’est pas une sinistre duperie. Au lieu d’un rassemblement pour la résistance à l’aggravation des conditions de vie, ne va-t-il être qu’un rassemblement pour la capitulation devant les décrets-lois ? Au lieu d’un rassemblement pour la paix et pour la résistance au fascisme, qui est par essence un nationalisme, un nationalisme porté à l’exaspération, le Front populaire n’est-il que le prélude à l’union sacrée de la prochaine guerre ? Ces inquiétudes sont légitimes. Mais elles posent une grave question : un grand mouvement peut-il être détourné facilement de son but par les chefs qu’il s’est donnés, ou plutôt qui se sont donnés à lui ? Les masses ébranlées par la menace fasciste du 6 février 1934, les ouvriers, les paysans et les petits bourgeois qu’a mobilisés le Front populaire, les centaines de milliers de manifestants qui répondent à chacun de ses appels dans la région parisienne, les millions d’électeurs qui ont envoyé une majorité au Parlement, tout ce vaste peuple s’est mis en branle pour de grandes idées simples et fortes ; il désire que cessent les querelles entre chefs, entre partis, entre mouvements ; il est animé de la mystique de l’unité d’action et de l’unité tout court ; il veut de tout cœur ce que le Front populaire lui dit vouloir : le pain, c’est-à-dire la résorption du chômage, la solution de la crise économique, une solution quelle qu’elle soit ; la paix, c’est-à-dire pas plus de guerre contre l’Allemagne d’Hitler que contre personne ; la liberté, c’est-à-dire ne pas plus tomber sous la matraque nazie que sous la fiole d’huile de ricin fasciste, et nous pouvons ajouter : sous la justice administrative de Staline. Y aurait-il donc une volonté du rang distincte de la volonté des chefs, une pensée des troupes du Front populaire différente de la pensée ou de l’arrière-pensée des partis qui dirigent ce Front ? Les révolutionnaires qui dénoncent depuis des mois le Front populaire n’aperçoivent pas cette distinction. Elle est réelle cependant. Ce n’est pas le Front populaire qu’il faut condamner, mais les partis, ceux des partis qui veulent mener le Front populaire vers un objectif différent de celui qui est annoncé. Evidemment, un grand mouvement peut être détourné de sa route. Facilement ? Je ne le crois pas. Ce sera difficile et même impossible si les masses joignent à l’ardeur la clairvoyance. Que faire ? Il faut marcher avec les masses, à leur pas : et non s’éloigner d’elles. Elles nous surprendront plus d’une fois ; elles nous obligeront même à courir. N’est-ce pas ce qui vient de se produire avec le dernier mouvement de grève ? Elles nous ont non seulement obligés à courir, elles ont ramené de très loin, de diablement loin, des camarades dégoûtés par les luttes entre tendances de ces dernières années. Sans le Front populaire, la dernière explosion de grèves n’aurait pas eu lieu. Avouons qu’il prend une figure moins inquiétante. Résultats importants Pouvait-on obtenir plus ? Certains se le demandent. Je me demande, au contraire, si nous pourrons faire entrer en application tout ce qui a été obtenu. Le mouvement ne s’est pas terminé avec les grèves. Il continue à l’intérieur des usines pour la défense du contrat collectif et par la désignation des délégués d’atelier. Le plus difficile reste à faire. Chez les métallurgistes parisiens, le souvenir n’était pas perdu de l’occasion manquée de 1919 de faire signer par le patronat un contrat collectif. Ils ne voulaient pas manquer une seconde occasion. En 1919, les patrons avaient joué habilement entre les diverses tendances ouvrières pour aboutir à ne rien accorder. Si bien qu’une belle grève de 150 000 métallos finit dans la pagaye la plus complète. Profitant de ce que les syndicats parisiens des métaux n’étaient pas exactement informés des discussions qui avaient eu lieu entre la Fédération des métaux et le Comité des forges et de l’accord intervenu pour la mise en application des 48 heures sans diminution de salaire, les patrons parisiens, avec M. Richemond à leur tête, réussirent ce premier coup : faire traîner la conclusion du contrat régional et mettre le désaccord entre la Fédération des métaux et les syndicats parisiens ; temps gagné et possibilité de manœuvrer ; dans les rangs des grévistes, bousculant les militants des syndicats, un courant se forma défendant ce point de vue : il ne s’agit pas de revendications corporatives, il s’agit de faire la révolution. Hélas ! la révolution ne fut pas faite, mais le contrat collectif ne fut pas signé non plus ; la grève finit en débandade. Les métallos parisiens n’ont pas voulu recommencer 1919 ; ils n’ont pas permis à M. Richemond de recommencer son tour de force. Le contrat collectif, cette fois, est signé. Mais les discussions ont été laborieuses. L’accord Matignon est du 7 juin : la signature du contrat des métallos parisiens n’est venue qu’une semaine après. Pourparlers rompus, puis repris. Les obstacles ont été surmontés. Les salaires des catégories les plus défavorisées ont été relevés sensiblement ; les journées de grève n’ont pas été payées, mais les patrons ont dû consentir des indemnités dures à avaler. “ Il faut savoir finir une grève ”, a dit Thorez aux communistes parisiens, en particulier à ceux des métaux. Il est plus important encore de savoir éviter les traquenards patronaux. Autrefois, nous avions de grosses préventions contre les contrats collectifs. Nous pensions qu’ils servaient de frein aux minorités agissantes. Nous avons appris qu’il était un frein plus puissant : celui de la lourde masse. Pour avancer, il faut amener celle-ci à un niveau au-dessous duquel on ne puisse la faire descendre. Ce niveau, c’est la convention, c’est le tarif syndical, un point d’appui solide. L’avance sera peut-être moins importante pour la minorité qualifiée, encore n’est-ce pas sûr, mais elle se fera d’ensemble, pour tous. Le professionnel dans la métallurgie, notamment, était arrivé à ne se défendre guère mieux que le manœuvre. De là la nécessité du contrat collectif. Un détail m’a surpris dans le contrat parisien : la multiplicité des catégories de salaires. N’y a-t-il pas là un moyen de maintenir ou de porter la division parmi les ouvriers ? Nos camarades des métaux devraient bien nous donner leur avis là-dessus. L’accord Matignon comporte en outre l’institution des délégués ouvriers ; c’est une conséquence du contrat collectif ; pour veiller à l’application du contrat, il faut à l’usine, travaillant avec leurs camarades, des délégués qui soient les représentants du syndicat. Parmi les anciens de la métallurgie, l’idée des délégués d’atelier a soulevé longtemps des craintes ; la crainte qu’ils ne deviennent fréquemment les représentants du patron et que les syndicats de maison ne remplacent le syndicat de toute la corporation. Nulle chose n’est sans inconvénient ; les craintes des anciens avaient quelque fondement ; cependant, le souvenir laissé par les délégués d’atelier de la période de guerre les avait heureusement contrebattues. Si les syndicats et les ouvriers y veillent, surtout si les délégués restent au travail avec leurs camarades, les avantages dépasseront de beaucoup les inconvénients. Nous aurons le véritable syndicat de masse ; le contrat collectif appelle le syndicat de masse ; les délégués d’atelier seront autant de représentants, de piliers du syndicat sur le lieu de travail. C’est ainsi que s’explique la montée prodigieuse des effectifs de la CGT. Au dernier Comité confédéral, le 16 juin, on donnait le chiffre de 2 600 000 syndiqués. La montée continuera quelque temps, disait-on, puis il se produira un déchet. Aujourd’hui, les 4 000 000 sont atteints. Ils seront dépassés. Un déchet se produira sans doute, mais il sera largement compensé par les couches nouvelles de salariés qui formeront leurs syndicats. L’industrie privée, qui n’avait pas 10 % de syndiqués, en aura 75 % avant peu, grâce au contrat collectif. Le mouvement dernier a été le mouvement de l’industrie privée. La CGT a sagement opéré en demandant aux organisations de services publics de ne pas affaiblir ce caractère et de se réserver pour une autre heure. Un autre aspect du mouvement, c’est qu’une jeunesse ardente vient de s’affirmer. De tous côtés l’écho en parvient ; du côté des magasins comme du côté de la métallurgie. Dans tel grand magasin il fallait voir, m’assure-t-on, comment une jeune équipe menait son millier de grévistes. N’a-t-on pas rapporté ce mot d’un grand patron de la métallurgie : ” Pas étonnant que nous ayons été battus, nous avions pour chefs des hommes de 70 ans, alors que les représentants des ouvriers n’avaient pas plus de 30 ans. ” Pouvait-on obtenir plus ? Ne diminuons pas la victoire qui vient d’être remportée. Ce qui a été obtenu est énorme. Contrat collectif, délégués ouvriers, 40 heures, vacances payées, cela représente un relèvement du niveau de vie pour des couches nombreuses de la classe ouvrière ; pour veiller au respect de ce qui a été promis, notre mouvement syndical se renforce au-delà de toutes nos espérances. Une forme nouvelle de la grève a été trouvée. Le patronat avait réussi à émousser la vieille. Une nouvelle a été imaginée. Tout de suite elle a fait fureur, jusque dans les corporations les plus inattendues. Le patronat réussira peut-être à l’émousser à son tour. Mais de nouvelles formes surgiront, nous en sommes sûrs. Les juristes peuvent dire qu’ils ne considèrent pas cette forme de grève comme quelque chose de légal. La grève, la vieille grève aussi, a été regardée longtemps comme n’étant pas conforme aux règles et aux principes de la loi civile française. Elle a conquis son droit péniblement, douloureusement, à coup de grèves illégales, d’années de prison et de fusillades. Le fait précède toujours la loi. La grève-occupation est un fait que la loi reconnaîtra un jour prochain, sans qu’il soit besoin de le payer si cher. C’est la révolution qui commence ? Je ne suis pas aussi ambitieux. Il me suffit de penser que c’est une classe qui reprend confiance en elle.

Notes [1] Pseudonyme de Simone Weil.

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