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Quelques mensonges sur la "construction stalinienne du socialisme"

dimanche 30 août 2009, par Robert Paris

LA DÉPENDANCE DE L’U.R.S.S. A L’ÉGARD DE L’ÉCONOMIE MONDIALE

C’est H. Vollmar lui-même, et personne d’autre, qui fut le précurseur des apôtres de la société socialiste nationale. Dessinant, dans un article intitulé L’État socialiste isolé, la perspective de la construction du socialisme en Allemagne par les propres forces du prolétariat de ce pays (qui avait dépassé de loin l’Angleterre avancée), Vollmar en 1878 se référait, avec une précision et une clarté absolues, à la loi du développement inégal qui, pense Staline, était inconnue de Marx et d’Engels. De cette loi, Vollmar tire, en 1878, une incontestable conclusion :

" Dans les conditions qui prédominent actuellement, et qui conserveront leurs forces dans la période à venir qu’on peut prévoir, la victoire simultanée du socialisme dans tous les pays cultivés est une hypothèse absolument exclue... "

Et plus loin, développant cette pensée, Vollmar dit :

" De ce fait, nous en arrivons à l’Etat socialiste isolé, qui, j’espère l’avoir démontré, s’il n’est pas le seul possible, est du moins le plus vraisemblable. "

Dans la mesure où, comme on peut le comprendre, cet État isolé est une dictature du prolétariat, Vollmar expose une opinion indiscutable, qui était celle de Marx et d’Engels, et que Lénine exprima dans l’article de 1915 cité plus haut.

Mais ensuite viennent des trouvailles qui n’appartiennent qu’à Vollmar, et dont la formulation est d’ailleurs moins unilatérale et moins fautive que celle de nos théoriciens du socialisme dans un seul pays. L’argumentation de Vollmar repose sur le fait qu’une Allemagne socialiste se trouverait en relations économiques suivies avec l’économie capitaliste mondiale, tout en disposant de l’avantage constitué par un haut développement technique et des coûts de production peu élevés. Une telle construction s’inscrit dans la perspective de la coexistence pacifique des systèmes socialiste et capitaliste [1] . Et comme, avec le temps, le socialisme prouvera de façon de plus en plus éclatante sa supériorité dans le domaine de la production, la nécessité de la révolution mondiale disparaîtra d’elle-même : c’est à travers le marché et par l’intervention des bas prix que le socialisme l’emportera sur le capitalisme.

Auteur du premier projet de programme et coauteur du second projet, Boukharine fonde entièrement sa construction du socialisme dans un seul pays sur l’idée de l’économie isolée, fermée sur elle-même. Dans l’article de Boukharine intitulé Du caractère de notre révolution et de la possibilité de la construction victorieuse du socialisme en U.R.S.S. ( Bolchevik, n° 19 et 20, 1926)—production suprême de la scolastique multipliée par la sophistique—tout le raisonnement se déroule dans le cadre d’une économie isolée. Le principal et unique argument est le suivant :

" Puisque nous avons tout ce qui est " nécessaire et suffisant " pour la construction du socialisme, alors, par conséquent, dans le processus même de cette construction, il n’y a pas un seul moment où elle puisse devenir impossible. Si à l’intérieur de notre pays, nous avons une combinaison de forces telle que, chaque année, la prépondérance du secteur socialiste s’affirme et que le secteur socialiste croisse plus vite que le secteur privé, alors nous commençons chaque année nouvelle avec des forces accrues. "

C’est un raisonnement irréfutable : " Puisque nous avons tout ce qui est nécessaire et suffisant ", alors... nous l’avons. En prenant pour prémisses ses conclusions, Boukharine construit un système d’économie socialiste clos sur lui-même, sans entrées ni sorties. Comme Staline, Boukharine ne se souvient de l’extérieur, c’est-à-dire du monde entier, que sous l’angle de l’intervention militaire. Quand il parle, dans cet article, de la nécessité de " faire abstraction " du facteur international, il a en vue, non pas le marché mondial, mais l’intervention militaire. Il n’a pas à s’abstraire du marché mondial : il l’oublie, simplement, dans toute sa construction. En s’appuyant sur ce schéma, Boukharine défendit, au XIVe Congrès, l’idée que si une intervention militaire ne vient pas y faire obstacle, nous construirons le socialisme " même à pas de tortue ". La lutte incessante entre les deux systèmes, le fait que le socialisme ne peut se fonder que sur des forces productives supérieures, en un mot, la dynamique marxiste du remplacement d’une formation sociale par une autre ; commandée par la croissance des forces productives, tout cela fut totalement jeté au rebut. La dialectique révolutionnaire et historique fut remplacée par une utopie réactionnaire, celle du grignotage par un socialisme qui s’édifierait sur une base technique inférieure, se développerait à " une allure de tortue " dans les limites nationales, et n’aurait d’autre rapport avec le monde extérieur que la peur de l’intervention. Ne pas admettre cette piteuse caricature de la doctrine de Marx et de Lénine devint une " déviation social-démocrate ". C’est dans cet article de Boukharine que pour la première fois sont ainsi caractérisées nos opinions, à l’aide de toute une " argumentation ". L’histoire retiendra que nous avons été condamnés pour " déviation social-démocrate ", parce que nous n’avons pas voulu admettre un retour à la théorie de Vollmar sur le socialisme dans un seul pays, retour qui, en l’inversant, la rend encore plus erronée.

Le prolétariat de la Russie tsariste n’aurait pas pris le pouvoir en Octobre, si la Russie n’avait été le chaînon le plus faible de la chaîne de l’économie mondiale ; elle en était tout de même un chaînon. La conquête du pouvoir par le prolétariat n’a nullement isolé la République des soviets du système de la division internationale du travail créée par le capitalisme.

De même que la sage chouette ne s’envole qu’au crépuscule, de même la théorie du socialisme dans un seul pays a surgi à un moment où notre industrie—dont s’épuisait de plus en plus l’ancien capital de base, où se situait, pour les deux tiers, la dépendance de notre industrie par rapport à l’industrie mondiale—avait un besoin aigu de renouveler et d’étendre ses liens avec le marché mondial, et au moment où les problèmes du commerce extérieur se posaient nettement aux dirigeants de l’économie.

Au XIe Congrès, c’est-à-dire au dernier Congrès où il put parler au parti, Lénine le prévint qu’il aurait à subir un nouvel examen, " un examen qu’organiseraient le marché russe et le marché mondial auquel nous sommes subordonnés, avec lequel nous sommes liés et dont nul ne peut s’arracher ".

Rien ne frappe aussi mortellement la théorie du " socialisme intégral " isolé, que ce simple fait : les chiffres de notre commerce extérieur sont devenus dans les toutes dernières années, la pierre angulaire de nos plans économiques. La " partie la plus faible " de toute notre économie, y compris notre industrie, est l’importation, entièrement tributaire de l’exportation. Or, la force de résistance d’une chaîne dépendant du chaînon le plus faible, les calculs de nos plans économiques sont adaptés aux mesures de l’importation.

Dans la revue L’économie planifiée (organe théorique du Plan d’État), nous lisons, dans un article consacré au système de l’établissement du plan :

" En établissant les chiffres de contrôle de l’année courante, nous avons dû, méthodologiquement, prendre comme base les plans de notre exportation et ceux de notre importation, nous orienter d’après ceux-ci pour établir les plans de toute une série de branches diverses de l’industrie et, par conséquent, de tout le plan industriel général, et tout particulièrement pour accorder avec eux la construction d’usines nouvelles " (Janvier 1927, P. 27).

Sans aucun doute, cette démarche méthodologique, à propos du Plan d’État, signifie que les chiffres de contrôle déterminent la direction et le rythme de notre développement économique mais que le contrôle de ces chiffres s’est déplacé du côté de l’économie mondiale ; il en est ainsi, non pas parce que nous sommes devenus plus faibles, mais parce que, devenus plus forts, nous sommes sortis du cercle vicieux de l’isolement.

Par les chiffres des exportations et des importations, le monde capitaliste nous montre qu’il a, pour réagir, d’autres armes que l’intervention militaire. Dans les conditions du marché, la productivité du travail et du système social dans son ensemble étant mesurée par le rapport des prix, l’économie soviétique est sous la menace bien davantage d’une intervention de marchandises capitalistes à bon marché que d’une intervention militaire. C’est pourquoi il ne s’agit pas de remporter, économiquement, un triomphe isolé sur sa " propre bourgeoisie ". " La révolution socialiste qui avance sur le monde entier ne consistera pas seulement en une victoire du prolétariat de chaque pays sur sa propre bourgeoisie " (Lénine, 1919). Il s’agit d’une lutte à mort entre deux systèmes sociaux, dont l’un a commencé à se construire à partir de forces productives arriérées, tandis que l’autre s’appuie aujourd’hui encore sur des forces productives d’une bien plus grande puissance.

Celui qui taxe de " pessimisme " le simple aveu que nous dépendons du marché mondial (Lénine disait que nous sommes subordonnés au marché mondial) trahit toute sa pusillanimité de petit-bourgeois provincial devant le marché mondial et le caractère piteux de son optimisme local, puisqu’il échappe à cette économie mondiale par ses propres moyens.

La nouvelle théorie fait une question d’honneur de l’idée bizarre que l’U.R.S.S. peut périr d’une intervention militaire mais non en raison de son retard économique. Mais puisque, dans une société socialiste, les masses travailleuses sont beaucoup plus disposées à défendre le pays que les esclaves du capital à l’attaquer, on se pose la question : pourquoi une intervention militaire peut-elle faire peser sur nous une menace de mort ? Parce que l’ennemi est techniquement plus fort. Boukharine ne reconnaît la supériorité des forces productives que dans leur aspect militaire technique. Il ne veut pas comprendre que le tracteur de Ford est aussi dangereux que le canon du Creusot, avec cette différence que ce dernier ne peut agir que de temps à autre, tandis que le premier nous presse en permanence [2] . De plus, le tracteur sait qu’il a derrière lui le canon, comme ultime réserve.

Nous, premier État ouvrier, nous sommes une partie du prolétariat mondial, et avec lui, nous dépendons du capitalisme mondial. Indifférent, neutre et châtré par les bureaucrates, le bon petit mot " liaison " n’est lancé que pour cacher le caractère extrêmement pénible et dangereux pour nous de ces " liaisons ". Si nous produisions aux prix du marché mondial, notre dépendance à l’égard de celui-ci subsisterait mais serait beaucoup moins rigoureuse. Malheureusement, il n’en est pas ainsi ; le monopole du commerce extérieur témoigne lui-même du caractère cruel et dangereux de notre dépendance. L’importance décisive de ce monopole pour notre construction du socialisme découle précisément d’un rapport des forces défavorable pour nous. Mais on ne peut oublier une minute que le monopole du commerce extérieur régularise seulement notre dépendance à l’égard du marché mondial ; il ne la supprime pas.

" Aussi longtemps que notre République des Soviets—écrit Lénine—demeure une marche isolée dans tout un monde capitaliste, croire à notre complète indépendance économique et à la liquidation de certains dangers serait faire preuve d’esprit fantasque et d’utopie " (Œuvres, vol. XVII, p. 409 de l’édition russe).

Les dangers essentiels sont la conséquence de la situation objective de l’U.R.S.S., " marche isolée " dans l’économie capitaliste, qui nous est hostile. Cependant, ces dangers peuvent s’atténuer ou croître. Cela dépend de l’action de deux facteurs : notre construction du socialisme d’un côté, le développement de l’économie capitaliste de l’autre. C’est certainement, en dernière analyse, le second facteur—c’est-à-dire le sort de toute l’économie mondiale—qui a une importance décisive.

Peut-il arriver—et dans quel cas précis—que la productivité de notre système social retarde de plus en plus sur celle du capitalisme ? Car, en fin de compte, cela amènerait inéluctablement l’écroulement de la République socialiste. Si nous dirigeons avec intelligence notre économie durant cette phase—pendant laquelle nous devons créer par nous-mêmes la base de l’industrie, ce qui exige de bien plus grandes qualités dans la direction—la productivité de notre travail grandira. Peut-on, cependant, supposer que la productivité du travail dans les pays capitalistes ou, pour parler plus précisément, des pays capitalistes prédominants, s’accroîtra plus vite que la nôtre ? Si cette question ne reçoit pas une réponse qui tienne compte des perspectives, les proclamations vantardes sur notre allure suffisante " par elle-même " (sans parler de la philosophie ridicule de " l’allure de tortue ") ne signifient rien. Mais tenter de répondre au problème de la compétition entre les deux systèmes nous entraîne déjà dans l’arène de l’économie et de la politique mondiales, c’est-à-dire dans l’arène où agit et décide l’Internationale révolutionnaire (et non pas une République soviétique vivant pour elle-même et réclamant de temps en temps l’aide de l’Internationale).

A propos de l’économie étatisée de l’U.R.S.S., le projet de programme dit qu’elle " développe la grosse industrie à une allure qui dépasse celle du développement dans les pays capitalistes ". Il faut reconnaître que, dans cet essai de confrontation des deux allures, un pas en avant est fait dans le domaine des principes, par rapport à la période où les auteurs du programme niaient absolument la nécessité d’un coefficient de comparaison entre notre développement et celui du reste du monde. Il est inutile " de mêler à ces problèmes le facteur international ", disait Staline. Nous construirons le socialisme " même à une allure de tortue ", disait Boukharine. C’est précisément suivant cette ligne que se déroulèrent les discussions de principe durant plusieurs années. Formellement, cette ligne l’a emporté. Mais, si on ne se limite pas à glisser dans le texte une comparaison entre les différentes allures du développement économique, si l’on se pénètre de ce que le problème a d’essentiel, on verra que, dans un autre chapitre du projet, on ne peut parler d’ " un minimum suffisant de l’industrie " en prenant seulement pour base des rapports intérieurs, sans relation avec le monde capitaliste ; non seulement on ne peut pas résoudre la question a priori, mais on ne peut même pas poser la question de savoir s’il est " possible " ou " impossible " au prolétariat d’un pays donné de construire le socialisme par ses propres forces. La question se règle dans la dynamique de la lutte entre deux systèmes, entre deux classes mondiales ; en dépit des coefficients élevés de notre croissance au cours de la période de reconstruction, demeure un fait essentiel et indiscutable :

" Le capital, si on le considère dans le monde entier, reste aujourd’hui encore plus fort que le pouvoir des Soviets, non seulement militairement mais aussi économiquement. C’est cette thèse fondamentale qu’il faut prendre comme base et ne jamais oublier " (LÉNINE, Œuvres, Vol. XVII, p. 102 de l’édition russe).

Le problème du rapport des différentes allures entre elles n’est pas résolu. Il ne dépend pas seulement du savoir-faire dont nous ferons preuve pour aborder la liaison entre la ville et la campagne, assurer le stockage des blés, intensifier les exportations et les importations ; autrement dit, il ne tient pas seulement à nos succès intérieurs (qui sont cependant un facteur d’une importance exceptionnelle dans cette lutte) ; il est lié tout aussi fortement à la marche de l’économie et de la révolution mondiales. Aussi, la question sera-t-elle tranchée, non pas dans le cadre national, mais dans l’arène mondiale de la lutte économique et politique.

C’est ainsi que, presque sur chaque point du projet de programme, nous voyons une concession directe ou camouflée faite à la critique de l’opposition. Cette concession se manifeste par un rapprochement théorique avec Marx et Lénine, mais les conclusions révisionnistes demeurent tout à fait indépendantes des thèses révolutionnaires.

8. LA CONTRADICTION ENTRE FORCES PRODUCTIVES ET FRONTIÈRES NATIONALES EST LA CAUSE DU CARACTÈRE UTOPIQUE ET RÉACTIONNAIRE DE LA THÉORIE DU SOCIALISME DANS UN SEUL PAYS

Comme nous l’avons vu, l’argumentation de la théorie du socialisme dans un seul pays se réduit, d’une part à interpréter en sophiste quelques lignes de Lénine, et d’autre part à expliquer en scolastique la loi du " développement inégal ". En interprétant judicieusement et cette loi historique et les citations en question, nous aboutissons à une conclusion directement opposée, qui était celle de Marx, d’Engels, de Lénine et de nous tous, y compris Staline et Boukharine, jusqu’en 1925.

Du développement inégal et saccadé du capitalisme, découle le caractère inégal et saccadé de la révolution socialiste ; et de l’interdépendance mutuelle des divers pays, découle l’impossibilité non seulement politique mais aussi économique de construire le socialisme dans un seul pays.

Examinons une fois de plus, et de plus prés, le programme sous cet angle. Nous avons déjà lu dans l’introduction cette remarque :

" L’impérialisme... avive jusqu’à les amener à une tension extrême les contradictions qui existent entre la croissance des forces productives de l’économie mondiale et les cloisonnements nationaux et étatiques. "

Nous avons déjà dit que cette thèse est, ou plutôt devrait être la pierre angulaire d’un programme international. Mais précisément, cette thèse exclut, réfute et balaie la théorie du socialisme dans un seul pays comme une théorie réactionnaire, parce qu’elle se trouve en contradiction irréductible, non seulement avec la tendance fondamentale du développement des forces productives, mais aussi avec les résultats matériels que ce développement a déjà provoqués. Les forces productives sont incompatibles avec les cadres nationaux. C’est ce fait qui commande non seulement le commerce extérieur, l’exportation des hommes et des capitaux, la conquête des territoires, la politique coloniale, la dernière guerre impérialiste, mais aussi l’impossibilité économique pour une société socialiste de vivre en vase clos. Les forces productives des pays capitalistes sont, depuis longtemps, à l’étroit dans le cadre de l’État national. La société socialiste, elle, ne peut se construire que sur la base des forces productives modernes, sur l’électrification, sur la " chimisation " des processus de production (y compris l’agriculture), sur la combinaison et la généralisation des éléments les plus élevés de la technique contemporaine la plus développée.

Depuis Marx, nous répétons que le capitalisme est incapable de maîtriser l’esprit de la nouvelle technique qu’il a lui-même engendrée ; esprit qui fait exploser juridiquement non seulement l’enveloppe de la propriété privée bourgeoise, mais comme l’a montré la guerre de 1914, le cadre national de l’État bourgeois. Quant au socialisme, il doit non seulement reprendre au capitalisme les forces productives les plus développées, mais les mener immédiatement plus loin et plus haut, en leur assurant une croissance impossible en régime capitaliste. Comment ! se demandera-t-on, le socialisme repoussera-t-il en arrière les forces productives pour les enfermer dans les formes nationales d’où elles cherchaient déjà à s’arracher sous le capitalisme ? Ou peut-être renoncerons-nous à ces forces productives " indomptables " qui sont à l’étroit dans le cadre national tout comme dans la théorie du socialisme dans un seul pays ? Devrons-nous nous borner aux forces productives domestiques, c’est-à-dire à une technique économique retardataire ? Mais alors il faut, tout de suite et dans une série de branches, ne plus monter mais descendre au-dessous même du pitoyable niveau technique actuel, qui a su lier la Russie bourgeoise à l’économie mondiale et l’amener à participer à la guerre impérialiste, pour accroître le territoire des forces productives qui débordaient le cadre de l’État national.

Héritant ces forces productives et les ayant reconstituées, l’État ouvrier est contraint d’exporter et d’importer.

Le malheur, dans tout cela, c’est que le projet de programme ne fait qu’introduire mécaniquement dans son texte la thèse de l’incompatibilité de la technique capitaliste actuelle et des cadres nationaux, et raisonne plus loin comme si cette incompatibilité n’existait pas. Au fond, tout ce projet n’est qu’une combinaison des thèses révolutionnaires de Marx et de Lénine avec des conclusions opportunistes ou centristes qui leur sont inconciliables. Voilà pourquoi il est nécessaire, sans le laisser prendre à quelques formules révolutionnaires du projet, de voir clairement où vont ses tendances essentielles.

Nous avons cité le premier chapitre, qui parle de la possibilité du socialisme dans " un seul pays, pris isolément " ; cette idée est encore plus nettement et plus brutalement exprimée dans le quatrième chapitre, qui déclare :

" La dictature (?) du prolétariat mondial... ne peut être réalisée qu’après la victoire du socialisme (?) dans divers pays, quand les républiques prolétariennes nouvellement constituées se fédéreront avec celles qui existent déjà. "

Si ces mots " victoire du socialisme " ne font que désigner la dictature du prolétariat, alors ce n’est qu’un lieu commun indiscutable, qui aurait dû être mieux formulé dans le programme, pour éviter une double interprétation. Mais ce n’est pas là la pensée des auteurs du projet. Par " victoire du socialisme ", ils n’entendent pas simplement la conquête du pouvoir et la nationalisation des moyens de production, mais la construction de la société socialiste dans un seul pays. Dans leur pensée, il n’est pas question d’une économie socialiste mondiale reposant sur une division internationale du travail, mais d’une fédération de communes socialistes dont chacune a son existence propre, dans l’esprit du bienheureux anarchisme ; la seule différence est que les limites de ces communes sont élargies jusqu’à celles de l’État national.

Dans son désir inquiet de dissimuler, avec éclectisme, la nouvelle façon d’aborder le problème sous des formules anciennes, le projet de programme présente la thèse suivante :

" Ce n’est qu’après la victoire totale du prolétariat dans le monde et après la consolidation de son pouvoir mondial que viendra l’époque de la construction intensive de l’économie socialiste mondiale " (chap. IV).

Destinée à servir de camouflage théorique, cette thèse révèle, en fait, la contradiction essentielle. Si elle signifie que l’époque de la véritable construction socialiste ne pourra commencer qu’après la victoire du prolétariat dans plusieurs pays avancés, alors on renonce tout simplement à la théorie du socialisme dans un seul pays et on adopte la position de Marx et de Lénine. Mais si l’on part de la nouvelle théorie de Staline-Boukharine—qui est enracinée dans diverses parties du programme –, alors on a comme perspective la réalisation du socialisme intégral dans une série de pays différents avant le triomphe mondial et complet du prolétariat ; et c’est avec ces pays socialistes que l’économie socialiste mondiale sera construite, tout comme les enfants construisent une maison avec des cubes tout prêts. En fait, l’économie socialiste mondiale ne sera nullement la somme des économies socialistes nationales [3]. Elle ne pourra se constituer, dans ses traits essentiels, que sur la base de la division du travail créée par tout le développement antérieur du capitalisme. Dans ses fondements, elle se formera et se bâtira, non pas après la construction du " socialisme intégral " dans une série de pays différents, mais dans les tempêtes et les orages de la révolution prolétarienne mondiale qui occuperont plusieurs décennies. Les succès économiques des premiers pays où s’exercera la dictature du prolétariat ne se mesureront pas au " socialisme intégral ", mais à la stabilité politique de la dictature elle-même et aux progrès dans la préparation des éléments de l’économie socialiste mondiale de demain.

La pensée révisionniste s’exprime avec plus de précision et, si cela est possible, avec plus de brutalité encore dans le cinquième chapitre ; s’abritant derrière une ligne et demie de l’article posthume de Lénine qu’ils défigurent, les auteurs du projet prétendent que l’U.R.S.S. " possède dans le pays les bases matérielles nécessaires et suffisantes, non seulement pour abattre les propriétaires fonciers et la bourgeoisie, mais pour construire le socialisme intégral ".

Par la grâce de quelles circonstances avons-nous hérité un privilège historique si extraordinaire ? A ce propos, nous lisons dans le second chapitre du projet :

" Le front impérialiste fut rompu [par la Révolution de 19I7] dans son chaînon le plus faible, en Russie tsariste " (souligné par nous).

C’est une magnifique formule léniniste qui est donnée ici. Au fond, elle signifie que la Russie était l’État impérialiste le plus arriéré et le plus faible sur le plan économique. C’est précisément pourquoi les classes dominantes de la Russie s’effondrèrent les premières, pour avoir chargé les forces productives insuffisantes du pays d’un fardeau insupportable. Ainsi, le développement inégal et saccadé força le prolétariat du pays capitaliste le plus arriéré à s’emparer le premier du pouvoir. Autrefois, on nous enseignait que, pour cette raison justement, la classe ouvrière du " chaînon le plus faible " aurait de plus grandes difficultés à accéder au socialisme que le prolétariat des pays avancés ; celui-ci aura plus de difficultés à prendre le pouvoir, mais, l’ayant conquis avant que nous ayons comblé notre retard, non seulement il nous dépassera, mais il nous entraînera dans la construction complète du socialisme, sur la base d’une technique mondiale supérieure et de la division internationale du travail. Voilà avec quelle conception nous entrâmes dans la Révolution d’Octobre, conception que le parti a formulée des dizaines et des centaines de milliers de fois dans la presse et dans les réunions, mais à laquelle on tente, depuis 1923, de substituer une vue directement opposée. Maintenant, il se trouve que l’ancienne Russie tsariste—" chaînon le plus faible "—met entre les mains du prolétariat de l’U.R.S.S.—qui hérite de la Russie tsariste et de ses faiblesses—l’avantage inappréciable de posséder ses propres bases nationales pour la " construction du socialisme intégral " !

La malheureuse Angleterre ne dispose pas d’un tel privilège, en raison d’un développement excessif de ses forces productives, qui ont presque besoin du monde entier pour se procurer des matières premières et pour écouler leurs produits. Si les forces productives anglaises étaient plus " modérées ", si elles maintenaient un équilibre entre l’industrie et l’agriculture, le prolétariat anglais pourrait, sans doute, construire le socialisme intégral sur son île " considérée isolément ", protégée par sa flotte contre une intervention étrangère.

Le projet de programme, en son quatrième chapitre, partage les États capitalistes en trois groupes : I° Les pays de capitalisme avancé (États-Unis, Allemagne, Angleterre, etc. ) ; 2° Les pays où le capitalisme a atteint un niveau moyen de développement (la Russie jusqu’en 1917, la Pologne, etc.) ; 3° Les pays coloniaux et semi-coloniaux (Chine, Inde, etc.).

Bien que " la Russie jusqu’en 1917 " ait été plus proche de la Chine actuelle que des États-Unis d’aujourd’hui, on pourrait ne pas élever d’objection spéciale à cette répartition schématique, si elle ne devenait – en relation avec d’autres parties du projet—une cause de déductions fausses. Étant donné que, pour les pays de " développement moyen ", le projet estime qu’il existe un " minimum suffisant d’industrie " qui leur permet de construire par eux-mêmes le socialisme, cela doit être vrai, à plus forte raison, pour les pays de capitalisme supérieur. Il se trouve que seuls les pays coloniaux et semi-coloniaux ont besoin de l’aide extérieure ; c’est là, précisément, que selon le projet de programme—comme nous le verrons dans un autre chapitre—réside leur trait distinctif.

Pourtant, si nous abordons les questions de la construction du socialisme avec ce seul critère, en faisant abstraction des richesses naturelles d’un pays, de ses rapports intérieurs entre l’industrie et l’agriculture, de sa place dans le système mondial de l’économie, nous tomberons dans de nouvelles erreurs et contradictions, non moins grossières. Nous venons de parler de l’Angleterre. Elle est indiscutablement un pays de capitalisme avancé, mais c’est précisément pour cela qu’elle n’a aucune chance de construire le socialisme dans le cadre de ses frontières insulaires. L’Angleterre, tout simplement, étoufferait au bout de quelques mois.

Certes, des forces productives supérieures—toutes les autres conditions restant égales—offrent un avantage énorme pour la construction du socialisme. Elles communiquent à l’économie une souplesse exceptionnelle, même quand celle-ci est investie par le blocus (cela s’est vu dans l’Allemagne bourgeoise au cours de la guerre). Mais pour ces pays avancés la construction du socialisme sur des bases nationales correspondrait à une baisse générale, à une diminution globale des forces productives ; elle irait directement à l’encontre des tâches socialistes.

Le projet de programme oublie la thèse fondamentale selon laquelle les forces productives actuelles et les frontières nationales sont incompatibles ; par conséquent des forces productives très développées ne sont pas un obstacle moindre à la construction du socialisme dans un seul pays que des forces peu développées, bien que ce soit de façon contraire : si les dernières sont insuffisantes pour leur base, en revanche c’est la base qui est trop limitée pour les premières. La loi du développement inégal est oubliée justement quand on en a le plus besoin et quand elle a le plus d’importance.

La question de la construction du socialisme ne se règle pas simplement par la " maturité " ou la " non-maturité " industrielle du pays. Cette non-maturité est elle-même inégale. En U.R.S.S., où certaines branches de l’industrie (et d’abord la construction des machines) ne peuvent satisfaire les besoins intérieurs les plus élémentaires, il en est d’autres qui, dans des circonstances données, ne peuvent se développer sans une exportation vaste et croissante. Parmi ces dernières, certaines sont de première importance : les exploitations forestières, l’extraction du pétrole et du manganèse, sans parler de l’agriculture. Par ailleurs, les branches " insuffisantes " ne pourront plus se développer sérieusement si les branches qui produisent " en surabondance " (relative) ne peuvent exporter. L’impossibilité de construire une société socialiste isolée—non pas en utopie, dans l’Atlantide, mais dans les conditions concrètes, géographiques et historiques de notre économie terrestre—est déterminée pour divers pays, à divers degrés, aussi bien par le développement insuffisant de certaines branches que par le développement " excessif " de certaines autres. Dans l’ensemble, cela signifie justement que les forces productives actuelles sont incompatibles avec les cadres nationaux.

" Que fut la guerre impérialiste ? Une révolte des forces productives non seulement contre les formes bourgeoises de la propriété, mais contre les cadres des Etats capitalistes. La guerre impérialiste signifiait, en fait, que les forces productives se trouvaient à l’étroit dans les limites des Etats nationaux de façon insupportable. Nous avons toujours affirmé que le capitalisme n’est pas en état de maîtriser les forces productives qu’il a développées, et que seul le socialisme est capable, quand après leur croissance elles dépassent le cadre national, de les incorporer en un ensemble économique supérieur. Il n’y a plus de voies conduisant en arrière vers l’Etat isolé " (Compte rendu sténographique du VIIe Plénum du Comité exécutif de l’Internationale communiste, Discours de Trotsky, p. 100).

En essayant de justifier la théorie du socialisme dans un seul pays, le projet de programme commet une double, triple, quadruple erreur : il exagère le niveau des forces productives en U.R.S.S. ; il ferme les yeux sur la loi du développement inégal des diverses branches de l’industrie ; il néglige la division mondiale du travail ; et enfin, il oublie la contradiction fondamentale entre les forces productives et les barrières nationales à l’époque impérialiste.

Afin de ne pas laisser en dehors de notre analyse un seul argument, nous devons encore retenir une considération—la plus générale—exprimée par Boukharine dans la défense de la nouvelle théorie.

Dans l’ensemble du monde, dit Boukharine, le rapport entre le prolétariat et la paysannerie n’est pas plus favorable qu’en U.R.S.S. Si c’est donc pour des raisons de retard dans le développement qu’on n’a pu construire le socialisme en U.R.S.S., celui-ci n’est pas plus réalisable à l’échelle de l’économie mondiale.

Cet argument devrait être introduit dans tous les manuels de dialectique comme exemple classique de procédé de réflexion scolastique. Premièrement, s’il est probable que le rapport entre le prolétariat et la paysannerie, dans l’ensemble du monde, n’est pas tellement différent de celui qui existe en U.R.S.S., la révolution mondiale, comme d’ailleurs la révolution dans un pays, ne se réalise pas selon la méthode de la moyenne arithmétique. Ainsi la Révolution d’Octobre s’est produite et s’est affermie avant tout dans le Pétrograd prolétarien, sans choisir une région où le rapport entre ouvriers et paysans correspondait à la moyenne de toute la Russie. Après que Pétrograd, puis Moscou eurent créé le pouvoir révolutionnaire et l’armée révolutionnaire, ils durent cependant lutter pendant plusieurs années pour abattre la bourgeoisie à travers le pays ; c’est seulement à la suite de ce processus—qui a nom révolution—que s’est établi, dans les frontières de l’U.R.S.S., le rapport actuel entre le prolétariat et la paysannerie. La révolution ne s’accomplit pas suivant la méthode de la moyenne arithmétique. Elle peut même commencer dans une zone moins favorable, mais, tant qu’elle ne s’est pas affermie dans les zones décisives aussi bien du front national que du front mondial, on ne peut parler de sa victoire définitive.

Deuxièmement, le rapport entre le prolétariat et la paysannerie, dans le cadre d’un niveau " moyen " de la technique, n’est pas le seul facteur qui permette de résoudre le problème. La lutte des classes entre le prolétariat et la bourgeoisie existe encore. L’U.R.S.S. est entourée non pas par un monde ouvrier-paysan, mais par le système capitaliste. Si la bourgeoisie était renversée dans le monde entier, il est évident que ce fait, par lui-même, ne modifierait encore ni le rapport entre le prolétariat et la paysannerie, ni le niveau moyen de la technique en U.R.S.S. et dans le monde entier. Cependant, la construction du socialisme en U.R.S.S. verrait immédiatement s’ouvrir devant elle d’autres possibilités et prendrait une autre envergure, absolument incomparable avec celle d’aujourd’hui.

Troisièmement, si les forces productives de chaque pays avancé dépassaient à un degré quelconque les frontières nationales, il faudrait en conclure, selon Boukharine, que les forces productives ont, pour tous les pays ; dépassé les limites du globe terrestre, et par conséquent que le socialisme ne doit être construit qu’à l’échelle du système solaire.

Nous le répétons : l’argument boukharinien fondé sur la proportion moyenne des ouvriers et des paysans devrait être introduit dans les abécédaires de la politique non pas, comme on le fait probablement aujourd’hui, au titre d’argument pour la défense du socialisme dans un seul pays, mais comme preuve de la totale incompatibilité qui existe entre la casuistique scolastique et la dialectique marxiste.

NOTES

[1] Ces lignes montrent que cette politique ne date pas de Khrouchtchev, comme on le dit souvent, mais constituait l’axe de la politique extérieure soviétique, déjà sous Staline, dans des conditions objectives évidemment très différentes.

[2]Dès qu’avec la N.E.P. se produisit un début de renouveau de l’économie soviétique, Trotsky insista sur la nécessité de suivre de très près les rapports économiques entre l’U.R.S.S. et le monde capitaliste. Il dénonça plus tard les conceptions autarciques comme une utopie réactionnaire digne de Hitler.

[3] Cette idée que Trotsky montre comme découlant logiquement de la théorie du " socialisme dans un seul pays" fut appliquée effectivement pendant une certaine période dans le " camp socialiste " après la deuxième guerre mondiale.

Extraits de Trotsky dans "L’Internationale Communiste après Lénine"

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