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Contre le socialisme dans un seul pays

lundi 28 septembre 2009, par Robert Paris

PROGRAMME DE LA RÉVOLUTION INTERNATIONALE OU PROGRAMME DU SOCIALISME DANS UN SEUL PAYS ?

La question la plus importante à l’ordre du jour du VIe Congrès est l’adoption du programme. Son caractère peut, pour longtemps, définir et fixer la physionomie de l’Internationale.

L’importance de ce programme ne vient pas tant de ce qu’il formule des propositions théoriques générales (elles se réduisent en fin de compte à une " codification ", c’est-à-dire à un exposé serré de vérités générales définitivement acquises), mais plutôt de ce qu’il dresse le bilan de l’expérience politique et économique mondiale de la dernière période ; il s’agit ici de la lutte révolutionnaire durant cinq ans riches en événements et en erreurs. C’est de la façon dont le programme comprendra et appréciera les faits, fautes et divergences, que dépend littéralement le sort de l’Internationale communiste, dans les années qui viennent. 1. STRUCTURE GÉNÉRALE DU PROGRAMME

A notre époque, qui est l’époque de l’impérialisme, c’est-à-dire de l’économie mondiale et de la politique mondiale dirigées par le capitalisme, pas un seul Parti communiste ne peut élaborer son programme en tenant essentiellement compte, à un plus ou moins haut degré, des conditions et tendances de son développement national. Cette constatation est aussi pleinement valable pour le parti exerçant le pouvoir dans les limites de l’U.R.S.S.

C’est en partant de ces considérations que nous écrivions en janvier de cette année :

" Il faut s’atteler à la rédaction du programme de l’Internationale communiste (celui de Boukharine n’est qu’un mauvais programme de section nationale de l’Internationale communiste, et non celui d’un Parti communiste mondial) " (Pravda, 15 janvier 1928).

Nous n’avons cessé d’insister sur ces considérations depuis 1923-1924, quand la croissance des Etats-Unis d’Amérique a posé un problème mondial, et au sens le plus direct de ce mot, un problème européen.

Tout en recommandant le nouveau projet, la Pravda écrivait :

" le programme communiste diffère radicalement du programme de la social-démocratie internationale, non seulement sur le fond, Dans ses thèses principales, mais aussi par l’internationalisme qui caractérise sa structure " (Pravda, 29 mai 1928).

Cette formule quelque peu vague exprime, c’est évident, la même idée que la nôtre (idée qu’on a repoussée avec obstination autrefois). On peut seulement approuver la rupture avec le premier projet présenté par Boukharine, projet qui en raison même de son inconsistance n’a pas donné lieu à un sérieux échange de vues. Si le premier projet ne présentait qu’une description schématique, aride, de l’évolution d’un pays abstrait du reste du monde, en revanche le nouveau projet essaie (malheureusement, sans esprit de suite et sans succès, comme nous le verrons) de partir de l’économie mondiale dans son ensemble pour déterminer le sort de ses différentes parties.

En reliant entre eux des pays et des continents qui se trouvent à des étapes différentes de développement par un système de dépendance et d’oppositions, en rapprochant ces divers niveaux de développement, en dressant impitoyablement les pays les uns contre les autres, l’économie est devenue une puissante réalité qui domine les réalités diverses des pays et des continents. A lui seul, ce fait fondamental confère un caractère très réaliste à l’idée même d’un Parti communiste mondial.

Comme le déclare justement le projet dans son introduction, en amenant globalement l’économie mondiale au point suprême de développement qui puisse être atteint sur la base de la propriété privée, l’impérialisme " avive à l’extrême la contradiction entre la croissance des forces productives de l’économie mondiale et les cloisonnements qui séparent nations et Etats".

Si l’on ne comprend pas ce fait, dont la dernière guerre impérialiste a manifesté clairement la réalité devant l’humanité, on ne peut pas avancer dans la solution des grands problèmes de la politique mondiale et de la lutte révolutionnaire.

Le changement radical dans l’orientation même du nouveau projet ne pourrait être qu’approuvé, mais, en voulant concilier cette orientation juste avec des tendances diamétralement opposées, on a introduit dans ce projet des contradictions fâcheuses qui enlèvent toute importance de principe à la façon nouvelle de poser la question dans son fond. 2. LES ÉTATS-UNIS ET L’EUROPE

Pour caractériser le premier projet – heureusement abandonné – il suffit de dire que – pour autant que nous nous en souvenions – il ne faisait même pas mention des États-Unis d’Amérique du Nord. Les problèmes essentiels de l’époque impérialiste – en raison même du caractère de cette époque – ne peuvent pas être considérés seulement sous l’angle de l’abstraction théorique ; ils doivent l’être dans leurs réalités matérielles et historiques ; or, dans le premier projet, ils se perdaient dans le schéma sans contours d’un pays capitaliste " en général ". Le nouveau projet – et il y a là, certainement, un sérieux pas en avant – parle déjà du déplacement du centre économique du monde vers les États-Unis d’Amérique et de la transformation de la République du dollar en exploiteur mondial, du fait que les États-Unis ont déjà conquis l’hégémonie mondiale. Enfin il est dit que la rivalité (dans le projet on dit malencontreusement " le conflit ") entre les États-Unis et le capitalisme européen, en premier lieu le capitalisme britannique, devient l’axe des conflits mondiaux. Il est devenu maintenant tout à fait évident qu’un programme qui ne définit pas clairement et avec précision ces faits et facteurs fondamentaux de la situation mondiale ne saurait rien avoir de commun avec le programme du parti de la révolution internationale.

Malheureusement, les faits essentiels, les tendances principales du développement dans la situation mondiale actuelle sont simplement mentionnés dans le texte du projet ; ils ne sont reliés ni à des considérations théoriques ni à la structure du programme, ils n’entraînent aucune conclusion quant aux perspectives et à la stratégie.

Ce texte ne porte aucun jugement sur le nouveau rôle joué par l’Amérique en Europe depuis la capitulation du Parti communiste allemand et la défaite du prolétariat allemand en 1923. Il n’explique absolument pas qu’il y a un rapport étroit, sur les plans matériel et intellectuel, entre la " stabilisation ", la " normalisation ", la " pacification " de l’Europe, la " renaissance " de la social-démocratie, et d’autre part, les premiers pas de l’intervention américaine dans les affaires européennes [2].

De plus, il ne montre pas que le développement ultérieur inévitable de l’expansion américaine (avec le rétrécissement des marchés du capital européens y compris en Europe même) est porteur de troubles militaires, économiques et révolutionnaires sans commune mesure avec tout ce qu’on a vu jusqu’ici.

Il n’explique pas que les Etats-Unis, en poursuivant inéluctablement leur pression sur l’Europe, réduiront de plus en plus sa part dans l’économie mondiale ; il en résulte que non seulement les rapports entre les Etats européens ne s’amélioreront pas, mais qu’au contraire ils se tendront à l’extrême et aboutiront à des guerres ; en effet, les gouvernements, comme les classes, luttent avec plus de furie quand la ration est maigre que lorsqu’ils sont pourvus en abondance.

Le projet n’explique pas que le chaos intérieur dû aux antagonismes entre Etats européens enlève à l’Europe tout espoir de résister avec quelque peu de sérieux et d’efficacité à la République nord-américaine, qui est, elle, de plus en plus centralisée, et que pour surmonter ce chaos européen, on doit aller dans la voie des Etats-Unis soviétiques d’Europe : c’est là une des premières tâches de la révolution prolétarienne qui est plus proche en Europe qu’en Amérique (en raison précisément de la division en Etats), révolution qui aura très probablement à se défendre contre la bourgeoisie nord-américaine.

De plus, il ne signale pas (ce qui est un aspect non moins important du problème mondial), que la puissance des Etats-Unis dans le monde et l’expansionnisme qui en découle les obligent à introduire dans les fondations de leur édifice les explosifs de l’univers entier : tous les antagonismes de l’Occident et de l’Orient, les luttes de classes de la vieille Europe, les insurrections des masses colonisées, toutes les guerres et toutes les révolutions. Aussi dans cette nouvelle époque, le capitalisme de l’Amérique du Nord constituera-t-il la force contre-révolutionnaire principale qui se montrera de plus en plus attachée au maintien de " l’ordre " dans chaque coin du globe terrestre ; mais d’un autre côté, se prépare la gigantesque explosion révolutionnaire de la puissante force impérialiste qui domine déjà le monde et ne cesse de grandir. La logique des relations mondiales veut que cette déflagration ne tarde guère, après le déclenchement de la révolution prolétarienne. en Europe.

Parce que nous avons expliqué la dialectique des rapports mutuels liant l’Europe et l’Amérique, on a lancé contre nous, dans les dernières années, les accusations les plus diverses : on nous a traité de pacifistes niant les contradictions européennes, on a dit que nous acceptions la théorie du super-impérialisme de Kautsky, etc. Il n’y a pas à s’y arrêter ; ces " accusations", dans le meilleur des cas, témoignent d’une totale ignorance des processus réels et de notre opinion sur eux. Mais on ne peut pas ne pas faire remarquer qu’il serait difficile de dépenser plus d’efforts pour embrouiller cette question essentielle de la politique mondiale, que ne le firent tout particulièrement les auteurs du projet de programme dans leur lutte mesquine contre notre façon de l’envisager. Pourtant, le déroulement des événements a entièrement confirmé notre position.

Dans ces derniers temps, les organes principaux de la presse communiste s’efforcèrent de diminuer – sur le papier – l’importance de l’hégémonie américaine, en évoquant l’approche aux Etats-Unis d’une crise commerciale et industrielle. Nous ne pouvons pas, ici, nous arrêter à l’examen du problème de la durée de la crise américaine et de son éventuelle profondeur. Ce n’est pas une question de programme, mais de conjoncture. Nous ne doutons pas, bien sûr, du caractère inévitable de la crise ; nous pensons même que celle qui va se produire peut être déjà très aiguë et très profonde, à cause de la puissance mondiale que possède aujourd’hui le capitalisme américain. Mais tenter d’en déduire que l’hégémonie nord-américaine s’affaiblit ne correspond à rien et ne peut que mener à de grossières erreurs d’ordre stratégique. C’est justement le contraire qui est vrai. En période de crise, l’hégémonie des Etats-Unis se fera sentir plus complètement, plus ouvertement, plus impitoyablement que durant la période de croissance. Les Etats-Unis liquideront et surmonteront leurs difficultés et leurs troubles, avant tout au détriment de l’Europe ; peu importe où cela se passera, en Asie, au Canada, en Amérique du Sud, en Australie ou en Europe même ; peu importe que ce soit par la voie " pacifique " ou par des moyens militaires.

Il faut clairement comprendre que si dans un premier temps l’intervention américaine a apporté à l’Europe une stabilisation et une consolidation qui en partie durent encore et peuvent même épisodiquement s’affermir (surtout en cas de nouvelles défaites du prolétariat), en revanche la ligne générale de la politique des Etats-Unis – surtout si leur économie connaît des difficultés et des crises – provoquera en Europe, comme dans le monde entier, de très grandes secousses.

De ces faits se dégage la conclusion, non négligeable, que les situations révolutionnaires ne manqueront pas au cours de la décennie à venir, pas plus qu’elles n’ont manqué au cours de la décennie qui s’est écoulée. Il importe de comprendre correctement les rouages fondamentaux du développement afin de ne pas être surpris par les événements. Si au cours de la dernière décennie les situations révolutionnaires étaient les conséquences immédiates de la guerre impérialiste, en revanche, dans la prochaine décennie les secousses révolutionnaires viendront surtout des rapports existant entre l’Europe et l’Amérique. Une grande crise aux États-Unis ferait à nouveau retentir le tocsin des guerres et des révolutions. Nous le répétons : les situations révolutionnaires ne manqueront pas. Leur issue dépend du parti international du prolétariat, de la maturité et de la capacité de lutte de l’Internationale communiste, de la justesse de sa stratégie et de ses méthodes tactiques.

Ces idées ne sont pas exprimées du tout dans le projet de programme de l’Internationale communiste. Un fait aussi important, semble-t-il, que le " déplacement du centre économique du monde vers les Etats-Unis " n’est signalé que par une simple remarque journalistique, sans plus. Il n’est pas possible de prendre pour prétexte le manque de place : est-ce que ce ne sont pas, précisément, les questions fondamentales qui doivent avoir leur place dans un programme ? A ce propos, il faut remarquer que le projet s’étend beaucoup trop longuement sur des questions de second ou de troisième ordre, qu’il est écrit dans un style relâché et qu’il comporte de nombreuses répétitions : on pourrait réduire le texte d’un tiers au moins.

NOTES

[1] Au IVe Congrès (novembre 1922) furent présentés un premier projet par Boukharine, un projet par Thalheimer au nom du Parti communiste allemand ; un projet par Kabaktchieff au nom du Parti communiste bulgare ; un programme d’action par le Parti communiste italien. Le Congrès adopta la résolution suivante : " 1. Tous les projets de programme seront transmis au Comité exécutif de l’Internationale communiste ou à une Commission désignée à cet effet, pour être étudiés et élaborés en détail. L’Exécutif est tenu de publier dans le plus bref délai tous les projets de programme qui lui parviennent ; 2. Le Congrès confirme que les sections nationales de l’Internationale communiste qui n’ont pas encore de programme national sont tenues de commencer immédiatement à en élaborer un pour pouvoir le soumettre au Comité exécutif, trois mois au plus tard avant le Ve Congrès, pour ratification ; 3. Dans le programme des sections nationales, la nécessité de la lutte pour les revendications transitoires doit être motivée avec précision et netteté ; les réserves sur les rapports de ces revendications avec les conditions concrètes de temps et de lieu doivent être mentionnées ; 4. Les fondements théoriques de toutes les revendications transitoires et partielles doivent absolument être formulées dans le programme général. Le IVe Congrès se prononce tout aussi résolument contre la tentative de présenter l’introduction de revendications transitoires dans le programme comme de l’opportunisme, que contre toute tentative tendant à atténuer ou à remplacer les objectifs révolutionnaires fondamentaux par des revendications partielles ; Dans le programme général doivent être nettement énoncés les types historiques fondamentaux entre lesquels se divisent les revendications transitoires des sections nationales, conformément aux différences essentielles de structure économique et politique des divers pays, par exemple, l’Angleterre d’une part, l’Inde de l’autre, etc. " Au Ve Congrès (juin 1924) fut adoptée la résolution suivante : " 1. Le Congrès accepte le projet de programme élaboré par la Commission comme base de discussion dans les sections ; 2. Une Commission de rédaction est chargée d’assurer la rédaction définitive du projet conformément aux résolutions de la Commission ; 3. Le Congrès propose l’institution par l’Exécutif d’une Commission permanente du programme, qui publiera le plus vite possible le projet avec les matériaux explicatifs nécessaires, afin d’orienter la discussion internationale et de la rendre féconde ; 4. La décision définitive sur le programme est réservée au prochain Congrès. " Du Ve au VIe Congrès, la discussion resta en sommeil. Au VIe Congrès (juillet-septembre 1928), les anciens projets avaient disparu et les délégués se trouvèrent en présence d’un seul projet rédigé principalement par Boukharine et présenté au nom de celui-ci et de Staline. Le Congrès vota ce projet en y insérant quelques amendements mineurs.

[2] cf. le livre de Trotsky, Europe et Amérique, 1926.

(...)

LE SOCIALISME DANS UN SEUL PAYS ?

" Un pays industriellement plus développé montre à un autre moins développé tout simplement l’image de son propre avenir. " Cet aphorisme de Marx, méthodologiquement fondé non sur l’économie mondiale dans son ensemble, mais sur un pays capitaliste pris comme type, devenait de moins en moins applicable à mesure que le développement capitaliste gagnait tous les pays, indépendamment de leur sort précédent et de leur niveau économique. L’Angleterre préfigura, en son temps, l’avenir de la France, beaucoup moins celui de l’Allemagne, mais nullement celui de la Russie ou de l’Inde. Cependant, les mencheviks russes entendaient l’aphorisme conditionnel de Marx au sens absolu : la Russie arriérée ne doit pas prendre les devants, elle doit docilement se conformer à des modèles tout faits. Avec ce " marxisme " là, les libéraux étaient aussi d’accord.

Une autre formule, non moins courante, de Marx – "une formation sociale ne périt pas avant que ne soient développées toutes les forces productives auxquelles elle ouvre le champ libre" – se fonde, au contraire, non sur tel pays considéré isolément, mais sur les changements consécutifs aux régimes sociaux universels (esclavage, Moyen Age, capitalisme). Or, les mencheviks, ayant pris cette thèse du point de vue d’un État isolé, ont conclu que le capitalisme russe avait encore à faire bien du chemin avant d’atteindre le niveau européen ou américain. Mais les forces productives ne se développent pas dans le vide ! On ne peut parler des possibilités d’un capitalisme national en laissant de côté, d’une part, la lutte des classes qui se développe sur cette base, et, d’autre part, la dépendance de ce capitalisme par rapport aux conditions mondiales. Le renversement de la bourgeoisie par le prolétariat procéda des réalités du capitalisme russe, et de ce fait réduisit à néant ses possibilités économiques abstraites. La structure de l’économie ainsi que le caractère de la lutte des classes en Russie étaient déterminés, à un degré décisif, par les conditions internationales. Le capitalisme avait atteint, sur le plan mondial, un point où il cessait de justifier ses frais de production, non au sens commercial, mais au point de vue sociologique : douanes, militarisme, crises, guerres, conférences diplomatiques et autres fléaux absorbent et dissipent tant d’énergie créatrice que, malgré toutes les réussites de la technique, il ne reste plus de place pour le bien-être et la culture.

Le fait, apparemment paradoxal, que la première victime des vices du système mondial ait été la bourgeoisie d’un pays arriéré est en réalité tout à fait dans la logique des choses. Marx en notait déjà l’explication pour son époque : " Les explosions violentes se produisent aux extrémités de l’organisme bourgeois avant d’avoir lieu en son propre cœur, étant donné qu’il est plus facile de régler le centre que les extrémités. " Sous les charges monstrueuses de l’impérialisme devait tomber avant tout autre l’État qui n’avait pas encore pu accumuler un gros capital national mais auquel la concurrence mondiale ne consentait aucun rabais. Le krach du capitalisme russe fut un éboulement local dans la structure sociale universelle. " On ne peut, disait Lénine, juger exactement de notre Révolution que d’un point de vue international. "

Nous avons, en fin de compte, expliqué la Révolution d’octobre non point par l’état arriéré de la Russie, mais par la loi du développement combiné. La dialectique historique ne connaît point d’États purement et simplement arriérés, pas plus que de situation de progrès chimiquement pur. Tout consiste en des réciprocités concrètes. L’histoire contemporaine de l’humanité est pleine de " paradoxes ", non pas toujours aussi grandioses que la naissance d’une dictature prolétarienne dans un pays arriéré, mais d’un caractère historique analogue. Le fait que des étudiants et des ouvriers de la Chine arriérée s’assimilent avidement la doctrine matérialiste, alors que les leaders ouvriers de l’Angleterre civilisée croient à la magie des formules de conjuration ecclésiastiques, prouve indubitablement que, dans certains domaines, la Chine a dépassé l’Angleterre. Mais le mépris des ouvriers chinois pour la stupidité médiévale de Mac Donald ne permet pas de conclure que la Chine, dans son développement général, est supérieure à la Grande-Bretagne. Au contraire, la prépondérance économique et culturelle de cette dernière peut s’exprimer par des chiffres précis. Si élevés qu’ils soient, cela n’empêchera pas cependant que les ouvriers de la Chine puissent se trouver au pouvoir plus tôt que ceux de la Grande-Bretagne. D’autre part, la dictature du prolétariat chinois ne signifiera nullement l’édification du socialisme dans les limites de la grande Muraille de Chine. Les critères scolaires, d’un pédantisme obtus ou d’un nationalisme trop court, ne valent rien pour notre époque. C’est l’évolution mondiale qui a arraché la Russie à son état arriéré et à sa barbarie asiatique. Si l’on fait abstraction de ses voies compliquées, on ne peut comprendre non plus ses destinées ultérieures.

Les révolutions bourgeoises étaient dirigées, à titre égal, contre les rapports féodaux de propriété et contre le particularisme des provinces. Les drapeaux de l’émancipation annonçaient, à côté du libéralisme, le nationalisme. Les Occidentaux ont depuis longtemps fini d’user ces chaussons d’enfant. Les forces productrices de notre temps ont dépassé non seulement les formes bourgeoises de propriété, mais aussi les limites des États nationaux. Le libéralisme et le nationalisme sont devenus, dans une égale mesure, les entraves de l’économie mondiale. La révolution prolétarienne se dresse tout autant contre la propriété privée des moyens de production que contre le morcellement national de l’économie mondiale. La lutte des peuples de l’Orient pour l’indépendance s’insère dans ce processus mondial pour se confondre ensuite avec lui. La création d’une société socialiste nationale, si elle était réalisable, marquerait une extrême décadence de la puissance économique de l’homme ; mais c’est précisément pour cela qu’elle n’est pas réalisable. L’internationalisme n’est pas un principe abstrait, c’est l’expression d’un fait économique. De même que le libéralisme était national, le socialisme est international. Partant de la division mondiale du travail, le socialisme a pour tâche d’amener au plus haut degré l’échange international des biens et des services.

Jamais et nulle part la révolution n’a coïncidé et ne pouvait coïncider intégralement avec la représentation que s’en faisaient ses combattants. Néanmoins, les idées et les buts des participants de la lutte en sont un élément très important. C’est particulièrement vrai pour l’insurrection d’Octobre, car jamais encore dans le passé l’idée que se faisaient les révolutionnaires d’une révolution ne s’est tant approchée qu’en 1917 de la réalité des événements.

Une étude sur la Révolution d’Octobre resterait inachevée si elle ne répondait pas, avec toute la précision historique possible, à cette question : comment le parti, dans le feu des événements, se représentait-il le développement ultérieur de la révolution et qu’en attendait-il ? La question prend une importance d’autant plus grande que les jours du passé sont plus obscurcis par le jeu de nouveaux intérêts. La politique cherche toujours un appui dans le passé et, si elle ne l’obtient pas de bon gré, entreprend fréquemment de l’arracher de force. La politique officielle de l’Union soviétique part de la théorie du " socialisme dans un seul pays " comme d’un prétendu point de vue traditionnel du Parti bolchevique. Les jeunes générations, non seulement celles de l’Internationale communiste, mais probablement aussi de tous les autres partis, sont élevées dans cette conviction que le pouvoir soviétique a été conquis au nom de l’édification d’un régime socialiste indépendant en Russie.

La réalité historique n’avait rien de commun avec ce mythe. Jusqu’à 1917, le parti n’admettait pas, en général, l’idée qu’une révolution prolétarienne pût s’accomplir en Russie avant d’être réalisée en Occident. Pour la première fois, à la Conférence d’avril [1917], sous la pression impérieuse des circonstances, le parti admit que le problème était de conquérir le pouvoir.

Ouvrant un nouveau chapitre dans l’histoire du bolchevisme, cet aveu n’avait pourtant rien de commun avec la perspective d’un socialisme indépendant. Au contraire, les bolcheviks repoussaient catégoriquement l’idée caricaturale que cherchaient à leur insuffler les mencheviks : l’idée d’édifier un "socialisme paysan" dans un pays arriéré. La dictature du prolétariat en Russie était, pour les bolcheviks, un pont vers la révolution en Occident. Le problème de la transformation socialiste de la société était déclaré, dans son essence même, international.

C’est seulement en 1924 que, sur cette question essentielle, se produisit un revirement. On déclara pour la première fois que l’édification du socialisme était tout à fait réalisable dans les limites de l’Union soviétique, indépendamment du développement du reste de l’humanité, pourvu, du moins, que le pouvoir soviétique ne fût pas renversé par une intervention militaire. La nouvelle théorie prit du coup un effet rétroactif. Si, en 1917, le parti n’avait pas cru à la possibilité d’édifier un régime socialiste indépendant en Russie – déclaraient les épigones – il n’aurait pas eu le droit de prendre le pouvoir en main. En 1926, l’Internationale communiste condamna officiellement ceux qui ne reconnaissaient pas la théorie du socialisme dans un seul pays, en étendant cette condamnation à tout le passé à partir de 1905.

Trois ordres d’idées furent dès lors reconnus antibolchevistes : nier la possibilité pour l’Union soviétique de survivre pendant un temps indéterminé dans l’encerclement capitaliste (problème de l’intervention militaire) ; nier sa capacité à surmonter, par les propres forces du pays et dans les limites nationales, l’antagonisme de la ville et de la campagne (problème d’un État économique arriéré et problème de la paysannerie) ; nier l’éventualité de l’édification d’un régime socialiste fermé (problème de la division mondiale du travail). D’après la nouvelle école, l’immunité de l’Union soviétique peut être assurée, même sans révolution dans les autres pays, par la " neutralisation de la bourgeoisie ". La collaboration de la paysannerie dans l’édification socialiste doit être considérée déjà comme acquise. La dépendance par rapport à l’économie mondiale est annulée par la Révolution d’Octobre et par les réussites économiques des soviets. Ne pas reconnaître ces trois points, c’est adhérer au " trotskysme ", c’est-à-dire à une doctrine incompatible avec le bolchevisme.

L’étude historique arrive ici au problème d’une reconstitution idéologique : il est indispensable de dégager les véritables buts et opinions du parti révolutionnaire de la sédimentation politique qui les a par la suite recouverts. Quelle que soit la brièveté des périodes qui se sont succédé, ce problème acquiert une ressemblance d’autant plus grande avec le déchiffrement des palimpsestes que les machinations de l’école des épigones ne valent pas beaucoup mieux, souvent, que les ratiocinations théologiques pour lesquelles les moines des VIIe et VIIIe siècles abîmaient les parchemins et les papyrus des classiques.

Si, en général, dans tout le cours de cet ouvrage (Histoire de la Révolution russe), nous avons évité d’encombrer l’exposé de nombreuses citations, le chapitre présent, en raison de la nature même du problème posé, devra donner au lecteur des textes authentiques, et dans une mesure telle que soit exclue l’idée même d’une sélection artificielle. Il est indispensable de fournir au bolchevisme la possibilité de parler son propre langage ; sous le régime de la bureaucratie stalinienne, il est privé de cette possibilité.

Le Parti bolchevique fut, depuis le jour de sa fondation, un parti de révolution socialiste. Mais il considéra que sa tâche historique, par nécessité, était le renversement du tsarisme et l’établissement d’un régime démocratique. Le contenu essentiel de la révolution devait être une solution démocratique de la question agraire. La révolution socialiste était remise à un avenir assez lointain, en tout cas indéterminé. On jugeait incontestable qu’elle ne pourrait pratiquement venir à l’ordre du jour qu’après la victoire du prolétariat en Occident. Ces déductions, forgées par le marxisme russe dans la lutte contre le populisme et l’anarchisme, entraient dans l’arsenal du parti. Suivaient des considérations hypothétiques : dans le cas où la révolution démocratique atteindrait en Russie un puissant élan, elle pourrait donner une impulsion directe à la révolution socialiste en Occident, et cela permettrait ensuite au prolétariat russe d’arriver au pouvoir, à marches forcées. La perspective historique générale n’était pas modifiée, même dans ce cas le plus favorable : il n’y avait d’accélération que dans le développement, et les délais se réduisaient.

C’est précisément dans l’esprit de ces considérations que Lénine écrivait en septembre 1905 :

" De la révolution démocratique, nous allons tout de suite passer, et justement à la mesure de notre force, à celle d’un prolétariat conscient et organisé, nous allons passer à une révolution socialiste. Nous sommes pour une révolution ininterrompue (permanente). Nous ne nous arrêterons pas à mi-chemin. "

Si surprenant que soit le fait, Staline se servit de ces lignes pour plaquer le vieux pronostic du parti sur la marche réelle des événements en 1917 Seulement on ne comprend pas pourquoi les cadres du parti se trouvèrent pris à l’improviste par les " thèses d’avril " de Lénine.

En réalité, la lutte du prolétariat pour la conquête du pouvoir, selon la vieille conception, ne devait se développer qu’après la solution de la question agraire dans les cadres de la révolution bourgeoise-démocratique. Mais le malheur était que la paysannerie, son besoin de terre une fois satisfait, n’aurait nullement été portée à soutenir une nouvelle révolution. Et comme la classe ouvrière russe, manifestement en minorité dans le pays, n’aurait pu conquérir le pouvoir par ses propres forces, Lénine estimait impossible, de façon tout à fait conséquente, de parler d’une dictature du prolétariat en Russie avant la victoire du prolétariat en Occident.

" La complète victoire de la révolution actuelle – écrivait Lénine en I905 – sera la conclusion de la révolution démocratique et le début d’une lutte résolue pour la révolution socialiste. La satisfaction des exigences de la paysannerie contemporaine, le complet écrasement de la réaction, la conquête de la république démocratique – tel sera l’aboutissement de l’esprit révolutionnaire de la bourgeoisie et même de la petite bourgeoisie, tel sera le début de la véritable lutte du prolétariat pour le socialisme... "

Par " petite bourgeoisie ", l’on entend ici, avant tout, l’ensemble de la paysannerie. D’où pouvait donc, dans ces conditions, venir la révolution " ininterrompue " ? Lénine répondait à cela :

" Les révolutionnaires russes, qui s’appuient sur un certain nombre de générations révolutionnaires d’Europe, ont le droit de " rêver " qu’ils réussiront à réaliser avec une plénitude exceptionnelle toutes les transformations démocratiques, tout notre programme minimum… Et s’il y a réussite sur ce point, alors… alors l’incendie révolutionnaire gagnera toute l’Europe... L’ouvrier européen se soulèvera à son tour et nous montrera " comment on fait ça " ; alors aussi le soulèvement révolutionnaire de l’Europe aura sa réaction sur la Russie et changera une époque de quelques années de révolution en une époque de quelques dizaines d’années révolutionnaires. "

Le contenu indépendant de la révolution russe, même à son plus haut degré de développement, ne dépasse pas encore les bornes d’une révolution bourgeoise-démocratique. C’est seulement une révolution victorieuse en Occident qui pourra ouvrir l’ère de la lutte pour la conquête du pouvoir même par le prolétariat russe. Cette conception garda dans le parti sa valeur entière jusqu’à avril 1917.

Si l’on rejette les apports épisodiques, les exagérations polémiques et les erreurs individuelles, les débats sur la question de la révolution permanente, durant les années 1905-1917, se ramenaient à savoir non point si le prolétariat russe, ayant conquis le pouvoir, pourrait construire une société socialiste nationale (pas un des marxistes russes n’avait encore dit un mot là-dessus jusqu’à 1924), mais si en Russie une révolution bourgeoise effectivement capable de résoudre la question agraire était encore possible, ou bien si, pour accomplir cette œuvre, il faudrait la dictature du prolétariat.

Sur quelle partie des anciennes opinions Lénine opéra-t-il une révision dans ses thèses d’avril ? Il ne renonça pas un instant à la doctrine du caractère international de la révolution socialiste, ni à l’idée que la Russie arriérée ne pouvait s’engager dans la voie du socialisme qu’avec le concours immédiat de l’Occident. Mais Lénine proclama alors, pour la première fois, que le prolétariat russe, précisément par suite de l’état arriéré des conditions nationales, pourrait arriver au pouvoir plus tôt que le prolétariat des pays avancés.

La Révolution de Février se montra impuissante à résoudre aussi bien la question agraire que la question nationale. La paysannerie et les nationalités opprimées de la Russie durent, en luttant pour des tâches démocratiques, soutenir la Révolution d’Octobre. C’est seulement parce que la démocratie petite-bourgeoise russe ne put remplir la tâche historique dont s’était acquittée son aînée en Occident, que le prolétariat russe obtint accès au pouvoir plus tôt que le prolétariat d’Occident. En 1905, le bolchevisme ne se disposait à engager la lutte pour la dictature du prolétariat qu’après avoir réalisé les tâches démocratiques. En 1917, la dictature du prolétariat s’instaura parce que les tâches démocratiques n’avaient pas été réalisées.

Le caractère combiné de la Révolution russe ne s’arrêta point là. La prise du pouvoir par la classe ouvrière supprimait automatiquement la ligne de partage entre le " programme minimum " et le " programme maximum ". Dans la dictature du prolétariat – mais seulement là – la transformation des tâches démocratiques en tâches socialistes devenait inévitable, bien que les ouvriers d’Europe n’eussent pas encore eu le temps de montrer " comment ça se faisait ".

L’interversion des rôles révolutionnaires entre l’Occident et l’Orient, si importante soit-elle pour les destinées de la Russie et celles du monde entier, a cependant une signification historiquement limitée. Si loin que la Révolution russe ait couru de l’avant, sa dépendance par rapport à la révolution mondiale n’a pas disparu et même n’a pas diminué. Les possibilités d’une transcroissance des réformes démocratiques en réformes socialistes sont directement créées par une combinaison de conditions internes, avant tout par les rapports réciproques du prolétariat et de la paysannerie. Mais, en dernière instance, les limites des transformations socialistes sont déterminées par l’état de l’économie et de la politique mondiales. Si grand que soit l’élan national, il ne donne pas la possibilité de sauter par-dessus la planète.

En formulant sa condamnation du " trotskysme ", l’Internationale communiste a attaqué avec une particulière violence le point de vue d’après lequel le prolétariat russe, ayant pris la direction et n’ayant point été soutenu par l’Occident, " en arrivera à des conflits… avec les larges masses de la paysannerie dont le concours lui était assuré lors de sa montée au pouvoir… ". Même si l’on estime que l’expérience historique a entièrement démenti ce pronostic formulé par Trotsky en 1905, alors que pas un des critiques actuels n’admettait la seule idée de la dictature du prolétariat en Russie, même dans ce cas, un fait reste irréfutable : c’est que la paysannerie était considérée comme une alliée peu sûre et décevante par tous les marxistes russes, y compris Lénine. La véritable tradition du bolchevisme n’a rien de commun avec la doctrine d’une harmonie préétablie des intérêts des ouvriers et des paysans. Au contraire, la critique de cette théorie petite-bourgeoise a toujours été un élément extrêmement important de la lutte qui a opposé durant de longues années les marxistes et les populistes.

" L’époque de la révolution démocratique passera pour la Russie, écrivait Lénine en 1905, et alors il sera ridicule de parler de " l’unité de volonté " du prolétariat et de la paysannerie… " " La paysannerie, en tant que propriétaire de terres, jouera dans cette lutte [pour le socialisme] le même rôle traîtreusement instable que joue actuellement la bourgeoisie dans la lutte pour la démocratie. Oublier cela, c’est oublier le socialisme, c’est se tromper soi-même et tromper les autres sur les véritables intérêts et les buts du prolétariat. "

Élaborant, à la fin de 1905, pour lui-même, un schéma du rapport des classes dans la marche de la révolution, Lénine caractérisait ainsi la situation qui devrait s’établir après la liquidation des propriétés de la noblesse :

" Le prolétariat lutte déjà pour la conservation des conquêtes démocratiques, au nom d’une révolution socialiste. Cette lutte serait presque désespérée pour le prolétariat russe seul… si le prolétariat socialiste européen ne venait pas à l’aide du prolétariat russe… Dans cette phase, la bourgeoisie libérale et la paysannerie cossue (avec, en plus, une partie de la paysannerie moyenne) organiseront la contre-révolution. Le prolétariat russe et le prolétariat européen, conjointement, organiseront la révolution. Dans ces conditions, le prolétariat russe pourra remporter une seconde victoire. L’affaire n’est pas déjà si désespérée. La seconde victoire sera une insurrection socialiste en Europe. Les ouvriers européens nous montreront " comment ces choses-là se font ". "

C’est à peu près en ces mêmes jours que Trotsky écrivait :

" Les contradictions dans la situation du gouvernement ouvrier d’un pays arriéré, où l’écrasante majorité de la population se compose de paysans, ne pourront trouver leur solution que sur le plan international, sur le terrain d’une révolution mondiale du prolétariat. "

Staline a précisément, par la suite, cité ces paroles pour montrer " tout l’abîme qui sépare la théorie léniniste de la dictature du prolétariat de la théorie de Trotsky ". Or, la citation prouve que, malgré une incontestable dissimilitude des conceptions révolutionnaires de Lénine et de Trotsky en ce temps-là, c’est justement sur la question de " l’instabilité traîtresse " du rôle de la paysannerie qu’en somme leurs points de vue coïncidaient déjà, en ces jours lointains.

En février 1906, Lénine écrit :

" Nous soutenons le mouvement paysan jusqu’au bout, mais nous devons nous rappeler qu’il est le mouvement d’une autre classe, non de celle qui peut accomplir et qui accomplira la révolution socialiste. " " La Révolution russe, déclare-t-il en avril 1906, dispose de forces suffisantes pour vaincre. Mais elle n’a pas assez de ses propres forces pour garder les fruits de la victoire…, car dans un pays où la petite économie est formidablement développée, les petits producteurs de marchandises, et dans ce nombre, les paysans, se tourneront inévitablement contre le prolétariat lorsque celui-ci passera du libéralisme au socialisme... Pour empêcher une restauration, la Révolution russe a besoin non d’une réserve russe, mais d’une aide venant du dehors. Existe-t-il une telle réserve dans le monde ? Il y en a une : le prolétariat socialiste d’Occident. "

Sous des combinaisons variées dans la forme, mais invariables pour le fond, ces idées traversent toutes les années de la réaction et de la guerre. Il n’est nullement besoin de multiplier les exemples. Les conceptions du parti sur la révolution devaient trouver leur plus grande netteté et leur plus vive clarté dans le feu des événements révolutionnaires. Si les théoriciens du bolchevisme penchaient déjà, avant la révolution, vers le socialisme dans un seul pays, cette théorie aurait dû parvenir à son complet épanouissement dans la période de la lutte immédiate pour le pouvoir. En fut-il ainsi en réalité ? La réponse sera donnée par 1917.

Se rendant en Russie après l’insurrection de février, Lénine écrivait dans sa lettre d’adieu aux ouvriers suisses : " Le prolétariat russe ne pourra accomplir victorieusement, par ses seules forces, la révolution socialiste. Mais il peut… faciliter les choses pour l’entrée dans les luttes décisives de son allié principal, le plus sûr : le prolétariat socialiste européen et américain. "

La résolution de Lénine, approuvée par la Conférence d’avril dit ceci : " Le prolétariat de Russie, agissant dans un des pays les plus arriérés d’Europe, au milieu d’une population de petite paysannerie, ne peut s’assigner pour but la réalisation immédiate de la réforme sociale. "

Se rattachant étroitement, dans ses lignes initiales, à la tradition théorique du parti, la résolution fait cependant un pas décisif dans une nouvelle voie. Elle déclare que l’impossibilité d’une transformation socialiste indépendante de la Russie paysanne ne donne en aucun cas le droit de renoncer à la conquête du pouvoir, non seulement pour des buts démocratiques, mais aussi en vue " d’un certain nombre de progrès devenus pratiquement réalisables dans le sens du socialisme ", tels que la nationalisation de la terre, le contrôle des banques, etc. Les mesures anticapitalistes pourront avoir un développement ultérieur grâce à des prémisses objectives de révolution socialiste... dans les pays avancés les plus développés. C’est précisément de là qu’il faut partir. " C’est une faute que de ne parler que des circonstances russes, explique Lénine dans son rapport. Quels problèmes se poseront devant le prolétariat russe dans le cas où un mouvement mondial nous placerait devant la révolution sociale, voilà la principale question qui est étudiée dans cette résolution. " La chose est claire : le nouveau point de départ du parti en avril 1917, lorsque Lénine eut remporté la victoire sur l’esprit démocratique borné des " vieux bolcheviks ", est distant de la théorie du socialisme dans un seul pays comme la terre du ciel !

Dans n’importe quelle organisation du parti, dans la capitale comme en province, nous verrons désormais la même façon de poser la question : dans la lutte pour le pouvoir, il faut se rappeler que le sort ultérieur de la révolution, en tant que révolution socialiste, sera déterminé par la victoire du prolétariat des pays avancés. Cette formule n’est contestée par personne ; au contraire, elle précède les débats, comme une vue admise par tous.

A la conférence du parti à Petrograd, le 16 juillet, Kharitonov, l’un de ceux qui étaient arrivés avec Lénine dans le " wagon plombé " des bolcheviks, déclare : " Nous disons partout que s’il n’y a pas de révolution en Occident, nous perdrons la partie. " Kharitonov n’est pas un théoricien ; c’est un agitateur moyen du parti. Dans les procès-verbaux de la même conférence, nous lisons : " Pavlov rappelle le principe général posé par les bolcheviks, d’après lequel la Révolution russe ne deviendra florissante qu’à condition d’être soutenue par une révolution mondiale qui n’est concevable qu’en tant que révolution socialiste… " Des dizaines et des centaines de Kharitonov et de Pavlov développent l’idée essentielle de la Conférence d’avril. Il ne vient à la pensée de personne de contester leurs dires ou de les corriger.

Le VIe Congrès du parti, qui se tint à la fin de juillet, définit la dictature du prolétariat comme la conquête du pouvoir par les ouvriers et les paysans les plus pauvres. " Seules ces classes… contribueront effectivement à la montée de la révolution prolétarienne internationale, qui doit liquider non seulement la guerre, mais aussi l’esclavage en régime capitaliste. " Le rapport de Boukharine reposait sur l’idée que la révolution socialiste mondiale était la seule issue, dans la situation existante. " Si la révolution est victorieuse en Russie avant qu’elle n’éclate en Occident, nous devrons... attiser l’incendie d’une révolution socialiste mondiale. " Ce n’est pas d’une façon bien différente que Staline fut contraint, en ce temps-là, de poser la question : " Un moment viendra – disait-il – où les ouvriers soulèveront et grouperont autour d’eux les couches pauvres de la paysannerie, dresseront l’étendard de la révolution ouvrière et ouvriront l’ère de la révolution socialiste en Occident. "

La Conférence de la province de Moscou, qui siégea au commencement d’août, nous permet parfaitement de jeter un coup d’œil dans le laboratoire de la pensée du parti. Dans le rapport essentiel où sont exposées les décisions du VIe Congrès, Sokolnikov, membre du Comité central, dit : " Il faut faire entendre que la révolution russe doit marcher contre l’impérialisme. " C’est dans le même esprit que se prononcèrent nombre de délégués. Vitoline : " Nous devons nous préparer à la révolution sociale qui se propagera en Europe occidentale. " Le délégué Bélenky : " Si l’on veut résoudre la question dans les cadres nationaux, nous n’avons pas d’issue. Sokolnikov a raison de dire que la révolution russe ne vaincra qu’en tant que révolution internationale… Les conditions du socialisme en Russie ne sont pas encore mûres, mais si, en Europe, la révolution commence, nous aussi marcherons derrière l’Europe occidentale. " Stoukov : " Ce principe que la révolution russe ne vaincra qu’en tant que révolution internationale ne peut susciter aucun doute… La révolution socialiste n’est possible qu’à l’échelle mondiale. "

Tous sont d’accord entre eux sur trois points : l’État ouvrier ne pourra se maintenir si l’impérialisme n’est pas renversé en Occident ; en Russie, les conditions ne sont pas encore mûres pour le socialisme ; la tâche de la révolution socialiste est essentiellement internationale. Si, à côté de ces points de vue, qui, sept ou huit années plus tard, seront condamnés comme une hérésie, il avait existé dans le parti les points de vue actuellement reconnus comme orthodoxes et traditionnels, ils auraient dû trouver leur expression à la Conférence de Moscou, de même qu’au Congrès du parti qui la précéda. Mais ni le rapporteur, ni ceux qui participèrent aux débats, ni les articles de journaux n’ont un seul mot pour mentionner l’existence dans le parti de points de vue bolcheviks s’opposant aux points de vue " trotskystes ".

A la Conférence de la ville de Kiev qui précéda le Congrès du parti, le rapporteur Gorovitz disait : " La lutte pour le salut de notre révolution ne peut être menée qu’à l’échelle internationale. Devant nous s’ouvrent deux perspectives : si la révolution est victorieuse, nous créerons un État de transition allant au socialisme ; sinon, nous tomberons sous l’emprise de l’impérialisme international. " Après le Congrès du parti, au commencement d’août, Piatakov disait à la nouvelle Conférence de Kiev : " Dès le début de la révolution nous avons affirmé que le sort du prolétariat russe dépend complètement de la marche de la révolution prolétarienne en Occident... Nous entrons ainsi dans la phase de la révolution permanente... " Au sujet du rapport de Piatakov, Gorovitz, dont nous venons de parler, déclarait : " Je suis complètement d’accord avec Piatakov, quand il définit notre révolution comme permanente… ". Piatakov : " ... Le seul salut possible pour la révolution russe est dans une révolution mondiale qui donnera le départ à une transformation sociale. " Mais peut-être ces deux rapporteurs représentaient-ils la minorité ? Non ; personne ne leur fit d’objection sur cette question essentielle. Aux élections de Kiev, l’un et l’autre obtinrent le plus grand nombre des suffrages.

On peut considérer ainsi comme absolument établi qu’à la Conférence générale du parti en avril, au Congrès du parti en juillet, aux Conférences de Petrograd, de Moscou et de Kiev, l’on exposait et l’on confirmait par des votes approbateurs les idées mêmes qui seront plus tard proclamées incompatibles avec le bolchevisme. Bien plus, dans le parti, ne s’éleva pas une seule parole que l’on pourrait interpréter comme un pressentiment de la future théorie du socialisme dans un seul pays, pas même au degré où, dans les psaumes du roi David, on découvre une prescience des sermons du Christ.

Le 13 août, l’organe central du parti donne cette explication :

" Le plein pouvoir des soviets, sans nullement marquer l’avènement du " socialisme ", briserait en tout cas la résistance de la bourgeoisie et – corrélativement aux forces productives existantes et à la situation en Occident – conduirait et transformerait la vie économique dans l’intérêt des masses laborieuses. S’étant débarrassée des entraves du pouvoir capitaliste, la révolution deviendrait permanente, c’est-à-dire ininterrompue ; elle emploierait le pouvoir étatique non pas à consolider le régime de l’exploitation capitaliste, mais au contraire, à l’écraser. Sa réussite définitive dans cette voie dépendrait des succès de la révolution prolétarienne en Europe… Telle était et reste la seule perspective réelle du développement ultérieur de la révolution. "

L’auteur de l’article était Trotsky, qui l’écrivit dans 1a prison de Resty. Le rédacteur en chef du journal était Staline. L’importance de cette citation apparaît déjà par ce seul fait que le terme de " révolution permanente ", jusqu’à 1917, était employé dans le parti bolchevique exclusivement pour indiquer le point de vue de Trotsky. Quelques années plus tard, Staline déclarera : " Lénine a lutté contre la théorie de la révolution permanente, jusqu’à la fin de ses jours. " En tout cas, Staline lui-même n’a pas mené cette lutte ; l’article parut sans aucune observation de la rédaction.

Dix jours après, Trotsky écrivait de nouveau dans le même journal :

" L’internationalisme n’est pas pour nous une idée abstraite... C’est un principe directeur immédiat, profondément pratique. Un succès solide, décisif est inconcevable pour nous en dehors d’une révolution européenne. "

Et Staline n’avait encore rien à objecter. Bien plus, deux jours plus tard, il répétait lui-même : " Qu’ils sachent [les ouvriers et les soldats] que c’est seulement en union avec les ouvriers de l’Occident, que l’on pourra compter sur le triomphe de la révolution en Russie ! " Par " triomphe de la révolution ", il entendait non point l’édification du socialisme – il n’en était pas encore question en général – mais seulement la conquête et le maintien du pouvoir.

" Les bourgeois crient, écrivait Lénine en septembre, à l’inévitable défaite de la Commune en Russie, c’est-à-dire à la défaite du prolétariat s’il venait à conquérir le pouvoir. " Il ne faut pas s’effrayer de ces cris-là : " Ayant conquis le pouvoir, le prolétariat de Russie a toutes les chances de le garder et de conduire la Russie jusqu’à la victoire de la révolution en Occident. "

La perspective de l’insurrection est déterminée ici avec une entière netteté : garder le pouvoir jusqu’au commencement de la révolution socialiste en Europe. Cette formule n’est pas lancée au petit bonheur ; Lénine la reprend d’un jour à l’autre. L’article-programme Les bolcheviks garderont-ils le pouvoir ? est résumé par Lénine en ces ternies :

" … Il ne se trouvera pas de force sur la terre pour empêcher les bolcheviks, s’ils ne se laissent point intimider et s’ils savent prendre le pouvoir, de le garder jusqu’à la victoire de la révolution socialiste mondiale. "

L’aile droite des bolcheviks réclamait une coalition avec les conciliateurs, alléguant que les bolcheviks " à eux seuls " ne se maintiendraient pas au pouvoir. Lénine leur répliquait le 1er novembre, l’insurrection s’étant déjà produite : " On dit qu’à nous seuls nous ne pourrons garder le pouvoir, etc. Mais nous ne sommes pas seuls. Devant nous ; il y a l’Europe entière. Nous devons faire le premier pas. " Du dialogue de Lénine avec les bolcheviks de droite, ce qui ressort d’une façon particulièrement claire, c’est qu’à aucune des parties qui mènent le débat ne vient même l’idée d’une édification indépendante du socialisme en Russie.

John Reed raconte comment, dans un meeting à Petrograd, à l’usine Oboukhovsky, un soldat revenu du front roumain criait : " Nous tiendrons de toutes nos forces tant que les peuples du monde entier ne se seront pas soulevés, ne nous aideront pas. " Cette formule n’était pas tombée du ciel et n’avait été inventée ni par le soldat anonyme, ni par Reed ; elle avait été insufflée aux masses par les agitateurs bolcheviks. La voix du soldat revenu du front roumain, c’était la voix du parti, la voix de la Révolution d’Octobre.

La Déclaration des Droits du Peuple travailleur et exploité – programme d’État déposé au nom du pouvoir soviétique à l’Assemblée constituante – proclamait que la tâche du nouveau régime était " d’établir une organisation socialiste et de mener à la victoire du socialisme dans tous les pays… Le pouvoir soviétique marchera fermement dans cette voie jusqu’à la complète victoire de l’insurrection ouvrière internationale sur le joug du capital. " La Déclaration des Droits, rédigée par Lénine, et qui n’a pas été formellement abrogée jusqu’à ce jour, a transformé la révolution permanente en une loi fondamentale de la République des Soviets.

Si Rosa Luxembourg, qui, du fond de sa prison, suivait avec une attention passionnée et critique les œuvres et les paroles des bolcheviks, y avait surpris une nuance de socialisme national, elle aurait immédiatement donné l’alarme. En ces jours-là, elle critiquait très sévèrement – pour l’essentiel de façon erronée – la politique des bolcheviks. Et pourtant voici ce qu’elle écrivait au sujet de la ligne générale du parti :

" Que les bolcheviks aient orienté entièrement leur politique dans le sens de la révolution mondiale du prolétariat est précisément la preuve la plus éclatante de leur perspicacité, de leur fermeté sur les principes, de l’audacieuse envergure de leur politique. "

Ce sont précisément ces points de vue que Lénine développait quotidiennement, qui étaient professés dans l’organe central du parti (rédacteur en chef Staline), qui inspiraient les discours des agitateurs, grands et petits, qui étaient repris par les soldats des secteurs lointains du front, que Rosa Luxembourg considérait comme la plus grande preuve de la perspicacité politique des bolcheviks – ce sont eux, précisément, que la bureaucratie de l’Internationale communiste a condamnés en 1926. " Les points de vue de Trotsky et de ses partisans sur la question fondamentale du caractère et des perspectives de notre révolution, est-il dit dans une décision du VIIIe plénum de l’Internationale communiste, n’ont rien de commun avec les points de vue de notre parti, avec le léninisme ". C’est ainsi que les épigones du bolchevisme règlent leurs comptes avec leur propre passé.

Si certains ont effectivement combattu, en 1917, la théorie de la révolution permanente, ce sont les cadets et les conciliateurs. Milioukov et Dan dénonçaient les " illusions révolutionnaires du trotskysme " comme la cause principale de la débâcle de la révolution de 1905. Dans son discours d’ouverture à la Conférence démocratique, Tchkhéidzé stigmatisait la tentative faite pour " éteindre l’incendie de la guerre capitaliste en donnant à la révolution un caractère socialiste mondial. " Le 13 octobre, Kérensky disait au pré-Parlement : " Il n’y a pas à l’heure actuelle d’ennemis plus dangereux de la révolution, de la démocratie et de toutes les conquêtes de la liberté que ceux qui… sous la volonté apparente d’approfondir la révolution et de la transformer en une révolution sociale permanente, pervertissent et, semble-t-il, ont déjà perverti les masses… " Tchkhéidzé et Kérensky étaient des adversaires de la révolution permanente pour la raison même qui faisait d’eux des ennemis des bolcheviks.

Au IIe Congrès des Soviets, au moment de la prise du pouvoir, Trotsky disait :

" Si les peuples d’Europe, en s’insurgeant, n’écrasent pas l’impérialisme, nous serons écrasés – c’est indubitable. Ou bien la révolution russe soulèvera un tourbillon de luttes en Occident, ou bien les capitalistes de tous les pays étoufferont notre révolution… " " Il y a une troisième voie ! ", s’écria quelqu’un dans l’auditoire. Peut-être l’interruption venait-elle de Staline ? Non, elle venait d’un menchevik. Il fallut quelques années avant que les bolcheviks ne découvrissent la " troisième voie ".

Sous l’influence d’innombrables répétitions dans la presse stalinienne mondiale, il semble presque établi, pour les cercles politiques les plus divers, qu’à la base des dissentiments concernant Brest-Litovsk il y aurait eu deux conceptions : l’une partant de la possibilité non seulement de garder le pouvoir, mais aussi d’édifier le socialisme avec les forces intérieures de la Russie ; l’autre comptant exclusivement sur l’insurrection en Europe. En réalité, cette opposition de thèses ne fut établie que quelques années plus tard, et les auteurs de cette invention ne se donnèrent même pas la peine de la mettre en accord, au moins apparemment, avec les documents historiques. Il est vrai qu’il eût été difficile de le faire : tous les bolcheviks, sans aucune exception, estimaient également, durant la période de Brest, que si la révolution n’éclatait pas en Europe le plus rapidement possible, la République soviétique était condamnée à sa perte. Les uns fixaient leur estimation à quelques semaines, d’autres à quelques mois, pas un seul ne comptait sur des années.

" Dès le début de la République russe – écrivait Boukharine le 28 janvier 1918 – le parti du prolétariat révolutionnaire déclara : ou bien la révolution internationale, déclenchée par la révolution russe, étouffera la guerre et le capital, ou bien le capital international étouffera la révolution russe. "

Mais Boukharine, qui, en ces jours-là, était à la tête des partisans d’une guerre révolutionnaire contre l’Allemagne, n’attribuait-il pas les opinions de sa fraction à tout le parti ? Si naturelle que soit cette supposition, elle est entièrement réfutée par les documents.

Les procès-verbaux du Comité central pour 1917 et le début de 1918, publiés en 1929, malgré leurs lacunes et leur présentation tendancieuse, donnent aussi sur cette question des indications inappréciables : " Séance du 11 janvier 1918. Le camarade Serguéev (Artem) fait remarquer que tous les orateurs sont d’accord sur ce point : notre République socialiste est menacée de périr s’il ne se produit point de révolution socialiste en Occident. " Serguéev se tenait sur la position de Lénine, c’est-à-dire qu’il était partisan de la signature du traité de paix. Aucune objection n’est faite à Serguéev. Les trois groupes en désaccord font appel à qui mieux mieux à une seule et même prémisse commune : sans révolution mondiale, nous ne nous en tirerons pas.

Staline, il est vrai, apporte dans les débats une note particulière : il motive la nécessité de signer la paix séparée en disant qu’" il n’y a point de mouvement révolutionnaire en Occident, il n’y a rien de fait, il y a seulement une révolution en puissance et nous ne pouvons pas tenir compte d’un événement potentiel ". Très loin encore de la théorie du socialisme dans un seul pays, il manifeste pourtant avec netteté par ces termes sa défiance organique à l’égard du mouvement international. " Nous ne pouvons pas tenir compte d’un événement potentiel ! " Lénine immédiatement se désolidarise " sur quelques points " de l’appui que lui apporte Staline : que la révolution en Occident n’ait pas encore commencée, c’est juste ; " cependant, si pour cette raison nous allions modifier notre tactique, nous serions des traîtres au socialisme international ". Si lui, Lénine, est partisan d’une paix séparée immédiate, ce n’est point qu’il ne croie pas à un mouvement révolutionnaire en Occident, et moins encore qu’il croie à la vitalité d’une révolution russe isolée :

" Ce qui nous importe, c’est de tenir jusqu’à l’apparition d’une révolution socialiste générale, et nous ne pouvons y parvenir qu’après avoir conclu la paix. "

Le sens de la capitulation de Brest se résumait pour Lénine en ces termes : " Une pause pour souffler. " Les procès-verbaux prouvent qu’après l’avertissement de Lénine, Staline chercha une occasion de rajuster son point de vue.

" Séance du 23 février 1918. Le camarade Staline… Nous aussi nous misons sur la révolution, mais vous comptez sur des semaines et (nous) sur des mois. "

Staline reprend ici littéralement la formule de Lénine. La distance qui sépare les deux ailes au sein du Comité central sur la question de la révolution mondiale est une évaluation en semaine ou en mois.

Défendant au VIIe Congrès du parti, en mars 1918, la signature de la paix de Brest, Lénine disait :

" La vérité absolue, c’est qu’à moins d’une révolution allemande, nous sommes perdus. Nous périrons peut-être, non à Piter, non à Moscou, mais .à Vladivostok, ou bien dans d’autres endroits éloignés vers lesquels nous devrons battre en retraite…, mais, en tout cas, quelles que soient les vicissitudes possibles et concevables, si la révolution allemande ne vient pas, nous périrons. "

Il ne s’agit pourtant pas seulement de l’Allemagne. " L’impérialisme international, qui représente une force réelle gigantesque…, ne peut en aucun cas, à aucune condition, s’arranger du voisinage de la République soviétique… Ici, le conflit apparaît inévitable. Ici… [intervient] le plus grand des problèmes historiques… la nécessité de provoquer la révolution internationale. "

Dans une résolution. secrète qui fut adoptée, il est dit : " Le congrès ne voit de sûre garantie de la consolidation de la révolution socialiste victorieuse en Russie, que dans sa transformation en une révolution ouvrière internationale. "

Quelques jours après, Lénine faisait un rapport au Congrès des Soviets : " L’impérialisme mondial, et à côté de lui, la marche victorieuse de la révolution sociale ne peuvent aller ensemble. " Le 23 avril, il disait à la séance du Soviet de Moscou : " Notre état arriéré nous a poussés en avant et nous périrons si nous ne parvenons pas à tenir jusqu’au jour où nous rencontrerons un puissant appui venu des ouvriers insurgés des autres pays. " " … Il faut battre en retraite [devant l’impérialisme] au moins jusqu’à l’Oural, écrit-il en mai 1918, car c’est la seule chance de gagner pendant la période où la révolution mûrit en Occident… "

Lénine se rendait clairement compte que les ajournements dans les pourparlers à Brest aggravaient les conditions de la paix. Mais il plaçait les problèmes de la révolution internationale au-dessus des problèmes "nationaux". Le 28 juin 1918, Lénine, malgré des désaccords épisodiques avec Trotsky au sujet de la signature de la paix, dit à la Conférence de Moscou des syndicats :

" Lorsque l’on en est arrivé aux pourparlers de Brest, les révélations du camarade Trotsky ont été connues du monde entier, et n’est-ce pas grâce à cette politique que, dans un pays hostile… en pleine guerre, surgit un immense mouvement révolutionnaire… "

Huit jours après, dans un rapport du Conseil des Commissaires du Peuple au Ve Congrès des Soviets, il revient sur la même question : " Nous avons rempli notre devoir envers tous les peuples… par l’intermédiaire de notre délégation à Brest, à la tête de laquelle se trouvait le camarade Trotsky… " Un an plus tard, Lénine lançait ce rappel : "… A l’époque de la paix de Brest…, le pouvoir soviétique plaça la dictature mondiale du prolétariat et la révolution mondiale au-dessus de tous les sacrifices nationaux, si lourds fussent-ils. "

" Quelle importance – demandait Staline, lorsque le temps eut effacé de sa mémoire les contours d’idées qui n’y étaient déjà pas très nettes, – quelle importance peut avoir la déclaration de Trotsky d’après laquelle la Russie révolutionnaire ne pourrait pas tenir en face de l’Europe conservatrice ? Elle ne peut avoir qu’une seule signification : Trotsky ne sent pas la puissance interne de notre révolution. "

En réalité, tout le parti était unanime dans cette conviction qu’" en face de l’Europe conservatrice ", la République soviétique ne pourrait tenir. Mais ce n’était que le revers d’une autre conviction, selon laquelle l’Europe conservatrice ne pourrait tenir en face de la Russie révolutionnaire. Sous une forme négative, s’exprimait une foi inébranlable dans la puissance internationale de la révolution russe. Et, dans l’ensemble, le parti ne se trompa point. En tout cas, l’Europe conservatrice ne résista pas intégralement. Même la révolution allemande, trahie par la social-démocratie, se trouva cependant assez forte pour rogner les griffes de Ludendorff et de Hoffmann. Sans cette opération, la République soviétique n’aurait probablement pas échappé à sa perte.

Mais même après l’effondrement du militarisme allemand, l’appréciation générale de la situation internationale ne connut pas de modifications. " Nos efforts mènent inévitablement à la révolution mondiale, disait Lénine dans une séance du Comité exécutif central, à la fin de juillet 1918. L’affaire se présente ainsi : sortant… de la guerre contre une coalition, (nous) avons immédiatement subi un assaut de l’impérialisme de l’autre côté. " En août, lorsque s’allumait sur la Volga la guerre civile, avec la participation des Tchécoslovaques, Lénine déclarait dans un meeting à Moscou : " Notre révolution s’est manifestée en tant que mouvement universel… Les masses prolétariennes assureront à la République des Soviets la victoire sur les Tchécoslovaques et la possibilité de tenir, en attendant qu’éclate la révolution socialiste mondiale. " Tenir en attendant qu’éclate la révolution en Occident, telle est comme auparavant la formule du parti.

En ces mêmes jours, Lénine écrivait aux ouvriers américains :

" Nous nous trouvons dans une forteresse assiégée, attendant que les autres armées de la révolution socialiste internationale viennent à notre secours. "

Il s’exprime plus catégoriquement encore en novembre :

" … Les faits de l’histoire mondiale ont montré que la transformation de notre révolution russe en une révolution socialiste n’est pas une aventure à courir, mais une nécessité, car il n’y a pas d’autre "choix : les impérialismes anglo-français et américain étoufferont inévitablement l’indépendance et la liberté de la Russie s’il n’y a pas de victoire de la révolution socialiste mondiale, du bolchevisme mondial. "

A s’en tenir aux termes de Staline, Lénine évidemment ne sent pas " la puissance interne de notre révolution ".

Le premier anniversaire de l’insurrection était passé. Le parti avait eu assez de temps pour voir clair autour de lui. Et néanmoins, dans son rapport au VIIIe Congrès du parti, en mars 1919, Lénine déclare de nouveau : " Nous vivons non seulement dans un État, mais dans un système d’États, et l’existence de la République soviétique, à côté des États impérialistes, n’est pas concevable pour une longue durée. A la fin des fins, l’un ou l’autre élément l’emportera. "

Au troisième anniversaire, qui coïncidait avec l’écrasement des Blancs, Lénine rapportait des souvenirs et généralisait :

" Si cette nuit-là [la nuit de l’insurrection d’Octobre], on nous avait dit que, dans trois ans… ce serait là notre victoire, personne, même l’optimiste le plus fieffé, n’y aurait cru. Nous savions alors que notre victoire n’en serait une qu’au moment où notre cause aurait vaincu dans le monde entier, parce que nous nous étions lancés dans cette entreprise en comptant exclusivement sur la révolution mondiale. "

On ne saurait demander de témoignage plus irréfutable : au moment de l’insurrection d’Octobre, " l’optimiste le plus fieffé ", loin de rêver à l’édification d’un socialisme national, ne croyait même pas à la possibilité d’une défense de la révolution sans une aide directe de l’extérieur ! " Nous nous étions lancés dans cette entreprise en comptant exclusivement sur la révolution mondiale. " Pour assurer la victoire sur des légions d’ennemis durant une lutte de trois années, ni la parti, ni l’Armée Rouge n’avaient eu besoin du mythe du socialisme dans un seul pays.

La situation mondiale se présenta plus favorablement qu’on n’aurait pu s’y attendre Les masses manifestèrent une exceptionnelle disposition à faire des sacrifices pour atteindre de nouveaux objectifs. La direction utilisa adroitement les contradictions de l’impérialisme dans la première période, la plus difficile. En somme, la révolution montra une plus grande stabilité que ne l’avaient espéré les " optimistes les plus fieffés ". En outre, le parti conservait intégralement sa position internationale d’antan.

" S’il n’y avait eu la guerre – expliquait Lénine en janvier 1918 – nous constaterions l’union des capitalistes du monde entier : un rassemblement sur le terrain de la lutte contre nous. " " Pourquoi, pendant des semaines et des mois…, après Octobre, avons-nous eu la possibilité d’aller si facilement de triomphe en triomphe ?…, demandait-il au VIIe Congrès du parti. Seulement parce que la conjoncture internationale toute spéciale qui s’est créée nous a provisoirement protégés contre l’impérialisme. " En avril, Lénine disait dans une séance du Comité exécutif central : " Nous avons obtenu une pause pour souffler parce qu’en Occident le carnage impérialiste continue et qu’en Extrême-Orient les rivalités impérialistes vont s’élargissant ; c’est ainsi seulement que s’explique l’existence de la République soviétique. "

L’exceptionnelle combinaison de circonstances ne pouvait durer perpétuellement. " Nous venons de passer de la guerre à la paix, disait Lénine en novembre 1920, mais nous n’avons pas oublié que la guerre reviendra. Tant que subsisteront le capitalisme et le socialisme, nous ne pourrons vivre en paix – l’un ou l’autre doit finalement l’emporter. Il y aura une messe de Requiem ou bien pour la République soviétique, ou bien pour l’impérialisme mondial. C’est un délai dans la guerre. "

La transformation de la " pause " primitivement prévue en période prolongée d’équilibre instable a été rendue possible non seulement par la lutte entre groupes capitalistes, mais aussi par le mouvement révolutionnaire international. Sous l’influence de l’insurrection de novembre en Allemagne, les troupes allemandes durent quitter l’Ukraine, les provinces baltes, la Finlande. La pénétration de l’esprit de rébellion parmi les armées de l’Entente contraignit les gouvernements français, anglais et américain à retirer leurs troupes des côtes méridionales et septentrionales de la Russie. La révolution prolétarienne en Occident n’avait pas vaincu, mais, en route vers la victoire, elle avait servi de couverture, pour un certain nombre d’années, à l’État soviétique.

En. juillet. 1921, Lénine établit le bilan : " On, est arrivé à un équilibre qui, bien qu’il soit peu solide, extrêmement instable, n’en est pas moins un équilibre tel que la République socialiste peut subsister, bien entendu pour peu de temps, dans l’encerclement capitaliste. " C’est ainsi que d’une semaine à l’autre, le parti s’assimilait, peu à peu, l’idée que l’État ouvrier pourrait vivre en paix, pour un certain temps, " bien entendu pour peu de temps ", dans l’encerclement capitaliste.

Une déduction, non dénuée d’importance, résulte des données précédentes d’une façon absolument incontestable : selon la conviction générale des bolcheviks, l’État prolétarien ne pouvait se maintenir longtemps sans une victoire du prolétariat en Occident ; le programme de l’édification du socialisme dans un seul pays était, par là, pratiquement exclu ; la question même ne se posait plus.

Il serait pourtant complètement erroné de croire, comme l’école des épigones a essayé de le suggérer ces dernières années, que le Parti aurait vu dans les armées capitalistes le seul obstacle sur la voie du socialisme national. La menace d’une intervention armée était, en effet, pratiquement mise au premier plan. Mais même le danger de guerre ne représentait que l’expression la plus aiguë de la prépondérance technique et industrielle des pays capitalistes. En fin de compte, le problème se ramenait à l’isolement de la République soviétique et à son état arriéré.

Le socialisme est l’organisation par la société d’une production rationnelle et harmonieuse, pour la satisfaction des besoins humains. La propriété collective s’exerçant sur les moyens de production n’est pas encore le socialisme ; elle n’en est que la condition juridique préalable. Le problème du régime socialiste ne peut être détaché de celui des forces productives qui, dans la phase actuelle de l’évolution humaine est, par essence, d’une ampleur mondiale. Tel État, devenu étroit pour le capitalisme, est d’autant moins capable de devenir le terrain d’un régime socialiste achevé. La condition arriérée d’un pays révolutionnaire augmente en outre, pour lui, le danger d’être refoulé vers le capitalisme. Repoussant la perspective d’une révolution socialiste isolée, les bolcheviks avaient en vue, non point le problème, mécaniquement disjoint, de l’intervention, mais tout l’ensemble des questions qui se rattachaient à la base économique internationale du socialisme.

Au VIIe Congrès du Parti, Lénine disait : " Si la Russie marche maintenant, et elle marche indiscutablement de sa paix " de Tilsitt " à un essor national…, l’issue n’est pas pour elle du côté de l’État bourgeois, mais du côté d’une révolution socialiste internationale. " Telle est l’alternative : ou bien la révolution internationale ou bien un reflux vers le capitalisme. " Combien y aura-t-il encore d’étapes transitoires vers le socialisme, nous ne le savons pas et ne pouvons le savoir. Tout dépend du moment où se déclenchera, dans sa véritable ampleur, la révolution socialiste européenne. "

En demandant, en avril de la même année, que l’on regroupât les rangs pour le travail pratique, Lénine écrivait : " Nous n’assurerons un concours sérieux à la révolution socialiste occidentale, qui est en retard pour de multiples causes, que dans la mesure où nous saurons résoudre la tâche d’organisation qui nous est posée. " La première entreprise d’édification économique est immédiatement incluse dans le schéma international : il s’agit de " concourir à la révolution socialiste en Occident " et non point de créer un royaume socialiste indépendant en Orient.

Au sujet de la famine imminente, Lénine déclare aux ouvriers de Moscou : " Il faut dans notre agitation… expliquer que la calamité qui s’est abattue sur nous est une calamité internationale à laquelle il n’y a pas d’autre issue que la révolution internationale. " Pour vaincre la famine, il faut une révolution du prolétariat mondial, déclare Lénine. Pour édifier un régime socialiste, il suffit d’une révolution dans un seul pays, répondent les épigones. Telle est l’amplitude des désaccords ! Qui a raison ? N’oublions pas, en tout cas, que malgré les succès de l’industrialisation, la famine n’est pas vaincue jusqu’à ce jour.

Le Congrès des Conseils de l’Économie publique formulait en décembre 1918 un schéma de l’édification socialiste dans les termes suivants :

" La dictature du prolétariat mondial devient historiquement inévitable… Par là est déterminé le développement de toute la société dans le monde, aussi bien que de chaque pays en particulier. L’institution de la dictature du prolétariat et d’une forme soviétique de gouvernement dans les autres pays, rendra possibles l’établissement de rapports économiques très étroits entre les pays, la division internationale du travail sur le plan de la production, enfin l’organisation de services économiques internationaux. " Qu’une pareille résolution ait pu être votée par un Congrès d’organes gouvernementaux devant lesquels se posaient des problèmes purement pratiques (le charbon, le bois, la betterave), montre mieux que tout comment, durant cette période, prédominait sans partage dans la conscience du parti la perspective de la révolution permanente.

Dans l’A.B.C. du communisme, manuel du parti rédigé par Boukharine et Préobrajensky, et qui a été tiré à un grand nombre d’éditions, nous lisons :

" La révolution communiste ne peut vaincre qu’en tant que révolution mondiale… Dans une situation où il n’y a de victoire ouvrière que dans un seul pays, l’édification économique rencontre de très grandes difficultés… Pour la victoire du communisme, il faut la victoire de la révolution mondiale. "

Dans le même esprit, avec les mêmes idées, Boukharine, en une brochure populaire qui a été rééditée à maintes reprises par le parti et traduite en langues étrangères, écrivait :

" … Devant le prolétariat russe se pose avec plus d’acuité que jamais le problème de la révolution internationale… La révolution permanente en Russie se transforme en une révolution européenne du prolétariat. "

Dans le fameux livre de Skvortsov Stépanov, L’électrification, paru sous la direction et avec une préface de Lénine, dans un chapitre que celui-ci recommande très chaleureusement à l’attention des lecteurs, il est dit :

" Le prolétariat de Russie n’a jamais songé à créer un État socialiste isolé. Un État " socialiste " indépendant par lui-même, est un idéal petit-bourgeois. On peut concevoir qu’on s’en rapproche dans une certaine mesure s’il y a prédominance économique et politique de la petite bourgeoisie ; cherchant à s’isoler du monde extérieur, elle veut trouver le moyen de consolider ses formes économiques qui, par la technique et l’économie modernes, sont devenues des plus instables. "

Ces lignes remarquables qui ont été indiscutablement revues de la main de Lénine, jettent un vif trait de lumière sur l’évolution ultérieure des épigones !

Dans les thèses sur la question nationale et coloniale présentées au IIe Congrès de l’Internationale communiste, Lénine définit la tâche générale du socialisme comme dépassement des étapes nationales de la lutte, comme " la réalisation d’un plan économique universel dont l’application serait contrôlée par le prolétariat de tous les pays, tendance qui s’est manifestée avec évidence sous le régime capitaliste et doit incontestablement continuer son développement et arriver à la perfection avec le régime socialiste ". Par rapport à cette tendance progressiste dont le socialisme hérite, l’idée d’un régime socialiste dans un seul pays constitue par elle-même une réaction.

Les conditions de la formation de la dictature du prolétariat et celles de l’édification du régime socialiste ne sont ni identiques, ni concourantes et présentent même, dans certains cas, des antagonismes. Le fait que le prolétariat russe soit arrivé le premier au pouvoir ne signifie pas du tout qu’il arrivera le premier aussi au socialisme. La disparité contradictoire de l’évolution qui conduisit à l’insurrection d’octobre ne disparut pas avec le succès de cette dernière ; elle se trouva placée à la base même du premier État ouvrier.

" Plus est arriéré le pays qui a dû, en raison du cours sinueux de l’histoire, commencer la révolution socialiste, disait Lénine en mars 1918, plus il est pour lui difficile de passer des anciens rapports capitalistes à des rapports socialistes. "

Cette idée reparaît dans les discours et les articles de Lénine, d’année en année. " Il nous est facile de commencer la révolution et il est plus difficile de la continuer…, dit-il en mai de la même année ; en Occident, il est plus malaisé de commencer la révolution, mais il sera plus commode de la continuer. " En décembre, Lénine développe la même idée devant un auditoire de paysans, pour qui le plus difficile est de porter ses vues au-delà des frontières nationales :

" Là-bas [en Occident], le passage à l’économie socialiste… se produira plus aisément que chez nous… En union avec le prolétariat socialiste du monde entier, la paysannerie laborieuse de Russie… surmontera tous les revers… " " Comparativement aux pays avancés, répéta-t-il en 1919, il était plus facile pour les Russes d’entreprendre une grande révolution prolétarienne, mais il leur était plus difficile de la continuer et de la mener jusqu’à la victoire finale, dans le sens d’une complète organisation du régime socialiste. " " La Russie – reprend Lénine avec insistance, le 27 avril 1920 – a pu facilement commencer la révolution socialiste, alors que la continuer et la mener jusqu’au bout lui sera plus difficile qu’aux pays européens. J’ai déjà dû, au début de 1918, signaler cette circonstance, et une expérience de deux années, depuis, a confirmé la justesse de ce jugement… "

Les siècles de l’histoire dans leur déroulement montrent divers niveaux de culture. Pour en finir avec le passé, il faut du temps, non de nouveaux siècles mais des dizaines d’années. " Il est douteux que la toute prochaine génération, plus développée, franchisse entièrement le pas vers le socialisme ", disait Lénine à la séance du Comité exécutif central, le 29 avril 1918. Presque deux ans après, au Congrès des communes agricoles, il indique des échéances encore plus éloignées. " Nous ne pouvons instituer immédiatement l’ordre socialiste ; Dieu veuille que, du temps de nos enfants ou peut-être de nos petits-enfants, il soit établi dans notre pays. "

Les ouvriers russes se sont mis en route avant les autres, mais ils arriveront au but plus tard que les autres. Ce n’est pas là du pessimisme ; c’est du réalisme historique.

" … Nous, prolétariat de Russie, devançons n’importe quelle Angleterre et n’importe quelle Allemagne par notre régime politique…, écrivait Lénine en mai 1918, et pourtant nous retardons sur le plus arriéré des États de l’Europe occidentale… quant au degré de notre préparation à l’établissement matériel et productif du socialisme. " La même idée est exprimée par lui dans un parallèle entre deux États : " L’Allemagne et la Russie ont incarné en 1918 le plus clairement du monde la réalisation matérielle des conditions d’économie, de production… du socialisme, d’une part, et les conditions politiques du même socialisme, d’autre part. " Les éléments de la société future sont comme éparpillés entre divers pays. Les réunir et les subordonner l’un à l’autre, voilà la tâche d’une série d’insurrections nationales qui se combinent en une révolution mondiale.

L’idée d’un caractère autarcique de l’économie soviétique, Lénine la raillait d’avance :

" Tant que notre Russie soviétique restera une province limitrophe, à l’écart de tout le monde capitaliste, disait-il, en décembre 1920 au VIIe Congrès des Soviets, il serait absolument ridicule, il serait illusoire et utopique… de songer à sa complète indépendance économique. " Le 27 mars 1922, au XIe Congrès du parti, Lénine donnait cet avertissement : nous avons à subir " un examen qui sera institué par le marché russe et par le marché international, auquel nous sommes assujettis et liés, auquel nous n’échapperons pas. Cet examen est sérieux car, là, nous pouvons être battus en économie comme en politique ".

L’idée de la dépendance de l’économie soviétique par rapport à l’économie mondiale est considérée maintenant par l’Internationale communiste comme " contre-révolutionnaire " : le socialisme ne peut dépendre du capitalisme ! Les épigones ont eu la malice d’oublier que le capitalisme, de même que le socialisme, s’appuie sur la division mondiale du travail qui, précisément dans le socialisme, doit arriver à son plus complet épanouissement. L’édification économique dans un État ouvrier isolé, si importante soit-elle par elle-même, restera tronquée, bornée et contradictoire ; elle ne peut atteindre les hauteurs d’une nouvelle société harmonieuse.

" Une véritable croissance de l’économie socialiste en Russie – écrivait Trotsky en 1922 – ne deviendra possible qu’après la victoire du prolétariat dans les plus importants pays européens. " On a relevé ces paroles pour les introduire dans un acte d’accusation. Or, elles exprimaient, en leur temps, l’idée commune de tout le parti. " L’affaire de l’édification, disait Lénine en 1919, dépend entièrement de la rapidité avec laquelle la révolution sera victorieuse dans les principaux pays d’Europe. C’est seulement après une pareille victoire que nous pourrons nous occuper sérieusement de la construction. " De telles paroles exprimaient non point du tout de la défiance à l’égard de la révolution russe, mais la croyance en la venue prochaine de la révolution mondiale. Actuellement aussi, après les grands succès économiques remportés par l’Union, il reste juste de dire qu’" une véritable croissance de l’économie socialiste " n’est possible que sur la base internationale.

C’est sous le même angle que le parti considérait aussi le problème de la collectivisation de l’agriculture. Le prolétariat ne peut construire une nouvelle société sans amener au socialisme, par une série de degrés intermédiaires, la paysannerie, qui constitue une partie considérable de notre population, une partie prédominante dans bon nombre de pays et une large majorité sur toute l’étendue du globe terrestre. La solution de ce problème, difficile entre tous, dépend en fin de compte des rapports quantitatifs et qualitatifs établis entre l’industrie et l’agriculture ; la paysannerie s’engagera d’autant plus volontiers et avec plus de succès sur la voie de la collectivisation qu’elle recevra de la ville un plus riche apport économique et culturel.

Existe-t-il, cependant, une industrie suffisante pour la transformation du village ? Lénine reportait aussi ce problème au-delà des frontières nationales. " Si l’on prend la question à l’échelle mondiale, disait-il au IXe Congrès des Soviets, il existe sur la terre une industrie assez florissante, assez vaste pour fournir au monde tous les produits... Nous mettons cela à la base de nos calculs. " Le rapport entre l’industrie et l’agriculture, infiniment moins favorable en Russie que dans les pays d’Occident, reste jusqu’à ce jour la base des crises économiques et politiques qui menacent à certains moments la stabilité du système soviétique.

La politique de ce que l’on appela le " communisme de guerre ", comme il ressort de ce que l’on vient de dire, n’était nullement calculée pour l’édification d’un régime socialiste dans les limites nationales. Les mencheviks étaient seuls à railler le pouvoir soviétique en lui attribuant de pareils plans. Pour les bolcheviks, les destinées ultérieures du régime spartiate imposé par le désordre et la guerre civile dépendaient directement du développement de la révolution en Occident. En janvier 1919, en plein communisme de guerre, Lénine disait : " Nous maintiendrons les bases de notre politique communiste des approvisionnements et les maintiendrons inébranlablement jusqu’au moment où viendra la victoire complète et mondiale du communisme. " Avec tout le parti, Lénine se trompait. Il fallut modifier la politique des approvisionnements. Actuellement, on peut considérer comme établi que même si la révolution socialiste en Europe avait eu lieu dans les deux ou trois premières années qui suivirent Octobre, un recul sur la voie de la N.E.P. eût été tout de même inévitable. Mais si l’on apprécie rétrospectivement la première étape de la dictature, on voit fort nettement à quel point les méthodes du communisme de guerre et ses illusions s’enchevêtraient avec la perspective de la révolution permanente.

Une profonde crise intérieure, à l’issue de trois années de guerre civile, indiqua la menace d’une rupture directe entre le prolétariat et la paysannerie, entre le parti et le prolétariat. Il fallut une révision radicale des méthodes du pouvoir soviétique. " … Nous devons satisfaire au point de vue économique la paysannerie moyenne et en venir à la liberté des échanges – expliquait Lénine ; autrement, conserver le pouvoir du prolétariat en Russie serait impossible, étant donné le retard de la révolution internationale… " Mais le passage à la N.E.P. ne s’accompagnait-il pas d’une rupture de principe entre les problèmes intérieurs et les problèmes internationaux ?

Lénine donna une appréciation d’ensemble de l’étape qui s’ouvrait, dans ses thèses pour le IIIe Congrès de l’Internationale communiste :

" … Du point de vue de la révolution prolétarienne mondiale, en tant que processus d’ensemble, la signification de l’époque vécue par la Russie consiste à expérimenter pratiquement et à vérifier la politique du prolétariat qui détient le pouvoir de l’État à l’égard de la masse petite-bourgeoise. "

Déjà, la définition même des cadres de la N.E.P. supprime purement et simplement le problème du socialisme dans un seul pays.

Non moins édifiantes sont les lignes que Lénine a tracées pour lui-même pendant les journées où l’on ,discutait et élaborait les nouvelles méthodes économiques :

" De dix à vingt années de rapports corrects avec la paysannerie et la victoire garantie à l’échelle mondiale (en supposant même un retard des révolutions prolétariennes qui commencent à monter). "

Le but est indiqué : s’adapter à de nouveaux délais, à de plus longues échéances, dont on peut avoir besoin pour que mûrisse la révolution en Occident. Dans ce sens, et seulement dans ce sens, Lénine exprimait l’assurance de voir sortir " de la Russie de la N.E.P. une Russie socialiste ".

C’est peu de dire que l’idée de la révolution internationale n’a pas été sujette à une révision ; en un certain sens, elle prend maintenant une expression plus profonde et plus nette.

" Dans les pays de capitalisme développé – dit Lénine au Xe Congrès du parti, pour expliquer la situation historique de la N.E.P. – il existe une classe d’ouvriers agricoles qui s’est formée pendant des dizaines d’années… Là où cette classe est suffisamment développée, la transition du capitalisme au socialisme est possible. Nous avons souligné, dans un bon nombre d’ouvrages, dans toutes nos manifestations, dans toute la presse, qu’il n’en est pas ainsi en Russie, où nous avons une minorité d’ouvriers industriels et une immense majorité de petits agriculteurs. La révolution sociale dans un tel pays ne peut obtenir un succès définitif qu’à deux conditions : premièrement qu’elle soit soutenue en temps opportun par une révolution sociale dans un ou plusieurs des pays avancés ; l’autre condition est qu’existe un accord entre… le prolétariat qui détient le pouvoir et la majorité de la population paysanne… C’est seulement un accord avec la paysannerie qui peut sauver la révolution socialiste en Russie tant que la révolution ne se sera pas produite en d’autres pays. "

Tous les éléments du problème sont ici rassemblés. L’union avec la paysannerie est indispensable pour l’existence même du pouvoir soviétique ; mais elle ne remplace pas la révolution internationale qui, seule, peut créer la base économique d’un régime socialiste.

Au même Xe Congrès est présenté un rapport spécial : La République soviétique encerclée par le capitalisme, dicté par le retard de la révolution en Occident. En qualité de rapporteur, au nom du Comité central, c’est Kaménev qui parle : " … Nous ne nous sommes jamais donné pour but – dit-il, comme s’il s’agissait de quelque chose d’incontestable – d’édifier un régime communiste dans un seul pays isolé. Nous nous sommes cependant trouvés dans une situation telle qu’il nous est indispensable de maintenir la base du régime communiste, la base de l’État socialiste, la république prolétarienne soviétique, cernée de tous côtés par les rapports capitalistes. Résoudrons-nous ce problème ? Je pense que c’est une question scolastique. Ainsi posée, elle ne peut recevoir de réponse. Elle se présente sous cette forme : comment, dans l’état des rapports actuels, conserver le pouvoir des soviets et le garder jusqu’au moment où le prolétariat de tel ou tel pays viendra à notre secours ? " Si les idées du rapporteur qui, sans aucun doute, avait soumis plus d’une fois son résumé à l’examen de Lénine, s’étaient trouvées en contradiction avec le bolchevisme traditionnel, comment le Congrès n’aurait-il pas élevé une protestation ? Comment ne s’est-il pas trouvé un seul délégué pour indiquer que, sur la question la plus essentielle de la révolution, Kaménev développait des opinions n’ayant " rien de commun " avec celles des bolcheviks ? Comment se fait-il que personne dans tout le parti n’ait remarqué l’hérésie ?

" D’après Lénine – affirme Staline – la révolution puise ses forces avant tout parmi les ouvriers et les paysans de la Russie même. D’après Trotsky, on pourrait croire que les forces indispensables ne peuvent être recrutées que sur le terrain de la révolution mondiale du prolétariat. "

A ces deux conceptions antithétiques, comme à bien d’autres, Lénine avait répondu d’avance :

" Pas une minute nous n’avons oublié et nous n’oublions – disait-il, le 14 mai 1918, dans une séance du Comité exécutif central – les faiblesses de la classe ouvrière russe comparativement aux autres détachements du prolétariat international… Mais nous devons rester à ce poste tant que ne surviendra pas notre allié, le prolétariat international… "

Au IIIe anniversaire de l’insurrection d’octobre, Lénine confirmait :

" … Nous avons misé sur la révolution internationale, et nous avons incontestablement misé juste… Nous avons toujours souligné qu’une œuvre telle que la révolution socialiste ne peut être accomplie dans un seul pays… "

En février 1921, Lénine déclarait au Congrès des ouvriers de l’industrie de la couture :

" Nous avons toujours et à maintes reprises indiqué aux ouvriers que le problème essentiel, fondamental, la condition absolue de notre victoire, était d’étendre la révolution au moins à quelques-uns des pays les plus avancés. "

Non, Lénine est trop compromis par son entêtement à " puiser " des forces sur le terrain mondial ; impossible de le blanchir !

De même que Trotsky est mis en opposition avec Lénine, Lénine lui-même est mis en opposition avec Marx et avec autant de raison. Si Marx supposait que la révolution prolétarienne commencerait en France mais ne s’achèverait pas ailleurs qu’en Angleterre, cela s’explique, d’après Staline, par le fait que Marx ne connaissait pas encore la loi de l’évolution inégale. En réalité, la prévision de Marx, opposant un pays où débute la révolution à un pays où s’opère complètement la réalisation socialiste, est entièrement bâtie sur la loi d’une évolution inégale. En tout cas, Lénine lui-même, qui n’admettait pas de réticence sur les grandes questions, n’a jamais, nulle part, marqué un désaccord avec Marx et Engels au sujet du caractère international de la révolution. Tout au contraire !

Si " les affaires ont tourné autrement que ne le prévoyaient Marx et Engels " – disait Lénine au IIIe Congrès des Soviets – c’est seulement par rapport à l’ordre de succession historique des pays : le lot du prolétariat russe a été, par la marche des événements, de tenir " un rôle honorable d’avant-garde de la révolution socialiste internationale, et nous voyons maintenant clairement comment se développera ultérieurement la révolution : le Russe a commencé, l’Allemand, le Français, l’Anglais parachèveront et le socialisme vaincra… ".

L’argument qui nous attend plus loin, c’est celui du prestige de l’État : nier la théorie du socialisme national, " cela conduit – selon les termes de Staline – à découronner notre pays ". A elle seule, cette phraséologie, intolérable pour l’oreille d’un marxiste, trahit toute la profondeur de la rupture avec la tradition bolchevique. Ce que craignait Lénine, ce n’était pas un " découronnement ", c’était la fanfaronnade nationaliste.

" Nous sommes – enseignait-il en avril 1918, dans une séance du soviet de Moscou – l’un des détachements révolutionnaires de la classe ouvrière qui s’est porté en avant, non point parce que nous serions meilleurs que d’autres… mais seulement et uniquement parce que nous étions un des pays les plus arriérés du monde entier… Nous n’arriverons à une complète victoire qu’avec tous les ouvriers des autres pays, avec les ouvriers du monde entier. "

L’appel à un jugement raisonnable sur soi-même devient le leitmoliv des discours de Lénine.

" La révolution russe, dit-il le 4 juin 1918…, n’est nullement un mérite particulier du prolétariat russe, mais elle est provoquée par la marche… des événements historiques ; ce prolétariat est placé par la volonté de l’histoire, provisoirement, à la première place, et il est devenu pour un temps l’avant-garde de la révolution mondiale. "

" Le premier rôle du prolétariat de Russie dans le mouvement ouvrier mondial, dit Lénine à la Conférence des Comités d’usines, le 23 juillet 1918, s’explique non point par le développement économique du pays, bien au contraire : il s’explique par l’Etat arriéré de la Russie… Le prolétariat russe conçoit clairement que la condition indispensable et les préalables essentiels de sa victoire sont dans l’offensive unie des ouvriers du monde entier. "

L’insurrection d’Octobre n’a pas été provoquée, bien entendu, par le seul état arriéré de la Russie, et Lénine le comprenait fort bien. Mais c’est consciemment qu’il courbait le jonc pour le redresser ensuite.

Au Congrès des Conseils de l’Économie publique, c’est-à-dire des organes spécialement appelés à édifier le socialisme, Lénine dit, le 26 mai 1918 :

" Nous ne fermons pas les yeux sur le fait qu’à nous seuls… avec nos propres forces, nous ne saurions accomplir entièrement la révolution socialiste dans un seul pays, quand bien même ce pays serait moins arriéré que la Russie. "

Devançant ici les voies futures de la catégorie bureaucratique, l’orateur ajoute cette explication : " Cela ne saurait provoquer le moindre pessimisme car la tâche que nous nous assignons est d’une difficulté historique mondiale. "

Au Congrès des Soviets, le 8 novembre, il dit :

" La complète victoire de la révolution socialiste est inconcevable dans un seul pays, et elle exige la collaboration la plus active au moins de quelques pays avancés, parmi lesquels nous ne pouvons compter la Russie… "

Lénine non seulement dénie à la Russie le droit d’avoir son propre socialisme, mais il lui assigne, d’une façon démonstrative, une place de deuxième ordre dans l’édification en commun du socialisme avec les autres pays. Quel criminel " découronnement " de notre pays !

En mars 1919, au Congrès du Parti, Lénine tarabuste ceux qui veulent aller trop loin :

" Nous savons par l’expérience pratique comment faire les premiers pas vers la destruction du capitalisme dans un pays où existent des rapports particuliers entre le prolétariat et la paysannerie. Et rien de plus. Si nous voulions imiter la grenouille qui s’efforçait de se faire aussi grosse que le bœuf, nous serions la risée du monde entier, nous ne serions que de simples fanfarons. "

Peut-être quelqu’un sera-t-il vexé d’entendre pareil propos ?

" Mais – s’écrie Lénine, le 19 mai 1921 – quel bolchevik a jamais nié que la révolution ne saurait définitivement vaincre qu’après avoir gagné tous les pays avancés, ou, du moins, certains d’entre eux ? " En novembre 1920, à la Conférence du parti de la province de Moscou, il avait déjà dit que les bolcheviks n’ont ni promis ni rêvé " de transformer le monde entier avec les forces de la seule Russie… Nous n’en sommes jamais arrivés à une pareille folie, et nous avons toujours dit que notre révolution serait victorieuse lorsqu’elle serait soutenue par les ouvriers de tous les pays. "

" Nous n’avons pas achevé – écrit-il au début de 1922 – d’établir même les fondations d’une économie socialiste. Ceci peut nous être encore disputé par les forces hostiles du capitalisme agonisant. Il faut le concevoir nettement et le reconnaître franchement, car il n’y a rien de plus dangereux que les illusions et les vertiges, surtout quand on se trouve à de grandes hauteurs. Et il n’y a absolument rien de " terrible ", rien qui motive légitimement la moindre défaillance, si l’on avoue cette amère vérité car nous avons toujours, et à maintes reprises, professé cette vérité qui est l’a b c du marxisme : pour la victoire du socialisme sont nécessaires les efforts conjugués des ouvriers de plusieurs pays avancés. "

Deux ans et demi plus tard, Staline exigera que l’on renonce au marxisme sur cette question essentielle. Pour quel motif ? Marx serait resté ignorant de l’inégalité de l’évolution, c’est-à-dire de la loi la plus élémentaire de la dialectique, tant de celle de la nature que de celle de la société. Mais comment traiter Lénine lui-même, qui, d’après Staline, aurait pour la première fois " découvert " la loi du développement inégal par l’expérience de l’impérialisme et qui, néanmoins, s’en tenait obstinément à " la vérité abécédaire du marxisme " ? C’est en vain que nous chercherions une explication.

" Le trotskysme – d’après la sentence accusatrice de l’Internationale communiste – procédait et continue à procéder de l’affirmation que notre révolution n’est pas en soi [!] et au fond socialiste, que la Révolution d’Octobre n’est qu’un signal, une impulsion et un point de départ pour la révolution socialiste en Occident. "

La transmutation dans le sens national est ici dissimulée par la pure scolastique. La Révolution d’Octobre " en soi " n’existe pas du tout. Elle eût été impossible sans toute l’histoire précédente de l’Europe, et elle eût été sans espoir si elle ne s’était continuée en Europe et dans le monde entier. " … La révolution russe n’est qu’un anneau dans la chaîne de la révolution internationale " (Lénine). Sa force est précisément là où les épigones voient son " découronnement ". C’est justement pour cela, et seulement pour cela, qu’au lieu d’être un tout l’emportant par lui-même, elle est un " signal ", une impulsion, un " point de départ ", un " anneau ", et qu’elle prend un caractère socialiste.

" Bien entendu, la victoire définitive du socialisme dans un seul pays est impossible " – disait Lénine au IIIe Congrès des Soviets, en janvier 1918. Mais, en revanche, quelque chose d’autre est possible : " Un vivant exemple, une mise en marche quelque part dans un pays, voilà ce qui allume les masses laborieuses par toutes les contrées. "

En juillet, dans une séance du Comité exécutif central :

" Notre tâche est, pour le moment… de maintenir… ce flambeau du socialisme, de façon qu’il projette le plus possible d’étincelles pour allumer l’incendie sans cesse croissant de la révolution sociale. "

Un mois après, dans un meeting ouvrier :

" La révolution [européenne] monte… et nous devons maintenir le pouvoir soviétique jusqu’à ce qu’elle commence. Nos erreurs doivent être une leçon pour le prolétariat d’Occident. "

Encore quelques jours plus tard, au Congrès des Travailleurs de l’enseignement :

" La révolution russe n’est qu’un exemple, elle n’est qu’un premier pas dans une série de révolutions… "

En mars 1919, au Congrès du parti :

" La révolution russe était en somme une répétition générale… de la révolution prolétarienne mondiale. "

Ce n’est pas une pièce jouée indépendamment, c’est seulement une répétition générale ! Quel entêtement et quelle cruauté dans le " découronnement " !

Mais Lénine ne s’arrête pas là. " S’il arrivait, dit-il le 8 novembre 1918, que tout à coup on nous balaie… nous aurions le droit de dire, sans dissimuler nos erreurs, que nous avons utilisé la période qui nous a été donnée par le sort, intégralement pour la révolution socialiste mondiale. " Combien, par la méthode de pensée comme par la psychologie politique, de telles paroles sont loin de la suffisance arrogante d’épigones qui se sont imaginés être le nombril de la terre !

Le faux commis dans une question essentielle, si l’intérêt politique oblige à s’y attacher, conduit à d’innombrables autres erreurs et transforme graduellement toute la pensée.

" … Notre parti n’a pas le droit de tromper la classe ouvrière – disait Staline au plénum du Comité exécutif de l’Internationale communiste en 1926 – , il devait dire nettement que, faute d’être sûr qu’il pourrait édifier le socialisme dans notre pays, il en arrivait à refuser le pouvoir et renonçait à la direction pour passer dans l’opposition… "

L’Internationale communiste accorda sa bénédiction à ce point de vue dans une résolution :

" Nier cette possibilité [d’un régime socialiste dans un seul pays] comme le fait l’Opposition, ce n’est pas autre chose que de nier l’existence des conditions préalables de la révolution socialiste en Russie. "

Les " conditions préalables " ne sont pas dans cette résolution l’état général de l’économie mondiale ni les contradictions intérieures de l’impérialisme, ni les rapports des classes en Russie, mais la garantie, donnée par avance, qu’existe la possibilité de réaliser le socialisme dans un seul pays ! .

A cette déduction téléologique présentée par les épigones pendant l’automne de 1926, on peut répliquer par les considérations mêmes que nous avons opposées aux mencheviks au printemps de 1905 :

" Du moment que le développement objectif de la lutte des classes pose devant le prolétariat, à un certain moment de la révolution, l’alternative : ou bien prendre sur soi les droits et les obligations du pouvoir, ou bien abandonner sa position de classe, la social-démocratie se donne pour tâche immédiate de conquérir le pouvoir. Et, ce faisant, elle n’ignore nullement les processus objectifs du développement qui sont d’un ordre plus profond, les processus de croissance et de concentration de la production : du moment que la logique de la lutte des classes, s’appuyant en fin de compte sur la marche de l’évolution économique, pousse le prolétariat à la dictature avant que la bourgeoisie ait épuisé sa mission économique… cela signifie seulement que l’histoire fait retomber sur le prolétariat des tâches d’une difficulté formidable. Peut-être même le prolétariat sera-t-il exténué dans cette lutte et tombera-t-il sous le faix, c’est possible. Mais il ne peut récuser ses tâches sous peines d’une décomposition de classe et d’un enlisement de tout le pays dans la barbarie."

A cela, même maintenant, nous n’aurions rien à ajouter.

" … Ce serait une faite irréparable, écrivait Lénine en mai 1918, que de déclarer que, du moment où nous reconnaissons le manque de corrélation entre nos forces économiques et notre force politique ", il s’ensuit " que nous ne devions pas prendre le pouvoir… Ainsi raisonnent les ronds-de-cuir oubliant qu’il n’y aura jamais de " corrélation ", qu’elle ne peut exister dans l’évolution naturelle, pas plus que dans l’évolution sociale, que c’est seulement par des essais successifs – dont chacun pris à part sera unilatéral et entaché d’une certaine disparité – que se constituera un socialisme intégral avec la collaboration révolutionnaire des prolétaires de tous les pays. "

Les difficultés de la révolution internationale sont à surmonter non point par une adaptation passive, ni par un renoncement au pouvoir, ni par l’attitude expectative d’une nation espérant le soulèvement universel, mais par l’action toute vive, par la victoire remportée sur les contradictions, par la dynamique de la lutte et par l’élargissement de son terrain.

Si l’on prend au sérieux la philosophie historique des épigones, les bolcheviks, à la veille d’Octobre, devaient savoir d’avance, d’abord qu’ils tiendraient contre des légions d’ennemis ; ensuite que, du communisme de guerre, ils passeraient à la N.E.P. ; enfin, qu’en cas de nécessité, ils édifieraient leur socialisme national. En un mot, avant de prendre le pouvoir, ils devaient établir un bilan exact et inscrire le solde à leur actif. Ce qui s’est produit en réalité ne ressemble guère à cette pieuse caricature.

Dans un rapport au Congrès du parti en mars 1923, Lénine disait :

" Nous avons dû constamment marcher à tâtons. Le fait devient évident lorsque nous essayons de jeter un regard d’ensemble sur ce que nous avons vécu. Mais cela ne nous a nullement ébranlés, même le 10 octobre 1917, lorsque se décidait la question de la prise du pouvoir. Nous ne doutions pas qu’il nous faudrait, selon l’expression du camarade Trotsky, expérimenter, faire des essais. Nous nous jetions dans une entreprise que personne au monde n’avait encore risquée à une telle échelle. "

Et plus loin :

" Qui donc a jamais pu faire la plus grande des révolution en sachant d’avance comment la mener jusqu’au bout ? Où pourrait-on puiser pareil savoir ? Il ne se trouve pas dans les livres. Il n’existe pas de livre de ce genre-là. C’est seulement de l’expérience des masses que notre résolution a pu naître. "

La certitude qu’on pouvait édifier en Russie un régime socialiste, les bolcheviks ne la cherchaient pas, ils n’en avaient pas besoin, ils n’en avaient que faire ; elle était contraire à tout ce que leur avait enseigné l’école du marxisme. " La tactique des bolcheviks… – écrivait Lénine contre Kautsky – était exclusivement une tactique internationaliste, car elle ne se fondait ni sur une attitude poltronne ni sur l’incrédulité petite-bourgeoise devant la révolution mondiale… " Les bolcheviks " tendaient au maximum de ce qui était réalisable dans un pays pour le développement, le soutien, l’éveil de la révolution dans tous les pays ". Avec une pareille tactique, on ne pouvait se tracer un itinéraire infaillible et encore moins pouvait-on prendre des assurances sur une victoire nationale. Mais les bolcheviks le savaient : le danger est un élément de la révolution comme de la guerre. Ils allaient les yeux ouverts au-devant des périls.

Donnant comme exemple et preuve au prolétariat mondial la hardiesse avec laquelle la bourgeoisie court des risques de guerre pour son intérêt, Lénine stigmatise avec aversion ceux des socialistes qui " ont peur d’engager le combat tant qu’on ne leur aura pas garanti " un succès facile… " Ils méritent trois fois le mépris, cette racaille du socialisme international, ces larbins de la morale bourgeoise. " Lénine, on le sait, ne se gênait pas dans le choix des expressions quand l’indignation l’étouffait.

" Mais comment faire – interrogea avec insistance Staline – si la révolution mondiale est condamnée au retard ? Y a-t-il quelque éclaircie en vue pour notre révolution ? Trotsky ne propose aucune éclaircie. "

Les épigones exigent pour le prolétariat russe des privilèges historiques : il doit y avoir des rails tout prêts devant lui pour un mouvement ininterrompu vers le socialisme, indépendamment de ce qui peut se passer pour le reste de l’humanité. Hélas ! l’histoire n’a pas fabriqué ces rails-là.

". Si l’on regarde les choses sur le plan historique mondial, disait Lénine au VIIe Congrès du parti, il est hors de doute que l’on ne peut espérer la victoire définitive de notre révolution, dans le cas où elle resterait isolée… "

Mais, même dans ce cas, elle ne serait pas stérile.

" Même si demain le pouvoir bolchevik était renversé par les impérialistes, disait Lénine en mai 1919 au Congrès de l’Enseignement, nous ne nous repentirions pas une seconde de l’avoir pris. Et pas un des ouvriers conscients… ne s’en repentira, ne mettra en doute que notre révolution a néanmoins représenté une victoire. "

Car Lénine ne se représentait la victoire que dans la continuité internationale de l’évolution et de la lutte. " La société nouvelle… est une abstraction qui ne peut s’incarner autrement que dans divers essais, incomplets, concrets, pour créer tel ou tel État socialiste. " La nette différence et, dans un certain sens, l’opposition de " l’État socialiste " et de la " société nouvelle " donnent la clé d’innombrables abus commis par la littérature des épigones sur les textes de Lénine.

Avec une extrême simplicité, Lénine expliquait le sens de la stratégie bolchevique, à l’issue de la cinquième année suivant la prise du pouvoir.

" Lorsque nous inaugurions, en notre temps, la révolution internationale, nous agissions ainsi non point parce que nous étions persuadés de pouvoir en déterminer d’avance le mouvement, mais parce que de nombreuses circonstances nous poussaient à engager cette révolution. Nous pensions : ou bien la révolution internationale viendra à notre secours, et alors nos victoires sont complètement assurées, ou bien nous accomplirons notre modeste travail révolutionnaire, en comprenant qu’en cas de défaite nous aurions tout de même servi la cause de la révolution, et que notre expérience serait d’une utilité certaine pour d’autres révolutions. Il était clair pour nous que, sans l’appui d’une révolution internationale, mondiale, la victoire de la révolution prolétarienne était impossible. Jusqu’à la révolution, et encore après elle, nous pensions : tout de suite, ou du moins bientôt, éclatera la révolution dans les autres pays, dans ceux qui sont les plus développés sur le plan capitaliste ; ou alors, dans le cas contraire, nous devrons périr. Bien que nous ayons conçu les choses ainsi, nous avons tout fait pour sauvegarder, dans toutes les circonstances et à tout prix, le système soviétique, sachant que nous travaillions non seulement pour nous, mais aussi pour la révolution internationale. Nous le savions, nous avons exprimé plus d’une fois cette conviction avant la révolution d’Octobre, de même qu’immédiatement après et qu’à l’époque où l’on débattait et signait la paix de Brest-Litovsk. Et c’était juste en somme. "

Les échéances ont été reportées, la trame des événements s’est présentée, sous bien des rapports, d’une façon imprévue, mais l’orientation essentielle est restée inchangée.

Que peut-on ajouter à de telles paroles ? " Nous entreprenions… la révolution internationale. " " Si l’insurrection en Occident ne se produit pas " tout de suite, ou du moins très rapidement ", estimaient les bolcheviks, " nous devrons périr ". " Mais, même dans ce cas, la conquête du pouvoir se trouvera justifiée ; c’est grâce à l’expérience de ceux qui auront succombé que d’autres s’instruiront. " Nous militons non seulement pour nous, mais aussi pour la révolution internationale. " Ces idées de Lénine, profondément pénétrées d’internationalisme, furent exposées par lui au Congrès de l’Internationale communiste. Quelqu’un lui répliqua-t-il ? Quelqu’un fit-il allusion à la possibilité d’un régime socialiste national ? Personne ne dit mot là-dessus !

Cinq ans après, au VIIe plénum de l’Exécutif de l’Internationale communiste, Staline développait des considérations d’un caractère tout à fait opposé. Nous les connaissons déjà. Si manque " la certitude de la possibilité de l’édification du socialisme en notre pays ", le parti doit devenir de " parti dirigeant, parti d’opposition... ". Il faut avoir pris des assurances de succès avant de s’emparer du pouvoir ; il n’est permis de chercher de telles assurances que dans le cadre national ; il faut être certain de pouvoir édifier le socialisme dans la Russie paysanne ; en revanche, on peut parfaitement se passer de l’assurance d’une victoire du prolétariat mondial. Chacun des anneaux de cette chaîne logique frappe en plein visage la tradition du bolchevisme !

Pour dissimuler sa rupture avec le passé, l’école stalinienne essaya d’utiliser quelques lignes de Lénine, celles qui lui semblaient les moins inutilisables. L’article de 1915 sur les États-Unis d’Europe jette au passage cette remarque que la classe ouvrière doit, dans chaque pays, conquérir le pouvoir et entreprendre l’édification socialiste sans attendre personne. Si, derrière ces lignes incontestables, s’était dissimulée l’idée d’un régime socialiste national, comment Lénine aurait-il pu si foncièrement l’oublier dans le courant des années suivantes et y contredire avec tant d’obstination et à chaque pas ? Mais il est inutile de recourir à des arguments indirects quand on en possède de très directs. Les thèses-programmes, élaborées par Lénine en cette même année 1915, répondent à la question exactement et directement :

" La tâche du prolétariat de Russie est de mener jusqu’au bout la révolution bourgeoise démocratique en Russie pour allumer le feu de la révolution socialiste en Europe. Cette seconde tâche s’est maintenant extrêmement rapprochée de la première, mais elle reste cependant une tâche particulière et de deuxième plan, car il s’agit de classes différentes collaborant avec le prolétariat de la Russie ; pour la première, le collaborateur est la paysannerie petite-bourgeoise de la Russie ; pour la deuxième, c’est le prolétariat des autres pays. "

On ne peut exiger une plus grande clarté.

La deuxième référence à Lénine n’est pas mieux fondée. Un article inachevé de lui, sur la coopération, dit que, dans la République soviétique, on possède " tout ce qui est indispensable et suffisant " pour réaliser, sans de nouvelles révolutions, la transition vers le socialisme : il s’agit, comme le montre très clairement le texte, de conditions préalables politiques et juridiques. L’auteur n’oublie pas de rappeler l’insuffisance des bases de la production et de la culture. Lénine exprima plus d’une fois cette même pensée. " Ce qui nous manque – écrivait-il dans un article de la même période, au début de 1923 – c’est une culture permettant de passer directement au socialisme, bien que nous ayons pour cela les conditions politiques préalables. " Dans ce cas, comme dans tous les autres, Lénine partait du fait que, marchant à côté du prolétariat russe et le précédant, le prolétariat d’Occident irait au socialisme. L’article sur la coopération n’indique pas du tout que la République soviétique puisse créer, à la mode réformiste et harmonieusement, son socialisme national au lieu de s’insérer, par le processus des antagonismes et des révolutions, dans un régime socialiste mondial. Les deux citations, introduites même dans le texte du programme de l’Internationale communiste, ont été depuis longtemps expliquées dans notre Critique du Programme, et nos adversaires n’ont pas essayé une seule fois de défendre leurs élucubrations et leurs erreurs. D’ailleurs, pareille tentative eût été sans espoir.

En mars 1923, c’est-à-dire dans la dernière période de son travail créateur, Lénine écrivait :

" Nous nous trouvons… au moment présent, devant une question : réussirons-nous à tenir avec notre production rurale menue, toute menue, et devant nos ruines, jusqu’au moment où les pays capitalistes de l’Europe occidentale accompliront leur révolution vers le socialisme ? "

Nous le voyons de nouveau : les échéances étaient reportées à plus loin, la trame des événements était modifiée, mais la base internationale de la politique demeurait immuable. La croyance en la révolution internationale – d’après Staline, le " manque de foi " dans les forces internes de la révolution russe – accompagna le grand internationaliste jusqu’à la tombe. C’est seulement en écrasant Lénine sous un mausolée que les épigones eurent la possibilité de " nationaliser " ses opinions.

De la division mondiale du travail, de l’inégalité du développement des diverses nations, de leur interdépendance économique, de l’inégalité de la culture sous ses divers aspects selon les pays, il résulte que le régime socialiste ne peut être construit que d’après le système d’une spirale économique qui reportera les incompatibilités internes de tel ou tel pays sur tout un groupe d’autres pays et les compensera par des services réciproques et par des compléments mutuels des économies et des cultures, c’est-à-dire en fin de compte, sur le terrain mondial.

L’ancien programme du parti adopté en 1903 commence par ces termes :

" Le développement des échanges a établi une liaison si étroite entre tous les peuples du monde civilisé que le grand mouvement émancipateur du prolétariat devait devenir et est devenu depuis longtemps international… "

La préparation du prolétariat à la prochaine révolution sociale est définie comme la tâche de la " social-démocratie internationale ". Cependant, " dans la voie qui mène à leur but final commun… les sociaux-démocrates des divers pays sont forcés d’envisager des tâches immédiates qui ne sont pas les mêmes pour les uns et pour les autres. " En Russie, la tâche est de renverser le tsarisme. La révolution démocratique est considérée d’avance comme une étape nationale vers la révolution socialiste internationale.

La même conception fut placée à la base du nouveau programme adopté par le parti, lorsqu’il eut conquis le pouvoir. Dans une discussion préalable sur le projet de programme pour le VIIe Congrès, Milioutine apporta un amendement à la résolution de Lénine : " Je propose, dit-il, d’insérer les mots " révolution socialiste internationale " là où l’on parle de " l’ère commencée de la révolution socialiste "… " Je pense qu’un exposé des motifs est inutile… Notre révolution sociale ne peut vaincre qu’en tant que révolution internationale. Elle ne peut vaincre uniquement en Russie en laissant subsister le régime bourgeois dans les pays environnants… Je propose d’introduire cet amendement pour éviter tout malentendu. " Le président Sverdlov : " Le camarade Lénine accepte l’amendement ; il est donc inutile de voter. " Ce petit épisode de technique parlementaire (" un exposé des motifs est inutile ", et " il est inutile de voter " !) démolit l’historiographie mensongère des épigones d’une façon peut-être plus convaincante que l’étude historique la plus soignée ! Le fait que Milioutine lui-même, ainsi que Skvortsov-Stepanov ci-dessus nommé, ainsi que des centaines et des milliers d’autres, condamnèrent bientôt leurs propres opinions sous la dénomination de " trotskysme ", ce fait ne change rien à la nature des choses. Les grands torrents historiques sont plus forts que les vertèbres de l’homme. La montée du flot soulève des générations politiques entières et le reflux les emporte. D’autre part, les idées sont aptes à vivre même après la mort physique ou spirituelle de leurs propagateurs.

Un an plus tard, au VIIIe Congrès du parti, qui confirma le nouveau programme, la même question fut de nouveau élucidée dans un échange de vives répliques entre Lénine et Podbelsky. Le délégué de Moscou protestait contre le fait qu’en dépit de la Révolution d’Octobre, l’on continuât à parler au futur de la révolution sociale.

" Podbelsky, dit Lénine, a désapprouvé que, dans un des paragraphes, il soit question de la prochaine révolution sociale... Pareil argument ne tient évidemment pas debout car, dans notre programme, il est question de la révolution sociale à l’échelle mondiale. "

En vérité, l’histoire du parti n’a pas laissé aux épigones un seul recoin qui ne soit éclairé !

Dans le programme adopté en 1921 par la Jeunesse communiste, la même question est présentée sous une forme particulièrement simple et populaire.

" La Russie, bien qu’elle possède d’immenses richesses naturelles, est-il dit dans un des paragraphes, n’en est pas moins un pays attardé sous le rapport industriel, et où prédomine une population petite-bourgeoise. Elle ne peut parvenir au socialisme que par une révolution prolétarienne mondiale dont l’heure de développement est venue pour nous. "

Approuvé en son temps par le Bureau politique, avec la participation non seulement de Lénine et de Trotsky, mais aussi de Staline, ce programme conservait encore toute sa valeur à l’automne de 1926, lorsque le Comité exécutif de l’Internationale communiste considérait comme un péché mortel le refus de reconnaître le socialisme dans un seul pays.

Dans les deux années qui suivirent, les épigones se trouvèrent cependant forcés de mettre aux archives les documents-programmes de l’époque de Lénine. Un nouveau document, fait de fragments assemblés, fut appelé par eux le programme de l’Internationale communiste. Si, chez Lénine, dans le programme " russe ", il s’agissait de la révolution internationale, chez les épigones, dans leur programme international, il s’agit du socialisme " russe ".

Quand et comment se révéla ouvertement, pour la première fois, la rupture avec le passé ? Il est d’autant plus facile d’en marquer la date historique qu’elle correspond à un moment significatif dans la biographie de Staline. Dès avril 1924, trois mois après la mort de Lénine, Staline exposait modestement les points de vue traditionnels du parti : " … Renverser le pouvoir de la bourgeoisie et établir le pouvoir du prolétariat dans un seul pays – écrivait-il dans son livre Les questions du léninisme –, cela ne signifie pas encore la garantie d’une complète victoire du socialisme. La tâche principale du socialisme – l’organisation de la production socialiste – reste encore par-devers nous. Peut-on résoudre ce problème, peut-on parvenir à une victoire définitive du socialisme dans un seul pays sans les efforts conjugués des prolétaires de plusieurs pays avancés ? Non, on ne le peut. Pour le renversement de la bourgeoisie, il suffit des efforts d’un seul pays – ceci nous est démontré par l’histoire de notre révolution. Pour la victoire définitive du socialisme, pour l’organisation de la production socialiste, il ne suffit déjà plus des efforts des prolétaires de plusieurs pays avancés… " Staline termine cet exposé par les termes suivants : " Tels sont dans l’ensemble les traits caractéristiques de la théorie léniniste de la révolution prolétarienne. "

Vers l’automne de la même année, sous l’influence de la lutte contre le " trotskysme ", il se révéla tout à coup que précisément la Russie, à la différence des autres pays, pouvait, par ses propres moyens, construire un régime socialiste si elle n’était pas gênée par une intervention… " Ayant consolidé son pouvoir et entraînant à sa suite la paysannerie, écrivait Staline dans une nouvelle édition du même ouvrage, le prolétariat du pays vainqueur peut et doit édifier un régime socialiste. " Peut et doit ! Seulement, pour " protéger tout à fait le pays contre une intervention…, il faut une victoire de la révolution au moins dans plusieurs pays… ". La proclamation de cette nouvelle conception, qui réserve au prolétariat mondial le rôle de garde-frontière, se termine sur les mêmes termes : " Tels sont, dans l’ensemble, les traits caractéristiques de la théorie léniniste de la révolution prolétarienne. " En moins d’un an, Staline prête à Lénine deux points de vue diamétralement opposés sur la question essentielle du socialisme.

Au plénum du Comité central, en 1927, Trotsky déclarait à propos des deux points de vue opposés de Staline : " On peut alléguer que Staline se trompait et qu’ensuite il s’est corrigé. Mais comment donc a-t-il pu se tromper à un tel point sur une pareille question ? S’il est juste de dire que Lénine, dès 1915, a donné la théorie de l’édification du socialisme dans un seul pays (ce qui est radicalement faux) ; s’il est vrai que, par la suite, Lénine n’a fait que développer et renforcer ce point de vue (ce qui est radicalement faux), comment donc, demandera-t-on, Staline a-t-il pu, sur cette question de toute première importance, élaborer lui-même, du vivant de Lénine et dans la dernière période de son existence, ce point de vue qui a trouvé son expression dans la formule de Staline en 1924 ? Il résulte que, sur cette question capitale, Staline a toujours été tout simplement trotskyste et que c’est seulement en 1924 qu’il a cessé de l’être… Il ne serait pas mauvais que Staline trouvât dans ses propres textes au moins un passage démontrant que, dès avant 1924, il avait parlé de l’édification du socialisme dans un seul pays. Il ne le trouvera pas !" A ce défi, il n’y eut pas de réponse.

Il ne faut pas, cependant, exagérer la profondeur effective de l’évolution stalinienne. Tout comme dans les questions concernant la guerre et l’attitude envers le gouvernement provisoire, ou dans la question nationale, Staline avait deux attitudes sur les perspectives générales de la révolution : l’une indépendante, organique, qu’il n’a pas toujours exprimée et, en tout cas, jamais exprimée jusqu’au bout ; l’autre conventionnelle, phraséologique, adaptée de Lénine. Dans la mesure où il s’agit d’hommes appartenant à un seul et même parti, on ne peut se représenter un abîme plus profond que celui qui sépare Staline de Lénine, tant sur les questions essentielles de la conception révolutionnaire que dans la psychologie politique. La nature opportuniste de Staline est masquée par le fait qu’il s’appuie sur une révolution prolétarienne qui a réussi. Mais nous avons vu la position indépendante de Staline en mars1917 : ayant derrière lui une révolution bourgeoise déjà consommée, il proposait comme tâche au parti de " freiner la disjonction " de la bourgeoisie, c’est-à-dire qu’il s’opposait en fait à la révolution prolétarienne. Si celle-ci s’accomplit, ce ne fut pas de sa faute. Avec toute la bureaucratie, Staline se place sur le terrain du fait. Du moment qu’il y a une dictature du prolétariat, il doit y avoir aussi un socialisme. Ayant retourné les arguments des mencheviks contre la révolution prolétarienne en Russie, Staline, par la théorie du socialisme dans un seul pays, s’est mis en garde contre la révolution internationale. Et comme il n’a jamais médité jusqu’au bout les questions de principe, il n’a pu faire autrement qu’imaginer qu’" en somme " il a toujours pensé comme pendant l’automne de 1924. Et comme, d’ailleurs, il ne s’est jamais mis en contradiction avec l’opinion dominante du parti, il n’a pu se dispenser d’imaginer qu’" en somme " celui-ci pensait tout comme lui.

Au début, la substitution fut inconsciente. Il ne s’agissait pas d’une falsification mais d’une dégradation idéologique. Cependant, à mesure que la doctrine du socialisme national s’est heurtée à une critique bien armée, il a fallu l’intervention organisée, principalement chirurgicale, de l’appareil. La théorie du socialisme national fut décrétée. Elle fut démontrée par la méthode du contraire : par l’arrestation de ceux qui ne l’admettaient pas. En même temps s’ouvrit l’ère d’un travestissement systématique du passé du parti. Son histoire devint un palimpseste. On continue jusqu’à présent à dénaturer les parchemins, et cela, avec un emportement de plus en plus enragé.

Néanmoins ce ne furent pas les mesures de répression et les falsifications qui eurent une importance décisive. Le triomphe des nouvelles opinions qui répondaient à la situation et aux intérêts de la bureaucratie, reposait sur des circonstances objectives, transitoires, mais extrêmement puissantes. Les possibilités qui s’étaient ouvertes devant la République soviétique se trouvèrent, en politique tant extérieure qu’intérieure, beaucoup plus considérables que personne n’aurait pu l’espérer avant l’insurrection. L’État ouvrier isolé, non seulement se maintint parmi des légions d’ennemis mais encore se releva économiquement. Ces faits bruts façonnaient l’opinion publique de la jeune génération, qui n’avait pas encore appris à penser dans le sens historique, c’est-à-dire à comparer et à prévoir.

La bourgeoisie européenne s’était trop brûlé les doigts au cours de la dernière guerre pour se décider facilement à en engager une nouvelle. La crainte de conséquences révolutionnaires a paralysé jusqu’ici les plans d’intervention militaire. Mais la crainte n’est pas un facteur sûr. La menace de la révolution n’a jamais encore remplacé la révolution même. Un danger qui tarde à se réaliser perd de sa valeur opérante. En même temps, l’antagonisme irréductible entre l’État ouvrier et le monde de l’impérialisme cherche à éclater. Les événements de ces derniers temps sont si éloquents que les espérances mises dans une " neutralisation " de la bourgeoisie mondiale jusqu’à l’achèvement de l’édification socialiste sont abandonnées maintenant par la fraction dirigeante ; dans un certain sens, elles se sont changées même en leur contraire.

Les succès industriels obtenus durant les années de paix restent une preuve pour toujours acquise des avantages incomparables dont jouit une économie planifiée. Dans ce fait, il n’y a aucune contradiction avec le caractère international de la révolution : le socialisme ne pourrait se réaliser sur l’arène mondiale si ses éléments et ses bases n’étaient préparés dans divers pays. Ce n’est pas par hasard que les adversaires de la théorie du socialisme national ont été précisément les protagonistes de l’industrialisation, du principe d’un plan économique, du Plan quinquennal en particulier et de la collectivisation. La lutte pour une audacieuse initiative économique, Rakovsky et avec lui des milliers d’autres bolcheviks en payent les frais par des années de déportation et de prison. Mais eux-mêmes, d’autre part, ont été les premiers à s’insurger contre la surestimation des résultats obtenus et la suffisance nationale. En revanche, les " praticiens " méfiants et myopes, qui estimaient auparavant que le prolétariat de la Russie arriérée ne pourrait s’emparer du pouvoir et qui, après la conquête du pouvoir, niaient la possibilité d’une large industrialisation et de la collectivisation, ont occupé ensuite la position tout à fait opposée : les succès obtenus contre leurs propres prévisions, ils les ont tout simplement multipliés pour en faire les résultats présumés d’une série de plans quinquennaux, substituant à la perspective historique une table de multiplication. C’est là la théorie du socialisme dans un seul pays.

En réalité, la croissance actuelle de l’économie soviétique reste un processus contradictoire. En consolidant l’État ouvrier, les réussites économiques ne conduisent pas du tout automatiquement à la création d’une société harmonieuse. Au contraire, elles préparent à un niveau plus élevé le redoublement des contradictions que révèle une construction socialiste isolée. La Russie rurale continue à avoir besoin d’un plan économique général édifié avec l’Europe urbaine. La division mondiale du travail s’élève au-dessus de la dictature du prolétariat dans un seul pays et lui prescrit impérieusement les voies à suivre. L’insurrection d’Octobre n’a pas exclu la Russie de l’évolution du reste de l’humanité ; au contraire, elle l’a liée plus étroitement à celle-ci. La Russie n’est déjà plus le ghetto de la barbarie, mais elle n’est pas encore l’Arcadie du socialisme. C’est le pays à la situation la plus transitoire dans notre époque de transition. " La révolution russe n’est qu’un anneau dans la chaîne de la révolution internationale. " L’état actuel de l’économie mondiale permet de dire sans hésitation : le capitalisme s’est rapproché beaucoup plus de la révolution prolétarienne que l’Union soviétique ne s’est approchée du socialisme. Le sort du premier État ouvrier est indissolublement lié à celui du mouvement émancipateur en Occident et en Orient. Mais c’est là un sujet d’importance, qui demande à être étudié à part. Nous espérons pouvoir y revenir.

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