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Accueil du site > 01 - Livre Un : PHILOSOPHIE > LIVRE UN - Chapitre 12 : Annexes philosophiques > Système de la nature de D’Holbach (1770)

Système de la nature de D’Holbach (1770)

samedi 27 novembre 2010, par Robert Paris

Les physiciens, pour la plupart, ne semblent point avoir assez réfléchi sur ce qu’ils ont appelé le nisus, c’est-à-dire sur les efforts continuels que font les uns sur les autres des corps qui paraissent d’ailleurs jouir du repos. Une pierre de cinq cent livres nous paraît en repos sur la terre, cependant elle ne cesse un instant de peser avec force sur cette terre qui lui résiste ou qui la repousse à son tour. Dira-t-on que cette pierre et cette terre n’agissent point ? Pour s’en détromper il suffirait d’interposer la main entre la pierre et la terre, et l’on reconnaîtrait que cette pierre a néanmoins la force de briser notre main malgré le repos dont elle semble jouir. Il ne peut y avoir dans les corps d’action sans réaction. Un corps qui éprouve une impulsion, une attraction, ou une pression quelconque, auxquelles il résiste, nous montre qu’il réagit par cette résistance même ; d’où il suit qu’il y a pour lors une force cachée vis inertiae qui se déploie contre une autre force ; ce qui prouve clairement que cette force d’inertie est capable d’agir et réagit effectivement. Enfin on sentira que les forces que l’on appelle mortes et les forces que l’on appelle vives ou mouvantes sont des forces de même espèce qui se déploient d’une façon différente. Ne pourrait-on pas aller plus loin encore et dire que dans les corps et les masses dont l’ensemble nous paraît dans le repos, il y a pourtant une action et une réaction continuelles, des efforts constants, des résistances et des impulsions non interrompues, en un mot des nisus, par lesquels les parties de ces corps se pressent les unes les autres, se résistent réciproquement, agissent et réagissent sans cesse, ce qui les retient ensemble et fait que ces parties forment une masse, un corps, une combinaison dont l’ensemble nous paraît en repos, tandis qu’aucune de leurs parties ne cesse d’être réellement en action ? Les corps ne paraissent en repos que par l’égalité de l’action des forces qui agissent en eux. Ainsi les corps même qui semblent jouir du plus parfait repos reçoivent pourtant réellement, soit à leur surface soit à leur intérieur des impulsions continuelles de la part des corps qui les entourent, ou de ceux qui les pénètrent, qui les dilatent, qui les raréfient, les condensent, enfin de ceux même qui les composent. Par là les parties de ces corps sont réellement dans une action et une réaction ou dans un mouvement continuel, dont les effets se montrent à la fin par des changements très marqués. La chaleur dilate et raréfie les métaux, d’où l’on voit qu’une barre de fer, par les seules variations de l’atmosphère, doit être dans un mouvement continuel, et qu’il n’est point en elle de particule qui jouisse un instant d’un vrai repos. En effet dans des corps durs, dont toutes les parties sont rapprochées et contiguës, comment concevoir que l’air, que le froid et le chaud puissent agir sur une seule de leurs parties, même extérieures, sans que le mouvement se communique de proche en proche jusqu’à leurs parties les plus intimes ? Comment sans mouvement concevoir la façon dont notre odorat est frappé par des émanations échappées des corps les plus compacts dont toutes les parties nous paraissent en repos ? Enfin nos yeux verraient-ils à l’aide d’un télescope les astres les plus éloignés de nous, s’il n’y avait un mouvement progressif depuis ces astres jusqu’à notre rétine ? En un mot l’observation réfléchie doit nous convaincre que tout dans la nature est dans un mouvement continuel. Qu’il n’est aucune de ses parties qui soit dans un vrai repos ; enfin que la nature est un tout agissant, qui cesserait d’être nature si elle n’agissait pas, ou dans laquelle, sans mouvement, rien ne pourrait se produire, rien ne pourrait se conserver, rien ne pourrait agir. Ainsi l’idée de la nature renferme nécessairement l’idée du mouvement. Mais, nous dira-t-on, d’où cette nature a-t-elle reçu son mouvement ? Nous répondrons que c’est d’elle-même, puisqu’elle est le grand tout, hors duquel conséquemment rien ne peut exister. Nous dirons que le mouvement est une façon d’être qui découle nécessairement de l’essence de la matière ; qu’elle se meut par sa propre énergie ; que ses mouvements sont dus aux forces qui lui sont inhérentes ; que la variété de ses mouvements et des phénomènes qui en résultent viennent de la diversité des propriétés, des qualités, des combinaisons qui se trouvent originairement dans les différentes matières primitives dont la nature est l’assemblage. Les physiciens, pour la plupart, ont regardé comme inanimés ou comme privés de la faculté de se mouvoir les corps qui n’étaient mus qu’à l’aide de quelque agent ou cause extérieure ; ils ont cru pouvoir en conclure que la matière qui constitue ces corps était parfaitement inerte de sa nature ; ils n’ont point été détrompés de cette erreur, quoiqu’ils vissent que toutes les fois qu’un corps était abandonné à lui-même ou dégagé des obstacles qui s’opposent à son action, il tendait à tomber ou à s’approcher du centre de la terre par un mouvement uniformément accéléré ; ils ont mieux aimé supposer une cause extérieure imaginaire, dont ils n’avaient nulle idée, que d’admettre que ces corps tenaient leur mouvement de leur propre nature. De même quoique ces philosophes vissent au dessus de leurs têtes un nombre infini de globes immenses qui se mouvaient très rapidement au tour d’un centre commun, ils n’ont cessé de supposer des causes chimériques de ces mouvements, jusqu’à ce que l’immortel Newton eût démontré qu’ils étaient l’effet de la gravitation de ces corps célestes les uns vers les autres. Une observation très simple eût cependant suffi pour faire sentir aux physiciens antérieurs à Newton, combien les causes qu’ils admettaient devaient être insuffisantes pour opérer de si grands effets ; ils avaient lieu de se convaincre dans le choc des corps qu’ils pouvaient observer, et par les lois connues du mouvement, que celui-ci se communiquait toujours en raison de la densité des corps, d’où ils auraient dû naturellement insérer que la densité de la matière subtile ou éthérée, étant infiniment moindre que celle des planètes, ne pouvait leur communiquer qu’un très faible mouvement. Si l’on eût observé la nature sans préjugé, on se serait depuis longtemps convaincu que la matière agit par ses propres forces, et n’a besoin d’aucune impulsion extérieure pour être mise en mouvement : on se serait aperçu que toutes les fois que des mixtes sont mis à portée d’agir les uns sur les autres, le mouvement s’y engendre sur le champ, et que ces mélanges agissent avec une force capable de produire les effets les plus surprenants. En mêlant ensemble de la limaille de fer, du soufre et de l’eau ; ces matières ainsi mises à portée d’agir les unes sur les autres, s’échauffent peu à peu et finissent par produire un embrasement. En humectant de la farine avec de l’eau et renfermant ce mélange, on trouve au bout de quelque temps à l’aide du microscope qu’il a produit des êtres organisés qui jouissent d’une vie dont on croyait la farine et l’eau incapables. C’est ainsi que la matière inanimée peut passer à la vie qui n’est elle-même qu’un assemblage de mouvements. On peut surtout remarquer la génération du mouvement ou son développement, ainsi que l’énergie de la matière, dans toutes les combinaisons où le feu, l’air et l’eau se trouvent joints ensemble. Ces éléments, ou plutôt ces mixtes, qui sont les plus volatils et les plus fugitifs des êtres, sont néanmoins dans les mains de la nature les principaux agents dont elle se sert pour opérer ses phénomènes les plus frappants : c’est à eux que sont dus les effets du tonnerre, les éruptions des volcans, les tremblements de la terre. L’art nous offre un agent d’une force étonnante dans la poudre à canon, dès que le feu vient à s’y joindre. En un mot les effets les plus terribles se font en combinant des matières, que l’on croit mortes et inertes. Tous ces faits nous prouvent invinciblement que le mouvement se produit, s’augmente et s’accélère dans la matière sans le concours d’aucun agent extérieur ; et nous sommes forcés d’en conclure que ce mouvement est une suite nécessaire des lois immuables, de l’essence et des propriétés inhérentes aux éléments divers et aux combinaisons variées de ces éléments. N’est-on pas encore en droit de conclure de ces exemples qu’il peut y avoir une infinité d’autres combinaisons capables de produire des mouvements différents dans la matière, sans qu’il soit besoin pour les expliquer de recourir à des agents plus difficiles à connaître que les effets qu’on leur attribue ? Si les hommes eussent fait attention à ce qui se passe sous leurs yeux, ils n’auraient point été chercher hors de la nature une force distinguée d’elle-même qui la mît en action, et sans laquelle ils ont cru qu’elle ne pouvait se mouvoir. Si par la nature nous entendons un amas de matières mortes, dépourvues de toutes propriétés, purement passives, nous serons, sans doute, forcés de chercher hors de cette nature le principe de ses mouvements ; mais si par la nature nous entendons ce qu’elle est réellement, un tout dont les parties diverses ont des propriétés diverses, qui dès lors agissent suivant ces mêmes propriétés, qui sont dans une action et une réaction perpétuelles les unes sur les autres, qui pèsent, qui gravitent vers un centre commun, tandis que d’autres s’éloignent et vont à la circonférence, qui s’attirent et se repoussent, qui s’unissent et se séparent, et qui par leurs collisions et leurs rapprochements continuels produisent et décompensent tous les corps que nous voyons, alors rien ne nous obligera de recourir à des forces surnaturelles pour nous rendre compte de la formation des choses, et des phénomènes que nous voyons. Ceux qui admettent une cause extérieure à la matière sont obligés de supposer que cette cause a produit tout le mouvement dans cette matière en lui donnant l’existence ; cette supposition est fondée sur une autre, savoir, que la matière a pu commencer d’exister, hypothèse qui jusqu’ici n’a jamais été démontrée par des preuves valables, l’éduction du néant ou la création n’est qu’un mot qui ne peut nous donner une idée de la formation de l’univers ; il ne présente aucun sens auquel l’esprit puisse s’arrêter. Cette notion devient plus obscure encore quand on attribue la création ou la formation de la matière à un être spirituel, c’est-à-dire, à un être qui n’a aucune analogie, aucun point de contact avec elle, et qui, comme nous le ferons voir bientôt, étant privé d’étendue et de parties ne peut être susceptible du mouvement, celui-ci n’étant que le changement d’un corps relativement à d’autres corps, dans lequel le corps mu présente successivement différentes parties à différents points de l’espace. D’ailleurs tout le monde convient que la matière ne peut point s’anéantir totalement ou cesser d’exister ; or comment comprendra-t-on que ce qui ne peut cesser d’être ait pu jamais commencer ? Ainsi lorsqu’on demandera d’où est venu la matière ? Nous dirons qu’elle a toujours existé. Si l’on demande d’où est venu le mouvement dans la matière ? Nous répondrons que par la même raison elle a dû se mouvoir de toute éternité, vu que le mouvement est une suite nécessaire de son existence, de son essence et de ses propriétés primitives, telles que son étendue, sa pesanteur, son impénétrabilité, sa figure etc. En vertu de ces propriétés essentielles, constitutives, inhérentes à toute matière et sans lesquelles il est impossible de s’en former une idée, les différentes matières dont l’univers est composé, ont dû de toute éternité peser les unes sur les autres, graviter vers un centre, se heurter, se rencontrer, être attirées et repoussées, se combiner et se séparer, en un mot agir et se mouvoir de différentes manières, suivant l’essence et l’énergie propres à chaque genre de matière et à chacune de leurs combinaisons. L’existence suppose des propriétés dans la chose qui existe ; dès qu’elle a des propriétés, ses façons d’agir doivent nécessairement découler de sa façon d’être. Dès qu’un corps a de la pesanteur il doit tomber ; dès qu’il tombe il doit frapper les corps qu’il rencontre dans sa chute ; dès qu’il est dense et solide, il doit en raison de sa propre densité communiquer du mouvement aux corps qu’il va heurter ; dès qu’il a de l’analogie et de l’affinité avec eux, il doit s’y unir ; dès qu’il n’a point d’analogie, il doit être repoussé etc. D’où l’on voit qu’en supposant, comme on y est forcé, l’existence de la matière, on doit lui supposer des qualités quelconques, desquelles les mouvements ou les façons d’agir, déterminées par ces mêmes qualités, doivent nécessairement découler. Pour former l’univers, Descartes ne demandait que de la matière et du mouvement. Une matière variée lui suffisait, les mouvements divers étaient des suites de son existence, de son essence et de ses propriétés ; ses différentes façons d’agir sont des suites nécessaires de ses différentes façons d’être. Une matière sans propriétés est un pur néant. Ainsi dès que la matière existe, elle doit agir ; dès qu’elle est diverse, elle doit agir diversement ; dès qu’elle n’a pu commencer d’exister, elle existe depuis l’éternité, elle ne cessera jamais d’être et d’agir par sa propre énergie, et le mouvement est un mode qu’elle tient de sa propre existence. L’existence de la matière est un fait ; l’existence du mouvement est un autre fait. Nos yeux nous montrent des matières d’essences différentes, douées de propriétés qui les distinguent entre elles, formant des combinaisons diverses. En effet, c’est une erreur de croire que la matière soit un corps homogène, dont les parties ne diffèrent entre elles que par leurs différentes modifications. Parmi les individus que nous connaissons, dans une même espèce, il n’en est point qui se ressemblent exactement ; et cela doit être ainsi, la seule différence du site doit nécessairement entraîner une diversité plus ou moins sensible non seulement dans les modifications, mais encore dans l’essence, dans les propriétés, dans le système entier des êtres. Si l’on pèse ce principe, que l’expérience semble toujours constater, on sera convaincu que les éléments ou matières primitives dont les corps sont composés ne sont point de la même nature et ne peuvent par conséquent avoir ni les mêmes propriétés, ni les mêmes modifications, ni les mêmes façons de se mouvoir et d’agir. Leur activité ou leurs mouvements, déjà différents, se diversifient encore à l’infini, augmentent ou diminuent, s’accélèrent ou se retardent, en raison des combinaisons, des proportions, du poids, de la densité, du volume, et des matières qui entrent dans leur composition. L’élément du feu est visiblement plus actif et plus mobile que l’élément de la terre ; celle-ci est plus solide et plus pesante que le feu, que l’air, que l’eau : suivant la quantité de ces éléments qui entre dans la combinaison des corps, ceux-ci doivent agir diversement, et leurs mouvements doivent être en quelque raison composés des éléments dont ils sont formés. Le feu élémentaire semble être dans la nature le principe de l’activité ; il est, pour ainsi dire, un levain fécond qui met en fermentation la masse et qui lui donne la vie. La terre paraît être le principe de la solidité des corps par son impénétrabilité ou par la forte liaison dont ses parties sont susceptibles.

(extraits)

2 Messages de forum

  • SYSTÈME DE LA NATURE de D’Holbach (1770) 29 août 2009 21:35, par MOSHE

    SYSTÈME DE LA NATURE de D’Holbach (1770)SYSTÈME DE LA NATURE de D’Holbach (1770)
    samedi 29 août 2009, par Robert Paris

    Les physiciens, pour la plupart, ne semblent point avoir assez réfléchi sur ce qu’ils ont appelé le nisus, c’est-à-dire sur les efforts continuels que font les uns sur les autres des corps qui paraissent d’ailleurs jouir du repos. Une pierre de cinq cent livres nous paraît en repos sur la terre, cependant elle ne cesse un instant de peser avec force sur cette terre qui lui résiste ou qui la repousse à son tour. Dira-t-on que cette pierre et cette terre n’agissent point ? Pour s’en détromper il suffirait d’interposer la main entre la pierre et la terre, et l’on reconnaîtrait que cette pierre a néanmoins la force de briser notre main malgré le repos dont elle semble jouir. Il ne peut y avoir dans les corps d’action sans réaction. Un corps qui éprouve une impulsion, une attraction, ou une pression quelconque, auxquelles il résiste, nous montre qu’il réagit par cette résistance même ; d’où il suit qu’il y a pour lors une force cachée vis inertiae qui se déploie contre une autre force ; ce qui prouve clairement que cette force d’inertie est capable d’agir et réagit effectivement. Enfin on sentira que les forces que l’on appelle mortes et les forces que l’on appelle vives ou mouvantes sont des forces de même espèce qui se déploient d’une façon différente. Ne pourrait-on pas aller plus loin encore et dire que dans les corps et les masses dont l’ensemble nous paraît dans le repos, il y a pourtant une action et une réaction continuelles, des efforts constants, des résistances et des impulsions non interrompues, en un mot des nisus, par lesquels les parties de ces corps se pressent les unes les autres, se résistent réciproquement, agissent et réagissent sans cesse, ce qui les retient ensemble et fait que ces parties forment une masse, un corps, une combinaison dont l’ensemble nous paraît en repos, tandis qu’aucune de leurs parties ne cesse d’être réellement en action ?

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  • SYSTÈME DE LA NATURE de D’Holbach (1770) 30 août 2009 21:41, par MOSHE

    . Les physiciens, pour la plupart, ont regardé comme inanimés ou comme privés de la faculté de se mouvoir les corps qui n’étaient mus qu’à l’aide de quelque agent ou cause extérieure ; ils ont cru pouvoir en conclure que la matière qui constitue ces corps était parfaitement inerte de sa nature ; ils n’ont point été détrompés de cette erreur, quoiqu’ils vissent que toutes les fois qu’un corps était abandonné à lui-même ou dégagé des obstacles qui s’opposent à son action, il tendait à tomber ou à s’approcher du centre de la terre par un mouvement uniformément accéléré ; ils ont mieux aimé supposer une cause extérieure imaginaire, dont ils n’avaient nulle idée, que d’admettre que ces corps tenaient leur mouvement de leur propre nature. De même quoique ces philosophes vissent au dessus de leurs têtes un nombre infini de globes immenses qui se mouvaient très rapidement au tour d’un centre commun, ils n’ont cessé de supposer des causes chimériques de ces mouvements, jusqu’à ce que l’immortel Newton eût démontré qu’ils étaient l’effet de la gravitation de ces corps célestes les uns vers les autres.

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