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La révolution de Mao ou la guerre (et la prise de pouvoir) d’une armée dite rouge

lundi 31 août 2009, par Robert Paris

Sur la Chine

Même s’il a tout fait ensuite pour effacer ces origines, le PC chinois est issu de la révolution ouvrière de 1925-27. Il a ensuite fondé son activité sur de tout autres perspectives qui n’étaient plus prolétariennes. De 1937 à la fin de la guerre mondiale, le PCC de Mao s’allie avec Tchang Kaï-shek.

La prise du pouvoir par une armée ne peut pas donner le pouvoir aux travailleurs ni une société menant au socialisme. La révolution sociale n’est pas une guerre, pas même une guerre de guérilla. La paysannerie ne peut, par elle-même, mener à une société communiste. Il n’y a pas d’autre perspective révolutionnaire que la prise de conscience des prolétaires et d’abord de ceux des villes, conscience de la nécessité de prendre eux-mêmes toutes les décisions, et non pas qu’un parti les prenne pour eux !

Pour Mao, la guerre remplace la révolution : "Toute guerre juste, révolutionnaire, est une grande force, elle peut transformer bien des choses ou ouvrir la voie à leur transformation. La guerre sino-japonaise transformera et la Chine, et le Japon. Il suffit que la Chine poursuive fermement la Guerre de Résistance et applique fermement une politique de front uni pour que l’ancien Japon se transforme immanquablement en un Japon nouveau, et l’ancienne Chine en une Chine nouvelle. Aussi bien en Chine qu’au Japon, les gens et les choses se transformeront, au cours de la guerre et après la guerre."

En mars 1927, les ouvriers de Shanghai se levèrent dans une insurrection triomphante et prirent le contrôle de la ville tandis que l’ensemble de la Chine était en effervescence. En avril, cette insurrection était totalement brisée par les forces du Kuomintang, parti nationaliste dirigé par Tchang Kai-Chek, que le Parti communiste chinois (PCC), sous la direction de Staline et de la bureaucratie russe, avait élevé au rang de héros de la “révolution nationale” chinoise. Le PCC allait complètement désarmer le prolétariat chinois avant de quitter les villes pour adopter la guérilla.

Mao Tse-Toung

Dans « La tactique de la lutte contre l’impérialisme japonais » (27 décembre 1935, conférence des militants du parti communiste, à Ouayaopan, dans le nord du Chensi) :

« Nous estimons que, dans les conditions actuelles, il est possible que des changements interviennent dans la position de la bourgeoisie nationale. Dans quelle mesure cette position peut-elle se modifier ? La caractéristique essentielle de ces modifications sera les hésitations de la bourgeoisie nationale. Néanmoins, au cours de certaines phases de la lutte, une des fractions de la bourgeoisie nationale (son aile gauche) pourra participer à la lutte, l’autre fraction pouvant passer d’une attitude hésitante à la neutralité.

Quels sont les intérêts représentés par la 19ème Armée de Route, commandée par Tsai Ting-kaï et autres ? Ce sont ceux de la bourgeoisie nationale, de la couche supérieure de la petite bourgeoisie et des petits propriétaires terriens à la campagne. Tous ces « tasitingkaïstes » ont lutté avec acharnement contre l’Armée rouge, et pourtant ils ont conclu, par la suite, une alliance avec elle dans le but de résister aux envahisseurs japonais et de lutter contre Tchang Kaï-chek. Dans le Kiangsi, ils avaient attaqué l’Armée rouge ; mais, à Changaï, ils se sont dressés contre l’impérialisme japonais, puis, arrivés dans le Foukien, ils ont conclu un accord avec l’Armée rouge et ouvert le feu contre Tchiang Kaï-chek. Quelle que soit l’attitude des « tsaïtingkaïstes » à l’avenir, et en dépit du fait que le Gouvernement populaire du Foukien, s’en tenant aux méthodes anciennes, n’a pas voulu appeler le peuple à se dresser pour combattre, il n’en reste pas moins qu’il est impossible de ne pas considérer comme un acte utile à la révolution le fait qu’ils aient ouvert le feu contre l’impérialisme japonais et Tchiang Kaï-chek au lieu de tirer sur l’Armée rouge. Cela a marqué une scission dans le camp du Kuomintang. Si la situation qui s’est créée au lendemain des « Evénements du 18 Septembre » a abouti à la rupture de ce groupe avec le Kuomintang, pourquoi la situation actuelle ne pourrait-elle entraîner une nouvelle scission au sein du Kuomintang ? Ils ont tort, ces membres de notre Parti qui affirment que le camp de la bourgeoisie et des propriétaires fonciers est uni et solide, que rien ne pourra susciter des changements en son sein. Non seulement ces camarades ne comprennent pas toute la gravité de la situation présente, mais encore ils ont oublié l’histoire.

Permettez-moi de revenir brièvement sur ces données de l’histoire. En 1926 et en 1927, lorsque les troupes révolutionnaires ont marché sur Wouhan, puis, après avoir pris cette ville, se sont enfoncées dans le Honan, Tang Cheng-tche et Fong Yu-siang ont adhéré à la révolution. Puis, en 1933, Fong Yu-siang, dans le Tchahar, a coopéré avec le Parti communiste et y a créé l’armée d’alliance contre les envahisseurs japonais.

Voici un autre exemple, très clair : en décembre 1931, qui a déclenché le soulèvement de Nongtou et qui est passé du côté de l’Armée rouge sinon la 26ème Armée de Route qui avait précédemment, avec la 19ème Armée de Route, attaqué l’Armée rouge dans le Kiangsi ? Les dirigeants du soulèvement de Ningtou : Tchao Po-cheng et Tong Tchen-tang sont devenus ensuite de solides camarades dans la révolution. (…)

Si l’on veut analyser pleinement l’attitude des propriétaires fonciers et de la bourgeoisie chinoise au moment des grands ébranlements, il convient de tenir compte encore d’une autre circonstance, à savoir que même dans le camp des propriétaires fonciers et des compradores, il ne règne pas une unité totale. (…) Au moment où la lutte est dirigée contre l’impérialisme japonais, les laquais des Américains, et même des Anglais, peuvent, selon la vigueur des invectives de leurs maîtres, lutter secrètement et même ouvertement contre les impérialistes nippons et leurs hommes de paille. (…) Je rappellerai seulement aujourd’hui que le politicien du Kuomintang Hou Hanmin que Tchiang Kaï-chek, à un moment donné, avait jeté en prison, a également signé, il y a peu de temps, notre projet de « Programme de résistance aux envahisseurs japonais et de salut national », programme en six points. Les militaristes du Kuomintang et du Kouangsi sur lesquels s’appuie Hou Han-min se sont également opposés à Tchiang Kaï-chek en lançant des mots d’ordre aussi mensongers que « Retour des territoires perdus » et « Mener de front la résistance aux envahisseurs japonais et la liquidation du banditisme sont des tâches également importantes » (Mot d’ordre de Tchang Kaï-chek : « D’abord liquider les bandits puis résister aux envahisseurs japonais »). (…)

Passons maintenant à la situation dans le camp de la révolution nationale chinoise. En premier lieu, l’Armée rouge. Camarades, vous savez que depuis un an et demi environ les trois concentrations principales des forces de l’Armée rouge de Chine procèdent à un déplacement complet de leurs bases. A partir du mois d’août de l’année écoulée, le 6ème groupe d’armées, sous la direction de Jen Pi-che et d’autres camarades, commença son mouvement vers la région où sont cantonnées les troupes du camarade Ho Long. Puis, en octobre, commença celui de notre armée vers de nouvelles bases, et, en mars dernier, les détachements de l’Armée rouge de la région frontière Setchouan-Chemsi se mirent à se déplacer. Ces trois concentrations des forces de l’armée rouge, abandonnant leurs anciennes positions, s’installent dans de nouvelles régions. (…) L’armée rouge au cours de ces mouvements s’est considérablement affaiblie (…) et nous avons subi une défaite provisoire et partielle. (…) Finalement nous avons quand même réussi à effectuer la Longue Marche. (…) Avec la fin de la Longue Marche, une nouvelle situation s’est créée. Dans la bataille de Tchitotchen, les détachements de l’Armée rouge central, unis fraternellement aux détachements de l’Armée rouge du Nord-Ouest, ont brisé « la campagne d’encerclement et d’anéantissement » du traître Tchiang Kaï-chek contre la région frontière Chensi-Kansou. (…) J’ai déjà parlé de la possibilité de voir la bourgeoisie nationale, les paysans riches et les petits propriétaires fonciers hésiter et même participer à la lutte contre les envahisseurs japonais. (…) Tout cela témoigne que le front de la révolution de local devient national et passe progressivement d’un caractère relativement inégal à un caractère relativement égal. (…) La tâche du Parti, c’est d’unir l’activité de l’Armée rouge à celle des ouvriers, des paysans, des étudiants, de la petite bourgeoisie et de la bourgeoisie nationale de toute la Chine, créant ainsi un front national révolutionnaire uni. (…) Nous disons que ce qui caractérise le moment présent, c’est que la Chine se trouve au début d’un nouvel essor de la révolution nationale (…) La situation présente exige que nous renoncions définitivement au repliement sectaire sur soi, que nous passions à l’organisation d’un large front uni (…) Le critique nous dit : les formes de la révolution doivent être pures, absolument pures, la route de la révolution doit être droite, parfaitement droite. (..) La bourgeoisie nationale, dans sa totalité, est contre-révolutionnaire et le sera jusqu’à la fin des siècles. Pas la moindre concession aux paysans riches ! Quand vous serrez la main de Tsai Ting-kaï, n’oubliez pas de le traiter de contre-révolutionnaire ! D’où la conclusion : le repliement sectaire sur soi est la baguette magique unique et le front uni une tactique opportuniste. (…)

A route de la révolution comme celle du développement est tortueuse et non rectiligne. Le front de la révolution et de la contre-révolution sont susceptibles de modifications (…) Cette « pureté », cette « rectitude » qu’affirment les sectaires, le marxime-léninisme les fustige et l’impérialisme japonais les encourage. Nous rejetons résolument le repliement sectaire sur soi ; ce qu’il nous faut, c’est un front national révolutionnaire uni qui portera un coup mortel à l’impérialisme japonais, aux collaborateurs et aux traïtres.

Si notre gouvernement était jusqu’à présent basé sur l’alliance des ouvriers, des paysans et de la petite bourgeoisie urbaine, il nous faut maintenant le réformer afin qu’il comprenne les éléments de toutes les autres classes qui désirent participer à la révolution nationale.

Pour le moment, la tâche principale de ce gouvernement, c’est de faire obstacle aux tentatives de l’impérialisme japonais d’engloutir la Chine. Ce gouvernement aura une composition très large ; on pourra y admettre non seulement des gens qui sont uniquement intéressés à la révolution nationale sans l’être à la révolution agraire, mais même s’ils le désirent, des gens liés à l’impérialisme européen et à l’impérialisme américain, incapables de lutter contre ces derniers mais susceptibles, par contre, de lutter contre l’impérialisme japonais et ses valets. C’est pourquoi le programme d’un tel gouvernement doit, en principe, correspondre à la tâche principale : lutter contre l’impérialisme japonais et se valets. C’est sur cette base que nous devons, en conséquence, réviser notre politique. (…)

Qu’est-ce qui rend nécessaire la transformation de la république ouvrière et paysanne en république populaire ?

Notre gouvernement ne représente pas seulement les ouvriers et les paysans, mais toute la nation. (…) Cela est dû au fait que l’agression japonaise a modifié les rapports existant entre les classes de notre pays et rendu possible la participation à la lutte contre les envahisseurs japonais, non seulement de la petite bourgeoisie, mais également de la bourgeoisie nationale.

(…) Si la bourgeoisie nationale adhère au front uni de lutte contre l’impérialisme, la classe ouvrière et la bourgeoisie nationale auront des intérêts communs. La république populaire, dans la période de la révolution démocratique bourgeoise, n’abolit nullement la propriété privée qui ne porte aucun caractère impérialiste ou féodal ; elle ne confisque nullement les entreprises industrielles et commerciales de la bourgeoisie nationale, mais, au contraire, elle encourage leur développement. Nous protégeons tout représentant de la bourgeoisie nationale chinoise, à condition qu’il ne soutienne ni les impérialiste ni les traîtres à la nation.

A l’étape de la révolution démocratique, la lutte entre le Travail et le Capital a ses limites. (…) Elle n’est pas dirigée contre l’enrichissement de la bourgeoisie nationale, contre le développement de l’industrie et du commerce nationaux, car ce développement ne va pas dans le sens des intérêts de l’impérialisme, mais dans celui des intérêts du peuple chinois. (…)

N’est-il pas dangereux d’admettre ces gens à participer au gouvernement de la république populaire ? Non. (…) la révolution chinoise, à son étape actuelle, est encore une révolution démocratique bourgeoise et non une révolution socialiste prolétarienne. C’est parfaitement clair. Seuls les révolutionnaires trotskistes peuvent affirmer stupidement que la révolution démocratique bourgeoise en Chine est désormais accomplie et que le développement ultérieur de la révolution socialiste. La révolution de 1924-1927 a été une révolution démocratique bourgeoise mais elle n’a pas été jusqu’à son accomplissement et a subi une défaite. (…)

(…) Avec l’essor actuel de la lutte contre les envahisseurs japonais dans toute la Chine et du mouvement antifasciste dans le monde entier, on verra les guerres justes s’étendre à toute la Chine, au monde entier. Toutes le guerres justes s’aident mutuellement. Quant aux guerres injustes, il faut les transformer en guerres justes. »

« De la guerre prolongée » (Mai 1938), Œuvres choisies de Mao Tsé-toung, tome II.

En 1937, Mao prône la collaboration de classe avec la bourgeoisie chinoise :

"Les contradictions qui l’opposent à la classe ouvrière sont des contradictions entre exploiteurs et exploités ; elles sont certes de nature antagoniste. Cependant, dans les conditions concrètes de notre pays, les contradictions antagonistes entre ces deux classes peuvent se transformer en contradictions non antagonistes et recevoir une solution pacifique si elles sont traitées de façon judicieuse. Si les contradictions entre la classe ouvrière et la bourgeoisie nationale ne sont pas réglées correctement, c’est-à-dire si nous ne pratiquons pas à l’égard de celle-ci une politique d’union, de critique et d’éducation, ou si la bourgeoisie nationale n’accepte pas une telle politique, elles peuvent devenir des contradictions entre nous et nos ennemis."

Mao dans « De la juste solution des contradictions au sein du peuple »

Le maoïsme

Histoire de la Chine

Quand Mao était l’allié de Tchang Kaï Shek (août 1945)...

Mao et Tchang Kaï-shek essaient encore de s’entendre en 1946

Les Américains sont à la tête des opérations anti-japonaises à l’aide des forces nationalistes de Tchang et de Mao

Quand l’armée de Mao est arrivée au pouvoir dans les villes, elle était complètement étrangère à la population

Lucien Bianco dans « Les origines de la révolution chinoise » :

« Au cours des six premières années de son existence, le P.C.C se présente et se considère lui-même comme le parti de la classe ouvrière. C’est en s’appuyant sur le prolétariat qu’il essaie de faire avancer la révolution. Ses armes sont les grèves et les insurrections urbaines. (…) Mille adhérents au printemps 1925. La montée des effectifs est d’abord lente, puis soudain très rapide. Ce qui sonne un rythme nouveau au développement du parti, c’est le mouvement du 30 mai 1925 : série de grèves, de boycotts et de manifestations anti-impérialistes, consécutive au massacre d’une dizaine de manifestants par la police de la concession internationale de Shangaï. L’agitation s’étend rapidement à l’ensemble de la Chine. Dès l’origine, le prolétariat joue un rôle très important. C’est contre le meurtre d’un ouvrier par un contremaître japonais que protestaient les manifestants du 30 mai. Ce sont les ouvriers qui sont les plus nombreux parmi les blessés et les morts de cette journée. Ce mouvement fait décupler les effectifs (du P.C.C) en six mois (10.000 membres en novembre 1925). Le « trente mai », qui se prolonge tout l’été, radicalise à tel point la vie politique chinoise qu’il inaugure, en fait, une véritable période révolutionnaire : de 1925 à 1927, la Chine connaît une première révolution, qui mettra fin à l’ère des « seigneurs de la guerre ». Au cours de cette révolution, le P.C.C. s’affirme comme une force puissante, avec laquelle il faut compter. Ses effectifs triplent à nouveau en huit mois (38.000 membres en juillet 1926), puis doublent encore entre l’été 1926 et le printemps 1927 (58.000 membres au début avril). A quoi il faut ajouter les Jeunesses communistes, également en progrès, et où la proportion d’étudiants, d’abord écrasante (90% des membres à la veille du trente mai), ne cesse de diminuer au profit des jeunes ouvriers (en novembre 1926, 40% d’ouvriers contre 35% d’étudiants). Le nombre d’adhérents n’est qu’un signe. C’est dans la capacité de mobiliser les masses populaires que réside la force du parti, surtout en période révolutionnaire. Durant l’été 1926, au moment où l’armée sudiste lance son offensive, le P.C.C., qui a organisé 1.200.000 ouvriers et 800.000 paysans, est, plus que son partenaire Guomintang, le véritable dirigeant des mouvements ouvrier et paysan. Quelques mois plus tard, un épisode héroïque manifeste la puissance d’un mouvement ouvrier animé et encadré par le P.C.C. : la grève insurrectionnelle de Shanghaï, qui libère la ville avant même l’arrivée de l’armée révolutionnaire. La grève générale est proclamée le 21 mars 1927. Le 22, la ville est aux mains des insurgés. Et le 26, le général Chiang Kaï-shek, commandant en chef de l’armée révolutionnaire, peut faire son entrée dans la ville sans coup férir. Ses coups, il les réserve à ses alliés : c’est le retournement sanglant du 12 avril 1927 (…) Chiang Kaï-shek attaque par surprise les syndicats ouvriers, les désarme et en massacre les militants. Le douze avril inaugure une période de terreur, qui ne se limite pas à Shanghaï : au cours des mois suivants, Chiang établit son pouvoir en faisant partout la chasse à ses alliés communistes, ainsi qu’aux leaders ouvriers et paysans. Le parti est décimé et réduit à la clandestinité. (…) L’échec de 1927 est incontestablement un échec de Moscou. C’est Moscou qui a décidé l’alliance et la fusion avec le Guomintang, Moscou qui les a imposés au P.C.C. (…) En juin 1922, le premier manifeste du P.C.C. (…) traitait le Guomintang de « parti démocratique », parti de la bourgeoisie. (…) Dès juin 1923, le troisième congrès du P.C.C. avait fait sienne l’étrange interprétation de Moscou selon lequel le Guomintang serait « un bloc des quatre classes » (bourgeoisie, petite bourgeoisie, ouvriers, paysans) et reconnu que le Guomintang devait « être la force centrale dans la révolution nationale ». Les directives de Moscou (Zinoviev, Kamenev, Boukharine et Staline – notre note) ont été suivies non seulement lorsqu’il s’est agi de reconnaître la nature du Guomintang ou de décider la fusion, mais également plus tard, au cours de l’application quotidienne de cette politique. Ceux-ci deviennent particulièrement épineux, cela va de soi, en 1926-1927, au moment où la vague révolutionnaire déferle. (…) Un an avant d’attaquer ouvertement le P.C.C. Chiang fait une répétition du coup du 12 avril 1927. Le 20 mars 1926, à Canton, il attaque par surprise une unité de marine révolutionnaire commandée par un communiste, arrête les commissaires politiques attachés à cette unité, interne tous les conseillers soviétiques de Canton. Du jour au lendemain, Chiang devient maître de la ville (qui est, rappelons-le, la capitale des forces révolutionnaires). (…) Le 15 mai 1926, une session du Comité Exécutif Central du Guomintang, convoquée par Chiang, entérine le fait accompli et fixe des limites strictes à l’influence du P.C.C. à l’intérieur du parti. (…) Le gouvernement de Canton est transformé en une dictature militaire, dont Chiang est le maître. A ce coup inouï, le P.C.C. soumis aux ordres des représentants du Komintern (imposés par Moscou), répond avec une timidité dont les annales des partis révolutionnaires offrent peu d’exemples. (…) Il capitule devant ses exigences nouvelles. (…) Les décisions les plus importantes, celles qui risquaient de conduire à la mort des dizaines de combattants chinois ont été prises en fonction de considérations intérieures russes. Staline et ses alliés du moment (Boukharinistes) étaient beaucoup moins soucieux d’aider au triomphe de la révolution chinoise que de réfuter les critiques de Trotsky. Ce dernier ne les ménage pas. Il compare l’alliance du P.C.C. et de Chiang Kaï-shek à un pacte avec le diable : « Il est absurde de s’imaginer que le diable se convertisse.. et qu’il se serve de ses armes non pas contre les ouvriers et les paysans, mais exclusivement pour des œuvres pieuses. » (…) Quand les événements donnent tort aux staliniens, ils prétendent effrontément les avoir prévus de longue date. Ou bien ils nient tout simplement leur existence. C’est ainsi que toutes les nouvelles du coup du 20 mars 1926 sont supprimées en URSS. L’organe de l’Internationale communiste fait bien allusion pour sa part à cette nouvelle, annoncée par Reuter. Il s’agit, explique-t-il, d’une manœuvre de l’impérialisme britannique, destinée à diviser le camp révolutionnaire. (...) La commune de Canton (11 au 14 décembre 1927), insurrection urbaine déclenchée sur ordre de l’Internationale, dans les conditions les plus défavorables, est aussitôt écrasée. Deux jours durant, Canton demeura aux mains des insurgés, mais quatre jours ne suffiront pas aux bourreaux pour achever le massacre des émeutiers vaincus. « Une insurrection à Canton en ce moment est hors de question » avait cependant prévenu Zhang Taï-Lei, responsable communiste à Canton, en réponse au télégramme du nouveau secrétaire général du P.C.C. qui lui transmettait l’ordre du Komintern. Non seulement l’ordre fut maintenu, mais deux émissaires personnels de Staline vinrent sur place veiller à l’organisation de l’émeute et le consulat soviétique de Canton servit de quartier général aux insurgés. (…) Si quelques six mille communistes et sympathisants furent massacrés en quelques jours, l’annonce de l’insurrection permit du moins à Staline de masquer, devant le 15ème congrès du parti bolchevique, l’effondrement de la révolution chinois. Il n’en demandait pas davantage. (…) A partir de 1927, les communistes chinois (…) choisit comme terrain d’action une des régions les plus délaissées (sud de la province du Jiangxi). Le parti de la classe ouvrière se résume désormais à des paysans entraînés par des intellectuels et secondés au besoin par quelques groupes de bandits, eux-mêmes issus de la paysannerie. Les formes d’action changent : la grève fait place à la guerre de guérilla. (…) Au bout de longs mois, il reçoit un renfort inestimable : quelques milliers de soldats épuisés, débris d’une armée révolutionnaire vaincue. Un ancien militariste la dirige (…) Zhu De. Un peu plus tard, ils sont rejoints par une unité de l’armée Guomintang (…) et par deux troupes de bandits. (…) Les « forces de l’ordre » chassent l’ « Armée Rouge » de son domaine. (…) Après une marche de dix mille kilomètres, (…) laissant derrière eux ceux qui meurent d’épuisement, de faim, de froid ou de soif (…) de quelques 90.000 ou 100.000 hommes au départ, ils sont 7 à 8.000 hommes à l’arrivée, dans le Shenxi septentrional, plus pauvre et plus isolé encore que le Jianxi. (…) Il ne suffit pas de dire que le Jiangxi n’a pas été la période la plus immédiatement fructueuse de la « révolution chinoise ». Il faut encore préciser que la stratégie paysanne n’a représenté qu’un élément d’une formule encore incomplète. D’autres éléments, comme le développement d’une importante force armée, entrent dans la composition de cette recette mise au point au cours des années 1927 à 1935. (…) Mao semble constamment préoccupé de masquer l’originalité de la politique qu’il suit. La « dictature démocratique du prolétariat et de la paysannerie » qu’il préside (…) tient se second congrès en janvier 1934 avec, sur 821 délégués, huit ouvriers des villes… (…) Le caractère minoritaire de la classe ouvrière chinoise ne l’empêche pas a priori de devenir une grande, voire LA force révolutionnaire du pays. D’autant qu’il s’agit d’un prolétariat concentré dans un petit nombre de foyers industriels, qui comptent en même temps parmi les principaux centres politiques du pays. Les ouvriers de Pétrograd et de Moscou n’ont-ils pas, en 1917, joué un rôle plus décisif que des dizaines de millions de moujiks ? En Chine même, après des débuts extrêmement prometteurs (grève de Hongkong en 1922), le mouvement ouvrier a effectué très tôt une ascension foudroyante : au point de s’identifier par moments avec la poussée révolutionnaire des années 1925-1927. Reste que le prolétariat ne va jouer aucun rôle dans la « révolution » de Mao. (…) Ni grèves vraiment importantes, ni insurrections urbaines frayant la voie à l’Armée « Rouge » (…) Fort peu d’ouvriers dans cette Armée Rouge composée essentiellement de paysans (…) Le « communisme chinois » comptait plus sur sa puissance militaire que sur l’action révolutionnaire du prolétariat urbain…. (…) Contre tous ses ennemis, Chiang fait front avec obstination et énergie. Tour à tour rusé et cruel, il les défait les uns après les autres, ou les désarme. (…) L’invasion japonaise, puis la guerre donnent une force explosive aux contradictions nées des problèmes de fond non résolus. Pendant les huit années de la guerre sino-japonaise (1937-1945), (…) face à la seconde guerre mondiale en Asie, (…) le P.C.C. abandonne la stratégie de « guerre civile » pour celle de « front uni national patriotique » avec le Guomintang et contre le Japon. (…) C’est dans ces circonstances que se produit un événement tout à fait étrange (…) l’enlèvement de Chiang Kaï-shek par l’un de ses généraux le 12 décembre 1936. (…) Ce général, Zhang Xue-liang, (…) a fait prisonnier Chiang le 12 décembre à l’aube, pour le contraindre à changer de politique. Parmi les huit demandes qu’il lui présente, sept reprennent les principaux points du programme formulé deux semaines plus tôt par le P.C.C. Programme qui se ramène à ceci : à la guerre civile, substituons la guerre contre l’envahisseur. (…) Chiang est libéré… en partie grâce aux bons office du P.C.C. C’est Chou En-laï qui vient plaider la cause du massacreur des communistes. Libération conditionnelle, semble-t-il, en échange du front uni et d’une politique de résistance à l’agression japonaise. (…) La guerre sino-japonaise éclate en juillet 1937. (…) De sa mésaventure, Chiang Kaï-shek retire un surcroît de prestige. Sa stature grandit : il devient (avec l’aide du PC) le symbole vivant de l’unité nationale. Cette guerre qui commence, et en commençant le grandit, sera la cause directe de sa chute. (…) Dès 1938, tout ce qui compte en Chine est aux mains du Japon : les grands ports, les grands centres industriels et commerciaux, la capitale. En théorie, le Japon occupe tout ce qui est à l’est d’une ligne joignant Pékin à Canton par Hankou : la partie la plus riche et la plus peuplée du pays. Entre l’automne 1938 et le printemps 1944, où l’armée nipponne fait une campagne éclair, dirigée du nord au sud, le front se stabilise à peu près sur cette ligne (Pékin-Canton). (…) En janvier 1938, deux communistes participent au « gouvernement de la zone frontière du Hebei, Shanxi et Chahar ». (…) La capitulation japonaise les trouve, en 1945, à la tête d’une armée de 900.000 hommes, à laquelle s’ajoute une milice de 2.200.000 hommes. (…) Le PC.C. a joué à fond la carte du front uni et de la défense nationale. (…) Il abandonne une bonne part de son programme social, renonce à la confiscation des terres des grands propriétaires et se contente d’appliquer effectivement la loi qui limite le taux de la rente foncière. (…) Pour les petits exploitants, il promulgue et fait appliquer une baisse du taux de l’intérêt (fixé à 10% l’an) et la réduction de l’impôt qui devient progressif. (…) Le social une fois repoussé à l’arrière-plan et à d’autres temps, l’accent est mis sur le national. Sans relâche, le P.C.C. invoque la nécessité de « sauver le pays ». Dans la « Nouvelle Démocratie » publiée en 1940, Mao se présente sans sourciller comme le disciple fidèle et le continuateur véritable de Sun Yat-sen. (…) L’administration locale résistante, dominée par le P.C.C., a occupé le vide, les fonctionnaires du Guomintang ayant assez souvent fui ou abandonné les positions de responsabilité au premier signe d’insécurité. (…) La meilleure alliée du P.C.C. a été l’armée japonaise, dont les atrocités ont rendu la position de la paysannerie si désespérée qu’il n’était d’autre issue pour elle que de se mettre sous la protection de l’Armée Rouge. A la guérilla, aux attentats, aux sabotages, les Japonais ont répliqué par le massacre aveugle des villageois et les destructions systématiques. (…) Au cours de la guerre, le « communisme » chinois s’est transformé en une simple variété du nationalisme. Et c’est en tant que tel qu’il a conquis le pouvoir. (…) En Chine, la guerre hâte la désintégration d’un régime faible. Elle met à nu son inefficacité, rend plus aiguës ses contradictions. Chaos, incurie, ces mots reviennent constamment dans les descriptions d’observateurs neutres ou bienveillants. (…) Un général américain déclare : « Nous sommes alliés à un cadavre ». (…) Conséquences habituelles d’une inflation (massive et qui n’est pas combattue), spéculation et corruption fleurissent. (…) Les victimes de l’inflation furent dans un premier temps la classe moyenne des villes. A partir de l’été 1948, les privilégiés aux-mêmes sont ruinés. (…) Le régime démolit lui-même ses assises. (…) Les communistes ne peuvent être pires est la conviction qui s’impose peu à peu à l’opinion bourgeoise elle-même. On les attend avec espoir ou avec crainte ; quoiqu’il arrive, que l’incertitude cesse. (…) Triomphe du nationalisme chinois, né de l’excès même de la menace : l’invasion japonaise n’aide pas seulement la nation chinoise à prendre conscience d’elle-même, elle contraint encore les Alliés, impérialistes, à reconnaître à la Chine un statut d’égalité jusqu’alors obstinément refusé. Américains et Britanniques renoncent en 1943 aux privilèges d’exterritorialité, pour lesquels le nationalisme chinois combattait depuis un siècle. (…) La Chine est considérée comme l’un des « Quatre Grands ». (…) Dans les faits, le « communisme » chinois, c’est d’abord la revanche du nationalisme chinois. (…) Cette révolution finit comme une conquête militaire. (…) Communistes comme Guomintang se font la course pour récupérer les armes japonaises. (…) Le médiateur américain en Chine, Marshall, celui-là même qui devait donner son nom au fameux plan, cherche inlassablement à intégrer effectivement les communistes chinois dans un gouvernement de coalition, à l’image de ce qui se pratique en France, par exemple. S’il ne vient pas à bout de l’obstination de Chiang, il réussit du moins, dès janvier 1946, à faire proclamer une trêve et à mettre sur pied à Pékin, un organisme triparti (nationalistes, communistes et Américains) chargé d’aller enquêter et d’intervenir partout où des accrochages sont signalés. (…) En dépit de ses succès initiaux, la mission Marshall se solde par un échec total. Total et inévitable. (…) Les communistes chinois ne sont pas aidés par l’Union soviétique. Quant aux villes, l’armée soviétique les a tout simplement livré aux nationalistes (de Chiang). (…) Les opérations militaires sont d’abord favorables aux Nationalistes (été 1946-printemps 1947). (…) Vers le milieu de l’année 1947, les communistes prennent l’initiative en Mandchourie. Ils la conserveront jusqu’à la fin de la guerre. (…) 1948 est l’année des grandes victoires de l’armée rouge. (…) En juin 1948, elle conquiert les grandes villes du Henan. Elle les évacue une fois qu’elle a saisi les armes. (…) En septembre 1948, la Mandchourie entière est conquise. (…) La campagne militaire de Huaï-hai a anéanti en deux et cinq jours ce qui subsistait des forces nationalistes : 550.000 hommes. (…) Le 21 janvier 1949, Chiang démissionne. (…) C’est après la victoire que les « communistes » entrent dans les grandes villes : Tientsin est prise le 15 janvier, Pékin le 23 janvier, Nankin le 23 avril, Shangaï en mai. (…) L’Armée Rouge n’a cessé de représenter la vraie force du P.C.C. "

Extraits de Mao (1937) dans "Le caractère spécifique de la contradiction" :

"Lorsqu’on étudie le caractère spécifique des contradictions à chaque étape du processus de développement d’une chose ou d’un phénomène, il faut non seulement considérer ces contradictions dans leur liaison mutuelle ou dans leur ensemble, mais également envisager les deux aspects de chaque contradiction.

Par exemple, le Kuomintang et le Parti communiste. Prenons l’un des aspects de cette contradiction : le Kuomintang. Aussi longtemps qu’il suivit, dans la période du premier front uni, les trois thèses politiques fondamentales de Sun Yat-sen (alliance avec la Russie, alliance avec le Parti communiste et soutien aux ouvriers et aux paysans), il conserva son caractère révolutionnaire et sa vigueur, il représenta l’alliance des différentes classes dans la révolution démocratique. A partir de 1927, il se transforma en son contraire en devenant un bloc réactionnaire des propriétaires fonciers et de la grande bourgeoisie.

Après l’Incident de Sian (21) en décembre 1936, un nouveau changement commença à se produire en son sein, dans le sens de la cessation de la guerre civile et de l’alliance avec le Parti communiste pour une lutte commune contre l’impérialisme japonais. Telles sont les particularités du Kuomintang à ces trois étapes. Leur apparition a eu, bien entendu, des causes multiples.

Prenons maintenant l’autre aspect : le Parti communiste chinois. Dans la période du premier front uni, il était encore fort jeune ; il dirigea courageusement la révolution de 1924-1927, mais montra son manque de maturité dans la façon dont il comprit le caractère, les tâches et les méthodes de la révolution, c’est pourquoi le tchentou-sieouisme (22), qui était apparu dans la der nière période de cette révolution, eut la possibilité d’y exercer son action et conduisit la révolution à la défaite.

A partir de 1927, le Parti communiste dirigea courageusement la Guerre révolutionnaire agraire, créa une armée révolutionnaire et des bases révolutionnaires, mais commit des erreurs de caractère aventuriste, à la suite de quoi l’armée et les bases d’appui subirent de grosses pertes. Depuis 1935, il a surmonté ces erreurs et dirige le nouveau front uni pour la résistance au Japon ; cette grande lutte est en train de se développer.

A l’étape présente, le Parti communiste est un parti qui a déjà subi l’épreuve de deux révolutions et qui possède une riche expérience. Telles sont les particularités du Parti communiste chinois à ces trois étapes. Leur apparition a eu également des causes multiples. Faute d’étudier les particularités du Kuomintang et du Parti communiste, il est impossible de comprendre les relations spécifiques entre les deux partis aux diverses étapes de leur développement : création d’un front uni, rupture de ce front, création d’un nouveau front uni. Mais pour étudier ces diverses particularités, il est encore plus indispensable d’étudier la base de classe des deux partis et les contradictions qui en résultent dans différentes périodes entre chacun de ces partis et les autres forces.

Par exemple, dans la période de sa première alliance avec le Parti communiste, le Kuomintang se trouvait en contradiction avec les impérialistes étrangers, ce qui l’amena à s’opposer à l’impérialisme ; d’autre part, il se trouvait en contradiction avec les masses populaires à l’intérieur du pays - bien qu’en paroles il fît toutes sortes de promesses mirifiques aux travailleurs, il ne leur accordait en fait que très peu de choses, voire rien du tout. Au cours de sa guerre anticommuniste, il collabora avec l’impérialisme et le féodalisme pour s’opposer aux masses populaires, supprima d’un trait de plume tous les droits que celles-ci avaient conquis pendant la révolution, rendant ainsi plus aiguës ses contradictions avec les masses populaires. Dans la période actuelle de résistance au Japon, il a besoin, en raison de ses contradictions avec l’impérialisme japonais, de s’allier avec le Parti communiste, sans toutefois mettre un frein ni à sa lutte contre le Parti communiste et le peuple ni à l’oppression qu’il exerce sur eux.

Quant au Parti communiste, il a toujours été, dans n’importe quelle période, aux côtés des masses populaires pour lutter contre l’impérialisme et le féodalisme ; mais dans la période actuelle de résistance au Japon, il a adopté une politique modérée à l’égard du Kuomintang et des forces féodales du pays, étant donné que le Kuomintang s’est prononcé pour la résistance au Japon. Ces circonstances ont donné lieu tantôt à une alliance tantôt à une lutte entre les deux partis, ceux-ci étant, d’ailleurs, même en période d’alliance, dans une situation complexe à la fois d’alliance et de lutte. Si nous n’étudions pas les particularités de ces aspects contradictoires, nous ne pourrons comprendre ni les rapports respectifs des deux partis avec les autres forces, ni les relations entre les deux partis eux-mêmes."

1959-2005

La vieille Chine de Mao Tse-Toung

Article de Grandizo Munis

publié dans Battaglia Communista (Italie) en mai 1959.

Le gouvernement régnant sur la Chine depuis dix ans est né de la défaite du prolétariat et poursuit des fins contre-révolutionnaires, dont il est l’expression condensée et systématique. Cette affirmation préliminaire est indispensable pour aborder le thème, « la Chine d’aujourd’hui », sans que l’on me prenne pour l’un de ces fabricants de sirop progressiste si nombreux de par le monde actuel. La propagande nous met sous les yeux les soi-disant réalisations du nouveau gouvernement, fait miroiter les chiffres de production doublée ou décuplée, des projets gigantesques, nous offre des perspectives d’une ascension rapide vers le communisme, des photos d’hommes toujours souriants au travail, littérature malsaine grossièrement enrobée de marxisme, élucubrations de mandarins sycophantes versifiées par Mao Tsé-Toung. Laissons dire ; ce n’est que de la propagande. Souvenons-nous, quant à nous, que tout régime politique, si réactionnaire et cynique soit-il, a besoin de se donner une justification morale, un masque philosophique présentable au vulgaire. Dans ce domaine, les régimes staliniens sont passés maîtres. Élaborer leur propagande et l’enfoncer dans le crâne du public mondial constitue une de leurs principales activités et un des plus coûteux chapitres de leurs budgets. Qu’au lieu de vérité et de qualité ils nous servent quantité de mensonges, est moins pour eux affaire de volonté qu’absolue nécessité. Ils font leur travail de la seule façon qu’ils puissent. L’étonnant est que leurs dires soient pris pour argent comptant parmi pour ceux qui se tiennent pour révolutionnaires, y compris des anti-staliniens. Aux yeux de la majorité de ceux-ci la Chine jouit d’un préjugé de tolérance plus grand que n’importe quelle autre des succursales de la Russie. Ceux mêmes qui nient l’existence d’une révolution socialiste en Chine accordent au nouveau gouvernement un caractère progressiste, issu, sinon de l’imagination, du moins de la propagande dudit stalinisme. À la faveur de la prostration du prolétariat mondial, la propagande dégrade les esprits et donne à sa camelote une couleur d’authenticité. Mais son empire n’est pas plus absolu qu’éternel. Les Mao Tsé-Toung de tout acabit, ne réussiront pas à se donner plus que la satisfaction passagère des marchands de vent et des réactionnaires traditionnels : celle que leur consent l’abaissement temporaire de la conscience mondiale. Le premier sursaut révolutionnaire balaiera de la scène leurs paroles, leur œuvre et leurs personnes mêmes, résultats de la plus impudente supercherie qu’ait enregistrée l’histoire. Il est impossible de bien comprendre la nature de quelque régime que ce soit sans le situer dans le cadre historique correspondant sur le plan national et international. Plus encore lorsqu’il s’agit du nouveau gouvernement stalinien chinois, dont les premiers germes, presque totalement inconnus même pour des « initiés » de l’avant-garde idéologique, doivent être dégagés de la profonde nuit qui a enveloppé le corps-à-corps de la révolution et de la contre-révolution en Russie, trente ans auparavant, et des relations étroites de cette dernière avec Tchang Kaï-Chek. Le prolétariat chinois -si l’on ne parle pas du prolétariat russe- est la première victime du développement propre de la contre-révolution stalinienne russe, tout à la fois sournoise et féroce. En 1926, un soulèvement révolutionnaire du prolétariat et des paysans avait complètement disloqué le vieux régime chinois (1). Partout, dans les villes, usines, villages, s’étaient constitués des soviets représentatifs du nouveau pouvoir révolutionnaire, tandis que l’ancien pouvoir capitaliste du parti Kuo-Min-Tang gisait désarticulé, sans autre validité que celle imposée localement par l’occupation territoriale de ses forces armées et policières. Celles-ci étaient très insuffisantes pour assurer le pouvoir capitaliste sur l’ensemble du territoire et, d’autre part, ouvriers et paysans armés spontanément ou organisés en milices, représentaient un potentiel militaire aussi puissant que celui du capitalisme et infiniment supérieur du point de vue numérique et moral. De surcroît, l’état des partis était exceptionnellement propice à la révolution prolétarienne, propice comme il n’a jamais été depuis dans aucun pays. De fait, il n’existait que deux partis : celui du capitalisme, le Kuo-Min-Tang, et le parti communiste. Le premier était un parti d’origine démocratico-bourgeoise, qui servit bientôt de couverture aux intérêts et à la pensée capitalistes. De son côté, le parti communiste ne rencontra autour de lui aucune autre organisation ni même fraction, qui lui disputât l’adhésion confiante des opprimés. L’action et les réalisations de ceux-ci, leurs défaites et leurs triomphes, tout le cours des évènements, en somme, dépendaient entièrement de lui. Il ne pouvait faire ce qu’il fit depuis dans bien des pays, rejeter la responsabilité de la défaite en accusant de mauvaise volonté ou de trahison d’autres partis. Il n’y en avait point. En conséquence défaite et trahison retombent pleinement et uniquement sur lui. Voyons maintenant ce qui s’est passé et pourquoi. Au moment précis où le pouvoir révolutionnaire des soviets atteint son expansion maxima, où il n’y a plus qu’à les coordonner en un pouvoir unique annulant celui du capitalisme, Moscou décide et impose au Parti Communiste : dissolution des soviets, subordination des milices révolutionnaires et des patrouilles ouvrières en général au gouvernement établi, « dissolution » du Parti Communiste au sein du Kuo Min-Tang*. Les masses, ainsi que des noyaux de révolutionnaires à l’intérieur du Parti Communiste, résistent à l’exécution de ces directives. Cependant, l’appareil bureaucratique parvient à s’imposer, et la révolution est jugulée. Tandis que les généraux désarment ouvriers et paysans, tandis que les bourgeois récupèrent « leurs » propriétés, et que les bonzes de la religion bouddhiste entonnent de nouveau leurs litanies, Mao Tsé-Toung, Chou En-Lai, tous les principaux dirigeants de la Chine actuelle, fraternisent avec eux. Tchang Kaï-Chek et Staline échangent des photographies mutuellement dédicacées. Peu après, le Kuo Min-Tang assassinait en masse les ouvriers révolutionnaires. En résumé : la révolution chinoise fut intentionnellement écrasée par le Parti Communiste, agissant sur les ordres de Moscou, et en étroite collaboration avec Tchang Kaï-Chek. Du point de vue formel, phylogénique peut-on dire, la politique suivie alors par le stalinisme en Chine était réformiste. Mais la terminologie et les événements de référence traditionnels ne sont d’aucune valeur dans le cas du stalinisme. Ils ne servent qu’à dissimuler son idiosyncrasie, quand ce n’est pas à faire son jeu. Si l’on ne veut point faillir dangereusement au substrat économique et politique de la Russie, sa métropole universelle. La révolution chinoise coïncide avec la période décisive de l’intronisation de la bureaucratie en Russie. La lutte de l’Opposition de gauche contre celle-ci, défendait en même temps, et les bases essentielles de la Révolution d’octobre, et la continuation extérieure d’une politique de révolution mondiale. L’un des plus importants ouvrages de Léon Trotzky, L’Internationale Communiste après Lénine, mit en évidence, à un degré encore supérieur à ce que proposait Trotzky lui-même, ce qu’avait de funeste pour le prolétariat international la politique que Moscou était en train d’imposer en Chine. Le conflit au sein du Parti et du gouvernement russes s’engrenait, avec la même signification et la même âpreté, sur la lutte, au sein du Parti Communiste Chinois, entre les partisans de l’alliance avec Tchang Kaï-Chek et la bourgeoisie, et les partisans du pouvoir des soviets et de la révolution prolétarienne. Le gouvernement russe et l’Internationale Communiste étaient alors beaucoup plus corrompus que ne le croyaient les révolutionnaires. En conséquence, il n’y eut de lutte idéologique loyale, validée par la participation et le vote des militants, mais une décision dictatoriale de Moscou. La corruption des hommes par les situations, l’argent ou la vanité, la falsification des nouvelles et des faits, la vile calomnie répandue contre les révolutionnaires, en même temps qu’on les empêchait d’exprimer leurs idées, furent les moyens employés ; le recours suprême fut la destitution, par l’ukase de Moscou, de membres de la direction et de comités entiers qui avaient été élus démocratiquement, alors qu’était désignée du doigt une nouvelle direction, tout comme le pape désigne ses évêques. Ainsi accédèrent aux postes clefs du Parti Communiste Chinois les Mao Tsé-Toung, Chou En-Laï, etc., une fois destituée la direction révolutionnaire de Chen Du-Siu, dont certains des participants devaient plus tard mourir assassinés par leurs successeurs vénaux. Qui ne sait depuis Darwin, depuis Linné même, que chaque espèce demeure définitivement marquée par ses caractères morphologiques originaires, par sa mutation génétique dirait-on aujourd’hui ? Cette loi biologique est également valable en sociologie mais avec une transcendance qui lui est propre, puisqu’elle concerne des sociétés entières où intervient la volonté des individus représentée dans le cas des mutations régressives, comme celle qui nous occupe, par une coercition idéologique et physique qui ressortit à l’écrasement millénaire de l’homme. Tous les partis communistes subissent le remplacement dictatorial de leurs directions élues par d’autres, formées de fonctionnaires dociles mais princièrement rémunérés. Aucune cependant, n’est aussi étroitement liée à la naissance et à la consolidation de la contre-révolution stalinienne en Russie que celle qui règne en despote actuellement à Pékin. Les Moscou et Pékin d’aujourd’hui se doivent l’une à l’autre la vie. Si la révolution prolétarienne de 1926-27 avait triomphé, le renouveau qui s’ensuivait pour le prolétariat mondial aurait étouffé dans l’œuf la contre-révolution russe, et l’histoire des trente dernières années aurait suivi un cours ascendant, diamétralement opposé à l’actuel. À son tour, le parti de Mao Tsé-Toung n’aurait pas aujourd’hui droit de haute et basse justice sur 500 millions d’hommes sans le triomphe de la tendance contre-révolutionnaire en Russie. La mutation réactionnaire russe et la mutation réactionnaire chinoise se produisirent simultanément et se soutinrent mutuellement. Quiconque n’en tient pas compte en parlant de la Chine actuelle se laisse aller, qu’il le veuille ou non, vers une zone d’intérêts opposés à ceux du prolétariat : on le fait marcher. Il suffit de se souvenir que les meilleurs propagandistes de la « nouvelle » Chine sont des représentants de la bourgeoisie occidentale descendants directs, -lorsqu’ils n’en sont pas eux-mêmes- de ceux qui se jetèrent comme une meute sur les bolchéviks en 1917. Pour se réaliser dans le devenir en société humaine, le prolétariat doit acquérir le degré minimum de conscience que lui consent le déroulement de la lutte de classe mondiale. L’aspect négatif, énorme et menaçant qu’offre la contre-révolution stalinienne constitue une leçon beaucoup plus importante que celle des épisodes victorieux, trop brefs jusqu’à présent. Dans cette perspective, il est extrêmement important de rappeler aujourd’hui un document presque totalement ignoré dans le monde, intitulé Lettre de Changaï et signée, durant la période révolutionnaire des années 20, par un groupe de militants responsables de la première heure, au moment où s’appeler communiste et appartenir aux comités ne signifiait pas privilège matériel ou espoir de l’obtenir, mais danger et dévouement à la cause du prolétariat. La Lettre critique la politique pro-bourgeoise du parti chinois, déjà amputé de sa direction véritable, et croyant ingénument que les hommes de Moscou en seraient scandalisés, lance contre celui-ci ces deux accusations : 1) Les nouveaux comités ne choisissent que des fils de mandarins ou de bourgeois pour étudier dans leurs écoles, être envoyés dans les écoles russes et pour accéder aux fonctions dirigeantes, les ouvriers étant traités comme quantité négligeable ; 2) La conception qu’a la nouvelle direction de sa tâche est exclusivement militaire, opposée à l’intervention directe et à l’acquisition d’une conscience politique de la part des exploités. Accusations d’une portée bien supérieure à celle que lui attribuaient leurs auteurs : elles mettent en évidence les eaux stagnantes où s’abreuvait le parti « communiste » chinois, ainsi que sa composition sociale. En effet, ses cadres politiques proviennent dans leur quasi totalité des anciennes classes dirigeantes, en particulier des classiques mandarins abrutis et des « compradores » serviles surgis du contact avec le capitalisme occidental (2). Pendant bien des années, bureaucrates, généraux et écrivailleurs de cette piètre lignée, que le stalinisme appelait des théoriciens, étaient continuellement interchangés, comme par une osmose naturelle, entre les quartiers généraux respectifs de Mao Tsé-Toung et de Tchang Kaï-Chek. Celui-ci a dû réfléchir plus d’une fois aux possibilités de commander la Chine à partir d’un secrétariat du parti stalinien. Il lui aurait fallu y penser plus tôt. Ne lui propose-t-on pas, aujourd’hui même, un poste élevé au gouvernement de Pékin à la condition de rendre Formose ? Qu’on imagine Lénine et Trotzky proposant à Kornilov, Denikine ou Wrangel d’entrer à leur gouvernement et l’on obtiendra par l’absurde, une idée claire du caractère réactionnaire des hommes de Pékin. D’autre part, à moins de l’oublier volontairement, ce n’est un secret pour personne que, depuis la dernière guerre, une fois la Russie devenue la deuxième puissance impérialiste, les généraux de Tchang Kaï-Chek sont passés avec armes et bagages à Mao Tsé-Toung, ou bien lui ont vendu les armes récemment reçues des Etats-Unis. Le gouvernement yankee, conseillé par ses ambassadeurs et observateurs, retira à Tchang Kaï-Chek le ravitaillement en armes, le condamnant très sciemment à la défaite. Washington s’attendait, à vrai dire, à trouver dans les nouveaux maîtres de la Chine des interlocuteurs complaisants et à être aussi influent à Pékin, pour le moins, que Moscou. Cela ne s’est pas encore produit mais se produira fatalement, à moins d’une défaite de Pékin au profit du prolétariat, ou d’une guerre prochaine. Il y a pour le croire, entre autres raisons de poids, celle-ci, qui est irrécusable : le parti dictateur chinois n’étant pas une association idéologique révolutionnaire, pas plus que le parti russe, la lutte pour l’usufruit de la plus-value amènera celui-là à contrebalancer la Russie par les Etats-Unis dès que la première occasion propice se présentera. Aussi longtemps que la société est régie par les minorités exploitantes forcément tyranniques, celles-ci fondent leur « indépendance » et leur « grandeur nationale » sur un jeu de bascule entre les principales puissances. Dans le monde actuel, soumis à d’écrasantes pressions économiques, politiques et militaires, la possibilité du double jeu a diminué pour les petites et moyennes puissances, mais l’importance de sa réalisation s’est accrue d’autant. L’alliance entre Moscou et les divers gouvernements satellites ne repose pas sur des idées, moins encore sur une homogénéité économique socialiste. Rien n’est plus révoltant à cet égard que de voir des hommes et des groupes qui se disent anti-staliniens se faire partiellement l’écho des falsifications officielles, qui sont une dérision pour le prolétariat. La réalité est tout autre : tout parti ou régime dépendant de Moscou peut parfaitement s’accommoder de la soumission à Washington, sans qu’il soit besoin de changer un iota à sa prétendue base économique socialiste. Non sans raison, le précédent créé par Tito a affolé le Kremlin et c’est en vain qu’il s’est efforcé, ces dernières années, d’apparaître comme un « chef de file » impérialiste aussi souple que Washington. Néanmoins, l’accusation essentielle et la plus clairvoyante de la Lettre de Changaï est celle concernant l’abandon de la lutte des classes et sa supplantation par la lutte militaire. Elle surpasse de loin la portée que lui attribuaient ses auteurs (3). Ceux-ci croyant encore qu’il s’agissait d’une déformation particulière au Parti Communiste chinois, protestaient devant le Comité Exécutif de l’Internationale alors qu’elle était déjà devenue un bras tentaculaire du gouvernement russe, et que ce gouvernement, entièrement prisonniers des intérêts réactionnaires qui subsistaient dans la société russe, mettait en mouvement, sans ambages, sa lutte de classe contre la prolétariat. La situation politique et économique en Russie avait été retournée. Les intérêts réactionnaires, politiquement exposés par la bureaucratie stalinienne, incompatibles avec ceux du prolétariat russe, aussi bien qu’avec la révolution mondiale, ne pouvaient s’accrocher qu’à des méthodes militaires, face aux menaces extérieures, et à des méthodes policières face au péril intérieur : les masses. La « méthode » était inventée depuis les Pharaons.

Notes

(1) Pour mesurer l’ampleur et la profondeur de l’assaut révolutionnaire, il suffit de lire le roman Les Conquérants, de Malraux futur transfuge.

(2) Ce fait a été signalé ces dernières années par des personnes qui ignoraient la Lettre de Changaï, tels que George E. Taylor et Etiemble.

(3) La majorité des signataires sont devenus les victimes de Mao Tsé-Toung, mais il n’est pas exclu que certains ne soient aujourd’hui des potentats du nouveau gouvernement, grâce à la corruption et à l’avilissement des hommes, qui sont le procédé fondamental du stalinisme. La valeur politique du document serait ainsi doublement notifié.

Lénine répéta avec ténacité, infatigablement, à l’époque de la révolution de 1905 : « Se défier des paysans, s’organiser indépendamment d’eux, être prêts à lutter contre eux dès qu’ils agissent de façon réactionnaire ou anti-prolétarienne ».

En 1906, Lénine écrit : « Dernier conseil : prolétaires et semi-prolétaires des villes et des campagnes organisez-vous de façon indépendante. Ne vous fiez pas aux petits propriétaires, même très petits, même s’ils « travaillent »... Nous soutenons pleinement le mouvement paysan, mais nous devons nous souvenir que c’est le mouvement d’une autre classe, non de celle qui doit accomplir et accomplira la révolution socialiste. »

En 1908, il disait : « On ne peut en aucune façon concevoir l’alliance du prolétariat et des paysans comme la fusion de classes différentes ou des partis du prolétariat et des paysans. Non seulement une fusion, mais même un quelconque accord permanent serait funeste au parti socialiste de la classe ouvrière et affaiblirait la lutte démocratique révolutionnaire. »

Lénine dans « Démocratie et populisme en Chine » :

« Ce démocrate chinois progressiste (Sun Yat-sen) raisonne littéralement comme un Russe. Sa ressemblance avec un populiste russe est telle qu’il y a identité parfaite des idées de base et nombreuses expressions (...) Considérons, avec l’exemple de Sun Yat-sen, quelle est la « signification sociale » des idées engendrées par le mouvement révolutionnaire de centaines et de centaines de millions de gens, qui sont maintenant entraînés irréversiblement dans le courant de la civilisation capitaliste universelle (...). L’Orient a définitivement choisi la route de l’Occident (...) ; de nouvelles centaines de millions de gens participeront dorénavant à la lutte pour les idéaux que l’Occident a déjà fait siens. Elle est pourrie, la bourgeoisie occidentale, déjà confrontée à son fossoyeur, le prolétariat. En Asie, par contre, il y a encore une bourgeoisie capable de représenter une démocratie conséquente, sincère et militante, une bourgeoisie qui est la digne compagne des grands prédicateurs et des grands hommes d’action de la fin du XVIII° siècle français. Le principal représentant ou le principal état social de cette bourgeoisie asiatique encore capable d’une tâche historiquement progressiste, c’est le paysan. Près de lui existent déjà une bourgeoisie libérale, dont les dirigeants, tel Yuan Shi-kai (NDR : nous pourrions ajouter Tchang Kaï-check) sont plus que tout capables de trahison : hier, ils craignaient l’empereur et lui faisaient des courbettes ; puis, quand ils ont vu la farce, quand ils ont senti la victoire de la démocratie révolutionnaire, ils ont trahi l’empereur ; demain, ils trahiront les démocrates pour traiter avec quelque ancien empereur ou quelque nouvel empereur « constitutionnel ». (...) Sans le grand et sincère élan démocratique qui enflamme les masses ouvrières et les rend capables d’accomplir des miracles (...), la libération du peuple chinois de son esclavage séculaire serait impossible (...). Un tel élan suppose et engendre la sympathie la plus sincère envers la situation des masses ouvrières, la haine la plus ardente pour ceux qui les oppriment et les exploitent. Mais en Europe et en Amérique. à qui les Chinois d’avant-garde, tous les Chinois, pour autant qu’ils ont vécu cet élan, ont emprunté leurs idées libératrices, ce qui est à l’ordre du jour, c’est déjà la libération du joug de la bourgeoisie, c’est-à-dire le socialisme. De là découlent inévitablement la sympathie des démocrates chinois pour le socialisme, leur socialisme subjectif (...). Mais ce que les conditions objectives de la Chine, pays arriéré, agricole, semi-féodal, mettent à l’ordre du jour, c’est seulement la suppression d’une forme spécifique, historiquement définie de cet assujettissement et de cette exploitation : le féodalisme (...) Et voici que les idées, et les programmes subjectivement socialistes du démocrate chinois donnent naissance en réalité à un programme de « changement de tous les fondements juridiques » de la seule « propriété immobilière », un programme d’anéantissement de la seule exploitation féodale. Là est l’essence du populisme de Sun Yat-sen, de son programme progressiste, militant et révolutionnaire de transformation agraire bourgeoise démocratique, et de sa théorie prétendument socialiste. Cette théorie, si on la considère du point de vue de la doctrine est une théorie de « socialiste » petit-bourgeois réactionnaire. (...) La dialectique des relations sociales de le Chine consiste justement en ceci que les démocrates chinois, sympathisant sincèrement avec le socialisme d’Europe, l’ont transformé en une théorie réactionnaire, et que sur la base de cette théorie réactionnaire de « prévention » du capitalisme, ils appliquent un programme agraire purement capitaliste, on ne peut plus capitaliste ! »

août 1930

Léon Trotsky

Manifeste aux communistes chinois et du monde entier ! Sur les perspectives et les tâches de la révolution chinoise

Dans ces derniers mois, on observe dans quelques provinces du sud de la Chine un mouvement paysan large, au point de vue de l’étendue. Non seulement. la presse prolétarienne mondiale, mais aussi la presse ennemie, est remplie d’échos de cette lutte. La révolution chinoise trahie, détruite, exsangue, montre qu’elle est vivante. Espérons que le temps n’est plus loin où elle lèvera de nouveau sa tête prolétarienne. Pour s’y préparer il faut mettre à temps le problème de la révolution chinoise à l’ordre du jour de la classe ouvrière mondiale.

Nous, l’Opposition communiste internationale de gauche (bolchéviks-léninistes) considérons comme notre devoir d’élever actuellement la voix pour attirer l’attention de tous les communistes, de tous les ouvriers révolutionnaires d’avant-garde, sur les tâchés de la libération du grand pays asiatique de l’Orient et, en même temps, pour prévenir la fausse politique de la fraction dirigeante de l’Internationale Communiste, qui menace manifestement de miner la future révolution chinoise comme elle a déjà mené à la ruine la révolution de 1925-1927.

Les symptômes de la régénération de !a révolution chinoise à la campagne sont le signe de sa force intérieure et de ses possibilités grandioses, mais la tâche consiste à transformer ces possibilités en une réalité. La première condition du succès est la compréhension de ce qui se passe, c’est-à-dire la détermination marxiste des forces en mouvement et une appréciation juste de l’étape que la lutte a atteint actuellement. Sous ces deux rapports, la direction de l’Internationale Communiste se trouve sur une voie fausse. Le gouvernement soviétique existe-t-il ?

La presse stalinienne est remplie d’informations sur le "gouvernement soviétique" établi soi-disant sur de vastes provinces de la Chine, sous la protection de l’Armée rouge. Les ouvriers des différents pays saluent cette nouvelle avec enthousiasme. Comment en serait-il autrement ? L’établissement d’un gouvernement soviétique dans une partie considérable de la Chine, et la création d’une armée rouge chinoise, auraient signifié un succès gigantesque de la révolution mondiale. Mais nous devons dire ouvertement et clairement : cela n’existe pas encore.

Les nouvelles qui nous parviennent des immenses étendues de la Chine, malgré leur pauvreté, nous permettent, grâce à une compréhension marxiste des forces intérieures du processus qui se développe, de rejeter en toute sûreté l’appréciation stalinienne des événements qui se déroulent comme une appréciation fausse et très dangereuse pour le développement ultérieur de la révolution.

L’histoire de la Chine est pendant de longs siècles une histoire de révoltes terribles de la paysannerie pauvre et affamée. Pas moins de cinq fois, pendant les deux mille dernières années, la paysannerie chinoise a réussi à réaliser un morcellement complet de la propriété foncière. Chaque fois le processus de sa concentration a recommencé depuis le début, jusqu’au moment où la croissance de la population a mené à de nouvelles explosions partielles ou générales. Ce mouvement cyclique était l’expression de la stagnation économique et des conditions sociales qui n’offraient aucune issue.

Seulement l’intégration de la Chine à l’économie mondiale a ouvert de nouvelles possibilités au peuple chinois. Le capitalisme a fait irruption en Chine de l’extérieur. La bourgeoisie chinoise retardataire est devenue l’intermédiaire entre le capital étranger et les masses de son pays, impitoyablement exploitées. Les impérialistes étrangers et les bourgeois chinois combinent les méthodes de l’exploitation capitaliste avec les méthodes de contrainte du servage et l’esclavage de l’usure. L’idée principale des staliniens était de faire de la bourgeoisie la dirigeante de la révolution nationale contre le féodalisme et l’impérialisme. La stratégie politique qui en découlait a perdu la révolution. Le prolétariat chinois a payé cher pour apprendre cette vérité que la bourgeoisie ne peut pas, ne veut pas, et ne pourra jamais lutter contre le soi-disant "féodalisme", car ce dernier entre comme la partie la plus importante dans le système de sa propre exploitation, ni contre l’impérialisme dont elle est l’agent et sous la protection militaire duquel elle se trouve.

Dès qu’il fut évident que le prolétariat chinois, malgré toutes les influences contraires de l’Internationale Communiste, cherchait une voie révolutionnaire indépendante, la bourgeoisie, avec l’aide des impérialistes étrangers, a écrasé les ouvriers, en commençant à Shanghaï. Dès qu’il fut clair que l’amitié avec Moscou n’était pas capable de paralyser la révolte paysanne, la bourgeoisie a écrasé le mouvement paysan. Les mois du printemps et de l’été de 1927 furent ceux des plus grands crimes de la bourgeoisie chinoise.

La fraction stalinienne, effrayée par les conséquences de ses fautes, a essayé à la fin de 1927 de rattraper d’un seul coup tout ce qu’elle avait manqué pendant plusieurs années. Ainsi fut organisée la révolte de Canton. Les dirigeants partaient de ce point de vue que la révolution allait. croissant comme auparavant. En réalité, l’élan révolutionnaire se changeait déjà en déclin. L’héroïsme de l’avant-garde ouvrière de Canton ne pouvait détourner le malheur causé par l’aventurisme des dirigeants. La révolte de Canton fut noyée dans le sang. La deuxième révolution chinoise fut définitivement écrasée.

Nous, représentants de l’opposition de gauche internationale, bolchéviks-léninistes, fûmes depuis le début les adversaires de l’entrée du parti communiste dans le Kuomintang, au nom d’une politique prolétarienne indépendante. Depuis le début de la montée révolutionnaire nous avons exigé que les ouvriers prennent sur eux la direction du soulèvement paysan, pour mener à son achèvement la révolution agraire. Tout cela fut repoussé.

Nos partisans ont été traqués, exclus de l’Internationale Communiste, et en U.R.S.S., ils ont été emprisonnés et exilés. Au nom de quoi ? Au nom de l’alliance avec Tchang Kaï-Chek. L’écrasement de la révolution chinoise

Après les coups d’Etat contre-révolutionnaires de Shanghaï et de Wuhan, nous, communistes de gauche, avons averti avec persévérance que la deuxième révolution chinoise était terminée, qu’une période de triomphe temporaire de la contre-révolution s’ouvrait, que les tentatives de soulèvement des ouvriers avancés, étant donné l’écrasement et l’exténuation des masses, signifieront inévitablement l’extermination criminelle ultérieure des forces révolutionnaires. Nous avons exigé le passage à la défensive, le renforcement des organisations illégales du parti, la participation à la lutte économique du prolétariat et la mobilisation des masses sous les mots d’ordre de démocratie : l’indépendance de la Chine et le droit à disposer d’eux-mêmes des peuples qui la composent, l’Assemblée nationale, la confiscation des terres, la journée de travail de 8 heures. Une telle politique devait donner à l’avant-garde communiste la possibilité de se relever graduellement des défaites subies, de reprendre les liaisons avec les syndicats et avec les masses inorganisées de la ville et de la campagne pour rencontrer plus tard, bien armée, le nouvel élan des masses.

La fraction stalinienne a déclaré que notre politique était liquidatrice, et elle-même, comme cela s’est passé plus d’une fois dans l’histoire, a sauté de l’opportunisme à l’aventurisme. En février 1928, lorsque la révolution chinoise se trouvait en déclin complet, le 9° plenum du Comité Exécutif de l’I.C. a proclamé en Chine le soulèvement armé. Le résultat de cette folie fut l’écrasement ultérieur des ouvriers, l’extermination des meilleurs révolutionnaires, la désagrégation du parti, la démoralisation semée dans les rangs des ouvriers.

Le déclin de la révolution et l’affaiblissement temporaire de la lutte des militaristes entre eux, ont créé la possibilité d’une certaine animation économique dans le pays. Des grèves ouvrières éclataient de nouveau, mais elles se développèrent sans le parti qui, sans comprendre les circonstances, fut complètement incapable de tracer aux masses de nouvelles perspectives et de les lier par des mots d’ordre démocratiques de la période transitoire. Le résultat des erreurs aventuristes et opportunistes est que le parti chinois ne compte aujourd’hui que quelques milliers d’ouvriers. Les syndicats rouges, d’après les données du parti lui-même, comptent à peu près 60.000 ouvriers, tandis que pendant les mois de la montée révolutionnaire, on y comptait à peu près 3 millions.

La contre-révolution eut pour les ouvriers des conséquences infiniment plus directes et plus cruelles que pour les paysans. En Chine, les ouvriers ne sont pas nombreux et sont concentrés dans les centres industriels. Quant aux paysans, ils sont protégés, jusqu’à un certain point, par leur multitude et leur dissémination sur d’immenses étendues. Les années révolutionnaires ont éduqué, à la campagne, beaucoup de dirigeants locaux, que la contre-révolution n’a pas réussi à exterminer tous. Un nombre important d’ouvriers révolutionnaires se sont sauvés du militarisme en se dirigeant vers la campagne, et pendant la dernière décennie, beaucoup d’armes ont été cachées dans toutes les régions. Pendant les conflits avec les pouvoirs locaux ou avec les détachements militaires, les armes apparaissent, de nouveau et des détachements de partisans rouges se créent. Des troubles fréquents ont lieu dans les armées de la contre-révolution bourgeoise ; parfois il y a des révoltes ouvertes. Les soldats passent, avec leurs armes, du côté des paysans, parfois par groupes et détachements entiers. Les soulèvements paysans

C’est pourquoi il est tout à fait naturel qu’après l’écrasement de la révolution, les vagues du mouvement paysan aient continué à rouler dans les différentes provinces du pays. Et aujourd’hui elles ont déferlé avec une violence particulière. A main armée, les paysans chassent et exterminent les propriétaires fonciers locaux (dans la mesure où ils se trouvent effectivement dans leur rayon), et surtout la gentry et les du-jun, les représentants de la classe dirigeante, les bureaucrates propriétaires, les usuriers et les koulaks.

Lorsque les staliniens parlent du gouvernement soviétique créé par les paysans sur une étendue importante de la Chine, ils démontrent non seulement leur légèreté d’esprit, mais ils obscurcissent et dénaturent le problème fondamental de la révolution chinoise. La paysannerie, même la plus révolutionnaire, est incapable de créer un gouvernement indépendant. Elle ne peut que soutenir le gouvernement d’une autre classe établie dans les villes. La paysannerie, dans tous les mouvements décisifs, suit la bourgeoisie ou le prolétariat. Ce qu’on appelle le "parti paysan" peut simplement masquer temporairement ce fait, mais il ne le supprime pas. Les soviets sont des organes du pouvoir de la classe ouvrière opposés à la bourgeoisie. Cela signifie que la paysannerie est incapable de créer par ses propres forces un système soviétique. Il en est de même pour l’armée. Les paysans ont créé plus d’une fois en Chine, en Russie et dans d’autres pays, des détachements de partisans qui se battaient avec une vaillance et une ténacité admirables. Mais c’étaient des partisans attachés à une province déterminée et incapables de réaliser des opérations stratégiques centralisées de grande envergure. Seule l’hégémonie du prolétariat dans les centres politiques et industriels décisifs du pays crée les conditions indispensables, aussi bien pour l’établissement de l’armée rouge que pour l’établissement du système soviétique dans les campagnes. Pour celui qui ne comprend pas cela, la révolution reste un livre fermé.

Le prolétariat chinois commence seulement à sortir de la paralysie contre-révolutionnaire. Le mouvement paysan se déploie actuellement dans. une grande mesure indépendamment du mouvement ouvrier, selon ses propres lois et son rythme spécial. Cependant tout le problème de la révolution chinoise consiste dans la combinaison politique et la liaison organique du soulèvement prolétarien et du soulèvement paysan. Celui qui parle de la victoire de la révolution soviétique en Chine, fût-ce dans quelques provinces du sud, tandis que le nord industriel est passif, ignore les problèmes à la fois doubles et simples de la révolution chinoise, c’est-à-dire le problème de la collaboration des ouvriers et des paysans, et celui de la direction ouvrière dans cette collaboration.

La large crue du soulèvement paysan peut incontestablement donner une impulsion à l’animation de la lutte politique dans les centres industriels. Nous comptons fermement là-dessus. Mais cela ne signifie aucunement que le réveil révolutionnaire du prolétariat amène directement une conquête, du pouvoir, où même simplement à une lutte pour le pouvoir. Le réveil du prolétariat peut dans ces derniers temps, revêtir le caractère de luttes partielles économiques et politiques, défensives et offensives. Combien de temps sera nécessaire au prolétariat, et tout d’abord à son avant-garde, pour devenir apte à prendre la direction de la nation révolutionnaire ? En tout cas pas des semaines, ni des mois. Le commandement des dirigeants bureaucratiques ne peut pas remplacer la croissance propre de la classe et de son parti.

Les communistes chinois ont besoin actuellement d’une politique à longue portée. Leur tâche ne consiste pas à jeter leurs forces dans les foyers dispersés du soulèvement paysan, puisque leur parti, peu nombreux et faible, ne pourra pas de toute façon l’embrasser. Le devoir des communistes consiste à concentrer leurs forces dans les usines et ateliers, dans les quartiers ouvriers, à expliquer aux ouvrier le sens de ce qui se passe à la campagne, à ranimer ceux qui sont découragés et abattus, à les grouper pour la lutte pour les revendications économiques, pour les mots d’ordre de démocratie et de révolution agraire. C’est seulement dans cette voie, c’est-à-dire à travers le réveil et le rassemblement des ouvriers, que le parti pourra devenir le guide du soulèvement paysan, c’est-à-dire de la révolution nationale dans son ensemble. Pour maintenir les illusions dé l’aventurisme et masquer la faiblesse de l’avant-garde prolétarienne, les staliniens disent : il ne s’agit donc actuellement que de la dictature prolétarienne. Sur ce point fondamental l’aventurisme s’appuie complètement sur les arguments de l’opportunisme. Trouvant insuffisante l’expérience avec le Kuomintang, les staliniens préparent, pour la future révolution, un nouveau moyen d’endormir et d’illusionner le prolétariat sous le mot de " dictature démocratique ". Le mot d’ordre des Soviets

Lorsque les ouvriers chinois avancés mettent en avant le mot d’ordre des soviets, ils disent par cela même : nous voulons faire de même que les ouvriers de la Russie. Hier encore, les staliniens leur répondaient à cela : "Impossible, vous avez le Kuomintang, et il fera tout ce qu’il faut ". Aujourd’hui les mêmes chefs répondent d’une façon plus évasive : "Il faudra créer des soviets, non pas pour réaliser la dictature prolétarienne, mais pour réaliser la dictature démocratique". Par cela on dit au prolétariat que la dictature ne sera pas entre ses mains. Cela veut dire qu’il y a quelque autre force inconnue aujourd’hui, capable de réaliser en Chine une dictature révolutionnaire. Ainsi la formule de la dictature démocratique ouvre toutes grandes les portes à de nouvelles duperies des ouvriers et des paysans par la démocratie bourgeoise.

Pour déblayer la route à la "dictature démocratique", les staliniens représentent la contre-révolution chinoise comme étant féodale-militariste et impérialiste. Pour cela ils excluent de la contre-révolution la bourgeoisie chinoise, c’est-à-dire qu’ils l’idéalisent comme auparavant. Mais en fait, les militaristes expriment les intérêts de la bourgeoisie chinoise, inséparables des intérêts et des rapports sociaux du servage. La bourgeoisie chinoise est dans une opposition trop hostile au peuple, trop liée aux impérialistes étrangers et craint trop la révolution pour désirer ou tendre à gouverner en son propre nom, par des méthodes parlementaires. Le régime militariste-fasciste de la Chine est l’expression du caractère anti-national et anti-révolutionnaire de la bourgeoisie chinoise. La contre-révolution chinoise n’est pas la contre-révolution des féodaux contre la société bourgeoise : elle est la contre-révolution de tous les propriétaires bourgeois contre les ouvriers et les paysans.

Le soulèvement prolétarien en Chine ne peut et ne pourrait se produire d’une façon rectiligne contre la bourgeoisie. Le soulèvement paysan en Chine est, dans une mesure incommensurablement plus grande qu’il ne l’était en Russie, un soulèvement contre la bourgeoisie. La classe indépendante du propriétaire foncier en Chine n’existe pas du tout. Les propriétaires des terres sont des bourgeois. La gentry et les du-jun, contre lesquels le soulèvement paysan est directement dirigé, représentent les anneaux inférieurs de l’exploitation bourgeoise et impérialiste. Tandis que la Révolution d’Octobre en U.R.S.S., dans sa première étape, opposait toute la paysannerie, comme classe, à la classe des propriétaires fonciers (et seulement après plusieurs mois elle commença a porter la guerre civile dans la paysannerie), en Chine chaque, soulèvement paysan, dans ses premiers pas, est une guerre civile de la paysannerie pauvre contre les koulaks, c’est-à-dire contre la bourgeoisie rurale.

La paysannerie moyenne en Chine est inexistante. La paysannerie pauvre constitue jusqu’à 80% de la paysannerie. C’est elle - et ce n’est qu’elle - qui joue un rôle révolutionnaire. Il ne s’agit pas de l’alliance des ouvriers avec toute la paysannerie, mais avec la paysannerie pauvre. Ils ont un ennemi commun : la bourgeoisie. Le prolétariat seul peut mener à un régime qui ne peut être que la dictature du prolétariat. Ce n’est que ce régime qui peut établir le système soviétique et créer l’armée rouge, qui est l’expression militaire de la dictature du prolétariat, soutenue par la paysannerie pauvre.

Les staliniens disent que la dictature démocratique comme étape prochaine de la révolution se développera ultérieurement dans les voies de la dictature du prolétariat. Tel est actuellement l’enseignement de l’I.C., non seulement pour la Chine, mais pour tous les pays de, l’Orient. Elle rompt complètement avec l’enseignement de Marx sur l’Etat et avec les conclusions de Lenine sur le rôle de l’Etat dans la révolution. La dictature démocratique, à la différence de la dictature prolétarienne, signifie la dictature bourgeoise démocratique. Le passage de la dictature bourgeoise à la dictature prolétarienne ne peut cependant s’accomplir par la voie d’une "transcroissance" pacifique. La dictature du prolétariat ne peut se substituer à la dictature démocratique aussi bien que fasciste, que par la voie d’un soulèvement armé.

La "transcroissance" pacifique de la révolution démocratique en révolution socialiste est seulement possible sous la dictature de la même classe, et plus précisément du prolétariat. Le passage des actions démocratiques aux actions socialistes s’est effectué dans l’Union Soviétique sous le régime de la dictature du prolétariat. En Chine, le passage à l’étape socialiste s’effectuera encore, plus vite puisque les tâches démocratiques les plus élémentaires ont, en Chine, un caractère encore plus anti-capitaliste et plus anti-bourgeois qu’en Russie.

Il parait que les staliniens ont encore besoin d’une faillite payée du sang des ouvriers pour se décider à dire enfin : "... la révolution est passée au stade le plus élevé dont le mot d’ordre est la dictature du prolétariat ". Vers la troisième révolution chinoise

Aujourd’hui personne ne peut encore dire dans quelle mesure les reflets de la seconde révolution chinoise se combineront avec l’aube de la troisième révolution chinoise. Personne ne peut prédire si les foyers des soulèvements paysans se maintiendront sans discontinuer pendant toute la période prolongée dont l’avant-garde prolétarienne aurait besoin pour se renforcer, pour engager dans la bataille la classe ouvrière et accorder sa lutte pour le pouvoir avec les offensives paysannes généralisées contre ses ennemis les plus immédiats.

Ce qui caractérise le mouvement actuel des campagnes, c’est la tendance des paysans à lui donner une forme soviétique - ou tout au moins un nom soviétique - et à assimiler les détachements de partisans à l’armée rouge. Cela témoigne de l’énergie avec laquelle les paysans recherchent la forme politique qui pourrait les aider à se libérer de leur division et de leur impuissance. Sur cette base les communistes pourront construire efficacement.

Mais il faut d’abord comprendre clairement que dans la conscience des paysans chinois, les mots d’ordre obscurs de Soviets ne signifient nullement encore la dictature du prolétariat. La paysannerie ne peut pas, en général, se prononcer a priori pour la dictature du prolétariat. Elle ne peut y être amenée qu’à travers l’expérience de la lutte qui démontrera et prouvera au paysan que ses tâches démocratiques ne pourront être résolues que par la dictature prolétarienne.

Telle est la cause principale pour laquelle le parti communiste chinois ne peut pas conduire le prolétariat dans la lutte pour le pouvoir sans partir des mots d’ordre démocratiques.

Le mouvement paysan, bien que recouvert du nom de Soviet, reste isolé, local et provisoire. On ne peut élever ce mouvement au niveau national, qu’en liant la lutte contre le joug des impôts et le fardeau du militarisme avec les idées de l’indépendance de la Chine et de la souveraineté populaire.

L’expression démocratique de cette, liaison est une assemblée aux multiples pouvoirs. Sous ce mot d’ordre, l’avant-garde communiste pourra rassembler autour d’elle de larges masses ouvrières, les petites gens opprimés des villes et les centaines de millions de paysans pauvres, pour le soulèvement contre les oppresseurs du dedans et du dehors.

On ne pourra commencer la création de soviets ouvriers que pendant un réveil effectif de la révolution dans les villes. Quand cela arrivera, nous ne le savons pas actuellement, nous ne pouvons que nous y préparer. Et se préparer veut dire rassembler les forces. Aujourd’hui nous ne pouvons le faire que sous le mot d’ordre d’une démocratie conséquente, hardie et révolutionnaire. En même temps nous devons expliquer aux éléments avancés de la classe ouvrière que l’Assemblée nationale n’est qu’une étape sur la voie révolutionnaire. Nous sommes sur la voie de la dictature prolétarienne sous la forme soviétique.

Nous ne fermons plus les yeux sur le fait que cette dictature posera devant le peuple chinois les problèmes économiques et internationaux les plus difficiles. Le prolétariat chinois constitue une partie plus minime de la population en Chine que le prolétariat russe n’en constituait à la veille d’Octobre. Le capitalisme chinois est encore plus arriéré que le capitalisme russe. Mais les difficultés seront vaincues non par des illusions et une politique d’aventures, non par l’espoir en Tchang Kaï-chek ou en la " "dictature démocratique" ; les difficultés seront vaincues par la clairvoyance et la volonté révolutionnaire.

Le prolétariat chinois marche au pouvoir, non pour rétablir la muraille de Chine et construire sous la protection le socialisme national. En conquérant le pouvoir, le prolétariat chinois conquerra l’une des positions les plus importantes pour la révolution internationale. On ne peut pas considérer le sort de la Chine ni celui de l’U.R.S.S. en dehors du mouvement révolutionnaire du prolétariat mondial. Telle est la source des espoirs les plus vastes et la justification de la plus grande hardiesse.

La cause de la révolution mondiale est la cause même de la révolution chinoise. La cause de la révolution chinoise est la cause du prolétariat mondial.

Léon Trotsky

Faits et Documents

26 août 1930

La révolution chinoise de 1925-1927 demeure le plus grand événement de l’histoire moderne après la révolution de 1917 en Russie. Sur les problèmes de la révolution chinoise, les courants fondamentaux du communisme sont entrée en conflit. Le dirigeant officiel actuel de l’I.C, Staline, a révélé sa véritable stature dans les événements de la révolution chinoise. Les documents fondamentaux de la révolution chinoise sont dispersés, éparpillés, oubliés. Quelques-uns sont soigneusement dissimulés.

Dans ces pages, nous voulons reproduire les étapes fondamentales de la révolution chinoise à la lumière des articles et discours de Staline et de ses plus proches collaborateurs, ainsi que des décisions de l’I.C. dictées par Staline. Nous présentons dans ce but des textes authentiques de nos archives, particulièrement des extraits de discours de Khitarov, un jeune stalinien, au 15° congrès du P.C.U.S., qui a été dissimulé au parti par Staline.

Les lecteurs se convaincront de l’énorme importance du témoignage de Khitarov, un jeune fonctionnaire-carriériste stalinien, participant des événements chinois et actuellement un des dirigeants de l’Internationale Communiste.

Pour rendre plus compréhensibles faits et citations, nous jugeons utile de rappeler à nos lecteurs le déroulement des événements les plus importants de la révolution chinoise.

* 20 mars 1926 : premier coup d’Etat de Tchang Kaï-Chek à Canton. * automne 1926 : le 7° plenum du C.E.I.C. avec la participation du délégué Tchang Kaï-Chek du Kuomintang. * 12 avril 1927 : coup d’Etat de Tchang Kaï-Chek à Shanghaï. * Fin mai 1927 : coup contre-révolutionnaire du Kuomintang de gauche à Wuhan. * Fin mai 1927 : le 8° plenum du C.E.I.C. proclame le devoir des communistes de rester avec le Kuomintang "de gauche". * août 1927 : la P.C. chinois proclame un cours vers l’insurrection. * décembre 1927 : l’insurrection de Canton. * février 1928 : le 9° plenum du C.E.I.C. proclame en Chine le cours vers l’insurrection armée et les soviets. * juillet 1928 - Le 6e congrès de l’I.C. renonce au mot d’ordre de l’insurrection armée comme mot d’ordre pratique.

1. Le Bloc des quatre classes

La politique chinoise de Staline reposait sur un bloc de quatre classes. Voici comment l’organe berlinois des mencheviks appréciait cette politique :

"Le 10 avril, Martynov, dans la Pravda très nettement (...) et de façon tout à fait "menchevique", montrait (...) la justesse de la position officielle qui insiste sur la nécessité de conserver le "bloc des quatre classes", de ne pas se hâter de liquider le gouvernement de coalition où les ouvriers sont assis à côté de la grande bourgeoisie, pas pour lui imposer prématurément des "tâches socialistes"".

A quoi ressemblait la politique de coalition avec la bourgeoisie. Citons un extrait de l’organe officiel du Comité Exécutif de l’I.C. :

"Le 5 janvier 1927, le gouvernement de Canton a rendu publique une nouvelle loi sur les grèves dans laquelle les ouvriers se voient interdire de porter des armes dans les manifestations, d’arrêter des marchands et industriels, de confisquer leurs biens, et qui établit l’arbitrage obligatoire pour une série de conflits. La loi contient un certain nombre de paragraphes protégeant les intérêts des ouvriers (...) Mais au milieu de ces paragraphes, il en est d’autres qui limitent la liberté de grève plus qu’il n’est exigé par les intérêts de la défense dans le cours d’une guerre révolutionnaire" (Die Kommunistische Internationale, l° mars 1927, n°9, p.408).

Dans la corde placée autour des ouvriers par la bourgeoisie, les fils (paragraphes) favorables aux ouvriers sont dessinés. L’insuffisance du nœud est qu’il est serré plus que nécessaire "pour les intérêts de défense" (de la bourgeoisie chinoise). C’est écrit dans l’organe central de l’I.C. Qui écrit ? Martynov. Quand écrit-il ? Le 25 février, six semaines avant le bain de sang de Shanghaï. 2. Les Perspectives de la révolution selon Staline

Comment Staline évaluait-il les perspectives de la révolution conduite par son allié Tchang Kaï-Chek ? Voici les parties les moins scandaleuses de la déclaration de Staline (les plus scandaleuses n’ont jamais été rendues publiques) :

"Les armées révolutionnaires en Chine, sont Ie facteur le plus important pour la lutte des ouvriers et paysans chinois pour leur libération. Car l’avance des cantonais signifie un coup contre l’impérialisme, un coup contre ses agents en Chine, la liberté de réunion, de presse, d’organisation pour tous les éléments révolutionnaires en Chine en général et pour les travailleurs en particulier" (Les questions de la révolution chinoise, p.46)

L’armée de Tchang Kaï-Chek est l’armée des ouvriers et des paysans. Elle apporte la liberté à toute la population, "aux ouvriers en particulier". Que faut-il pour la victoire de la révolution ? Très peu :

"La jeunesse étudiante, la jeunesse ouvrière, la jeunesse paysanne - c’est une force qui peut faire avancer la révolution avec des bottes de sept lieues, si elle reste subordonnée à l’influence idéologique et politique du Kuomintang" (ibid., p. 55)

De cette façon, la tâche de l’I.C. ne consistait pas à libérer les ouvriers et les paysans de l’influence de la bourgeoisie, mais au contraire, les subordonner à son influence. Ce fut écrit dans les jours où Tchang Kaï-Chek, armé par Staline, marchait à la tête des ouvriers et paysans subordonnés, "avec des bottes de sept lieues"... vers le coup de Shanghaï. 3. Staline et Tchang Kaï-Chek

Après le coup de Canton, machiné par Tchang Kaï-Chek en mars 1926 et que notre presse passa sous silence, quand les communistes furent réduits à de misérables appendices du Kuomintang et signèrent même un engagement de ne pas critiquer le sun-ya-tsénisme, Tchang Kaï-Chek - détail remarquable en vérité ! - insista pour que le Kuomintang soit accepté dans l’I.C. : se préparant au rôle de bourreau, il voulait avoir la couverture du communisme mondial et.... l’obtint. Le Kuomintang dirigé par Tchang Kaï-Chek et Hu Hanmin fut accepté dans I’I.C. (comme parti "sympathisant"). Tout en étant engagé dans la préparation d’un coup contre-révolutionnaire décisif en avril 1927, Tchang Kaï-Chek, en même temps prit soin d’échanger des portraits avec Staline. Le renforcement de ces liens d’amitiés fut préparé par le voyage de Boubnov, membre du Comité Central et un des agents de Staline, et sa visite à Tchang Kaï-Chek. Un autre "détail" : le voyage de Boubnov à Canton coïncida avec la coup d’Etat de mars de Tchang Kaï-Chek. Alors Boubnov ? Il fit se soumettre et se tenir tranquilles les communistes chinois.

Après le coup de Shanghaï, les bureaux de l’I.C., sur ordre de Staline, essayèrent de nier que l’exécuteur Tchang Kaï-Chek était encore membre de l’I.C. Ils avaient oublié le vote du Bureau Politique où tous, contre le vote d’un seul (Trotsky), approuvèrent l’admission du Kuomintang dans l’I.C. avec voix consultative.

Ils avaient oublié qu’au plenum du C.E.I.C. qui condamna l’Opposition de gauche, "le camarade Shao Litzu", délégué du Kuomintang, participa. Il dit entre autres :

"Le camarade Tchang Kaï-Chek, dans son discours aux membres du Kuomintang, a déclaré que la révolution chinoise serait inconcevable si elle ne réglait pas correctement la question agraire, c’est-à-dire la question paysanne. Ce que le Kuomintang veut, c’est que ne soit pas créée après la révolution nationaliste en Chine, une révolution bourgeoise comme ce fut le cas en Occident, comme on le voit maintenant dans tous les pays sauf l’U.R.S.S. (...) Nous sommes tous convaincus que, sous la direction du parti communiste et de l’I.C., le Kuomintang remplira sa tâche historique" (Procès-verbal de l’Exécutif élargi de l’I.C., éd. allemande, 30 novembre 1926, pp. 303-304)

Voilà ce qu’il en était au 7° plenum à l’automne 1926. Après que le membre de l’I.C., "le camarade Tchang Kaï-Chek", qui avait promis de résoudre toutes les tâches sous la direction de l’I.C., n’en ait résolu qu’une, précisément l’écrasement sanglant de la révolution, le 8° plenum déclara en mai 1927 dans la résolution sur la question chinoise :

"Le C.E.I.C. affirme que les événements justifient pleinement le pronostic du 7° plenum".

Justifient, et jusqu’au bout ! Si c’est de l’humour, il n’est en tout cas pas arbitraire. N’oublions pas cependant que cet humour est profondément coloré de sang de Shanghaï. 4. La Stratégie de Lenine et celle de Staline

Quelles étaient les tâches fixées par Lenine à l’I.C. en ce qui concerne les pays arriérés ?

"La nécessité de lutter résolument contre la tendance à parer des couleurs du communisme les courants de libération démocratique bourgeois des pays arriérés" ("Ebauche des thèses sur la question nationale et coloniale", Œuvres, 31, p.151)

C’est précisément en faisant cela que le Kuomintang, qui avait promis de ne pas établir un régime bourgeois en Chine, fut admis dans l’I.C. Lenine, on le comprend, reconnaissait la nécessité d’une alliance temporaire avec le mouvement démocratique-bourgeois, mais il comprenait par là, bien entendu, non une alliance avec les partis bourgeois, dupant et trahissant la démocratie révolutionnaire petite-bourgeoise (les paysans et les petites gens des villes), mais une alliance avec les organisations et groupes des masses elles-mêmes - contre la bourgeoisie nationale. Sous quelle forme Lenine envisageait-il l’alliance avec la démocratie bourgeoise des colonies ? A cela aussi il répondait dans les thèses écrites pour le 2° congrès :

"L’Internationale Communiste doit conclure une alliance temporaire avec les démocrates bourgeois des colonies et pays arriérés, mais pas fusionner avec eux, et maintenir fermement l’indépendance du mouvement prolétarien, même sous sa forme la plus embryonnaire" (ibidem, p. 151).

Il semble qu’en exécutant la décision du 2° congrès, le parti communiste fut engagé à rejoindre le Kuomintang et le Kuomintang admis dans l’I.C. Tout ce qui est résumé plus haut est baptisé léninisme. 5. Le Gouvernement de Tchang Kaï-Chek comme vivante réfutation de l’Etat

Comment les dirigeants du P.C.U.S. ont-ils apprécié le gouvernement de Tchang Kaï-Chek un an après le premier coup de Canton (20 mars 1926) peut être vu clairement d’après les discours publics des membres du Bureau Politique du parti. Voici ce que dit Kalinine en mars 1927 à l’usine Gosznak de Moscou :

"Toutes les classes de la Chine, à commencer par le prolétariat, haïssent les militaires comme les fantoches du capital étranger ; toutes les classes de Chine considèrent le gouvernement de Canton comme le gouvernement national de toute la Chine". (Izvestia, 6 mars 1927).

Un autre membre du Bureau Politique, Roudzoutak, prit la parole quelques jours plus tard à un rassemblement des travailleurs des autobus. Le compte rendu de la Pravda assure :

"Passant ensuite à la situation en Chine, le camarade Roudzoutak a souligné que le gouvernement révolutionnaire avait derrière lui toutes les classes de Chine" (Pravda, 9 mars 1927)

Vorochilov a parlé plus d’une fois dans le même sens.

C’est réellement en vain que Lenine avait déblayé la théorie marxiste de l’Etat de la vermine petite-bourgeoise. Les épigones ont réussi en très peu de temps à la recouvrir de deux fois plus de débris. Le 5 avril encore, Staline parlait à la Salle des Colonnes pour défendre le fait que les communistes restaient à l’intérieur du parti de Tchang Kaï-Chek et, pire encore, niait le danger de trahison de la part de son allié. "Borodine est sur ses gardes". Le coup eut lieu exactement une semaine plus tard. 6. Comment eu lieu le coup de Shanghaï

Sous cet angle, nous avons le témoignage particulièrement précieux d’un témoin et participant, le stalinien Khitarov, qui arriva de Chine à la veille du 15° congrès et y apparut avec ses informations. Les points les plus importants de son récit semblent avoir été supprimés par Staline du compte-rendu, avec le consentement de l’intéressé : on ne peut pas rendre publique la vérité si elle démontre de façon aussi écrasante toutes les accusations de l’Opposition contre Staline. Donnons la parole à Khitarov (16° session du 15° congrès du P.C.U.S., 11 décembre 1927) :

"La première blessure sanglante a été infligée à la révolution chinoise à Shanghaï par l’exécution des ouvriers de Shanghaï les 11-12 avril. J’aimerais parler avec plus de détails de ce coup parce que je sais que l’on n’en sait pas grand chose dans notre parti. A Shanghaï, il a existé pendant vingt-et-un jours ce qu’on appelait le Gouvernement du peuple dans lequel les communistes étaient en majorité. On peut donc dire que pendant vingt-et-un jours, Shanghaï a eu un gouvernement communiste. Ce gouvernement communiste révéla cependant une inactivité totale en dépit du fait qu’on s’attendait tous les jours au coup de Tchang Kaï-Chek. En premier lieu, le gouvernement communiste n’a pas commencé avant longtemps son travail avec l’excuse que d’un côté, la fraction bourgeoise du gouvernement ne voulait pas travailler et le sabotait, et ensuite parce que le gouvernement du Wuhan n’approuvait pas la composition du gouvernement de Shanghaï. De l’activité de ce gouvernement, on connaît trois décrets et l’un d’eux, en passant, parle de préparer une réception triomphale pour Tchang Kaï-Chek dont on attendait l’arrivée à Shanghaï. A Shanghaï, à ce moment-là, les relations entre l’armée et les ouvriers se tendirent. On sait par exemple que l’armée attira délibérément les ouvriers au massacre. Pendant plusieurs jours, l’armée s’arrêta aux portes de Shanghaï et ne voulut pas entrer dans la ville parce qu’elle savait que les ouvriers y combattaient les gens du Chantung et qu’elle voulait saigner les ouvriers dans cette lutte. Elle entrerait plus tard. Ensuite, l’armée entra à Shanghaï. Mais il y avait parmi ces troupes une division qui sympathisait avec les ouvriers - la première division de l’armée de Canton. Son chef Xue Yue, était en disgrâce auprès de Tchang Kaï-Chek qui connaissait ses sympathies pour le mouvement de masses, puisqu’il sortait lui-même de ses rangs. Il fût d’abord commandant de compagnie puis de division. Xue Yue vint voir les camarades à Shanghaï et leur dit qu’il y avait un coup militaire en préparation, que Tchang Kaï-Chek l’avait convoqué au Quartier Général, qu’il l’avait reçu avec une froideur inhabituelle et que lui, Xue Yue n’y retournerait pas, craignant un piège. Tchang Kaï-Chek proposa à Xue Yue de quitter la ville avec sa division et d’aller au front ; et lui, Xue Yue proposa au Comité Central de lui donner son accord pour ne pas obéir à l’ordre de Tchang Kaï-Chek. Il était prêt à rester à Shanghaï et à combattre aux côtés des ouvriers de Shanghaï contre le coup militaire en préparation. A tout cela, nos dirigeants responsables du parti communiste chinois, y compris Tchen Du-Siu, répondirent qu’ils étaient informés de la préparation de ce coup, mais qu’ils ne voulaient pas un conflit prématuré avec Tchang Kaï-Chek. La l° division fut envoyée hors de la ville et celle-ci occupée par la le division de Paï Chungxi ; deux jours plus tard, les ouvriers de Shanghaï étaient massacrés".

Pourquoi ce récit réellement bouleversant a-t-il été retiré du compte rendu (p. 32) ? Parce qu’il ne s’agissait pas du tout du P.C. chinois, mais du Bureau Politique du P.C.U.S. Le 2 mai 1927, Staline parlait au plenum du C.E.I.C. :

"L’Opposition est mécontente parce que les ouvriers de Shanghaï ne sont pas encore entrés dans une bataille décisive contre les impérialistes et leurs mercenaires. Mais ils ne comprennent pas que la révolution en Chine ne peut pas se développer sur un rythme rapide. Ils ne comprennent pas qu’on ne peut prendre une décision d’engager une lutte décisive dans des conditions défavorables. L’Opposition ne comprend pas que de ne pas éviter une lutte décisive dans des conditions défavorables, (quand on peut l’éviter), signifie faciliter le travail des ennemis de la révolution"...

Cette partie du discours de Staline est intitulée "Les Erreurs de l’Opposition". Dans la tragédie de Shanghaï, Staline a trouvé des erreurs... de l’Opposition. En réalité, l’Opposition ne connaissait pas encore à cette époque les circonstances concrètes de la situation à Shanghaï, c’est-à-dire qu’elle ne savait pas à quel point la situation était bien plus favorable aux ouvriers fin mars-début avril, en dépit de toutes les fautes et de tous les crimes de la direction de l’I.C. Même à travers l’histoire délibérément cachée de Khitarov, il est clair qu’on aurait pu sauver la situation même à ce moment-là. Les ouvriers de Shanghaï sont au pouvoir. Ils sont partiellement armés. Il y a la possibilité de les armer beaucoup plus. L’armée de Tchang Kaï-Chek n’est pas sûre. Dans certaines unités, même le commandement est du côté des ouvriers. Mais tout et tous sont paralysés au sommet. Il ne faut pas préparer une lutte décisive contre Tchang Kaï-Chek, mais sa réception triomphale. Parce que Staline a donné de Moscou ses instructions catégoriques : non seulement ne pas résister à l’allié Tchang Kaï-Chek, mais au contraire montrer votre loyauté à son égard. Comment ? Couchez-vous et faites le mort.

Au plenum du C.E.I.C. de mai, Staline a défendu encore sur le terrain technique, tactique, cette terrible reddition de positions sans combat, qui a conduit à l’écrasement du prolétariat dans la révolution. Une demi-année plus tard, au 15° congrès du P.C.U.S., Staline gardait déjà le silence. Les délégués du congrès ont prolongé le temps de parole de Khitarov pour lui permettre de finir son récit, qui les prenait, même eux. Mais Staline a trouvé une façon très simple de s’en sortir en supprimant du compte-rendu le récit de Khitarov. Nous publions ici pour la première fois ce récit historique.

Notons en outre une circonstance intéressante : tout en embrouillant le cours des événements autant que possible et en dissimulant le seul véritable coupable, Khitarov désigne comme unique responsable Chen Du-Siu que les staliniens avaient jusque là défendu par tous les moyens contre l’Opposition parce qu’il n’avait fait qu’exécuter leurs instructions. Mais à cette époque, il était déjà devenu clair que le camarade Tchen Du-Siu n’accepterait pas de jouer le rôle de bouc émissaire silencieux, qu’il voulait ouvertement analyser les raisons de cette catastrophe. Tous les chiens de l’I.C. ont été lâchés sur lui, non pour des erreurs fatales à la révolution, mais parce qu’il refusait de duper les ouvriers et de servir de couverture à Staline. 7. Les organisateurs de "I’infusion de sang ouvrier et paysan"

L’organe dirigeant de I’I.C. écrivait le 18 mars 1927, environ trois semaines avant le coup de Shanghaï :

"La direction du Kuomintang souffre à présent d’un manque de sang ouvrier et paysan révolutionnaire. Le parti communiste chinois doit aider à lui en infuser et alors la situation changera radicalement" .

Quel jeu de mot prophétique ! Le Kuomintang a besoin de "sang ouvrier et paysan". L’aide a été pleinement assurée : en avril-mai, Tchang Kaï-Chek et Wang Jing-Weï ont reçu une "infusion" suffisante de sang ouvrier et paysan !

En ce qui concerne le chapitre Tchang Kaï-Chek de la politique de Staline, le 8° plenum (mai 1927) déclarait :

"Le C.E.I.C. considère que la tactique du bloc avec la bourgeoisie nationale dans la période de déclin actuel de la révolution était tout à fait correcte. L’Expédition du Nord à elle seule justifie historiquement cette tactique" ...

Et comment !

Voilà Staline tout entier. L’Expédition du Nord qui soit dit en passant s’est révélée être une expédition contre le prolétariat, sert de justification à son amitié avec Tchang Kaï-Chek. Le C.E.I.C. a fait tout ce qu’il pouvait pour qu’on ne puisse tirer les leçons du bain de sang des ouvriers chinois. 8. Staline répète son expérience avec le Kuomintang "de gauche"

Plus loin, le point remarquable suivant du discours de Khitarov a été également été coupé :

"Après le coup de Shanghaï, il est devenu clair pour tous qu’une nouvelle époque commence dans la révolution chinoise ; la bourgeoisie recule et abandonne la révolution. Cela a été reconnu et aussitôt dit. Mais on a perdu de vue une chose, c’est que, pendant que la bourgeoisie abandonnait la révolution, le gouvernement de Wuhan ne pensait même pas à abandonner la bourgeoisie. Malheureusement la majorité de nos camarades ne l’a pas compris : ils avaient des illusions sur le gouvernement de Wuhan. Ils considéraient le gouvernement de Wuhan presque comme une image, un prototype de la dictature démocratique du prolétariat et de la paysannerie (omission p. 33). Après le coup de Wuhan, il est devenu clair que la bourgeoisie battait en retraite"...

Ce serait ridicule si ce n’était pas si tragique. Après que Tchang Kaï-Chek ait tué la révolution en affrontant les ouvriers désarmés par Staline, les pénétrants "stratèges" ont fini par "comprendre" que la bourgeoisie "battait en retraite". Mais, ayant reconnu que son ami Tchang Kaï-Chek battait en retraite, Staline a ordonné aux communistes chinois de se subordonner au même gouvernement de Wuhan qui selon les informations de Khitarov au 15° congrès "ne pensait même pas à abandonner la bourgeoisie". Malheureusement, "nos camarades ne l’ont pas compris". Quels camarades ? Borodine, qui était pendu aux télégrammes de Staline ? Khitarov ne donne aucun nom. La révolution chinoise lui est chère, mais lui est plus cher encore. Ecoutons pourtant Staline :

"Le coup de Tchang Kaï-Chek signifie qu’il va y avoir maintenant deux camps, deux gouvernements, deux armées, deux centres dans le Sud : un centre révolutionnaire à Wuhan et un centre contre-révolutionnaire à Nankin".

L’endroit où est situé le centre de la révolution est-il clair ? A Wuhan !

"Cela signifie que le Kuomintang révolutionnaire, à Wuhan, menant une lutte décisive contre le militarisme et l’impérialisme, va en réalité se transformer en un organe de la dictature démocratique révolutionnaire de prolétariat et de la paysannerie".

Nous voyons enfin maintenant à quoi ressemble la dictature démocratique du prolétariat et de la paysannerie.

"Il en découle que la politique d’étroite collaboration des gauches et des communistes à l’intérieur du Kuomintang acquiert une force particulière et une signification particulière à l’étape présente que, sans une telle collaboration, la victoire de la révolution est impossible" (Questions de la révolution chinoise, pp.125 à 127)

Sans la collaboration des bandits contre-révolutionnaires du Kuomintang "de gauche", la "victoire de la révolution est impossible" ! C’est ainsi que Staline, pas après pas, à Canton, Shanghaï, Hankou, a assuré la victoire de la révolution. 9. Contre l’Opposition, pour le Kuomintang !

Comment l’I.C. a-t-elle considéré le Kuomintang de gauche ? Le 8° plenum du C.E.I.C. a donné une réponse claire à cette question dans sa lutte contre l’Opposition :

"Le C.E.I.C. rejette avec la plus grande détermination la revendication de quitter le Kuomintang (...) Le Kuomintang en Chine est précisément la forme spécifique d’organisation dans laquelle le prolétariat collabore directement avec la petite bourgeoisie et la paysannerie".

De cette manière, le C.E.I.C. a très correctement vu dans le Kuomintang la réalisation stalinienne de l’idée des partis "biclassistes ouvriers et paysans".

Rafès, qui n’est pas un inconnu, puisqu’il fut d’abord ministre de Petlioura et ensuite appliqua en Chine les instructions de Staline, écrivait en mai 1927 dans l’organe théorique du P.C.U.S. :

"Nos oppositionnels russes, on le sait, considèrent aussi comme nécessaire que les communistes quittent le Kuomintang. Une défense consistante de ce point de vue conduirait les adhérents de cette politique à quitter le Kuomintang pour la fameuse formule proclamée par le camarade Trotsky en 1917 : "Pas de tsar, mais un gouvernement ouvrier !", qui, pour la Chine, aurait pu changer de forme : "Pas de militaristes, mais un gouvernement ouvrier !". Nous n’avons pas de raison d’écouter des défenseurs aussi consistants de l’idée de quitter le Kuomintang" (Proletarskaïa Revolutsia, p.54)

Le mot d’ordre de Staline-Rafès était "Sans les ouvriers, mais avec Tchang Kaï-Chek !","Sans les paysans, mais avec Wang Jing-Weï !", "Contre l’Opposition, mais avec le Kuomintang !". 10. Staline désarme de nouveau les ouvriers et paysans chinois

Quelle fut la politique de la direction pendant la période du gouvernement de Wuhan de la révolution ? Ecoutons le stalinien Khitarov sur cette question. Voilà ce qu’on peut lire dans le compte rendu du 15° congrès :

"Quelle était la politique du C.C. du parti communiste à cette époque, pendant toute cette période ? Cette politique était menée sous le mot d’ordre de retraite ( ... )

Sous le mot d’ordre de retraite - dans la période révolutionnaire, au moment des plus grandes tensions des luttes révolutionnaires - le parti communiste continue son travail et rend une position après l’autre sans combat. A ce type de redditions appartiennent l’accord pour subordonner tous les syndicats, toutes les unions paysannes et autres organisations révolutionnaires au Kuomintang, le rejet de l’action indépendante sans la permission du C.C. du Kuomintang, la décision de désarmer volontairement les piquets ouvriers à Hankou, la dissolution des organisations de pionniers à Wuhan, l’écrasement de fait de toutes les unions paysannes sur le territoire du gouvernement national, etc. "

Il est dépeint ici tout à fait franchement la politique du parti communiste chinois dont la direction aide en réalité la bourgeoisie "nationale" à écraser le soulèvement populaire et anéantir les meilleurs combattants du prolétariat et de la paysannerie.

Mais cette franchise est ici une traîtrise : la citation ci-dessus a été imprimée dans le compte rendu après une omission signalée ici par (...). Voici ce que dit ce passage dissimulé par Staline :

"En même temps, quelques camarades responsables, chinois et non-chinois, inventèrent le prétendue théorie de la retraite. Ils déclarèrent : la réaction progresse contre nous de tous côtés. Il nous faut donc tout de suite battre en retraite en bon ordre pour préserver les possibilités d’un travail légal et, si nous battons en retraite, nous y arriverons, mais, si nous nous défendons ou essayons d’avancer, nous perdrons tout"

C’est précisément en ces jours (fin mai 1927) où la contre-révolution de Wuhan commençait à écraser les ouvriers et paysans devant le Kuomintang de gauche, que Staline déclare au plenum du C.E.I.C., le 24 mai 1927 :

"La révolution agraire est la base et le contenu de la révolution démocratique-bourgeoise en Chine. Le Kuomintang à Hankou et le gouvernement de Hankou sont le centre du mouvement révolutionnaire bourgeois-démocratique" (Compte-rendu, éd. allemande, p.71 )

A une question écrite d’un ouvrier demandant pourquoi il n’y avait pas eu de soviets formés à Wuhan, Staline répondait :

"Il est clair que quiconque appelle maintenant à la création immédiate de soviets de députés dans ce district, essaie de sauter (!) par-dessus la phase Kuomintang de la révolution chinoise et risque de mettre celle-ci dans une position très difficile".

Précisément : dans une position "très difficile" ! Le 13 mai 1927, dans une conversation avec des étudiants, Staline déclarait :

"Faudrait-il en général créer en Chine des soviets de députés ouvriers et paysans ? Il faudra les créer après le renforcement de gouvernement révolutionnaire de Wuhan, après le développement de la révolution agraire, dans la transformation de la révolution agraire, la révolution démocratique bourgeoise en révolution du prolétariat".

De cette manière, Staline ne jugeait pas possible de renforcer la position des ouvriers et des paysans à travers des soviets, tant que les positions du gouvernement de Wuhan, de la bourgeoisie contre-révolutionnaire n’étaient pas renforcées.

Faisant référence aux fameuses thèses de Staline justifiant sa politique de Wuhan, l’organe des mencheviks russes écrivait à cette époque :

"On trouve vraiment peu à dire contre l’essence de la ligne tracée ici. Autant que possible, rester dans le Kuomintang, se cramponner le plus longtemps possible à son aile gauche et au gouvernement de Wuhan, "éviter une lutte décisive dans des conditions défavorables" ; ne pas lancer le mot d’ordre de "Tout le pouvoir aux soviets !" pour ne pas "donner de nouvelles armes aux ennemis du peuple chinois pour leur lutte contre la révolution, pour créer de nouvelles légendes qu’il ne s’agit pas en Chine d’une révolution nationale, mais de la transplantation artificielle de la soviétisation par Moscou" - qu’est-ce qui pourrait en réalité être plus sensé ?" (Sotsialistitcheski Vestnik, n° 9 (151), p.1 ).

Pour sa part, le 8° plenum du C.E.I.C. qui siégeait à la fin de mai 1927, c’est-à-dire à un moment où l’écrasement des organisations des ouvriers et des paysans à Wuhan avait déjà commencé, adopta la décision suivante :

"Le C.E.I.C. appelle avec insistance l’attention du parti communiste chinois sur la nécessité de prendre toutes les mesures possibles pour le renforcement et le développement de toutes les organisations de masse des ouvriers et des paysans (...) dans toutes ces organisations, il faut faire une agitation pour entrer dans le Kuomintang, le transformer en une puissante organisation de la démocratie petite-bourgeoise révolutionnaire et de la classe ouvrière"

"Entrer dans le Kuomintang" signifie aller volontairement au massacre, La sanglante leçon de Shanghaï est passée sans laisser de trace. Les communistes, comme auparavant, ont été transformés en pâtres des troupeaux pour le parti des bourreaux bourgeois (le Kuomintang) en fournisseurs de "sang ouvrier et paysan" pour Wang Jing-Weï et compagnie. 11. L’expérience stalinienne du ministérialisme

Malgré l’expérience de la Kerenskyade russe et la protestation de l’Opposition de gauche, Staline a terminé sa politique Kuomintang par une expérience de ministérialisme : deux communistes sont entrés dans le gouvernement bourgeois en qualité de ministres du travail et de l’agriculture - postes classiques des otages ! - sous les instructions directes de l’I.C. pour paralyser la lutte de classes, avec l’objectif de préserver le front unique. Ces directives ont été constamment données par télégramme de Moscou depuis août 1927.

Ecoutons comment Khitarov a dépeint le "ministérialisme" communiste pratiqué avant l’audition des délégués au 15° congrès du P.C.U.S. :

"Vous savez qu’il y avait deux ministres communistes dans le gouvernement", dit Khitarov. Le reste de ce passage est rayé du procès-verbal :

"Ensuite, ils (les ministres communistes) ont cessé de venir à leurs ministères, d’y apparaître en personne et se sont faits remplacer par une centaine de fonctionnaires. Sous leur activité, il n’a pas été promulgué une seule loi favorable aux ouvriers et aux paysans. Cette activité répréhensible a pris fin de façon plus répréhensible encore, honteuse. Les ministres ont dit que l’un d’eux était malade et que l’autre voulait aller à l’étranger, etc. et ils ont demandé à être remplacés. Ils n’ont pas démissionné avec une déclaration politique dans laquelle ils auraient déclaré : vous êtes des contre-révolutionnaires, vous êtes des traîtres, nous ne marchons plus avec vous. Non, ils ont déclaré que l’un d’eux était malade. En outre, Tan Pingshan a écrit qu’il ne pouvait faire face à l’ampleur du mouvement paysan. Qui donc le peut ? C’est clair, les militaires et personne d’autre. C’était une légalisation ouverte de la suppression rigoureuse du mouvement paysan menée par le gouvernement de Wuhan".

C’est à quoi ressemblait la participation des communistes à la "dictature démocratique" des ouvriers et des paysans. En décembre 1927, quand les discours et articles de Staline étaient encore frais dans les esprits de tous, le récit de Khitarov ne pouvait pas être reproduit, même si ce dernier - jeune, mais précoce à la recherche de son propre bien-être -, n’a pas dit un mot sur les dirigeants de Moscou du ministérialisme chinois et a même fait référence à Borodine seulement comme "un certain camarade non-chinois".

Tan Pingshan s’est plaint - et Khitarov a hypocritement ragé - qu’il ne pouvait venir à bout du mouvement paysan. Mais Khitarov ne pouvait pas ne pas savoir que c’était exactement la tâche que Staline avait assignée à Tan Pingshan. Tan Pingshan vint à Moscou à la fin de 1926 chercher des instructions et rendit compte au plenum du C.E.I.C. de la façon dont il était venu à bout des "trotskystes", c’est-à-dire des communistes qui voulaient quitter le Kuomintang pour organiser les ouvriers et les paysans. Staline envoyait à Tan Pingshan des instructions télégraphiques pour réprimer le mouvement paysan pour ne pas heurter Tchang Kaï-Chek et l’Etat-major militaire bourgeois. En même temps, Staline accusait l’Opposition de... sous-estimer la paysannerie.

Le 8° plenum a même adopté une spéciale "résolution sur les interventions des camarades Trotsky et Vuyovic à la session plénière du C.E.I.C.". Elle dit :

"Le camarade Trotsky (...) a demandé à la session plénière l’établissement de la dualité de pouvoirs sous la forme de soviets et l’adoption immédiate d’une ligne pour le renversement du gouvernement du Kuomintang de gauche. Cette revendication apparemment (!) ultra-gauche (! !) mais en réalité opportuniste (! !!) n’est rien qu’une répétition de la vieille position trotskyste consistant à sauter par-dessus la phase petite-bourgeoise, paysanne, de la Révolution" .

On voit ici dans toute sa nudité l’essence de la lutte contre le trotskysme : la défense de la bourgeoisie contre la révolution des ouvriers et des paysans. 12. Dirigeants et masses

Toutes les organisations de la classe ouvrière ont été utilisées par les "dirigeants" pour freiner, réprimer, paralyser la lutte des masses révolutionnaires. Voici ce que racontait Khitarov :

"Le congrès des syndicats fut reporté jour après jour et quand il fut finalement réuni, aucune tentative ne fut faite pour l’utiliser afin d’organiser la résistance. Au contraire, le dernier jour du congrès, il fut décidé d’organiser une manifestation avant la construction du gouvernement national avec l’objectif d’exprimer leurs sentiments de loyauté au gouvernement. Lozovsky : Je leur ai fait peur avec mon discours"

Lozovsky n’avait pas honte à ce moment de se mettre en avant. "Faisant peur" aux mêmes syndicalistes chinois qu’il avait induits en confusion, avec des phrases courageuses, Lozovsky réussit sur place en Chine, à ne rien voir, ne rien comprendre, ne rien prévoir. Retour de Chine, ce dirigeant écrivit : "Le prolétariat est devenu la force dominante pour l’émancipation nationale de la Chine" (Workers’ China, p.6).

Voilà ce qu’on disait d’un prolétariat dont la tête était en train d’être écrasée dans les menottes de fer de Tchang Kaï-Chek. C’est ainsi que le secrétaire général de l’Internationale Syndicale Rouge trompait les ouvriers du monde entier. Et après l’écrasement des ouvriers chinois (avec l’aide de toutes sortes de "secrétaires généraux"), Lozovsky tourne en ridicule les syndicalistes chinois. Ces "couards" ont été "effrayés" par les intrépides discours du très intrépide Lozovsky. Dans ce petit épisode on trouve l’art des actuels "dirigeants", tout leur mécanisme, toute leur morale !

La puissance du mouvement révolutionnaire des masses populaires était réellement incomparable. Nous avons vu qu’en dépit de trois années d’erreurs, la situation aurait pu être sauvée à Shanghaï si l’on y avait reçu Tchang Kaï-Chek non comme un libérateur, mais comme un ennemi mortel. Mieux, même après le coup de Shanghaï, les communistes auraient pu se renforcer dans les provinces. Mais ils avaient l’ordre de se soumettre au Kuomintang de "gauche". Khitarov donne une description d’un des épisodes les plus éclairants de la deuxième contre-révolution effectuée par le Kuomintang de gauche :

"Le coup s’est produit à Wuhan le 21-22 mai. Il s’est produit dans des circonstances simplement incroyables. A Shanghaï, l’armée consistait en 1700 soldats et les paysans formaient la majorité des détachements armés, rassemblés autour de Changsha eu nombre de 20 000 environ. En dépit de cela, le commandement militaire réussit à s’emparer du pouvoir en tirant sur tous les paysans actifs, en dispersant toutes les organisations révolutionnaires, et en établissant sa dictature seulement du fait de la politique couarde, irrésolue, conciliatrice, des dirigeants de Changsha et Wuhan. Quand les paysans apprirent le coup de Changsha, ils commencèrent à se préparer pour se réunir autour de Changsha pour marcher sur elle. La marche fut fixée au 21. Les paysans commencèrent à déverser en sa direction leurs détachements toujours plus nombreux. Il était clair qu’ils allaient prendre la ville sans difficulté. Mais à ce moment arriva une lettre du Comité Central du parti communiste chinois dans laquelle Tchen Du-Siu écrivait qu’ils devraient éviter un conflit ouvert et transférer la question à Wuhan. Sur la base de cette lettre, le comité de district envoya aux détachements paysans un ordre de reculer et de ne plus avancer ; mais il n’atteignit pas deux détachements. Ils marchèrent sur Wuhan et furent anéantis par les soldats" (Compte-rendu, p.34)

C’est approximativement ainsi que les choses se sont passées dans les autres provinces. Sous la direction de Borodine - "Borodine est sur ses gardes" - les communistes chinois ont exécuté très scrupuleusement les instructions de Staline de ne pas rompre avec le Kuomintang dirigeant choisi de la révolution démocratique. La capitulation de Changsha a eu lieu le 31 mai, soit quelques jours après le 8° plenum du C.E.I.C. et en totale conformité avec ses décisions. Les dirigeants ont en réalité tout fait pour détruire la cause des masses ! Dans le même discours, Khitarov déclare :

"J’estime de mon devoir de déclarer qu’en dépit du fait que le P.C. chinois a pendant longtemps commis des erreurs opportunistes inouïes (...) nous ne devons cependant pas blâmer pour elles les masses du parti (...) J’ai la conviction profonde, car j’ai vu beaucoup de sections de l’I.C. qu’il n’existe pas d’autre section aussi dévouée à la cause du communisme, aussi courageuse dans son combat pour notre cause que les communistes chinois. Il n’existe pas de communistes aussi courageux que les camarades communistes" (ibid., p.36)

Incontestablement, les ouvriers et paysans révolutionnaires chinois ont révélé un exceptionnel esprit de sacrifice dans la lutte. Ils ont été écrasés en même temps que la révolution par la direction opportuniste. Pas celui qui siégeait à Canton, Shanghaï et Wuhan, par celui qui commandait à Moscou. Tel sera le verdict de l’histoire ! 13. Le soulèvement de Canton

Le 7 août 1927, la conférence extraordinaire du P.C. chinois a condamné, conformément aux instructions antérieures de Moscou, la politique opportuniste de sa direction, c’est-à-dire tout le passé, et décidé de préparer une insurrection armée. Les émissaires de Staline avaient pour tâche de préparer une insurrection armée à Canton programmée au moment du 15° congrès du P.C.U.S., afin de dissimuler l’extermination physique de l’Opposition russe sous le triomphe politique de Staline en Chine.

Sur la vague déclinante, alors que la dépression prévalait encore dans les masses urbaines, le soulèvement "soviétique" de Canton a été hâtivement organisé, héroïque par la conduite des ouvriers, criminel par l’aventurisme de la direction. La nouvelle d’un nouvel écrasement à Canton arriva exactement au moment du 15° congrès. De cette façon, Staline écrasa les bolcheviks-léninistes exactement au moment où son allié d’hier, Tchang Kaï-Chek, écrasait les communistes chinois.

Il fallait dresser un nouveau bilan, c’est-à-dire rejeter une fois de plus la responsabilité sur les exécutants. Le 7 février 1928, la Pravda écrivait : "Les armées provinciales ont combattu toutes ensemble contre Canton la rouge et c’est la plus grande et la plus ancienne faiblesse du P.C.C., un travail politique tout à fait insuffisant pour "la décomposition des armées réactionnaires" .

"La plus ancienne faiblesse" !. Est-ce que cela veut dire que le P.C. avait pour tâche de décomposer les armées du Kuomintang ? Depuis quand ?

Le 25 février 1927, un mois et demi avant l’écrasement de Shanghaï, l’organe central de l’I.C. écrivait :

"Le P C chinois et les ouvriers chinois conscients ne doivent en aucune circonstance suivre une tactique qui désorganiserait les armées révolutionnaires, précisément parce que l’influence de la bourgeoisie y est dans une certaine mesure forte" (Die Kommunistische Internationale, 25 février 1927, p.19).

Et voici ce que Staline dit - et répéta à chaque occasion - au plenum du C.E.I.C. le 24 mai 1927 :

"Ce n’est pas le peuple désarmé qui se dresse contre les armées d’Ancien Régime en Chine, mais un peuple armé sous la forme de l’Armée révolutionnaire. En Chine, une révolution armée combat la contre-révolution armée" .

A l’été et à l’automne de 1927, les armées du Kuomintang étaient décrites comme un peule en armes. Mais quand ces armées ont écrasé l’insurrection de Canton, la Pravda déclara que la "plus ancienne (!) faiblesse" des communistes chinois était leur incapacité à décomposer les "armées réactionnaires", celles-là même qui étaient proclamées "peuple révolutionnaire" la veille seulement de Canton !

Honteux saltimbanques ! A-t-on jamais vu chose semblable parmi les vrais révolutionnaires ? 14. La période du putschisme

Le 9° plenum du C.E.I.C. s’est réuni en février 1928, moins de deux mois après l’insurrection de Canton. Comment a-t-il estimé là situation ? Voilà les termes exacts de la résolution :

"Le C.E.I.C. fait un devoir à toutes les sections de combattre les calomnies des social-démocrates et des trotskystes qui affirment que la révolution chinoise a été liquidée".

Quel subterfuge de trahison, et en même temps misérable ! La social-démocratie considère en réalité que la victoire de Tchang Kaï-Chek est la victoire de la révolution nationale, le confus Urbahns s’est aussi laissé entraîner sur cette position. L’Opposition de gauche considère que la victoire de Tchang Kaï-Chek est la défaite de la révolution nationale. L’Opposition n’a jamais dit et n’aurait jamais pu dire que la révolution chinoise était liquidée en général. Ce qui a été liquidés embrouillé, trompé, et écrasé, ce n’est que la deuxième révolution chinoise (1925-1927). Cela seul suffirait comme réalisation pour ces messieurs de la direction ! Nous avons maintenu, à partir de l’automne de 1927, qu’une période de recul était devant nous en Chine, la retraite du prolétariat, le triomphe de la contre-révolution. Quelle était la position de Staline ? Le 7 février 1928, la Pravda écrivait :

"Le parti communiste chinois avance vers une insurrection armée. Toute la situation en Chine parle en faveur du fait que c’est là le cours juste (...) L’expérience prouve que le parti communiste chinois doit concentrer tous ses efforts sur la tâche de la préparation quotidienne et générale soigneuse de l’insurrection armée".

Le 9° plenum du C.E.I.C., avec des réserves bureaucratiques ambiguës sur le putschisme, a approuvé cette ligne aventuriste. L’objet de ces réserves est connu : faire des trous pour que le "dirigeant" puisse y ramper dans le cas d’une nouvelle retraite. La résolution criminellement légère du 9° plenum signifiait pour la Chine de nouvelles aventures, de nouvelles escarmouches, la rupture avec les masses, la perte de positions, la destruction des meilleurs éléments révolutionnaires au feu de l’aventurisme, la démoralisation des résidus du parti. Toute la période entre la conférence du parti chinois, le 7 août 1927, et le 6° congrès de I’I.C., le 8 juillet 1928, est profondément imprégnée de la théorie et de la pratique du putschisme. C’est ainsi que la direction stalinienne a porté les derniers coups à la révolution et au parti communiste chinois. Ce n’est qu’au 6° congres que la direction de l’I.C. a reconnu que :

"L’insurrection de Canton était objectivement une "bataille d’arrière-garde" d’une révolution en recul" (Pravda, 27 juillet 1928).

"Objectivement" ? Et subjectivement ? C’est-à-dire dans la conscience de ses initiateurs, les dirigeants ? Tel est le caractère masqué de la reconnaissance du caractère aventuriste de l’insurrection de Canton. Quoiqu’il en soit, un an après l’Opposition, et, ce qui est plus important, après une série de défaites cruelles, l’I.C. a reconnu que la seconde révolution chinoise s’était terminée avec la période de Wuhan et qu’on ne pouvait pas la ressusciter par l’aventurisme. Au 6° congrès, le délégué chinois Chan Fuyun rendait compte :

"La défaite de l’insurrection de Canton a porté un coup encore plus dur au prolétariat chinois. La première étape de la révolution s’est de cette façon terminée avec une série de défaites. Dans les centres industriels, on ressent une dépression dans le mouvement ouvrier" ( Pravda, 17 juillet 1928).

Les faits... ce sont des choses obstinées. Il a fallu que cela soit reconnu aussi au 6° congrès. Le mot d’ordre d’insurrection armée a été éliminée. Tout ce qui restait, c’était le nom "deuxième révolution chinoise" (1925-1927), "première étape", de ce qui est séparée de la future seconde étape par une période indéfinie. C’était une tentative terminologique pour sauver au moins une partie du prestige. 15. Après le 6° congrès

Le délégué du P.C. chinois, Siu, a déclaré au 16° congrès du P.C.U.S. :

"Seuls les renégats trotskystes et les Chen Du-Siuistes chinois disent que la bourgeoisie nationale a une perspective de développement (?) indépendant (?) et de stabilisation (?)."

Laissons de côté cette attaque. Ces malheureux ne seraient jamais à l’hôtel Lux [1] s’ils n’attaquaient pas l’Opposition. C’est leur seule ressource. Tan Pingshan a tonné exactement de la même manière contre les "trotskystes" au 7° plenum du C.E.I.C. avant de passer à l’ennemi. Ce qui est curieux dans sa crue absence de vergogne, c’est la tentative de nous attribuer à nous, oppositionnels de gauche, l’"idéalisation de la bourgeoisie nationale" chinoise et son "développement indépendant". Les agents de Staline, comme leurs dirigeants, fulminent parce que la période après le 6° congrès a révélé une fois de plus leur totale incapacité à comprendre que les circonstances ont changé et la direction de leurs futurs développements.

Après la défaite de Canton, à une époque où le C.E. de l’I.C. en février 1928, était orienté vers une insurrection armée, nous déclarions en opposition à cela :

"La situation va maintenant changer exactement dans le sens opposé. Les masses ouvrières vont temporairement se retirer de la politique, le parti va s’affaiblir ce qui n’exclut pas la poursuite de soulèvements paysans. L’affaiblissement de la guerre des généraux comme celui des grèves et soulèvements du prolétariat conduira inévitablement entre temps à un établissement de processus élémentaires de vie économique dans la campagne et par conséquent à une certaine reprise commerciale et industrielle, bien que faible. La seconde ressuscitera les luttes grévistes des ouvriers et permettra au parti communiste, à la condition d’avoir une ligne juste, de rétablir le, contact et l’influence pour pouvoir ultérieurement, sur un plan plus élevé, articuler l’insurrection ouvrière avec la guerre paysanne. C’est en quoi consiste notre prétendu liquidationnisme".

Mais, en-dehors de ces attaques, qu’a dit Siu de la Chine des deux dernières années ? D’abord il a affirmé ce fait :

"En Chine, l’industrie et le commerce ont marqué une certaine renaissance en 1928".

Et plus loin :

"En 1928, 400 000 ouvriers ont fait grève, en 1929, il y a déjà eu 550 000 grévistes. Dans la première moitié de 1930, le mouvement ouvrier s’est encore renforcé dans son rythme de développement".

On comprend que nous devons être très prudents avec les chiffres de l’I.C., y compris ceux de Siu. Mais indépendamment d’une possible exagération des chiffres, l’exposé de Siu soutient totalement notre pronostic de la fin de 1927 et du début de 1928.

Malheureusement, la direction du C.E.I.C. et le parti communiste chinois ont pris leur point de départ du pronostic directement opposé. Le mot d’ordre de l’insurrection armée n’a été abandonné qu’au 6° congrès, c’est-à-dire au milieu de 1928. Mais, outre cette décision purement négative, le parti n’a reçu aucune orientation nouvelle. La possibilité d’une renaissance économique n’a pas été prise en considération par lui. Peut-on un seul instant douter que, si la direction de l’I.C. ne s’était pas occupée à de stupides accusations de liquidationnisme contre l’Opposition et avait compris à temps la situation, comme nous l’avons fait, le parti communiste chinois serait incontestablement plus fort, surtout dans le mouvement syndical ? Souvenons-nous que, pendant la plus forte montée de la deuxième révolution, dans la première moitié de 1927, il y avait 2 800 000 ouvriers organisés dans les syndicats sous l’influence du parti communiste. Actuellement, il y en a, selon Siu, autour de 60 000, et ce dans la Chine entière !

Et ces misérables "dirigeants", qui ont réussi à s’engager dans une impasse sans espoir, qui ont fait des dommages terrifiants, parlent des "renégats trotskystes" et pensent que par cette calomnie, ils peuvent réparer le dommage. C’est l’école de Staline ! Ce sont ses fruits ! 16. Les Soviets et le caractère de classe de la révolution

Quel est, selon Staline, le rôle des soviets dans la révolution chinoise ? Quelle place leur a-t-il assigné dans l’alternance des étapes ? A quelle domination de classe sont-ils liés ?

Pendant l’Expédition du Nord, comme pendant la période de Wuhan, nous avons entendu Staline dire que les soviets peuvent être créés seulement après la réalisation de la révolution démocratique bourgeoise, seulement sur le seuil de la révolution prolétarienne. C’est précisément pour cela que le Bureau Politique, suivant aveuglément Staline, a obstinément rejeté le mot d’ordre des soviets avancé par l’Opposition :

"Le mot d’ordre des soviets ne signifie rien qu’un saut direct par-dessus l’étape de la révolution démocratique bourgeoise et l’organisation du pouvoir du prolétariat" ("Réponse du Bureau Politique" à l’Opposition et à ses thèses, avril 1927)

Le 24 mai, après le coup d’Etat de Shanghaï et pendant le coup de Wuhan, Staline prouvait de la façon suivante l’incompatibilité des soviets et la révolution démocratique bourgeoise :

"Mais les ouvriers ne s’y arrêteront pas s’ils ont des soviets de députés ouvriers. Ils diront aux communistes - et ils auront raison : si nous sommes les soviets et si les soviets sont les organes du pouvoir, alors ne pouvons-nous pas écraser un peu la bourgeoisie et les exproprier "un peu" ? Les communistes ne seraient que des outres gonflées de vent s’ils ne prennent pas le chemin de l’expropriation de la bourgeoisie avec l’existence des soviets de députés ouvriers et paysans. Est-il possible de prendre et devons-nous prendre cette route maintenant, dans la phase actuelle de la révolution ? Non, nous ne devrions pas."

Et qu’adviendra-t-il au Kuomintang quand (? ??-ND) sera passé à la révolution prolétarienne ? Staline avait tout prévu. Dans son discours aux étudiants du 13 mai 1927, que nous avons cité plus haut, Staline répondait :

"Je pense que, dans la période de la création des soviets de députés ouvriers et paysans et la préparation de l’Octobre chinois, le parti communiste chinois devra substituer au bloc actuel à l’intérieur du Kuomintang le bloc à l’extérieur du Kuomintang."

Nos grands stratèges avaient tout prévu - décidément tout prévu, sauf la lutte de classes. Même dans la question du passage la révolution prolétarienne, Staline a fourni au P.C. chinois un allié, avec le même Kuomintang. Pour réaliser la révolution socialiste, les communistes se sont vus permettre de quitter les rangs du Kuomintang, mais nullement de rompre le bloc avec lui. Comme on le sait, l’alliance avec la bourgeoisie était la meilleure condition pour la préparation de "l’Octobre chinois". Et on appelait tout cela le léninisme..

Quoi qu’il en sot, en 1925-1927, Staline posa la question des soviets de façon très catégorique, liant leur formation avec l’expropriation socialiste immédiate de la bourgeoisie. Il est vrai qu’il avait besoin de ce "radicalisme" à l’époque non pour défendre l’expropriation de la bourgeoisie, mais au contraire la défense de la bourgeoisie contre l’expropriation. Mais la façon de poser la question en principe était claire en tout cas : les soviets ne peuvent être exclusivement que les organes de la révolution socialiste. Telle était la position du Bureau Politique du P.C.U.S., telle était la position du C.E.I.C. Mais, à la fin de 1927, une insurrection a été menée à Canton à laquelle on a donné un caractère soviétique. Les communistes avaient le pouvoir. Ils ont décrété des mesures de caractère purement socialiste (nationalisation de la terre, des banques, des logements, des entreprises industrielles, etc.) Il semblerait que nous soyons confrontés à une révolution prolétarienne. Mais non. A la fin de février 1928, le 9° plenum du C.E.I.C. a dressé le bilan de l’insurrection de Canton. Et quel en fut le résultat ?

"L’année en cours dans la révolution chinoise est une période de révolution démocratique-bourgeoise, qui n’a pas été réalisée (...) La tendance à sauter par-dessus l’étape démocratique-bourgeoise de la révolution avec l’appréciation simultanée de la révolution comme une révolution "permanente" est une erreur semblable à celle de Trotsky en 1905"

Mais, dix mois auparavant (avril 1927), le Bureau Politique a déclaré que le mot d’ordre même de soviets (pas le trotskysme, le mot d’ordre des soviets !) signifie sauter par-dessus l’étape démocratique bourgeoise. Mais maintenant, après un épuisement total de toutes les variantes du Kuomintang, quand il fallut sanctionner le mot d’ordre des soviets, on nous a dit que seuls des trotskystes peuvent lier ce mot d’ordre avec la dictature prolétarienne. C’est ainsi que fut révélé que Staline en 1925-27 était un... trotskyste, malgré tout le reste.

Il est vrai que le programme de l’I.C. a opéré aussi un tournant décisif sur cette question. Parmi les plus importantes tâches des pays coloniaux, le programme mentionnait : "L’établissement d’une dictature démocratique du prolétariat et de la paysannerie basée sur les soviets". Réellement miraculeux ! Ce qui était incompatible hier avec la révolution démocratique fut aujourd’hui proclamé comme son fondement. On chercherait vainement une explication de ce complet saut périlleux. Tout fût fait de façon très administrative.

Dans quel cas Staline avait-il tort ? Quand il déclarait que les soviets étaient incompatibles avec la révolution démocratique ou quand il déclarait que les soviets devaient être la base de la révolution démocratique ? Dans les deux cas cependant, Staline ne comprend pas la signification de la dictature prolétarienne, leurs rapports mutuels, et le rôle que peuvent jouer les soviets en liaison avec eux.

Il se manifesta cependant sous son meilleur jour, même en quelques mots, au 16° congrès du P.C.U.S. 17. La question chinoise au 16e congrès du P.C.U.S.

Dans son rapport de dix heures, Staline, aussi envie qu’il en ait eu, ne pouvait complètement ignorer la question de la révolution chinoise. Il y consacra exactement cinq phrases. Et quelles phrases ! En vérité, "multum in parvo" comme disaient les Romains. Désirant éviter tous les angles aigus, s’abstenir des généralisations risquées et encore plus de pronostics concrets, Staline, en quelques phrases, a réussi à faire toutes les erreurs qu’il lui restait à faire.

"Il serait ridicule de penser que le comportement des impérialistes ne sera pas impuni. Les ouvriers et paysans chinois ont déjà répondu par la création de soviets et une Armée rouge. On dit qu’un gouvernement soviétique a déjà été créé là. Je pense que si c’est vrai, il n’y a là rien de surprenant. Il n’est pas douteux que seuls les soviets peuvent sauver la Chine du démembrement total et de la paupérisation" (Pravda, 29 juin 1930)

"Il serait ridicule de penser". Voilà la base des conclusions ultérieures. Si le comportement des impérialistes doit inévitablement provoquer une réponse sous la forme des soviets et d’une Armée rouge, alors comment se fait-il que l’impérialisme existe encore en ce monde ?

"On dit qu’un gouvernement soviétique y a déjà été créé". Que veut dire "on dit" ? Qui le dit ? Et, plus important, qu’est-ce que le parti communiste a à dire ? Il fait partie de l’I.C. et son représentant a parlé au congrès. Cela signifie-t-il que le "gouvernement soviétique" a été créé en Chine sans le P.C. et sans son consentement ? Alors qui dirige le gouvernement ? Quels sont ses membres ? Quel parti a le pouvoir ? Non seulement Staline ne répond pas, mais il ne pose même pas la question.

"Je pense que si (!) c’ est vrai (!), il n’y a là rien de surprenant" Il n’y a rien de surprenant dans le fait qu’en Chine il a été créé un gouvernement soviétique sans le parti communiste et sans qu’il le sache, et sur la physionomie duquel le plus grand dirigeant de la révolution chinoise ne peut nous donner aucune information. Qu’est-ce d’autre au monde qui peut nous surprendre ?

"Il n’est pas douteux que seuls les soviets peuvent sauver la Chine du démembrement et de la paupérisation". Quels soviets ? Jusqu’à présent, nous avons vu toutes sortes de soviets : les soviets de Tseretelli , ceux d’Otto Bauer et de Scheidemann, d’un côté, les soviets bolcheviks de l’autre. Les soviets de Tseretelli ne pouvaient sauver la Russie du démembrement et de la paupérisation. Au contraire, toute leur politique allait vers la transformation de la Russie en une colonie de l’Entente. Seuls les bolcheviks ont transformé les soviets en une arme pour la libération des masses laborieuses. Quelle sorte de soviets sont les chinois ? Si le parti communiste chinois ne peut rien en dire, cela veut dire qu’il ne les dirige pas. Qui, alors ? Sauf les communistes, seuls des éléments de hasard, intermédiaires, gens d’un "Tiers parti", en un mot, des fragments du Kuomintang de second ou troisième rang, peuvent venir à la tête des soviets et créer un "gouvernement soviétique".

Hier encore, Staline pensait qu’il serait ridicule de penser à la création de soviets en Chine avant la réalisation de la révolution démocratique. Maintenant, il semble penser - si ses cinq phrases ont un sens - que, dans la révolution démocratique, les soviets peuvent sauver le pays même sans l’aide des communistes.

Parler d’un gouvernement soviétique sans parler de la dictature du prolétariat signifier tromper les ouvriers et aider la bourgeoisie , tromper les paysans. Mais parler de la dictature du prolétariat sans parler du rôle dirigeant du parti communiste signifie une fois de plus transformer la dictature du prolétariat en piège pour le prolétariat. Le parti communiste chinois cependant est maintenant extrêmement faible. Le nombre de ses membres ouvriers est limité à quelques centaines. Il y a aussi 50 000 ouvriers dans les syndicats rouges environ. Dans ces conditions, parler de la dictature du prolétariat comme une tâche immédiate, est de toute évidence impensable.

D’un autre côté, un large mouvement paysan est en train de se développer en Chine du Sud dans lequel prennent part des bandes de partisans. L’influence de la Révolution d’Octobre, en dépit des années de direction des épigones, est encore si grande en Chine que les paysans appellent leur mouvement "soviétique" et leurs bandes de partisans "armées rouges". Cela montre une fois de plus les profondeurs du philistinisme de Staline dans la période où, s’élevant contre les soviets, il disait qu’il ne fallait pas effrayer les masses du peuple chinois par une "soviétisation artificielle". Seul Tchang Kaï-Chek aurait pu en être effrayé, mais pas les ouvriers, pas les paysans pour qui, après 1917, les soviets sont devenus le symbole de l’émancipation. Les paysans chinois, on le comprend, ne mettent pas peu d’illusions dans le mot d’ordre des soviets. Ils sont pardonnables en cela. Mais est-ce pardonnable chez les suivistes dirigeants qui se bornent à une généralisation couarde et ambiguë des illusions de la paysannerie chinoise, sans expliquer au prolétariat la signification réelle des événements ?

"Il n’y a rien là de surprenant" dit Staline. Si les paysans chinois, sans la participation des centres industriels et sans la direction du parti communiste, ont créé un gouvernement soviétique. Mais nous disons que l’apparition d’un gouvernement soviétique dans ces circonstances est absolument impossible. Non seulement les bolcheviks, mais même le gouvernement Tseretelli ou demi-gouvernement des soviets ne pourraient apparaître que sur la base des villes. Penser que la paysannerie est capable de créer son gouvernement soviétique indépendamment signifie croire aux miracles. Ce serait le même miracle de créer une Armée rouge paysanne. Les partisans paysans ont joué un grand rôle révolutionnaire dans la révolution russe, mais sous l’existence de centres de dictature du prolétariat et d’une Armée rouge centralisée.

Avec la faiblesse du mouvement ouvrier actuellement, et avec la plus grande faiblesse encore du parti communiste, il est difficile de parler d’une dictature du prolétariat comme la tâche du jour en Chine. C’est pourquoi Staline, nageant à la suite du soulèvement paysan, est obligé, en dépit de ses déclarations antérieures, de lier les soviets paysans, l’armée rouge paysanne avec la dictature démocratique bourgeoise. La direction de la dictature, qui est une tâche trop lourde pour le parti communiste, est remise à quelque autre parti politique, à quelque révolutionnaire. Puisque Staline a empêché les ouvriers et paysans chinois de mener la lutte pour la dictature du prolétariat, alors quelqu’un doit maintenant aider Staline en se chargeant du gouvernement soviétique comme l’organe de la dictature démocratique bourgeoise. Comme motivation de cette perspective nouvelle, on nous présente cinq arguments et en cinq phrases. Les voilà : "Il serait ridicule de penser" ; "On dit" ; "S’il est vrai" ; "Il n’y a là rien de surprenant" ; "Il n’est pas douteux".

Voilà l’argumentation administrative dans, toute sa splendeur et sa puissance ! Nous mettons en garde : c’est le prolétariat chinois qui devra de nouveau payer pour cette honteuse mixture. 18. Le caractère des "erreurs" de Staline

Il y a erreurs et erreurs. Dans les différentes sphères de la pensée humaine, il peut y avoir des erreurs très importantes qui découlent d’un examen insuffisamment attentif de l’objet, de données factuelles insuffisantes, d’une trop grande complexité des facteurs à considérer, etc. Parmi celles-ci, nous pouvons considérer les erreurs des météorologues dans la prédiction du temps, qui sont typiques, de toute une série d’erreurs dans le domaine de la politique. Cependant les erreurs d’un météorologue instruit, à l’esprit vif sont souvent plus utiles à la science que la conjecture d’un empirique, même s’il est par hasard confirmé par les faits. Mais que dire d’un géographe savant, du dirigeant d’une expédition polaire qui partirait de l’idée que la terre repose sur trois baleines ? Les erreurs de Staline sont presque toutes de cette catégorie. Ne s’élevant jamais au marxisme en tant que méthode, utilisant l’une après l’autre une formule "marxiste" de façon rituelle, Staline dans ses actions pratiques prend pour point de départ les préjugés empiriques les plus noirs. Mais telle est la dialectique du processus. Ces préjugés deviennent la principale force de Staline dans la période du déclin révolutionnaire. Ce sont eux qui lui ont permis de jouer le rôle qu’elle ne voulait pas jouer subjectivement.

La bureaucratie lourde, séparée de la classe révolutionnaire qui a pris le pouvoir s’est emparée de l’empirisme de Staline pour son caractère mercenaire, pour son total cynisme en matière de principes, pour faire de lui son dirigeant et pour créer la légende de Staline qui est la légende dorée de la bureaucratie elle-même. C’est l’explication de comment et pourquoi la personne forte mais tout à fait médiocre qui occupé des rôles de troisième et de quatrième ordre dans la montée de la révolution s’est révélée appelée à jouer le rôle dirigeant dans les années de son reflux, dans les années de stabilisation de la bourgeoisie mondiale, la régénération de la social-démocratie, l’affaiblissement de l’I.C. et la dégénérescence conservatrice des plus larges cercles de la bureaucratie soviétique.

Les Français disent d’un homme : ses défauts sont ses qualités. De Staline on peut dire : ses défauts se révèlent à son avantage. Toute la lutte de classe mélangée dans sa limitation théorique, son adaptabilité politique, son aveuglement politique, en un mot ses défauts de révolutionnaire prolétarien, pour faire de lui un homme d’Etat dans la période de l’émancipation d’Octobre, du marxisme, du bolchevisme.

La révolution chinoise a été un examen du rôle nouveau de Staline - par la méthode inverse. Ayant pris le pouvoir en U.R.S.S. avec l’aide des couches qui ont rompu avec la révolution internationale et avec l’aide indirecte mais très réelle des classes hostiles. Staline est devenu automatiquement le dirigeant de l’I.C. et par cela, le seul dirigeant de la révolution chinoise. Le héros passif du mécanisme d’appareil de derrière la scène devait montrer sa méthode et sa qualité dans les événements d’un grand flot révolutionnaire. C’est là que réside le tragique paradoxe du rôle de Staline en Chine.

Ayant subordonné les ouvriers chinois à la bourgeoisie, freiné le mouvement agraire, soutenu les généraux réactionnaires, désarmé les ouvriers, empêché l’apparition des soviets et liquidé ceux qui sont apparus, Staline a joué jusqu’au bout le rôle historique que Tseretelli avait seulement essayé de jouer en Russie. La différence est que Tseretelli agit sur une arène ouverte, avec contre lui les bolcheviks et qu’il a eu immédiatement et sur place à porter la responsabilité de la tentative de livrer à la bourgeoisie une classe ouvrière ligotée et dupée. Staline cependant, a agi surtout en Chine dans les coulisses, défendu par un appareil puissant et drapé dans le drapeau du bolchevisme. Tseretelli s’appuyait sur les répressions du pouvoir contre les bolcheviks faites par la bourgeoisie. Staline cependant a lui-même appliqué la répression au bolcheviks-léninistes (Opposition). La répression de la bourgeoisie a été ébranlée par la vague montante. La répression de Staline l’a été par le reflux de la vague. C’est pourquoi il était possible pour Staline de mener l’expérience d’une politique purement menchevique jusqu’au bout dans la révolution chinoise, en réalité, la catastrophe la plus tragique.

Mais qu’en est-il du paroxysme de gauche actuel de la politique stalinienne ? Voir dans cet épisode - et le zigzag à gauche avec toute sa signification va néanmoins passer à l’histoire comme un épisode - une contradiction par rapport à ce qui a été dit, ne peut être fait que par des gens à courte vue qui ne comprennent rien à la dialectique de la conscience humaine en liaison avec la dialectique du processus historique. Le déclin de la révolution comme sa montée ne se fait pas en droite ligne. Le dirigeant empirique de la baisse de la révolution - "Vous pensez que vous bougez, en réalité on vous fait bouger" (Goethe) - ne pouvait pas à un certain moment ne pas s’effrayer devant cet abîme de trahison sociale au bord duquel il a été pressé en 1925-27 par ses propres qualités, utilisé par des forces semi-hostiles et hostiles au prolétariat. Et comme la dégénérescence de l’appareil n’est pas un processus uniforme, comme les tendances révolutionnaires dans les masses sont fortes, alors, pour le tournant vers la gauche s’éloignant du bord de l’abîme thermidorien, il y a eu assez de points d’appui et de réserves à portée de la main. Le tournant a pris le caractère de sautes paniques, précisément parce que cet empirique n’avait rien prévu avant d’être arrivé au bord du précipice. L’idéologie du saut à gauche était préparée par l’Opposition de gauche - il ne restait plus qu’à utiliser son travail, par pièces et morceaux, comme il convient à un empiriste. Mais le paroxysme aigu du gauchisme ne change pas le processus de base de l’évolution de la bureaucratie, ni la nature de Staline lui-même.

L’absence chez Staline de préparation théorique, d’un horizon large, d’une imagination créatrice - ces traits sans lesquels il ne peut y avoir de travail indépendant sur une large échelle - expliquent pleinement pourquoi Lenine, qui estimait Staline comme un assistant pratique, a néanmoins recommandé que le parti l’écarte du poste de Secrétaire Général quand il devint clair que ce poste pouvait revêtir une signification indépendante. Lenine n’a jamais vu en Staline un dirigeant politique.

Laissé à lui-même, Staline a toujours invariablement pris des positions opportunistes sur toutes les questions importantes. Si Staline n’a pas eu de conflits théoriques ou politiques importants avec Lenine, comme Boukharine, Kamenev, Zinoviev et même Rykov, c’est parce que Staline n’a jamais tenu à des idées principielles et, dans tous les cas de sérieux désaccords, s’est simplement tenu tranquille en se mettant sur la touche et a attendu. Et pourtant, Lenine a eu souvent des conflits pratiques, organisationnels, moraux avec Staline, parfois très aigus, précisément à cause de ces défauts de Staline que Lenine, avec tant de prudence dans la forme mais impitoyablement sur le fond a caractérisés dans son "testament".

A tout ce qui a été dit nous devons ajouter le fait que Lenine travaillait la main dans la main avec un groupe de collaborateurs, dont chacun apportait dans le travail connaissances, initiative personnelle, talent distinct. Staline est entouré, surtout après la liquidation de la droite, de médiocrités accomplies, dénuées de tout horizon international et incapables de produire une opinion indépendante sur une seule question du mouvement ouvrier mondial.

Entre-temps, la signification de l’appareil a considérablement grandi depuis "l’époque de Lenine". La direction de Staline dans la révolution chinoise est précisément le fruit d’une combinaison de ces situations théoriques, politiques et nationales, avec la grande puissance de l’appareil. Staline s’est montré incapable d’apprendre. Ses cinq phrases sur la Chine au 16° congrès sont profondément pénétrées de ce même organique opportunisme qui a gouverné la politique de Staline aux premières étapes de la lutte du peuple chinois. La fossoyeur de la deuxième révolution chinoise est en train, sous nos yeux, de se préparer à étrangler dès son début la troisième révolution chinoise.

Notes

[1] L’hôtel Lux de Moscou était l’hôtel où étaient logés les dignitaires étrangers de l’I.C.

Document : Léon Trotsky LA GUERRE DES PAYSANS EN CHINE ET LE PROLÉTARIAT (Letttre aux Bolcheviks-léninistes chinois) 22 septembre 1932

« Après une longue interruption, nous avons enfin reçu votre lettre du 15 juin. Il est superflu de vous dire combien nous nous félicitons de la résurrection de l’Opposition de Gauche chinoise, après la désorganisation apportée dans ses rangs par les persécutions policières. Pour autant que l’on puisse juger d’ici avec nos informations tout à fait insuffisantes, la position exprimée dans votre lettre concorde avec la nôtre. L’attitude intransigeante envers les opinions démocratiques vulgaires des staliniens sur le mouvement paysan, ne peut évidemment rien avoir de commun avec une attitude passive et inattentionnée envers le mouvement paysan lui-même. Le manifeste de l’Opposition de Gauche internationale publié il y a deux ans (Sur les perspectives et les tâches de la révolution chinoise), appréciant le mouvement paysan des provinces du sud de la Chine, disait : "La révolution chinoise trahie, détruite, exsangue, montre qu’elle est vivante. Espérons que le temps n’est plus loin où elle lèvera de nouveau sa tête prolétarienne." Et plus loin : "La large crue du soulèvement paysan peut incontestablement donner une impulsion à l’animation de la lutte politique dans les centres industriels. Nous comptons fermement là-dessus." Votre lettre montre que, sous l’influence de la crise et de l’intervention japonaise, la lutte des ouvriers des villes renaît sur le fond de la guerre paysanne. Dans notre manifeste nous écrivions sur ce fait, avec toute la prudence nécessaire : " Personne ne peut prédire d’avance si les foyers des soulèvements paysans se maintiendront sans interruption pendant toute la période prolongée dont l’avant-garde prolétarienne aurait besoin pour se renforcer, pour engager dans la bataille la classe ouvrière, et accorder sa lutte pour le pouvoir avec les offensives paysannes généralisées contre ses ennemis les plus immédiats. " Actuellement, il semble que l’on puisse exprimer avec quelque certitude l’espoir qu’avec une juste politique on réussisse à lier le mouvement ouvrier, et d’une façon générale, le mouvement des villes, avec la guerre paysanne. Cela serait le commencement de la troisième révolution chinoise. Mais pour l’instant, ce n’est là qu’un espoir, et non une certitude. Le principal travail reste à accomplir dans l’avenir. Dans cette lettre je ne voudrais poser qu’un seul problème, en tout cas celui qui me semble avoir de beaucoup la plus grande importance et être le plus brûlant. Je vous rappelle encore une fois que les informations dont je dispose sont absolument insuffisantes, occasionnelles et fragmentaires. C’est avec plaisir que j’accueillerais toute information complémentaire et toute rectification. Le mouvement paysan a créé son armée, a conquis un grand territoire, et l’a couvert de ses institutions. Au cas de nouveaux succès, – et nous souhaitons évidemment ces succès – le mouvement se heurtera aux centres citadins et industriels, et par là-même, se trouvera face à face avec la classe ouvrière. Comment se passera cette rencontre ? Sera-t-elle assurée d’un caractère pacifique et amical ? Cette question peut sembler à première vue superflue. A la tête du mouvement paysan se trouvent des communistes ou des sympathisants ; n’est-il donc pas évident que les ouvriers et les paysans doivent, lorsqu’ils se rencontreront, s’unifier sous le drapeau du communisme ? Malheureusement, le problème n’est pas si simple. Je m’appuierai sur l’expérience de la Russie. Durant les années de la guerre civile, la paysannerie, dans différentes régions, créait ses propres troupes de partisans, et parfois même, naissaient des armées entières. Quelques-uns de ces corps d’armée se considéraient comme bolcheviks et étaient souvent dirigés par des ouvriers. D’autres restaient sans parti et avaient à leur tête le plus souvent d’anciens sous-officiers paysans. Il y avait aussi l’armée " anarchiste " sous le commandement de Makhno. Tant que les armées de partisans agissaient sur le revers de l’armée blanche, elles servaient la cause de la révolution. Certaines d’entre elles se remarquaient par un héroïsme et une ténacité particulière. Mais, dans les villes, ces armées entraient souvent en conflit avec les ouvriers et avec les organisations locales du parti. Les conflits naissaient aussi lors de la rencontre des partisans et de l’armée rouge régulière, et dans certains cas, cela prenait un caractère aigu et morbide. La rude expérience de la guerre civile nous a démontré la nécessité dé désarmer les corps d’armée des paysans dès que l’armée rouge assumait le pouvoir dans une région débarrassée des gardes blancs. Les meilleurs éléments, les plus conscients et les plus disciplinés, s’intégraient dans les rangs de l’armée rouge. Mais la plus grande partie des partisans tentait de conserver une existence indépendante, et entrait souvent en lutte armée directe avec le pouvoir soviétique. Il en fut ainsi avec l’armée " anarchiste ", indirectement koulak par son esprit, de Makhno, mais pas seulement avec elle. De nombreux corps paysans, luttant fermement contre la restauration des propriétaires fonciers, se transformaient après la victoire en une arme de la contre-révolution. Les conflits armés entre les paysans et les ouvriers, quelle qu’en soit l’origine dans les cas particuliers, que ce soit la provocation consciente des gardes blancs, le manque de tact des communistes, ou le concours malheureux dés circonstances, avaient à leur base la même cause sociale : la situation de classe et l’éducation différenciée des ouvriers et des paysans. L’ouvrier aborde les problèmes sous l’angle socialiste ; le paysan sous l’angle petit-bourgeois. L’ouvrier tente de socialiser la propriété qu’il a reprise à ses exploiteurs ; le paysan, tente, lui, de la partager. L’ouvrier veut faire servir les châteaux et les parcs dans l’intérêt général ; le paysan, pour peu qu’il ne puisse les partager, est enclin à brûler les châteaux et à déboiser les parcs. L’ouvrier fait effort pour résoudre les problèmes à l’échelle étatique, et selon un plan ; mais le paysan aborde tous les problèmes à l’échelle locale, et se conduit d’une façon hostile envers le plan du centre, etc... Il est évident que le paysan peut lui aussi s’élever jusqu’à un point de vue socialiste. Sous le régime prolétarien, une masse de plus en plus grande de paysans se rééduque dans l’esprit socialiste. Mais cela exige du temps, – des années, et même des décades. Si l’on n’envisage que la première étape de la révolution, alors les contradictions entre le socialisme prolétarien et l’individualisme paysan prennent souvent un caractère aigu. Mais ce sont des communistes qui se trouvent à la tête des armées rouges chinoises. Cela n’exclut-il pas les conflits entre les corps paysans et les organisations ouvrières ? Non cela ne les exclut pas. Le fait que des communistes se trouve individuellement à la tête des armées paysannes ne change en rien le caractère social de ces dernières, même si la direction communiste a une bonne trempe prolétarienne. Mais comment la situation se présente-t-elle en Chine ? Parmi les dirigeants communistes des corps de partisans rouges, il y a, sans aucun doute, pas mal d’intellectuels ou de semi-intellectuels déclassés qui ne sont pas passés par la sérieuse école de la lutte prolétarienne. Durant deux ou trois ans, ils vivent la vie des commandants et des commissaires de partisans. Ils commandent, ils conquièrent des territoires, etc... Ils s’imprègnent de l’esprit du milieu environnant. La plus grande partie des communistes du rang dans les corps de partisans rouges se compose de toute évidence de paysans qui, très honnêtement et sincèrement, se prennent pour des communistes, mais qui sont des révolutionnaires "paupérisés" ou des petits propriétaires révolutionnaires. Celui qui, en politique, juge selon les étiquettes et les dénominations, et non selon les faits sociaux, est perdu. Surtout lorsqu’il s’agit d’une politique qui se fait l’arme à la main. Le véritable parti communiste est l’organisation de l’avant-garde prolétarienne. En outre, la classe ouvrière de Chine se trouve depuis quatre ans dans une situation dispersée et asservie, et c’est seulement maintenant qu’apparaissent les symptômes d’une renaissance. Lorsque le Parti communiste, fermement appuyé sur le prolétariat des villes, essaye de commander l’armée paysanne par une direction ouvrière, c’est une chose. C’est tout autre chose lorsque quelques milliers, ou même quelques dizaines de milliers de révolutionnaires qui dirigent la guerre paysanne, sont ou se déclarent communistes, sans avoir aucun appui sérieux dans le prolétariat. Or, telle est avant tout la situation en Chine. Cela accroît dans une grande mesure le danger des conflits possibles entre les ouvriers et les paysans armés. Dans tous les cas, les provocateurs bourgeois ne manqueront pas. En Russie, à l’époque de la guerre civile, le prolétariat était au pouvoir dans la plus grande partie du pays. La direction de la lutte appartenait à un parti fermement trempé, et malgré cela, les corps de paysans, qui étaient incomparablement plus faibles que l’armée rouge, entraient souvent en conflit avec elle lorsque celle-ci avançait victorieusement sur le territoire des partisans paysans. En Chine, la situation absolument désavantageuse des ouvriers est visible. Dans les principaux centres de la Chine, le pouvoir appartient aux militaristes bourgeois. Dans d’autres districts, aux dirigeants des paysans armés. Le prolétariat, lui, n’a de pouvoir nulle part. Les syndicats sont faibles, et l’influence du parti parmi les ouvriers infime. Les corps des partisans paysans qui ont la pleine conscience de la victoire acquise sont couverts par l’I.C. Ils se nomment " l’armée rouge ", c’est-à-dire qu’ils s’identifient ainsi avec le pouvoir soviétique armé. On voit que les éléments dirigeants de la paysannerie révolutionnaire de Chine s’attribuent par avance une valeur politique et morale qui, en réalité, appartient aux ouvriers chinois. Ne peut-il pas en résulter que toutes ces valeurs se retourneront à un moment donné contre les ouvriers ? Il est évident que les paysans pauvres qui constituent la majorité en Chine, pour peu qu’ils réfléchissent politiquement, et ceux-là sont une infime minorité, désirent sincèrement et ardemment l’union et l’amitié avec les ouvriers. Mais la paysannerie, même armée, est incapable de mener une politique indépendante. Occupant dans les circonstances actuelles une situation indéterminée et instable, la paysannerie peut au moment décisif, aller soit vers le prolétariat, soit vers la bourgeoisie. La paysannerie ne trouve pas facilement la voie vers le prolétariat, et elle ne la trouve qu’après une série d’erreurs et de défaites. Le pont entre la paysannerie et la bourgeoisie est constitué par la moyenne bourgeoisie citadine, principalement par les intellectuels qui interviennent sous le drapeau du socialisme, et même du communisme. Les cercles dirigeants de l’armée rouge chinoise ont, sans aucun doute, réussi à se créer une psychologie de commandement. En l’absence d’un fort parti révolutionnaire et d’organisations de masses prolétariennes, il ne peut y avoir en fait de contrôle sur les cercles dirigeants. Les commandants et les commissaires apparaissent comme les maîtres incontestés de la situation et, en entrant dans les villes, ils seront avant tout enclins à regarder les ouvriers de haut en bas. Les revendications des ouvriers leur sembleront souvent inopportunes et mal venues. Il ne faut pas oublier aussi des " futilités ", comme celle-ci : dans les villes, l’Etat-major et toute l’organisation de l’armée ne s’installent pas dans les taudis prolétariens, mais au contraire, dans les meilleurs édifices de la ville, dans les maisons, et les appartements des bourgeois. C’est une raison qui peut pousser le sommet de l’armée paysanne à se considérer comme une partie de la classe " cultivée et instruite ", et non comme le prolétariat. Ainsi, en Chine, des causes et des motifs d’une conflagration entre l’armée paysanne par son contenu et petite-bourgeoise par sa direction – et les ouvriers, existent. Et même toute la situation augmente considérablement les possibilités et même l’inévitabilité de tels conflits. Par là même, les chances du prolétariat se présentent dès le début moins favorablement qu’en Russie. Du point de vue théorique et politique, le danger s’accroît d’autant plus que la bureaucratie stalinienne recouvre cette situation pleine de contradictions, par le mot d’ordre de la " dictature démocratique des ouvriers et des paysans ". Peut-on trouver un piège plus agréable extérieurement, plus perfide en son essence ? Les épigones réfléchissent non pas avec une compréhension sociale, mais avec des phrases toutes faites : le formalisme est le trait fondamental de la bureaucratie. Les populistes (narodniki) russes reprochaient parfois aux marxistes russes leur ignorance de la paysannerie, leur aveuglement sur le travail à faire à la campagne, etc... A quoi les marxistes répondaient : " Nous soulevons et organisons les ouvriers du rang, et grâce à eux, nous soulèverons la paysannerie. Telle est la seule voie du parti prolétarien. " Dans les années 1925-1927 de la révolution, les staliniens ont soumis directement et sans recours les intérêts des paysans à ceux de la bourgeoisie nationale. Dans les années de la contre-révolution, ils sont passés du prolétariat à la paysannerie, et ainsi, ont pris sur eux le rôle qu’assumaient chez nous les socialistes-révolutionnaires au temps où ils étaient un parti révolutionnaire. Si, durant ces dernières années, le Parti communiste chinois avait concentré son effort dans les villes, dans les centres industriels, dans les chemins de fer, s’il avait soutenu les syndicats, fréquenté les clubs de culture et les cercles, si, sans se séparer des ouvriers, il leur avait appris ce qui se passait au village, – la situation du prolétariat dans le rapport général des forces serait aujourd’hui beaucoup plus favorable. En fait, le parti s’est séparé de sa propre classe. Justement pour cela, il peut porter en fin de compte un préjudice à la paysannerie, car, si le prolétariat est et reste dans l’avenir à l’écart, sans organisation et sans direction, alors la guerre paysanne, même en plein succès, s’enlisera. Dans la vieille Chine, chaque victoire de la révolution paysanne se terminait par la création d’une nouvelle dynastie, avec, en outre, de nouveaux grands propriétaires. Le mouvement aboutissait à un cercle vicieux. Dans la situation actuelle, la guerre paysanne, par elle-même sans une direction immédiate de l’avant-garde prolétarienne, ne peut que donner le pouvoir à une nouvelle clique de la bourgeoisie, à un quelconque Kuomintang de " gauche ", à un "troisième parti ", qui en pratique se différencieront très peu du Kuomintang de Tchang-Kai-Chek. Et cela signifierait une nouvelle défaite des ouvriers due à l’arme de la " dictature démocratique ". Quelles conclusions peut-on tirer de là ? La première conclusion est qu’il faut fermement et ouvertement regarder les faits en face. Le mouvement paysan est un grand facteur révolutionnaire dans la mesure où il est dirigé contre les gros propriétaires fonciers, les militaristes, les geôliers et les usuriers. Mais dans le mouvement paysan lui-même, il y a une très forte tendance réactionnaire et de propriétaires. Et à un certain stade la paysannerie peut se retourner contre les ouvriers, en ayant en outre les armes à la main. Celui qui oublie la double origine de la paysannerie n’est pas un marxiste. Il faut apprendre aux ouvriers du rang à différencier par des connaissances et des recherches " communistes " les processus sociaux réels. Il faut suivre avec soin les opérations de l’armée rouge ", éclairer systématiquement aux yeux des ouvriers la marche, la signification et les perspectives de la guerre paysanne, et lier les revendications actuelles et les problèmes du prolétariat avec le mot d’ordre de la libération de la paysannerie. Sur la base de vos propres investigations, de rapports et autres documents, il faut étudier avec ténacité la vie intérieure des armées paysannes et des corps d’armées dans les régions occupées par elle, dévoiler sur des faits concrets les tendances de classe contradictoires, et montrer clairement aux ouvriers quelles sont les tendances que nous soutenons, et quelles sont celles que nous combattons. Il faut veiller avec attention à la coordination entre l’armée rouge et les ouvriers des petites localités sans perdre de vue même les plus petites discordances entre eux. Dans le cadre des conflits de villes et de rayons isolés, même très aigus, ces discordances peuvent sembler des épisodes locaux, mais, dans un développement ultérieur des événements, les conflits de classe peuvent s’étendre à l’échelle nationale, et mener la révolution à la catastrophe, c’est-à-dire jusqu’à une nouvelle destruction des ouvriers par les paysans armés trompés par la bourgeoisie. L’histoire de la révolution est pleine d’exemples semblables. Dans la mesure où les ouvriers comprendront plus clairement la dialectique vivante des relations de classe entre le prolétariat, la paysannerie et la bourgeoisie, plus ils rechercheront sans hésitations des liaisons avec les couches paysannes les plus proches, et plus ils se dresseront ardemment contre les provocateurs contre-révolutionnaires, tant dans le cadre des armées paysannes elles-mêmes, que dans les villes. Il faut créer des unions syndicales, des cellules du parti, éduquer des ouvriers du rang, unifier l’avant-garde prolétarienne et l’entraîner dans la lutte. Il faut s’adresser à tous les membres du parti officiel par des appels, et des demandes d’éclaircissements. Il est vraisemblable que les ouvriers communistes liés à la fraction stalinienne ne nous comprendront pas immédiatement. Les bureaucrates hurleront sur notre " sous-estimation " de la paysannerie, et même, s’il vous plaît, sur notre " hostilité " envers la paysannerie (Tchernov accusait toujours Lénine d’hostilité envers la paysannerie). Il est évident que de tels cris n’émouvront pas les bolcheviks-léninistes. Lorsqu’avant avril 1927 nous donnions les avertissements nécessaires contre le coup d’Etat inévitable de Tchang-Kaï-Chek, les staliniens nous accusaient d’hostilité envers la révolution nationale chinoise. Les événements ont démontré qui a eu raison. Les événements apporteront de nouveau leur vérification. L’opposition de gauche peut apparaître trop faible pour impulser dans l’étape présente une direction aux événements dans l’intérêt du prolétariat. Mais elle est suffisamment forte dès maintenant pour montrer aux ouvriers la voie juste et, s’appuyant sur le développement ultérieur de la lutte de classes, pour démontrer aux yeux des ouvriers sa justesse et sa perspicacité politique. Ce n’est qu’ainsi que le parti révolutionnaire peut conquérir la confiance, croître, se fortifier, et se mettre à la tête des masses populaires. Prinkipo, 22 septembre 1932.

P. S . Pour donner le plus de clarté possible à ma pensée, je noterai la variante théorique suivante, qui est fort plausible. Supposons que l’Opposition de Gauche développe dans le plus prochain avenir un travail énorme et plein de succès au sein du prolétariat industriel et acquière en son sein une influence capitale. Le parti communiste officiel continue, pendant ce temps, à limiter toutes ses forces à "l’armée rouge" et aux rayons paysans. Arrive le moment où les troupes paysannes entrent dans les centres industriels et se heurtent aux ouvriers. Il n’est pas difficile de prévoir qu’ils opposeront hostilement l’armée paysanne aux " contre-révolutionnaires trotskystes ". En d’autres termes, ils se mettront à surexciter les paysans armés contre les ouvriers du rang. C’est ainsi qu’ont agi les S. R. russes et les mencheviks en 1917 ; ayant perdu les ouvriers, ils luttèrent de toutes leurs forces pour conserver leur appui unitaire, et envoyèrent les casernes contre les usines, le paysan armé contre l’ouvrier bolchevik. Kerenski, Tseretelli, Dan, baptisaient les bolcheviks si ce n’est du nom de " contre-révolutionnaire ", tout au moins " d’agents involontaires " ou " d’aides inconscients " de la contre-révolution. Les staliniens s’embarrassent moins que quiconque de la terminologie politique. Mais les tendances sont identiques : une orientation hostile des paysans et en général des éléments petits-bourgeois contre les détachements du rang de la classe ouvrière. Le centrisme bureaucratique, en tant que centrisme ne peut avoir une base de classe indépendante. Mais dans sa lutte contre les bolcheviks-léninistes, il est contraint de rechercher un appui à droite, c’est-à-dire dans la paysannerie et la petite-bourgeoisie, les opposant au prolétariat. La lutte des deux fractions communistes, les staliniens et les bolcheviks-léninistes renferme ainsi en son sein, des tendances à se transformer en une lutte de classe. Le développement révolutionnaire en Chine peut développer ces tendances jusqu’au bout, c’est-à-dire jusqu’à la guerre civile entre les dirigeants de l’armée paysanne et l’avant-garde prolétarienne sous la direction des léninistes. Si un tel conflit, par la faute des staliniens, survenait, cela signifierait que l’Opposition de Gauche et la fraction stalinienne cesseraient d’être des fractions communistes mais seraient devenues des partis politiques hostiles l’un à l’autre, ayant une base de classe différente. Une telle perspective est-elle inévitable ? Non, je ne le pense aucunement. Dans la fraction stalinienne (P.C. chinois officiel), il y a non seulement des paysans, c’est-à-dire des petits-bourgeois mais aussi des tendances prolétariennes. Il est de toute première importance pour l’Opposition de Gauche de rechercher un rapprochement avec l’aile prolétarienne des staliniens, de lui développer les appréciations marxistes sur les " armées rouges " et en général sur la relation entre le prolétariat et la paysannerie. Gardant son indépendance politique, l’avant-garde prolétarienne doit être inévitablement prête à réaliser l’unité d’action avec la démocratie révolutionnaire. Si nous ne sommes pas d’accord pour identifier les corps armés des paysans avec l’armée rouge, comme la force armée du prolétariat, si nous ne sommes pas enclins à fermer les yeux sur le fait que l’on couvre le drapeau communiste par le mouvement paysan d’un contenu petit-bourgeois, par contre, nous nous rendons parfaitement compte de la signification, de l’importance énorme du caractère démocratique-révolutionnaire des guerres de paysans, nous apprenons aux ouvriers à comprendre cette signification et nous sommes prêts à faire tout ce qui est en notre pouvoir, pour aboutir avec les organisations paysannes à un accord militaire nécessaire. Notre tâche consiste, en conséquence, non seulement à empêcher tout commandement militaire et politique sur le prolétariat de la part de la démocratie petite-bourgeoise, s’appuyant sur les paysans armés, mais aussi à préparer et assurer la direction prolétarienne sur le mouvement paysan et, en particulier sur son "armée rouge". Plus nette sera pour les bolcheviks-léninistes la compréhension de la situation politique et des tâches qui en découlent ; plus sera couvert de succès l’élargissement de leur base dans le prolétariat ; plus sera tenace la manière dont ils pratiqueront la politique du front unique envers le parti officiel et le mouvement paysan dirigé par lui, d’autant mieux ils réussiront à préserver la révolution du heurt plein de danger entre la paysannerie et le prolétariat ; non seulement ils assureront l’unité d’action nécessaire entre deux classes révolutionnaires, mais aussi ils transformeront leur front unique en un pas historique vers la dictature du prolétariat. »

Léon Trotsky Prinkipo, 26 septembre 1932.

THE TASKS OF THE CHINESE COMMUNIST PARTY IN THE PERIOD OF RESISTANCE TO JAPAN

May 3, 1937

[Comrade Mao Tse-tung delivered this report at the National Conference of the Communist Party of China, held in Yenan in May 1937.]

THE PRESENT STAGE OF DEVELOPMENT OF CHINA’S EXTERNAL AND INTERNAL CONTRADICTIONS

1. As the contradiction between China and Japan has become the principal one and China’s internal contradictions have dropped into a secondary and subordinate place, changes have occurred in China’s international relations and internal class relations, giving rise to a new stage of development in the current situation.

2. China has long been in the grip of two acute and basic contradictions, the contradiction between China and imperialism and the contradiction between feudalism and the masses of the people. In 1927 the bourgeoisie, represented by the Kuomintang, betrayed the revolution and sold China’s national interests to imperialism, thus creating a situation in which the state power of the workers and peasants stood in sharp antagonism to that of the Kuomintang, and, of necessity, the task of the national and democratic revolution devolved upon the Chinese Communist Party alone.

3. Since the Incident of September 18, 1931 and especially since the Northern China Incident of 1935, [1] the following changes have taken place in these contradictions :

(1) The contradiction between China and imperialism in general has given way to the particularly salient and sharp contradiction between China and Japanese imperialism. Japanese imperialism is carrying out a policy of total conquest of China. Consequently, the contradictions between China and certain other imperialist powers have been relegated to a secondary position, while the rift between these powers and Japan has been widened. Consequently also, the Chinese Communist Party and the Chinese people are faced with the task of linking China’s anti-Japanese national united front with the world peace front. This means that China should not only unite with the Soviet Union, which has been the consistently good friend of the Chinese people, but as far as possible should work for joint opposition to Japanese imperialism with those imperialist countries which, at the present time, are willing to maintain peace and are against new wars of aggression. The aim of our united front must be resistance to Japan, and not simultaneous opposition to all the imperialist powers.

(2) The contradiction between China and Japan has changed internal class relations within China and has confronted the bourgeoisie and even the warlords with the question of survival, so that they and their political parties have been undergoing a gradual change in their political attitude. This has placed the task of establishing an anti-Japanese national united front before the Chinese Communist Party and the Chinese people. Our united front should include the bourgeoisie and all who agree to the defence of the motherland, it should represent national solidarity against the foreign foe. This task not only must, but can, be fulfilled.

(3) The contradiction between China and Japan has changed matters for the masses throughout the country (the proletariat, the peasantry and the urban petty bourgeoisie) and for the Communist Party, and it has changed the Party’s policy. More and more people have risen to fight for national salvation. The policy proclaimed by the Communist Party after the September 18th Incident was to conclude agreements with those sections of the Kuomintang which were willing to co-operate with us for resistance, subject to three conditions (stop attacking the revolutionary base areas, guarantee the freedoms and rights of the people, arm the people), and it has developed into a policy of establishing an anti-Japanese united front of the whole nation. This is the reason for the following steps taken by our Party : in 1935, the August declaration [2] and the December resolution ; [3] in 1936, the abandonment of the "anti-Chiang Kai-shek" slogan in May, [4] the letter to the Kuomintang in August, [5] the resolution on the democratic republic in September, [6] and the insistence on a peaceful settlement of the Sian Incident in December ; and in 1937, the February telegram to the Third Plenary Session of the Central Executive Committee of the Kuomintang. [7]

(4) Because of the contradiction between China and Japan, a change has also occurred in the Chinese warlord regimes and the civil wars among them, which are the product of the imperialist policy of spheres of influence and of China’s semi-colonial economic conditions. Japanese imperialism fosters such separate regimes and civil wars for the purpose of facilitating exclusive Japanese domination of China. Certain other imperialist powers are temporarily in favour of unity and peace in China in their own interests. The Chinese Communist Party and the Chinese people on their part are exerting their utmost efforts against civil wars and splits and for peace and unity.

(5) In terms of relative political importance the development of the national contradiction between China and Japan has demoted the domestic contradictions between classes and between political groupings to a secondary and subordinate place. But they still exist and have by no means diminished or disappeared. The same is true of the contradictions between China and the imperialist powers other than Japan. Therefore, the Chinese Communist Party and the Chinese people are faced with the following task—to make the appropriate adjustments with regard to those internal and external contradictions which can and must be adjusted at present so as to fit in with the general task of unity against Japan. This is the reason for the Chinese Communist Party’s policies of peace and unity, democracy, bettering the life of the people and negotiations with foreign countries that are opposed to Japan.

4. The first stage of the new period in the Chinese revolution began on December 9, 1935 and ended when the Kuomintang’s Central Executive Committee held its Third Plenary Session in February 1937. The major events in this stage were the movements for national salvation among the students and cultural and press circles ; the Red Army’s entry into the Northwest ; the Communist Party’s work of propaganda and organization for its anti-Japanese national united front policy ; the anti-Japanese strikes in Shanghai and Tsingtao ; [8] the relative stiffening of British policy towards Japan ; [9] the Kwangtung-Kwangsi Incident ; [10] the resistance in Suiyuan and the movement in its support ; [11] Nanking’s somewhat firmer attitude in the Sino-Japanese negotiations ; [12] the Sian Incident ; and finally, the Third Plenary Session of the Central Executive Committee of the Kuomintang in Nanking. [13] These events all centred on the basic contradiction, which is the antagonism between China and Japan ; they all centred directly on the historical need for an anti-Japanese national united front.

The basic task of the revolution at this stage was to struggle for internal peace and stop the internal armed conflicts, so that there could be unity against Japan. During this stage the Communist Party issued its call, "Stop the civil war and unite against Japan", a call which in the main has been put into effect, and thereby created the primary prerequisite for the actual establishment of an anti-Japanese national united front.

5. Owing to the presence of the pro-Japanese group inside the Kuomintang, it made no definite or thoroughgoing change in its policy at the Third Plenary Session of its Central Executive Committee and did not concretely solve any problem. However, owing to the pressure of the people and to developments in its own ranks, the Kuomintang had to begin to change its wrong policy of the previous ten years, that is, it had to turn away from the policy of civil war, dictatorship and non-resistance to Japan and to move in the direction of peace, democracy and resistance to Japan, and it had to begin accepting the policy of an anti-Japanese national united front ; this initial change revealed itself at the Third Plenary Session of its Central Executive Committee. From now on the demand must be for a thorough change in Kuomintang policy. In order to attain this goal our Party and the people throughout the country must develop the movement for resistance to Japan and for democracy still more extensively, must go a step further in criticizing the Kuomintang, pushing it into action and keeping up the pressure, must unite with all those within the Kuomintang who stand for peace, democracy and resistance to Japan, and must help the hesitant waverers forward and throw out the pro-Japanese elements.

6. The present stage is the second one in the new period. Both the previous and present stages are stages of transition towards nationwide armed resistance to Japan. If in the previous stage the principal task was the fight for peace, then in the present stage the principal task is the fight for democracy. It must be understood that just as a genuine and solid anti-Japanese national united front cannot be established without internal peace, so it cannot be established without internal democracy. Hence at the present stage of development the fight for democracy is the central link in the revolutionary task. If we fail to see the importance of democracy clearly and slacken our fight for it, we shall be unable to establish a genuine and solid anti-Japanese national united front.

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Le Parti communiste de Chine » à la croisée des chemins

L’histoire officielle présente le surgissement du Parti communiste en Chine comme un sous-produit du mouvement de l’intelligentsia bourgeoisie des débuts du siècle. Le marxisme aurait été im­porté d’Europe parmi d’autres « philosophies » occidentales, et la fon­dation du Parti communiste ferait parti du surgissement de beaucoup d’autres organisations littéraires, philosophiques et politiques de cette époque. Avec ce genre d’idées, les historiens bourgeois créent un pont entre le mouvement po­litique de la bourgeoisie et celui de la classe ouvrière et donnent finalement, à la formation du Parti communiste, une signification spécifiquement nationale. En réalité, le surgissement du parti communiste en Chine - comme dans beaucoup d’autres pays à l’époque - n’est pas fondamentalement lié au dévelop­pement de l’intelligentsia chinoise, mais à l’avancée du mouvement révolutionnaire international de la classe ouvrière.

Le Parti communiste de Chine (PCC) fut créé en 1920 et 1921, à partir de pe­tits groupes marxistes, anarchistes et socialistes, sympathisants de la Russie soviétique. Comme tant d’autres partis, le PCC naquit directement en tant que composante de l’IC et sa croissance fut liée au développement des luttes ouvriè­res qui ne manquèrent pas de surgir suivant l’exemple des mouvements insur­rectionnels en Russie et en Europe Oc­cidentale. C’est ainsi que, de quelques dizaines de militants en 1921, le parti se développera en quelques années pour en compter un millier ; durant la vague de grèves de 1925 il atteint 4000 membres et, au moment de la période insurrec­tionnelle de 1927, il en comptait près de 60 000. Ce rapide accroissement numé­rique exprime, d’une certaine façon, la volonté révolutionnaire qui animait la classe ouvrière chinoise durant la période de 1919 à 1927 (la majorité des militants, à cette époque, sont des ou­vriers des grandes villes industrielles). Cependant il faut dire que l’accroisse­ment numérique n’exprimait pas un ren­forcement équivalent du parti. L’admis­sion hâtive des militants contredisait la tradition du parti bolchevique de former une organisation solide, bien trempée, de l’avant-garde de la classe ouvrière, plutôt qu’une organisation de masse. Mais ce qui s’avéra pire que tout fut l’adoption, à partir de son second con­grès, d’une politique opportuniste dont il n’allait plus parvenir à se défaire.

Vers le milieu de 1922, à la demande de l’Exécutif de l’Internationale, le PCC lance le malencontreux mot d’ordre du « Front unique anti-impérialiste avec le Kuomintang », et de l’adhésion indivi­duelle des communistes à ce dernier. Cette politique de collaboration de clas­ses (qui commença à s’étendre en Asie à partir de la « Conférence des peuples d’Orient » de janvier 1922) était le ré­sultat des négociations, engagées en se­cret, entre l’URSS et le Kuomintang. Dès juin 1923 (3° congrès du PCC) est votée l’adhésion des membres du parti au Kuomintang. Le Kuomintang lui-même est admis dans l’IC en 1926 comme organisation sympathisante et participe au 7e Plénum de l’IC, alors même que l’opposition unifiée (Trotsky, Zinoviev,..) n’est pas autorisée à y par­ticiper. En 1926, tandis que le Kuomin­tang préparait le coup final contre la classe ouvrière, à Moscou on élaborait l’infâme théorie selon laquelle le Kuo­mintang était un « bloc anti-impéria­liste comprenant quatre classes » (le prolétariat, la paysannerie, la petite-bourgeoisie et la bourgeoisie).

Cette politique eut les plus funestes con­séquences sur le mouvement de la classe ouvrière en Chine. Tandis que le mou­vement de grèves et les manifestations se développaient spontanément et impé­tueusement, le parti communiste, noyé au sein du Kuomintang, s’avérait inca­pable d’orienter la classe ouvrière, de faire preuve d’une politique de classe indépendante. La classe ouvrière, dé­pourvue également d’organisations uni­taires comme les conseils ouvriers pour sa lutte politique, s’en remit, à la de­mande du PCC lui-même, au Kuomin­tang, c’est-à-dire accorda sa confiance à la bourgeoisie.

Cependant, il est certain que la politique opportuniste de subordination au Kuomintang a rencontré, dès le début, une résistance constante au sein du PCC (comme ce fut le cas du courant repré­senté par Chen Tou-hsiou). Déjà, dès le 2° congrès du PCC, une opposition s’était dressée contre les thèses défen­dues par le délégué de l’Internationale (Sneevliet), suivant lesquelles le Kuo­mintang ne serait pas un parti bour­geois, mais un front de classes auquel le PCC devrait se soumettre. Pendant toute la période d’union avec le Kuomintang, les voix n’ont pas manqué de se faire entendre, au sein du parti communiste, pour dénoncer les préparatifs anti-prolé­tariens de Chang Kai-chek ; demandant, par exemple, que les armes fournies par l’URSS soient destinées à l’armement des ouvriers et des paysans, plutôt que de venir renforcer l’armée de Chang Kai-chek, comme cela fut le cas, affir­mant, enfin, l’urgence de sortir de la souricière que constituait le Kuomin­tang pour la classe ouvrière : « La révo­lution chinoise a deux chemins possi­bles : l’un est celui que le prolétariat peut tracer et par lequel nous pourrons atteindre nos objectifs révolutionnai­res ; l’autre est celui de la bourgeoisie, et cette dernière trahira la révolution au cours de son développement ». ([6])

Cependant il s’avéra impossible, pour un parti jeune et sans expérience, de passer outre les directives erronées de l’Exécutif de l’Internationale, et il re­tomba dedans. Le résultat fut que, tandis que le prolétariat s’engageait dans un combat contre les fractions des classes possédantes adversaires du Kuomin­tang, celui-ci lui préparait déjà le coup de poignard dans le dos : ce que la classe ouvrière s’avéra incapable d’em­pêcher parce que son parti ne l’avait pas prévenue. Et s’il est vrai que la révoluti­on en Chine avait peu de chance de triompher - en effet au niveau interna­tional la colonne vertébrale de la révol­ution mondiale, le prolétariat en Alle­magne, était cassée depuis 1919- l’op­portunisme de la 3e Internationale pré­cipita la défaite.

La classe ouvrière se soulève

Le maoïsme a prétexté de la faiblesse de la classe ouvrière en Chine pour justifier le déplacement du PCC vers les campa­gnes à partir de 1927. Certes, la classe ouvrière en Chine, au début du siècle, était minuscule en nombre comparati­vement à la paysannerie (une proportion de 2 à 100), mais son poids politique ne suivait pas la même proportion.

D’une part, il y avait déjà environ 2 millions d’ouvriers urbains hautement concentrés dans le bassin du fleuve Yang-Tseu avec la cité côtière de Shanghai et la zone industrielle de Wou-Han (la triple ville Han-Keou, Wou-Tchang, Han-Yang) , dans le complexe Canton-Hong-Kong et dans les mines de la province du Yunnan (sans compter les 10 millions d’artisans plus ou moins prolétarisés qui peu­plaient les villes). Cette concentration donnait à la classe ouvrière une force extraordinaire, capable de paralyser et de prendre en mains les centres vitaux de la production capitaliste. De plus, dans les provinces du sud (surtout à Kouang-Tong) existait une paysannerie étroitement liée aux ouvriers, en effet elle fournissait en forces de travail les villes industrielles et pouvait constituer une force d’appoint pour le prolétariat urbain.

D’autre part, il serait erroné de considé­rer la force de la classe ouvrière en Chine en se basant exclusivement sur son nombre en comparaison avec les au­tres classes du pays. Le prolétariat est une classe historique qui puise sa force dans son existence mondiale, et l’exemple de la révolution en Chine en est une preuve concrète. Le mouve­ment de grèves n’avait pas son épicentre en Chine mais en Europe, c’était une manifestation de l’onde d’expansion de la révolution mondiale. Les ouvriers de Chine, comme ceux d’autres parties du monde, se lançaient dans la lutte face à l’écho de la révolution triomphante en Russie et des tentatives insurrectionnel­les en Allemagne et dans d’autres pays d’Europe.

Au début, comme la majorité des usines de Chine étaient d’origine étrangère, les grèves ont une teinte « anti-étrangers » et la bourgeoisie nationale pensa s’en servir comme instrument de pression. Cependant, le mouvement de grèves prendra de plus en plus un caractère de classe affirmé, contre la bourgeoisie en général, qu’elle soit nationale ou étran­gère. Les grèves revendicatives se suc­cèdent de façon croissante à partir de 1919, malgré la répression (il n’était pas rare que des ouvriers soient décapités ou brûlés dans les chaudières des locomoti­ves). Vers le milieu de 1921, éclate la grève dans les textiles de Hou-Nan. Au début de 1922, une grève des marins de Hong-Kong se poursuit durant trois mois jusqu’à la satisfaction de leurs re­vendications. Dans les premiers mois de 1923 éclate une vague d’une centaine de grèves dans lesquelles prennent part plus de 300 000 ouvriers ; en février, le militariste Wou Pei-fou ordonne la répression de la grève des chemins de fer au cours de laquelle sont assassinés 35 ouvriers, et laissant de nombreux bles­sés. En juin 1924 éclate une grève géné­rale à Canton - Hongkong qui durera trois mois. En février 1925 les ouvriers du coton de Shanghai se mettent en grève. C’est le prélude du gigantesque mouvement de grèves qui allait parcou­rir toute la Chine durant l’été 1925.

Le mouvement du 30 mai

En 1925, la Russie soutenait fermement le gouvernement de Canton du Kuomintang. Déjà depuis 1923, l’alliance entre l’URSS et le Kuomintang avait été dé­clarée ouvertement ; une délégation mi­litaire du Kuomintang commandée par Chang Kai-chek s’était rendue à Moscou et, dans le même temps, une délégation de l’Internationale donnait au Kuomintang des statuts et une structure organisationnelle et militaire. En 1924, le premier Congrès officiel du Kuomin­tang approuva l’alliance et, en mai, s’établit l’Académie Militaire de Wham-poa avec des armes et des conseillers militaires soviétiques, dirigée par Chang Kai-chek. En fait, ce que faisait le Gouvernement russe, c’était former une armée moderne, au service de la fraction de la bourgeoisie groupée au sein du Kuomintang, ce dont celle-ci avait jusqu’alors manqué. En mars 1925 ; Sun Yat-sen se rend à Pékin (l’URSS continuait aussi à maintenir des relations avec le gouvernement de Pé­kin) pour essayer de construire une al­liance visant à unifier le pays, mais il meurt des suites d’une maladie avant d’avoir atteint son but.

C’est dans ce contexte d’alliance idylli­que que surgit, de toutes ses forces, le mouvement de la classe ouvrière, rappe­lant à la bourgeoisie du Kuomintang et aux opportunistes de l’Internationale l’existence de la lutte de classe.

Au début de 1925 monta la vague d’agi­tations et de grèves. Le 30 mai, la police anglaise de Shanghai ouvrit le feu sur une manifestation d’étudiants et d’ou­vriers : 12 manifestants furent tués. Ce fut le détonateur d’une grève générale à Shanghai qui commença à s’étendre ra­pidement aux principaux ports com­merciaux du pays. Le 19 juin éclate également la grève générale à Canton. Quatre jours plus tard les troupes bri­tanniques de la concession britannique de Shameen (proche de Canton) ouvri­rent le feu contre une autre manifesta­tion. En riposte, les ouvriers de Hong­kong se mirent en grève. Le mouvement s’étendit, arrivant jusqu’à la lointaine Pékin où, le 30 juillet, eut lieu une ma­nifestation de quelques 200 000 tra­vailleurs, et renforçant l’agitation pay­sanne dans la province de Kouang-Tong.

A Shanghai les grèves durèrent trois mois ; à Canton-Hong-Kong éclata une grève-boycott qui dura jusqu’en octobre de l’année suivante. A ce moment-là, commencèrent à se créer des milices ouvrières. Des milliers d’ouvriers ralliè­rent les rangs du parti communiste. La classe ouvrière en Chine se montrait pour la première fois en tant que force réellement capable de menacer le régime capitaliste dans son ensem­ble.

Malgré le fait que le mouvement du 30 mai eut comme conséquence directe la consolidation et l’extension dans le sud du pouvoir du gouvernement de Canton, ce même mouvement réveilla l’instinct de classe de la bourgeoisie nationaliste groupée dans le Kuomintang, et qui jus­ qu’alors avait « laissé faire » les grévis­tes tant qu’ils dirigeaient leurs luttes es­sentiellement contre les usines et les concessions étrangères. Les grèves de l’été 1925 avaient revêtu un caractère anti-bourgeois, ne « respectant » même pas les capitalistes nationaux. Ainsi, la bourgeoisie nationaliste et « révolutionnaire », avec à sa tête le Kuomintang (soutenu par les grandes puissances et avec l’appui aveugle de Moscou), se lança rageusement avant tout dans l’affrontement avec celui qu’elle avait identifié comme étant son ennemi de classe mortel : le prolétariat.

Le coup de force et l’expédition au nord de Chang Kai-chek

Entre les derniers mois de 1925 et les premiers de 1926 se déroule ce que les historiens ont décidé de nommer la « polarisation entre la gauche et la droite du Kuomintang », celle qui selon eux comporterait le fractionnement de la bourgeoisie en deux parties, l’une demeurant fidèle au nationalisme, l’au­tre virant vers une alliance avec l’impérialisme. Cependant nous avons déjà vu que, même les fractions de la bourgeoi­sie les plus « anti-impérialistes », ne cessèrent jamais leurs relations avec les impérialistes. Ce qui se passait en réa­lité ce n’était pas que la bourgeoisie se fractionnait, mais qu’elle se préparait à affronter la classe ouvrière, se débarras­sant des éléments gênants au sein du Kuomintang (les militants communis­tes, une partie de la petite-bourgeoisie et quelques généraux fidèles à l’URSS). Ainsi donc, le Kuomintang, se sentant suffisamment de force politique et mi­litaire, ôtait son masque de « bloc de classes » et apparaissait pour ce qu’il avait toujours réellement été : le parti de la bourgeoisie.

Fin 1925 le chef de la « gauche », Liao Ching-hai, fut assassiné et le harcèle­ment contre les communistes commen­ça. Ceci constitua le prélude du coup de force de Chang Kai-chek, devenu l’homme fort du Kuomintang, qui mar­qua le début de la réaction de la bour­geoisie contre le prolétariat. Le 20 mars, Chang Kai-chek à la tête des cadets de l’Académie de Whampoa, proclame la loi martiale à Canton, ferme les locaux des organisations ouvrières, désarme les piquets de grève et fait arrêter nombre de militants communistes. Dans les mois suivants, les communistes seront éjectés de tous les postes à responsabili­té du Kuomintang.

L’Exécutif de l’Internationale, à la botte de Boukharine et de Staline, demeure « aveugle » devant la réaction du Kuomintang et, malgré l’opposition in­sistante d’une grande partie du PCC, il donne l’ordre de maintenir l’alliance, cachant les événements aux membres de l’Internationale et des PC ([7]). Enhardi, Chang Kai-chek exige de l’URSS un soutien militaire dans son expédition vers le nord qui commence en juillet 1926.

Comme tant d’autres actions de la bour­geoisie, l’expédition dans le nord est faussement présentée par l’histoire officielle comme un « événement révoluti­onnaire », comme une tentative d’étendre le régime « révolutionnaire » et d’unifier la Chine. Mais les intentions du Kuomintang de Chang Kai-chek étaient loin d’être aussi altruistes. Son grand rêve (à l’égal d’autres militaristes) consistait en l’appropriation du port de Shanghai et l’obtention, de la part des grandes puissances, de l’administration de sa riche douane. Pour ce faire, il pouvait compter sur un argument de chantage extrêmement puissant : sa ca­pacité à contenir et soumettre le mou­vement ouvrier.

Dès le début de l’expédition militaire du Kuomintang, la loi martiale est décrétée dans les régions qu’il contrôle déjà. Ainsi, au moment même où les tra­vailleurs du nord préparaient avec en­thousiasme l’appui aux forces du Kuo­mintang, celui-ci interdisait formelle­ment les grèves ouvrières dans le sud. En septembre, une force de gauche du Kuomintang prend Han-Keou, mais Chang Kai-chek refuse de la soutenir et s’établit à Nanchang. En octobre, on donne l’ordre aux communistes de frei­ner le mouvement paysan dans le sud et l’armée met un terme à la grève-boycott de Canton/Hong-Kong. Ceci constitua pour les grandes puissances (au premier rang desquelles l’Angleterre) la preuve la plus tangible que l’avancée vers le nord du Kuomintang n’avait aucune prétention anti-impérialiste et, peu de temps après, commencèrent les négo­ciations secrètes avec Chang Kai-chek.

Fin 1926, le bassin industriel du fleuve Yang-Tseu bouillonnait d’agitation. En octobre, le militariste Sia-chao (qui venait de rejoindre le Kuomintang) avança sur Shanghai, mais il s’arrêta à quelques kilomètres de la ville, laissant les trou­pes « ennemies » du nord (sous les or­dres de Sun Chouan-fang) entrer les premières dans la ville, étouffant ainsi un soulèvement imminent. En janvier 1927, les masses travailleuses occupè­rent au moyen d’actions spontanées les concessions britanniques de Han-Keou (dans la triple ville de Wou-Han) et de Jiujiang. Alors, l’armée du Kuomintang ralentit son avance pour permettre, dans la plus pure tradition des armées réac­tionnaires, que les seigneurs de la guerre locaux puissent réprimer les mouvements ouvrier et paysan. Au même moment, Chang Kai-chek se lance publiquement à l’attaque des communistes et le mouvement paysan de Kouang-Tong (dans le sud) est étouffé. Voila le scénario selon lequel se déroula le mouvement insurrectionnel de Shanghai.

L’insurrection de Shanghai

Le mouvement insurrectionnel de Shan­ghai est le point culminant d’une dé­cennie de luttes constantes et ascendan­tes de la classe ouvrière. Il constitue le point le plus élevé atteint par la révolu­tion en Chine. Cependant, les condi­tions dans lesquelles il mûrissait ne pouvaient guère être plus défavorables pour la classe ouvrière. Le parti com­muniste se trouvait pieds et poings liés, désarticulé, frappé et soumis par le Kuomintang. La classe ouvrière, trom­pée par la mystification du « bloc des quatre classes », ne s’était pas non plus dotée d’organismes unitaires, chargés de centraliser effectivement sa lutte, de type conseils ouvriers ([8]). Pendant ce temps, les canonnières des puissances impérialistes étaient pointées sur la ville, et le Kuomintang lui-même s’ap­prochait de Shanghai, paraissant arbo­rer la bannière de la « révolution anti-impérialiste », mais avec le véritable but d’écraser les ouvriers. Seuls, la volonté révolutionnaire et l’héroïsme de la classe ouvrière peuvent expliquer sa ca­pacité à s’emparer dans de telles condi­tions, et même si ce n’est que pour quel­ques jours, de la ville qui représente le coeur du capitalisme en Chine.

En février 1927, le Kuomintang reprend son avancée. Le 18, l’armée nationaliste se trouve à Chiaching, à 60 kilomètres de Shanghai. A ce moment-là, devant la défaite imminente de Sun Chouan-fang, éclata la grève générale à Shanghai : « ...le mouvement du prolétariat de Shanghai, du 19 au 24 février, constitua objectivement une tentative du proléta­riat de Shanghai d’assurer son hégémo­nie. Aux premières nouvelles de la dé­faite de Sun Chouan-fang, à Zhejiang, l’atmosphère de Shanghai devint brû­lante et, pendant les deux jours, éclata avec la puissance d’une force élémen­taire une grève de 300 000 travailleurs qui se transforma irrésistiblement en in­surrection armée pour rapidement som­brer dans le néant, par manque de di­rection... » ([9]).

Le Parti communiste, pris par surprise, hésitait à lancer le mot d’ordre de l’in­surrection alors que celle-ci se déroulait dans les rues. Le 20, Chang Kai-chek ordonna d’un coup de suspendre l’atta­que contre Shanghai. Ce fut le signal pour les forces de Sun Chouan-fang de déchaîner la répression dans laquelle des dizaines d’ouvriers furent assassinés et qui parvint à contenir momentané­ment le mouvement.

Durant les semaines qui suivirent, Chang Kai-chek manoeuvra habilement pour éviter d’être relevé du commande­ment de l’armée et pour faire taire les rumeurs d’une alliance avec la droite et les puissances, et sur ses préparatifs anti-ouvriers.

Enfin, le 21 mars 1927 éclate la tenta­tive insurrectionnelle finale. Ce jour-là, on proclame une grève générale à laquelle participent pratiquement tous les ouvriers de Shanghai : 800 000 ouvriers. « Tout le prolétariat était en grève, ainsi que la majeure par­tie de la petite-bourgeoisie (épiciers, artisans, etc.) (...) en une dizaine de mi­nutes, toute la police fut désarmée. A deux heures, les insurgés possédaient déjà quelques 1500 fusils. Immédiate­ment après, les forces insurgées se diri­gèrent vers les principaux édifices gou­vernementaux et s’employèrent à dés­armer les troupes. De sérieux combats s’engagèrent dans le quartier ouvrier de Tchapei... Finalement, le deuxième jour de l’insurrection, à quatre heures de l’après-midi, l’ennemi (environ 3000 soldats) était définitivement défait. Une fois ce rempart mis à bas, tout Shanghai (excepté les concessions et le quartier international) se trouvait entre les mains des insurgés » ([10]). Cette action, après la révolution en Russie et les ten­tatives insurrectionnelles en Allemagne et dans d’autres pays européens, consti­tua une nouvelle secousse contre l’or­dre capitaliste mondial. Elle montra tout le potentiel révolutionnaire de la classe ouvrière. Cependant, la machine répressive de la bourgeoisie était déjà en marche et le prolétariat n’était pas en état de l’affronter.

La bourgeoisie « révolutionnaire » massacre le prolétariat

Les ouvriers prirent la ville de Shan­ghai... seulement pour en ouvrir les por­tes à l’armée nationale « révolutionnaire » du Kuomintang qui finit par entrer dans la ville. Elle finissait à peine de s’installer à Shanghai quand Chang Kai-chek commença à préparer la répression, en accord avec la bourgeoisie spéculatrice et les bandes mafieuses de la ville. Ainsi commença un rapprochement ouvert avec les repré­sentants des grandes puissances et avec les seigneurs de la guerre du nord. Le 6 avril Chang Tso-lin (en accord avec Chang Kai-chek) attaqua l’ambassade de Russie à Pékin et arrêta des militants du Parti communiste qui furent, par la suite, assassinés.

Le 12 avril se déchaîna à Shanghai la répression massive et sanglante prépa­rée par Chang Kai-chek. Les bandes du lumpenproletariat des sociétés secrètes, qui avaient toujours joué le rôle de bri­seurs de grèves, furent envoyées contre les ouvriers. Les troupes du Kuomintang prétendument « alliées » des ouvriers -furent directement utilisées pour désar­mer et arrêter les milices prolétariennes. Le jour suivant, le prolétariat essaya de réagir en lançant une grève, mais les contingents des manifestants furent in­terceptés par la troupe, occasionnant de nombreuses victimes. Immédiatement la loi martiale fut appliquée et toutes les organisations ouvrières interdites. En peu de jours 5 000 ouvriers furent as­sassinés, parmi lesquels de nombreux militants du parti communiste. Les ra­fles et les assassinats allaient continuer pendant des mois.

Simultanément, par une manoeuvre conjointe, les militaires du Kuomintang qui étaient restés à Canton déchaînèrent un autre massacre, exterminant encore des milliers d’ouvriers.

La révolution prolétarienne, noyée dans le sang des ouvriers de Shanghai et de Canton, résistait encore de façon précaire à Wou-Han. Cependant, de nou­veau, le Kuomintang, et plus particuliè­rement son aile gauche, ôta son masque « révolutionnaire » et, en juillet, rejoi­gnit les rangs de Chang Kai-chek, dé­chaînant là aussi la répression. Ainsi, les hordes militaires se livrèrent à la destruction et au massacre dans les campagnes des provinces du centre et du sud. Les travailleurs furent assassi­nés par dizaines de milliers dans toute la Chine.

L’Exécutif de l’Internationale, tentant de masquer sa politique néfaste et crimi­nelle de collaboration de classe, se déchargea de toute responsabilité sur le PCC et ses organes centraux et, plus particulièrement, sur le courant qui, justement, s’était opposé à cette politique (celui de Chen Tou-hsiou). Pour para­chever le tout, il ordonna au Parti communiste de Chine, déjà affaibli et démo­ralisé, de s’engager dans une politique aventureuse qui se termina par la soi-di­sant « insurrection de Canton ». Cette tentative absurde de coup de force « planifié » ne fut pas suivie par le prolétariat de Canton et n’aboutit qu’à sou­mettre encore plus ce dernier à la ré­pression. Cela marque pratiquement la fin du mouvement ouvrier en Chine, dont on ne verra plus d’expression si­gnificative pendant les quarante années suivantes.

La politique de l’Internationale face à la Chine fut un des axes de dénonciation du stalinisme montant, qui se trouve à l’origine de 1’ « Opposition de gauche », le courant incarné par Trotsky (dans le­quel ce même Chen Tou-hsiou finit par s’engager). Ce courant, confus et tardif, d’opposition à la dégénérescence de la 3e Internationale, bien qu’il se soit maintenu sur un terrain de classe prolé­tarien à propos de la Chine - dénonçant la soumission du PCC au Kuomintang comme étant la cause de la défaite de la révolution - ne parvint jamais à dépas­ser le cadre erroné des Thèses du deuxième congrès de l’Internationale sur la question nationale. Ce qui à son tour, sera un des facteurs qui le mèneront à une dérive opportuniste (par une ironie de l’histoire, Trotsky soutiendra le nou­veau front de classes résultant, en Chine, des luttes impérialistes à partir des années 30), jusqu’à son passage dans le camp de la contre-révolution, au cours de la deuxième guerre mondiale ([11]). D’une façon ou d’une autre, tout ce qui demeurait révolutionnaire interna­tionaliste en Chine, fut appelé désor­mais « trotskisme » (des années après, Mao Tsé-tung poursuivra comme « agents trotskistes de l’impérialisme japonais » les quelques internationalis­tes qui s’opposaient à sa politique con­tre-révolutionnaire).

Quant au Parti communiste de Chine, il fut littéralement anéanti, après que près de 25 000 de ses militants aient été assassinés des mains du Kuomintang et les autres emprisonnés ou persécutés. Sans doute, des rescapés du parti communiste, ainsi que quelques détache­ments du Kuomintang, purent se réfu­gier à la campagne. Mais, à ce déplacement géographique, correspondait un déplacement politique toujours plus pro­fond : dans les années suivantes, le parti adopta une idéologie bourgeoise, sa base sociale - dirigée par la petite-bourgeoi­sie et la bourgeoise devint à prédomi­nante paysanne et il participa aux cam­pagnes de guerres impérialistes. Au prix du maintien de son nombre, le parti communiste de Chine cessa d’être un parti de la classe ouvrière et se convertit en organisation de la bourgeoisie. Mais cela est déjà une autre histoire, objet de la seconde partie de cet article.

Signalons, en guise de conclusion, quel­ques enseignements tirés du mouvement révolutionnaire en Chine :

* La bourgeoisie chinoise ne cessa pas d’être révolutionnaire au moment où elle se lança contre le prolétariat en 1927. Déjà depuis la « révolution de 1911 », la bourgeoisie nationaliste avait montré son aptitude à partager le pouvoir avec la noblesse, à s’allier avec les militaristes et à se soumettre aux puissances impérialistes. Ses as­pirations démocratiques, « anti-impé­rialistes » et même « révolution­naires », n’étaient que le masque qui cachait ses intérêts réactionnaires ; ceux-ci furent mis à nu quand le prolétariat commença à représenter un menace. Dans la période de décadence du capitalisme, les bourgeoisies des pays faibles sont aussi réactionnaires et impérialistes que celles des grandes puissances.

* La lutte de classe du prolétariat en Chine de 1919 à 1927 ne peut être analysée dans un contexte purement national. Elle constitue un moment de la vague révolutionnaire mondiale qui ébranla le capitalisme au début du siècle. La force élémentaire avec la­quelle se souleva le mouvement ou­vrier en Chine, secteur du prolétariat mondial considéré alors comme fai­ble, au point d’être capable de prendre spontanément entre ses mains les grandes villes, montre le potentiel que la classe ouvrière possède pour abattre la bourgeoisie, même si pour ce faire elle a besoin de sa conscience et de son organisation révolutionnaires.

Le prolétariat ne peut plus s’allier avec une fraction de la bourgeoisie quelle qu’elle soit. Par contre, il peut entraî­ner dans son mouvement révolution­naire des secteurs de la petite-bour­geoisie urbaine et rurale (comme le montrèrent l’insurrection de Shanghai et le mouvement paysan de Kouang-Tong). Cependant, le prolétariat ne doit pas fusionner organiquement avec ces secteurs dans un quelconque « front », il doit au contraire mainte­nir à tous moments son autonomie de classe.

Pour vaincre, le prolétariat a besoin d’un parti politique qui l’oriente dans les moments déterminants, ainsi que d’une organisation unitaire en conseils ouvriers. Il doit en particulier se doter à temps de son Parti communiste mondial, ferme dans les principes et trempé par la lutte, avant que n’éclate la prochaine vague révolutionnaire internationale. Ce parti doit être capable de combattre en permanence l’opportunisme qui sacrifie l’avenir de la révolution au nom de « résultats immédiats »

Leonard

Léon Trotsky

Manifeste aux communistes chinois et du monde entier ! Sur les perspectives et les tâches de la révolution chinoise

Dans ces derniers mois, on observe dans quelques provinces du sud de la Chine un mouvement paysan large, au point de vue de l’étendue. Non seulement. la presse prolétarienne mondiale, mais aussi la presse ennemie, est remplie d’échos de cette lutte. La révolution chinoise trahie, détruite, exsangue, montre qu’elle est vivante. Espérons que le temps n’est plus loin où elle lèvera de nouveau sa tête prolétarienne. Pour s’y préparer il faut mettre à temps le problème de la révolution chinoise à l’ordre du jour de la classe ouvrière mondiale.

Nous, l’Opposition communiste internationale de gauche (bolchéviks-léninistes) considérons comme notre devoir d’élever actuellement la voix pour attirer l’attention de tous les communistes, de tous les ouvriers révolutionnaires d’avant-garde, sur les tâchés de la libération du grand pays asiatique de l’Orient et, en même temps, pour prévenir la fausse politique de la fraction dirigeante de l’Internationale Communiste, qui menace manifestement de miner la future révolution chinoise comme elle a déjà mené à la ruine la révolution de 1925-1927.

Les symptômes de la régénération de !a révolution chinoise à la campagne sont le signe de sa force intérieure et de ses possibilités grandioses, mais la tâche consiste à transformer ces possibilités en une réalité. La première condition du succès est la compréhension de ce qui se passe, c’est-à-dire la détermination marxiste des forces en mouvement et une appréciation juste de l’étape que la lutte a atteint actuellement. Sous ces deux rapports, la direction de l’Internationale Communiste se trouve sur une voie fausse. Le gouvernement soviétique existe-t-il ?

La presse stalinienne est remplie d’informations sur le "gouvernement soviétique" établi soi-disant sur de vastes provinces de la Chine, sous la protection de l’Armée rouge. Les ouvriers des différents pays saluent cette nouvelle avec enthousiasme. Comment en serait-il autrement ? L’établissement d’un gouvernement soviétique dans une partie considérable de la Chine, et la création d’une armée rouge chinoise, auraient signifié un succès gigantesque de la révolution mondiale. Mais nous devons dire ouvertement et clairement : cela n’existe pas encore.

Les nouvelles qui nous parviennent des immenses étendues de la Chine, malgré leur pauvreté, nous permettent, grâce à une compréhension marxiste des forces intérieures du processus qui se développe, de rejeter en toute sûreté l’appréciation stalinienne des événements qui se déroulent comme une appréciation fausse et très dangereuse pour le développement ultérieur de la révolution.

L’histoire de la Chine est pendant de longs siècles une histoire de révoltes terribles de la paysannerie pauvre et affamée. Pas moins de cinq fois, pendant les deux mille dernières années, la paysannerie chinoise a réussi à réaliser un morcellement complet de la propriété foncière. Chaque fois le processus de sa concentration a recommencé depuis le début, jusqu’au moment où la croissance de la population a mené à de nouvelles explosions partielles ou générales. Ce mouvement cyclique était l’expression de la stagnation économique et des conditions sociales qui n’offraient aucune issue.

Seulement l’intégration de la Chine à l’économie mondiale a ouvert de nouvelles possibilités au peuple chinois. Le capitalisme a fait irruption en Chine de l’extérieur. La bourgeoisie chinoise retardataire est devenue l’intermédiaire entre le capital étranger et les masses de son pays, impitoyablement exploitées. Les impérialistes étrangers et les bourgeois chinois combinent les méthodes de l’exploitation capitaliste avec les méthodes de contrainte du servage et l’esclavage de l’usure. L’idée principale des staliniens était de faire de la bourgeoisie la dirigeante de la révolution nationale contre le féodalisme et l’impérialisme. La stratégie politique qui en découlait a perdu la révolution. Le prolétariat chinois a payé cher pour apprendre cette vérité que la bourgeoisie ne peut pas, ne veut pas, et ne pourra jamais lutter contre le soi-disant "féodalisme", car ce dernier entre comme la partie la plus importante dans le système de sa propre exploitation, ni contre l’impérialisme dont elle est l’agent et sous la protection militaire duquel elle se trouve.

Dès qu’il fut évident que le prolétariat chinois, malgré toutes les influences contraires de l’Internationale Communiste, cherchait une voie révolutionnaire indépendante, la bourgeoisie, avec l’aide des impérialistes étrangers, a écrasé les ouvriers, en commençant à Shanghaï. Dès qu’il fut clair que l’amitié avec Moscou n’était pas capable de paralyser la révolte paysanne, la bourgeoisie a écrasé le mouvement paysan. Les mois du printemps et de l’été de 1927 furent ceux des plus grands crimes de la bourgeoisie chinoise.

La fraction stalinienne, effrayée par les conséquences de ses fautes, a essayé à la fin de 1927 de rattraper d’un seul coup tout ce qu’elle avait manqué pendant plusieurs années. Ainsi fut organisée la révolte de Canton. Les dirigeants partaient de ce point de vue que la révolution allait. croissant comme auparavant. En réalité, l’élan révolutionnaire se changeait déjà en déclin. L’héroïsme de l’avant-garde ouvrière de Canton ne pouvait détourner le malheur causé par l’aventurisme des dirigeants. La révolte de Canton fut noyée dans le sang. La deuxième révolution chinoise fut définitivement écrasée.

Nous, représentants de l’opposition de gauche internationale, bolchéviks-léninistes, fûmes depuis le début les adversaires de l’entrée du parti communiste dans le Kuomintang, au nom d’une politique prolétarienne indépendante. Depuis le début de la montée révolutionnaire nous avons exigé que les ouvriers prennent sur eux la direction du soulèvement paysan, pour mener à son achèvement la révolution agraire. Tout cela fut repoussé.

Nos partisans ont été traqués, exclus de l’Internationale Communiste, et en U.R.S.S., ils ont été emprisonnés et exilés. Au nom de quoi ? Au nom de l’alliance avec Tchang Kaï-Chek. L’écrasement de la révolution chinoise

Après les coups d’Etat contre-révolutionnaires de Shanghaï et de Wuhan, nous, communistes de gauche, avons averti avec persévérance que la deuxième révolution chinoise était terminée, qu’une période de triomphe temporaire de la contre-révolution s’ouvrait, que les tentatives de soulèvement des ouvriers avancés, étant donné l’écrasement et l’exténuation des masses, signifieront inévitablement l’extermination criminelle ultérieure des forces révolutionnaires. Nous avons exigé le passage à la défensive, le renforcement des organisations illégales du parti, la participation à la lutte économique du prolétariat et la mobilisation des masses sous les mots d’ordre de démocratie : l’indépendance de la Chine et le droit à disposer d’eux-mêmes des peuples qui la composent, l’Assemblée nationale, la confiscation des terres, la journée de travail de 8 heures. Une telle politique devait donner à l’avant-garde communiste la possibilité de se relever graduellement des défaites subies, de reprendre les liaisons avec les syndicats et avec les masses inorganisées de la ville et de la campagne pour rencontrer plus tard, bien armée, le nouvel élan des masses.

La fraction stalinienne a déclaré que notre politique était liquidatrice, et elle-même, comme cela s’est passé plus d’une fois dans l’histoire, a sauté de l’opportunisme à l’aventurisme. En février 1928, lorsque la révolution chinoise se trouvait en déclin complet, le 9° plenum du Comité Exécutif de l’I.C. a proclamé en Chine le soulèvement armé. Le résultat de cette folie fut l’écrasement ultérieur des ouvriers, l’extermination des meilleurs révolutionnaires, la désagrégation du parti, la démoralisation semée dans les rangs des ouvriers.

Le déclin de la révolution et l’affaiblissement temporaire de la lutte des militaristes entre eux, ont créé la possibilité d’une certaine animation économique dans le pays. Des grèves ouvrières éclataient de nouveau, mais elles se développèrent sans le parti qui, sans comprendre les circonstances, fut complètement incapable de tracer aux masses de nouvelles perspectives et de les lier par des mots d’ordre démocratiques de la période transitoire. Le résultat des erreurs aventuristes et opportunistes est que le parti chinois ne compte aujourd’hui que quelques milliers d’ouvriers. Les syndicats rouges, d’après les données du parti lui-même, comptent à peu près 60.000 ouvriers, tandis que pendant les mois de la montée révolutionnaire, on y comptait à peu près 3 millions.

La contre-révolution eut pour les ouvriers des conséquences infiniment plus directes et plus cruelles que pour les paysans. En Chine, les ouvriers ne sont pas nombreux et sont concentrés dans les centres industriels. Quant aux paysans, ils sont protégés, jusqu’à un certain point, par leur multitude et leur dissémination sur d’immenses étendues. Les années révolutionnaires ont éduqué, à la campagne, beaucoup de dirigeants locaux, que la contre-révolution n’a pas réussi à exterminer tous. Un nombre important d’ouvriers révolutionnaires se sont sauvés du militarisme en se dirigeant vers la campagne, et pendant la dernière décennie, beaucoup d’armes ont été cachées dans toutes les régions. Pendant les conflits avec les pouvoirs locaux ou avec les détachements militaires, les armes apparaissent, de nouveau et des détachements de partisans rouges se créent. Des troubles fréquents ont lieu dans les armées de la contre-révolution bourgeoise ; parfois il y a des révoltes ouvertes. Les soldats passent, avec leurs armes, du côté des paysans, parfois par groupes et détachements entiers. Les soulèvements paysans

C’est pourquoi il est tout à fait naturel qu’après l’écrasement de la révolution, les vagues du mouvement paysan aient continué à rouler dans les différentes provinces du pays. Et aujourd’hui elles ont déferlé avec une violence particulière. A main armée, les paysans chassent et exterminent les propriétaires fonciers locaux (dans la mesure où ils se trouvent effectivement dans leur rayon), et surtout la gentry et les du-jun, les représentants de la classe dirigeante, les bureaucrates propriétaires, les usuriers et les koulaks.

Lorsque les staliniens parlent du gouvernement soviétique créé par les paysans sur une étendue importante de la Chine, ils démontrent non seulement leur légèreté d’esprit, mais ils obscurcissent et dénaturent le problème fondamental de la révolution chinoise. La paysannerie, même la plus révolutionnaire, est incapable de créer un gouvernement indépendant. Elle ne peut que soutenir le gouvernement d’une autre classe établie dans les villes. La paysannerie, dans tous les mouvements décisifs, suit la bourgeoisie ou le prolétariat. Ce qu’on appelle le "parti paysan" peut simplement masquer temporairement ce fait, mais il ne le supprime pas. Les soviets sont des organes du pouvoir de la classe ouvrière opposés à la bourgeoisie. Cela signifie que la paysannerie est incapable de créer par ses propres forces un système soviétique. Il en est de même pour l’armée. Les paysans ont créé plus d’une fois en Chine, en Russie et dans d’autres pays, des détachements de partisans qui se battaient avec une vaillance et une ténacité admirables. Mais c’étaient des partisans attachés à une province déterminée et incapables de réaliser des opérations stratégiques centralisées de grande envergure. Seule l’hégémonie du prolétariat dans les centres politiques et industriels décisifs du pays crée les conditions indispensables, aussi bien pour l’établissement de l’armée rouge que pour l’établissement du système soviétique dans les campagnes. Pour celui qui ne comprend pas cela, la révolution reste un livre fermé.

Le prolétariat chinois commence seulement à sortir de la paralysie contre-révolutionnaire. Le mouvement paysan se déploie actuellement dans. une grande mesure indépendamment du mouvement ouvrier, selon ses propres lois et son rythme spécial. Cependant tout le problème de la révolution chinoise consiste dans la combinaison politique et la liaison organique du soulèvement prolétarien et du soulèvement paysan. Celui qui parle de la victoire de la révolution soviétique en Chine, fût-ce dans quelques provinces du sud, tandis que le nord industriel est passif, ignore les problèmes à la fois doubles et simples de la révolution chinoise, c’est-à-dire le problème de la collaboration des ouvriers et des paysans, et celui de la direction ouvrière dans cette collaboration.

La large crue du soulèvement paysan peut incontestablement donner une impulsion à l’animation de la lutte politique dans les centres industriels. Nous comptons fermement là-dessus. Mais cela ne signifie aucunement que le réveil révolutionnaire du prolétariat amène directement une conquête, du pouvoir, où même simplement à une lutte pour le pouvoir. Le réveil du prolétariat peut dans ces derniers temps, revêtir le caractère de luttes partielles économiques et politiques, défensives et offensives. Combien de temps sera nécessaire au prolétariat, et tout d’abord à son avant-garde, pour devenir apte à prendre la direction de la nation révolutionnaire ? En tout cas pas des semaines, ni des mois. Le commandement des dirigeants bureaucratiques ne peut pas remplacer la croissance propre de la classe et de son parti.

Les communistes chinois ont besoin actuellement d’une politique à longue portée. Leur tâche ne consiste pas à jeter leurs forces dans les foyers dispersés du soulèvement paysan, puisque leur parti, peu nombreux et faible, ne pourra pas de toute façon l’embrasser. Le devoir des communistes consiste à concentrer leurs forces dans les usines et ateliers, dans les quartiers ouvriers, à expliquer aux ouvrier le sens de ce qui se passe à la campagne, à ranimer ceux qui sont découragés et abattus, à les grouper pour la lutte pour les revendications économiques, pour les mots d’ordre de démocratie et de révolution agraire. C’est seulement dans cette voie, c’est-à-dire à travers le réveil et le rassemblement des ouvriers, que le parti pourra devenir le guide du soulèvement paysan, c’est-à-dire de la révolution nationale dans son ensemble. Pour maintenir les illusions dé l’aventurisme et masquer la faiblesse de l’avant-garde prolétarienne, les staliniens disent : il ne s’agit donc actuellement que de la dictature prolétarienne. Sur ce point fondamental l’aventurisme s’appuie complètement sur les arguments de l’opportunisme. Trouvant insuffisante l’expérience avec le Kuomintang, les staliniens préparent, pour la future révolution, un nouveau moyen d’endormir et d’illusionner le prolétariat sous le mot de " dictature démocratique ". Le mot d’ordre des Soviets

Lorsque les ouvriers chinois avancés mettent en avant le mot d’ordre des soviets, ils disent par cela même : nous voulons faire de même que les ouvriers de la Russie. Hier encore, les staliniens leur répondaient à cela : "Impossible, vous avez le Kuomintang, et il fera tout ce qu’il faut ". Aujourd’hui les mêmes chefs répondent d’une façon plus évasive : "Il faudra créer des soviets, non pas pour réaliser la dictature prolétarienne, mais pour réaliser la dictature démocratique". Par cela on dit au prolétariat que la dictature ne sera pas entre ses mains. Cela veut dire qu’il y a quelque autre force inconnue aujourd’hui, capable de réaliser en Chine une dictature révolutionnaire. Ainsi la formule de la dictature démocratique ouvre toutes grandes les portes à de nouvelles duperies des ouvriers et des paysans par la démocratie bourgeoise.

Pour déblayer la route à la "dictature démocratique", les staliniens représentent la contre-révolution chinoise comme étant féodale-militariste et impérialiste. Pour cela ils excluent de la contre-révolution la bourgeoisie chinoise, c’est-à-dire qu’ils l’idéalisent comme auparavant. Mais en fait, les militaristes expriment les intérêts de la bourgeoisie chinoise, inséparables des intérêts et des rapports sociaux du servage. La bourgeoisie chinoise est dans une opposition trop hostile au peuple, trop liée aux impérialistes étrangers et craint trop la révolution pour désirer ou tendre à gouverner en son propre nom, par des méthodes parlementaires. Le régime militariste-fasciste de la Chine est l’expression du caractère anti-national et anti-révolutionnaire de la bourgeoisie chinoise. La contre-révolution chinoise n’est pas la contre-révolution des féodaux contre la société bourgeoise : elle est la contre-révolution de tous les propriétaires bourgeois contre les ouvriers et les paysans.

Le soulèvement prolétarien en Chine ne peut et ne pourrait se produire d’une façon rectiligne contre la bourgeoisie. Le soulèvement paysan en Chine est, dans une mesure incommensurablement plus grande qu’il ne l’était en Russie, un soulèvement contre la bourgeoisie. La classe indépendante du propriétaire foncier en Chine n’existe pas du tout. Les propriétaires des terres sont des bourgeois. La gentry et les du-jun, contre lesquels le soulèvement paysan est directement dirigé, représentent les anneaux inférieurs de l’exploitation bourgeoise et impérialiste. Tandis que la Révolution d’Octobre en U.R.S.S., dans sa première étape, opposait toute la paysannerie, comme classe, à la classe des propriétaires fonciers (et seulement après plusieurs mois elle commença a porter la guerre civile dans la paysannerie), en Chine chaque, soulèvement paysan, dans ses premiers pas, est une guerre civile de la paysannerie pauvre contre les koulaks, c’est-à-dire contre la bourgeoisie rurale.

La paysannerie moyenne en Chine est inexistante. La paysannerie pauvre constitue jusqu’à 80% de la paysannerie. C’est elle - et ce n’est qu’elle - qui joue un rôle révolutionnaire. Il ne s’agit pas de l’alliance des ouvriers avec toute la paysannerie, mais avec la paysannerie pauvre. Ils ont un ennemi commun : la bourgeoisie. Le prolétariat seul peut mener à un régime qui ne peut être que la dictature du prolétariat. Ce n’est que ce régime qui peut établir le système soviétique et créer l’armée rouge, qui est l’expression militaire de la dictature du prolétariat, soutenue par la paysannerie pauvre.

Les staliniens disent que la dictature démocratique comme étape prochaine de la révolution se développera ultérieurement dans les voies de la dictature du prolétariat. Tel est actuellement l’enseignement de l’I.C., non seulement pour la Chine, mais pour tous les pays de, l’Orient. Elle rompt complètement avec l’enseignement de Marx sur l’Etat et avec les conclusions de Lenine sur le rôle de l’Etat dans la révolution. La dictature démocratique, à la différence de la dictature prolétarienne, signifie la dictature bourgeoise démocratique. Le passage de la dictature bourgeoise à la dictature prolétarienne ne peut cependant s’accomplir par la voie d’une "transcroissance" pacifique. La dictature du prolétariat ne peut se substituer à la dictature démocratique aussi bien que fasciste, que par la voie d’un soulèvement armé.

La "transcroissance" pacifique de la révolution démocratique en révolution socialiste est seulement possible sous la dictature de la même classe, et plus précisément du prolétariat. Le passage des actions démocratiques aux actions socialistes s’est effectué dans l’Union Soviétique sous le régime de la dictature du prolétariat. En Chine, le passage à l’étape socialiste s’effectuera encore, plus vite puisque les tâches démocratiques les plus élémentaires ont, en Chine, un caractère encore plus anti-capitaliste et plus anti-bourgeois qu’en Russie.

Il parait que les staliniens ont encore besoin d’une faillite payée du sang des ouvriers pour se décider à dire enfin : "... la révolution est passée au stade le plus élevé dont le mot d’ordre est la dictature du prolétariat ". Vers la troisième révolution chinoise

Aujourd’hui personne ne peut encore dire dans quelle mesure les reflets de la seconde révolution chinoise se combineront avec l’aube de la troisième révolution chinoise. Personne ne peut prédire si les foyers des soulèvements paysans se maintiendront sans discontinuer pendant toute la période prolongée dont l’avant-garde prolétarienne aurait besoin pour se renforcer, pour engager dans la bataille la classe ouvrière et accorder sa lutte pour le pouvoir avec les offensives paysannes généralisées contre ses ennemis les plus immédiats.

Ce qui caractérise le mouvement actuel des campagnes, c’est la tendance des paysans à lui donner une forme soviétique - ou tout au moins un nom soviétique - et à assimiler les détachements de partisans à l’armée rouge. Cela témoigne de l’énergie avec laquelle les paysans recherchent la forme politique qui pourrait les aider à se libérer de leur division et de leur impuissance. Sur cette base les communistes pourront construire efficacement.

Mais il faut d’abord comprendre clairement que dans la conscience des paysans chinois, les mots d’ordre obscurs de Soviets ne signifient nullement encore la dictature du prolétariat. La paysannerie ne peut pas, en général, se prononcer a priori pour la dictature du prolétariat. Elle ne peut y être amenée qu’à travers l’expérience de la lutte qui démontrera et prouvera au paysan que ses tâches démocratiques ne pourront être résolues que par la dictature prolétarienne.

Telle est la cause principale pour laquelle le parti communiste chinois ne peut pas conduire le prolétariat dans la lutte pour le pouvoir sans partir des mots d’ordre démocratiques.

Le mouvement paysan, bien que recouvert du nom de Soviet, reste isolé, local et provisoire. On ne peut élever ce mouvement au niveau national, qu’en liant la lutte contre le joug des impôts et le fardeau du militarisme avec les idées de l’indépendance de la Chine et de la souveraineté populaire.

L’expression démocratique de cette, liaison est une assemblée aux multiples pouvoirs. Sous ce mot d’ordre, l’avant-garde communiste pourra rassembler autour d’elle de larges masses ouvrières, les petites gens opprimés des villes et les centaines de millions de paysans pauvres, pour le soulèvement contre les oppresseurs du dedans et du dehors.

On ne pourra commencer la création de soviets ouvriers que pendant un réveil effectif de la révolution dans les villes. Quand cela arrivera, nous ne le savons pas actuellement, nous ne pouvons que nous y préparer. Et se préparer veut dire rassembler les forces. Aujourd’hui nous ne pouvons le faire que sous le mot d’ordre d’une démocratie conséquente, hardie et révolutionnaire. En même temps nous devons expliquer aux éléments avancés de la classe ouvrière que l’Assemblée nationale n’est qu’une étape sur la voie révolutionnaire. Nous sommes sur la voie de la dictature prolétarienne sous la forme soviétique.

Nous ne fermons plus les yeux sur le fait que cette dictature posera devant le peuple chinois les problèmes économiques et internationaux les plus difficiles. Le prolétariat chinois constitue une partie plus minime de la population en Chine que le prolétariat russe n’en constituait à la veille d’Octobre. Le capitalisme chinois est encore plus arriéré que le capitalisme russe. Mais les difficultés seront vaincues non par des illusions et une politique d’aventures, non par l’espoir en Tchang Kaï-chek ou en la " "dictature démocratique" ; les difficultés seront vaincues par la clairvoyance et la volonté révolutionnaire.

Le prolétariat chinois marche au pouvoir, non pour rétablir la muraille de Chine et construire sous la protection le socialisme national. En conquérant le pouvoir, le prolétariat chinois conquerra l’une des positions les plus importantes pour la révolution internationale. On ne peut pas considérer le sort de la Chine ni celui de l’U.R.S.S. en dehors du mouvement révolutionnaire du prolétariat mondial. Telle est la source des espoirs les plus vastes et la justification de la plus grande hardiesse.

La cause de la révolution mondiale est la cause même de la révolution chinoise. La cause de la révolution chinoise est la cause du prolétariat mondial.

Léon Trotsky

Faits et Documents 26 août 1930

La révolution chinoise de 1925-1927 demeure le plus grand événement de l’histoire moderne après la révolution de 1917 en Russie. Sur les problèmes de la révolution chinoise, les courants fondamentaux du communisme sont entrée en conflit. Le dirigeant officiel actuel de l’I.C, Staline, a révélé sa véritable stature dans les événements de la révolution chinoise. Les documents fondamentaux de la révolution chinoise sont dispersés, éparpillés, oubliés. Quelques-uns sont soigneusement dissimulés.

Dans ces pages, nous voulons reproduire les étapes fondamentales de la révolution chinoise à la lumière des articles et discours de Staline et de ses plus proches collaborateurs, ainsi que des décisions de l’I.C. dictées par Staline. Nous présentons dans ce but des textes authentiques de nos archives, particulièrement des extraits de discours de Khitarov, un jeune stalinien, au 15° congrès du P.C.U.S., qui a été dissimulé au parti par Staline.

Les lecteurs se convaincront de l’énorme importance du témoignage de Khitarov, un jeune fonctionnaire-carriériste stalinien, participant des événements chinois et actuellement un des dirigeants de l’Internationale Communiste.

Pour rendre plus compréhensibles faits et citations, nous jugeons utile de rappeler à nos lecteurs le déroulement des événements les plus importants de la révolution chinoise.

* 20 mars 1926 : premier coup d’Etat de Tchang Kaï-Chek à Canton. * automne 1926 : le 7° plenum du C.E.I.C. avec la participation du délégué Tchang Kaï-Chek du Kuomintang. * 12 avril 1927 : coup d’Etat de Tchang Kaï-Chek à Shanghaï. * Fin mai 1927 : coup contre-révolutionnaire du Kuomintang de gauche à Wuhan. * Fin mai 1927 : le 8° plenum du C.E.I.C. proclame le devoir des communistes de rester avec le Kuomintang "de gauche". * août 1927 : la P.C. chinois proclame un cours vers l’insurrection. * décembre 1927 : l’insurrection de Canton. * février 1928 : le 9° plenum du C.E.I.C. proclame en Chine le cours vers l’insurrection armée et les soviets. * juillet 1928 - Le 6e congrès de l’I.C. renonce au mot d’ordre de l’insurrection armée comme mot d’ordre pratique.

1. Le Bloc des quatre classes

La politique chinoise de Staline reposait sur un bloc de quatre classes. Voici comment l’organe berlinois des mencheviks appréciait cette politique :

"Le 10 avril, Martynov, dans la Pravda très nettement (...) et de façon tout à fait "menchevique", montrait (...) la justesse de la position officielle qui insiste sur la nécessité de conserver le "bloc des quatre classes", de ne pas se hâter de liquider le gouvernement de coalition où les ouvriers sont assis à côté de la grande bourgeoisie, pas pour lui imposer prématurément des "tâches socialistes"".

A quoi ressemblait la politique de coalition avec la bourgeoisie. Citons un extrait de l’organe officiel du Comité Exécutif de l’I.C. :

"Le 5 janvier 1927, le gouvernement de Canton a rendu publique une nouvelle loi sur les grèves dans laquelle les ouvriers se voient interdire de porter des armes dans les manifestations, d’arrêter des marchands et industriels, de confisquer leurs biens, et qui établit l’arbitrage obligatoire pour une série de conflits. La loi contient un certain nombre de paragraphes protégeant les intérêts des ouvriers (...) Mais au milieu de ces paragraphes, il en est d’autres qui limitent la liberté de grève plus qu’il n’est exigé par les intérêts de la défense dans le cours d’une guerre révolutionnaire" (Die Kommunistische Internationale, l° mars 1927, n°9, p.408).

Dans la corde placée autour des ouvriers par la bourgeoisie, les fils (paragraphes) favorables aux ouvriers sont dessinés. L’insuffisance du nœud est qu’il est serré plus que nécessaire "pour les intérêts de défense" (de la bourgeoisie chinoise). C’est écrit dans l’organe central de l’I.C. Qui écrit ? Martynov. Quand écrit-il ? Le 25 février, six semaines avant le bain de sang de Shanghaï. 2. Les Perspectives de la révolution selon Staline

Comment Staline évaluait-il les perspectives de la révolution conduite par son allié Tchang Kaï-Chek ? Voici les parties les moins scandaleuses de la déclaration de Staline (les plus scandaleuses n’ont jamais été rendues publiques) :

"Les armées révolutionnaires en Chine, sont Ie facteur le plus important pour la lutte des ouvriers et paysans chinois pour leur libération. Car l’avance des cantonais signifie un coup contre l’impérialisme, un coup contre ses agents en Chine, la liberté de réunion, de presse, d’organisation pour tous les éléments révolutionnaires en Chine en général et pour les travailleurs en particulier" (Les questions de la révolution chinoise, p.46)

L’armée de Tchang Kaï-Chek est l’armée des ouvriers et des paysans. Elle apporte la liberté à toute la population, "aux ouvriers en particulier". Que faut-il pour la victoire de la révolution ? Très peu :

"La jeunesse étudiante, la jeunesse ouvrière, la jeunesse paysanne - c’est une force qui peut faire avancer la révolution avec des bottes de sept lieues, si elle reste subordonnée à l’influence idéologique et politique du Kuomintang" (ibid., p. 55)

De cette façon, la tâche de l’I.C. ne consistait pas à libérer les ouvriers et les paysans de l’influence de la bourgeoisie, mais au contraire, les subordonner à son influence. Ce fut écrit dans les jours où Tchang Kaï-Chek, armé par Staline, marchait à la tête des ouvriers et paysans subordonnés, "avec des bottes de sept lieues"... vers le coup de Shanghaï. 3. Staline et Tchang Kaï-Chek

Après le coup de Canton, machiné par Tchang Kaï-Chek en mars 1926 et que notre presse passa sous silence, quand les communistes furent réduits à de misérables appendices du Kuomintang et signèrent même un engagement de ne pas critiquer le sun-ya-tsénisme, Tchang Kaï-Chek - détail remarquable en vérité ! - insista pour que le Kuomintang soit accepté dans l’I.C. : se préparant au rôle de bourreau, il voulait avoir la couverture du communisme mondial et.... l’obtint. Le Kuomintang dirigé par Tchang Kaï-Chek et Hu Hanmin fut accepté dans I’I.C. (comme parti "sympathisant"). Tout en étant engagé dans la préparation d’un coup contre-révolutionnaire décisif en avril 1927, Tchang Kaï-Chek, en même temps prit soin d’échanger des portraits avec Staline. Le renforcement de ces liens d’amitiés fut préparé par le voyage de Boubnov, membre du Comité Central et un des agents de Staline, et sa visite à Tchang Kaï-Chek. Un autre "détail" : le voyage de Boubnov à Canton coïncida avec la coup d’Etat de mars de Tchang Kaï-Chek. Alors Boubnov ? Il fit se soumettre et se tenir tranquilles les communistes chinois.

Après le coup de Shanghaï, les bureaux de l’I.C., sur ordre de Staline, essayèrent de nier que l’exécuteur Tchang Kaï-Chek était encore membre de l’I.C. Ils avaient oublié le vote du Bureau Politique où tous, contre le vote d’un seul (Trotsky), approuvèrent l’admission du Kuomintang dans l’I.C. avec voix consultative.

Ils avaient oublié qu’au plenum du C.E.I.C. qui condamna l’Opposition de gauche, "le camarade Shao Litzu", délégué du Kuomintang, participa. Il dit entre autres :

"Le camarade Tchang Kaï-Chek, dans son discours aux membres du Kuomintang, a déclaré que la révolution chinoise serait inconcevable si elle ne réglait pas correctement la question agraire, c’est-à-dire la question paysanne. Ce que le Kuomintang veut, c’est que ne soit pas créée après la révolution nationaliste en Chine, une révolution bourgeoise comme ce fut le cas en Occident, comme on le voit maintenant dans tous les pays sauf l’U.R.S.S. (...) Nous sommes tous convaincus que, sous la direction du parti communiste et de l’I.C., le Kuomintang remplira sa tâche historique" (Procès-verbal de l’Exécutif élargi de l’I.C., éd. allemande, 30 novembre 1926, pp. 303-304)

Voilà ce qu’il en était au 7° plenum à l’automne 1926. Après que le membre de l’I.C., "le camarade Tchang Kaï-Chek", qui avait promis de résoudre toutes les tâches sous la direction de l’I.C., n’en ait résolu qu’une, précisément l’écrasement sanglant de la révolution, le 8° plenum déclara en mai 1927 dans la résolution sur la question chinoise :

"Le C.E.I.C. affirme que les événements justifient pleinement le pronostic du 7° plenum".

Justifient, et jusqu’au bout ! Si c’est de l’humour, il n’est en tout cas pas arbitraire. N’oublions pas cependant que cet humour est profondément coloré de sang de Shanghaï. 4. La Stratégie de Lenine et celle de Staline

Quelles étaient les tâches fixées par Lenine à l’I.C. en ce qui concerne les pays arriérés ?

"La nécessité de lutter résolument contre la tendance à parer des couleurs du communisme les courants de libération démocratique bourgeois des pays arriérés" ("Ebauche des thèses sur la question nationale et coloniale", Œuvres, 31, p.151)

C’est précisément en faisant cela que le Kuomintang, qui avait promis de ne pas établir un régime bourgeois en Chine, fut admis dans l’I.C. Lenine, on le comprend, reconnaissait la nécessité d’une alliance temporaire avec le mouvement démocratique-bourgeois, mais il comprenait par là, bien entendu, non une alliance avec les partis bourgeois, dupant et trahissant la démocratie révolutionnaire petite-bourgeoise (les paysans et les petites gens des villes), mais une alliance avec les organisations et groupes des masses elles-mêmes - contre la bourgeoisie nationale. Sous quelle forme Lenine envisageait-il l’alliance avec la démocratie bourgeoise des colonies ? A cela aussi il répondait dans les thèses écrites pour le 2° congrès :

"L’Internationale Communiste doit conclure une alliance temporaire avec les démocrates bourgeois des colonies et pays arriérés, mais pas fusionner avec eux, et maintenir fermement l’indépendance du mouvement prolétarien, même sous sa forme la plus embryonnaire" (ibidem, p. 151).

Il semble qu’en exécutant la décision du 2° congrès, le parti communiste fut engagé à rejoindre le Kuomintang et le Kuomintang admis dans l’I.C. Tout ce qui est résumé plus haut est baptisé léninisme. 5. Le Gouvernement de Tchang Kaï-Chek comme vivante réfutation de l’Etat

Comment les dirigeants du P.C.U.S. ont-ils apprécié le gouvernement de Tchang Kaï-Chek un an après le premier coup de Canton (20 mars 1926) peut être vu clairement d’après les discours publics des membres du Bureau Politique du parti. Voici ce que dit Kalinine en mars 1927 à l’usine Gosznak de Moscou :

"Toutes les classes de la Chine, à commencer par le prolétariat, haïssent les militaires comme les fantoches du capital étranger ; toutes les classes de Chine considèrent le gouvernement de Canton comme le gouvernement national de toute la Chine". (Izvestia, 6 mars 1927).

Un autre membre du Bureau Politique, Roudzoutak, prit la parole quelques jours plus tard à un rassemblement des travailleurs des autobus. Le compte rendu de la Pravda assure :

"Passant ensuite à la situation en Chine, le camarade Roudzoutak a souligné que le gouvernement révolutionnaire avait derrière lui toutes les classes de Chine" (Pravda, 9 mars 1927)

Vorochilov a parlé plus d’une fois dans le même sens.

C’est réellement en vain que Lenine avait déblayé la théorie marxiste de l’Etat de la vermine petite-bourgeoise. Les épigones ont réussi en très peu de temps à la recouvrir de deux fois plus de débris. Le 5 avril encore, Staline parlait à la Salle des Colonnes pour défendre le fait que les communistes restaient à l’intérieur du parti de Tchang Kaï-Chek et, pire encore, niait le danger de trahison de la part de son allié. "Borodine est sur ses gardes". Le coup eut lieu exactement une semaine plus tard. 6. Comment eu lieu le coup de Shanghaï

Sous cet angle, nous avons le témoignage particulièrement précieux d’un témoin et participant, le stalinien Khitarov, qui arriva de Chine à la veille du 15° congrès et y apparut avec ses informations. Les points les plus importants de son récit semblent avoir été supprimés par Staline du compte-rendu, avec le consentement de l’intéressé : on ne peut pas rendre publique la vérité si elle démontre de façon aussi écrasante toutes les accusations de l’Opposition contre Staline. Donnons la parole à Khitarov (16° session du 15° congrès du P.C.U.S., 11 décembre 1927) :

"La première blessure sanglante a été infligée à la révolution chinoise à Shanghaï par l’exécution des ouvriers de Shanghaï les 11-12 avril. J’aimerais parler avec plus de détails de ce coup parce que je sais que l’on n’en sait pas grand chose dans notre parti. A Shanghaï, il a existé pendant vingt-et-un jours ce qu’on appelait le Gouvernement du peuple dans lequel les communistes étaient en majorité. On peut donc dire que pendant vingt-et-un jours, Shanghaï a eu un gouvernement communiste. Ce gouvernement communiste révéla cependant une inactivité totale en dépit du fait qu’on s’attendait tous les jours au coup de Tchang Kaï-Chek. En premier lieu, le gouvernement communiste n’a pas commencé avant longtemps son travail avec l’excuse que d’un côté, la fraction bourgeoise du gouvernement ne voulait pas travailler et le sabotait, et ensuite parce que le gouvernement du Wuhan n’approuvait pas la composition du gouvernement de Shanghaï. De l’activité de ce gouvernement, on connaît trois décrets et l’un d’eux, en passant, parle de préparer une réception triomphale pour Tchang Kaï-Chek dont on attendait l’arrivée à Shanghaï. A Shanghaï, à ce moment-là, les relations entre l’armée et les ouvriers se tendirent. On sait par exemple que l’armée attira délibérément les ouvriers au massacre. Pendant plusieurs jours, l’armée s’arrêta aux portes de Shanghaï et ne voulut pas entrer dans la ville parce qu’elle savait que les ouvriers y combattaient les gens du Chantung et qu’elle voulait saigner les ouvriers dans cette lutte. Elle entrerait plus tard. Ensuite, l’armée entra à Shanghaï. Mais il y avait parmi ces troupes une division qui sympathisait avec les ouvriers - la première division de l’armée de Canton. Son chef Xue Yue, était en disgrâce auprès de Tchang Kaï-Chek qui connaissait ses sympathies pour le mouvement de masses, puisqu’il sortait lui-même de ses rangs. Il fût d’abord commandant de compagnie puis de division. Xue Yue vint voir les camarades à Shanghaï et leur dit qu’il y avait un coup militaire en préparation, que Tchang Kaï-Chek l’avait convoqué au Quartier Général, qu’il l’avait reçu avec une froideur inhabituelle et que lui, Xue Yue n’y retournerait pas, craignant un piège. Tchang Kaï-Chek proposa à Xue Yue de quitter la ville avec sa division et d’aller au front ; et lui, Xue Yue proposa au Comité Central de lui donner son accord pour ne pas obéir à l’ordre de Tchang Kaï-Chek. Il était prêt à rester à Shanghaï et à combattre aux côtés des ouvriers de Shanghaï contre le coup militaire en préparation. A tout cela, nos dirigeants responsables du parti communiste chinois, y compris Tchen Du-Siu, répondirent qu’ils étaient informés de la préparation de ce coup, mais qu’ils ne voulaient pas un conflit prématuré avec Tchang Kaï-Chek. La l° division fut envoyée hors de la ville et celle-ci occupée par la le division de Paï Chungxi ; deux jours plus tard, les ouvriers de Shanghaï étaient massacrés".

Pourquoi ce récit réellement bouleversant a-t-il été retiré du compte rendu (p. 32) ? Parce qu’il ne s’agissait pas du tout du P.C. chinois, mais du Bureau Politique du P.C.U.S. Le 2 mai 1927, Staline parlait au plenum du C.E.I.C. :

"L’Opposition est mécontente parce que les ouvriers de Shanghaï ne sont pas encore entrés dans une bataille décisive contre les impérialistes et leurs mercenaires. Mais ils ne comprennent pas que la révolution en Chine ne peut pas se développer sur un rythme rapide. Ils ne comprennent pas qu’on ne peut prendre une décision d’engager une lutte décisive dans des conditions défavorables. L’Opposition ne comprend pas que de ne pas éviter une lutte décisive dans des conditions défavorables, (quand on peut l’éviter), signifie faciliter le travail des ennemis de la révolution"...

Cette partie du discours de Staline est intitulée "Les Erreurs de l’Opposition". Dans la tragédie de Shanghaï, Staline a trouvé des erreurs... de l’Opposition. En réalité, l’Opposition ne connaissait pas encore à cette époque les circonstances concrètes de la situation à Shanghaï, c’est-à-dire qu’elle ne savait pas à quel point la situation était bien plus favorable aux ouvriers fin mars-début avril, en dépit de toutes les fautes et de tous les crimes de la direction de l’I.C. Même à travers l’histoire délibérément cachée de Khitarov, il est clair qu’on aurait pu sauver la situation même à ce moment-là. Les ouvriers de Shanghaï sont au pouvoir. Ils sont partiellement armés. Il y a la possibilité de les armer beaucoup plus. L’armée de Tchang Kaï-Chek n’est pas sûre. Dans certaines unités, même le commandement est du côté des ouvriers. Mais tout et tous sont paralysés au sommet. Il ne faut pas préparer une lutte décisive contre Tchang Kaï-Chek, mais sa réception triomphale. Parce que Staline a donné de Moscou ses instructions catégoriques : non seulement ne pas résister à l’allié Tchang Kaï-Chek, mais au contraire montrer votre loyauté à son égard. Comment ? Couchez-vous et faites le mort.

Au plenum du C.E.I.C. de mai, Staline a défendu encore sur le terrain technique, tactique, cette terrible reddition de positions sans combat, qui a conduit à l’écrasement du prolétariat dans la révolution. Une demi-année plus tard, au 15° congrès du P.C.U.S., Staline gardait déjà le silence. Les délégués du congrès ont prolongé le temps de parole de Khitarov pour lui permettre de finir son récit, qui les prenait, même eux. Mais Staline a trouvé une façon très simple de s’en sortir en supprimant du compte-rendu le récit de Khitarov. Nous publions ici pour la première fois ce récit historique.

Notons en outre une circonstance intéressante : tout en embrouillant le cours des événements autant que possible et en dissimulant le seul véritable coupable, Khitarov désigne comme unique responsable Chen Du-Siu que les staliniens avaient jusque là défendu par tous les moyens contre l’Opposition parce qu’il n’avait fait qu’exécuter leurs instructions. Mais à cette époque, il était déjà devenu clair que le camarade Tchen Du-Siu n’accepterait pas de jouer le rôle de bouc émissaire silencieux, qu’il voulait ouvertement analyser les raisons de cette catastrophe. Tous les chiens de l’I.C. ont été lâchés sur lui, non pour des erreurs fatales à la révolution, mais parce qu’il refusait de duper les ouvriers et de servir de couverture à Staline. 7. Les organisateurs de "I’infusion de sang ouvrier et paysan"

L’organe dirigeant de I’I.C. écrivait le 18 mars 1927, environ trois semaines avant le coup de Shanghaï :

"La direction du Kuomintang souffre à présent d’un manque de sang ouvrier et paysan révolutionnaire. Le parti communiste chinois doit aider à lui en infuser et alors la situation changera radicalement" .

Quel jeu de mot prophétique ! Le Kuomintang a besoin de "sang ouvrier et paysan". L’aide a été pleinement assurée : en avril-mai, Tchang Kaï-Chek et Wang Jing-Weï ont reçu une "infusion" suffisante de sang ouvrier et paysan !

En ce qui concerne le chapitre Tchang Kaï-Chek de la politique de Staline, le 8° plenum (mai 1927) déclarait :

"Le C.E.I.C. considère que la tactique du bloc avec la bourgeoisie nationale dans la période de déclin actuel de la révolution était tout à fait correcte. L’Expédition du Nord à elle seule justifie historiquement cette tactique" ...

Et comment !

Voilà Staline tout entier. L’Expédition du Nord qui soit dit en passant s’est révélée être une expédition contre le prolétariat, sert de justification à son amitié avec Tchang Kaï-Chek. Le C.E.I.C. a fait tout ce qu’il pouvait pour qu’on ne puisse tirer les leçons du bain de sang des ouvriers chinois. 8. Staline répète son expérience avec le Kuomintang "de gauche"

Plus loin, le point remarquable suivant du discours de Khitarov a été également été coupé :

"Après le coup de Shanghaï, il est devenu clair pour tous qu’une nouvelle époque commence dans la révolution chinoise ; la bourgeoisie recule et abandonne la révolution. Cela a été reconnu et aussitôt dit. Mais on a perdu de vue une chose, c’est que, pendant que la bourgeoisie abandonnait la révolution, le gouvernement de Wuhan ne pensait même pas à abandonner la bourgeoisie. Malheureusement la majorité de nos camarades ne l’a pas compris : ils avaient des illusions sur le gouvernement de Wuhan. Ils considéraient le gouvernement de Wuhan presque comme une image, un prototype de la dictature démocratique du prolétariat et de la paysannerie (omission p. 33). Après le coup de Wuhan, il est devenu clair que la bourgeoisie battait en retraite"...

Ce serait ridicule si ce n’était pas si tragique. Après que Tchang Kaï-Chek ait tué la révolution en affrontant les ouvriers désarmés par Staline, les pénétrants "stratèges" ont fini par "comprendre" que la bourgeoisie "battait en retraite". Mais, ayant reconnu que son ami Tchang Kaï-Chek battait en retraite, Staline a ordonné aux communistes chinois de se subordonner au même gouvernement de Wuhan qui selon les informations de Khitarov au 15° congrès "ne pensait même pas à abandonner la bourgeoisie". Malheureusement, "nos camarades ne l’ont pas compris". Quels camarades ? Borodine, qui était pendu aux télégrammes de Staline ? Khitarov ne donne aucun nom. La révolution chinoise lui est chère, mais lui est plus cher encore. Ecoutons pourtant Staline :

"Le coup de Tchang Kaï-Chek signifie qu’il va y avoir maintenant deux camps, deux gouvernements, deux armées, deux centres dans le Sud : un centre révolutionnaire à Wuhan et un centre contre-révolutionnaire à Nankin".

L’endroit où est situé le centre de la révolution est-il clair ? A Wuhan !

"Cela signifie que le Kuomintang révolutionnaire, à Wuhan, menant une lutte décisive contre le militarisme et l’impérialisme, va en réalité se transformer en un organe de la dictature démocratique révolutionnaire de prolétariat et de la paysannerie".

Nous voyons enfin maintenant à quoi ressemble la dictature démocratique du prolétariat et de la paysannerie.

"Il en découle que la politique d’étroite collaboration des gauches et des communistes à l’intérieur du Kuomintang acquiert une force particulière et une signification particulière à l’étape présente que, sans une telle collaboration, la victoire de la révolution est impossible" (Questions de la révolution chinoise, pp.125 à 127)

Sans la collaboration des bandits contre-révolutionnaires du Kuomintang "de gauche", la "victoire de la révolution est impossible" ! C’est ainsi que Staline, pas après pas, à Canton, Shanghaï, Hankou, a assuré la victoire de la révolution. 9. Contre l’Opposition, pour le Kuomintang !

Comment l’I.C. a-t-elle considéré le Kuomintang de gauche ? Le 8° plenum du C.E.I.C. a donné une réponse claire à cette question dans sa lutte contre l’Opposition :

"Le C.E.I.C. rejette avec la plus grande détermination la revendication de quitter le Kuomintang (...) Le Kuomintang en Chine est précisément la forme spécifique d’organisation dans laquelle le prolétariat collabore directement avec la petite bourgeoisie et la paysannerie".

De cette manière, le C.E.I.C. a très correctement vu dans le Kuomintang la réalisation stalinienne de l’idée des partis "biclassistes ouvriers et paysans".

Rafès, qui n’est pas un inconnu, puisqu’il fut d’abord ministre de Petlioura et ensuite appliqua en Chine les instructions de Staline, écrivait en mai 1927 dans l’organe théorique du P.C.U.S. :

"Nos oppositionnels russes, on le sait, considèrent aussi comme nécessaire que les communistes quittent le Kuomintang. Une défense consistante de ce point de vue conduirait les adhérents de cette politique à quitter le Kuomintang pour la fameuse formule proclamée par le camarade Trotsky en 1917 : "Pas de tsar, mais un gouvernement ouvrier !", qui, pour la Chine, aurait pu changer de forme : "Pas de militaristes, mais un gouvernement ouvrier !". Nous n’avons pas de raison d’écouter des défenseurs aussi consistants de l’idée de quitter le Kuomintang" (Proletarskaïa Revolutsia, p.54)

Le mot d’ordre de Staline-Rafès était "Sans les ouvriers, mais avec Tchang Kaï-Chek !","Sans les paysans, mais avec Wang Jing-Weï !", "Contre l’Opposition, mais avec le Kuomintang !". 10. Staline désarme de nouveau les ouvriers et paysans chinois

Quelle fut la politique de la direction pendant la période du gouvernement de Wuhan de la révolution ? Ecoutons le stalinien Khitarov sur cette question. Voilà ce qu’on peut lire dans le compte rendu du 15° congrès :

"Quelle était la politique du C.C. du parti communiste à cette époque, pendant toute cette période ? Cette politique était menée sous le mot d’ordre de retraite ( ... )

Sous le mot d’ordre de retraite - dans la période révolutionnaire, au moment des plus grandes tensions des luttes révolutionnaires - le parti communiste continue son travail et rend une position après l’autre sans combat. A ce type de redditions appartiennent l’accord pour subordonner tous les syndicats, toutes les unions paysannes et autres organisations révolutionnaires au Kuomintang, le rejet de l’action indépendante sans la permission du C.C. du Kuomintang, la décision de désarmer volontairement les piquets ouvriers à Hankou, la dissolution des organisations de pionniers à Wuhan, l’écrasement de fait de toutes les unions paysannes sur le territoire du gouvernement national, etc. "

Il est dépeint ici tout à fait franchement la politique du parti communiste chinois dont la direction aide en réalité la bourgeoisie "nationale" à écraser le soulèvement populaire et anéantir les meilleurs combattants du prolétariat et de la paysannerie.

Mais cette franchise est ici une traîtrise : la citation ci-dessus a été imprimée dans le compte rendu après une omission signalée ici par (...). Voici ce que dit ce passage dissimulé par Staline :

"En même temps, quelques camarades responsables, chinois et non-chinois, inventèrent le prétendue théorie de la retraite. Ils déclarèrent : la réaction progresse contre nous de tous côtés. Il nous faut donc tout de suite battre en retraite en bon ordre pour préserver les possibilités d’un travail légal et, si nous battons en retraite, nous y arriverons, mais, si nous nous défendons ou essayons d’avancer, nous perdrons tout"

C’est précisément en ces jours (fin mai 1927) où la contre-révolution de Wuhan commençait à écraser les ouvriers et paysans devant le Kuomintang de gauche, que Staline déclare au plenum du C.E.I.C., le 24 mai 1927 :

"La révolution agraire est la base et le contenu de la révolution démocratique-bourgeoise en Chine. Le Kuomintang à Hankou et le gouvernement de Hankou sont le centre du mouvement révolutionnaire bourgeois-démocratique" (Compte-rendu, éd. allemande, p.71 )

A une question écrite d’un ouvrier demandant pourquoi il n’y avait pas eu de soviets formés à Wuhan, Staline répondait :

"Il est clair que quiconque appelle maintenant à la création immédiate de soviets de députés dans ce district, essaie de sauter (!) par-dessus la phase Kuomintang de la révolution chinoise et risque de mettre celle-ci dans une position très difficile".

Précisément : dans une position "très difficile" ! Le 13 mai 1927, dans une conversation avec des étudiants, Staline déclarait :

"Faudrait-il en général créer en Chine des soviets de députés ouvriers et paysans ? Il faudra les créer après le renforcement de gouvernement révolutionnaire de Wuhan, après le développement de la révolution agraire, dans la transformation de la révolution agraire, la révolution démocratique bourgeoise en révolution du prolétariat".

De cette manière, Staline ne jugeait pas possible de renforcer la position des ouvriers et des paysans à travers des soviets, tant que les positions du gouvernement de Wuhan, de la bourgeoisie contre-révolutionnaire n’étaient pas renforcées.

Faisant référence aux fameuses thèses de Staline justifiant sa politique de Wuhan, l’organe des mencheviks russes écrivait à cette époque :

"On trouve vraiment peu à dire contre l’essence de la ligne tracée ici. Autant que possible, rester dans le Kuomintang, se cramponner le plus longtemps possible à son aile gauche et au gouvernement de Wuhan, "éviter une lutte décisive dans des conditions défavorables" ; ne pas lancer le mot d’ordre de "Tout le pouvoir aux soviets !" pour ne pas "donner de nouvelles armes aux ennemis du peuple chinois pour leur lutte contre la révolution, pour créer de nouvelles légendes qu’il ne s’agit pas en Chine d’une révolution nationale, mais de la transplantation artificielle de la soviétisation par Moscou" - qu’est-ce qui pourrait en réalité être plus sensé ?" (Sotsialistitcheski Vestnik, n° 9 (151), p.1 ).

Pour sa part, le 8° plenum du C.E.I.C. qui siégeait à la fin de mai 1927, c’est-à-dire à un moment où l’écrasement des organisations des ouvriers et des paysans à Wuhan avait déjà commencé, adopta la décision suivante :

"Le C.E.I.C. appelle avec insistance l’attention du parti communiste chinois sur la nécessité de prendre toutes les mesures possibles pour le renforcement et le développement de toutes les organisations de masse des ouvriers et des paysans (...) dans toutes ces organisations, il faut faire une agitation pour entrer dans le Kuomintang, le transformer en une puissante organisation de la démocratie petite-bourgeoise révolutionnaire et de la classe ouvrière"

"Entrer dans le Kuomintang" signifie aller volontairement au massacre, La sanglante leçon de Shanghaï est passée sans laisser de trace. Les communistes, comme auparavant, ont été transformés en pâtres des troupeaux pour le parti des bourreaux bourgeois (le Kuomintang) en fournisseurs de "sang ouvrier et paysan" pour Wang Jing-Weï et compagnie. 11. L’expérience stalinienne du ministérialisme

Malgré l’expérience de la Kerenskyade russe et la protestation de l’Opposition de gauche, Staline a terminé sa politique Kuomintang par une expérience de ministérialisme : deux communistes sont entrés dans le gouvernement bourgeois en qualité de ministres du travail et de l’agriculture - postes classiques des otages ! - sous les instructions directes de l’I.C. pour paralyser la lutte de classes, avec l’objectif de préserver le front unique. Ces directives ont été constamment données par télégramme de Moscou depuis août 1927.

Ecoutons comment Khitarov a dépeint le "ministérialisme" communiste pratiqué avant l’audition des délégués au 15° congrès du P.C.U.S. :

"Vous savez qu’il y avait deux ministres communistes dans le gouvernement", dit Khitarov. Le reste de ce passage est rayé du procès-verbal :

"Ensuite, ils (les ministres communistes) ont cessé de venir à leurs ministères, d’y apparaître en personne et se sont faits remplacer par une centaine de fonctionnaires. Sous leur activité, il n’a pas été promulgué une seule loi favorable aux ouvriers et aux paysans. Cette activité répréhensible a pris fin de façon plus répréhensible encore, honteuse. Les ministres ont dit que l’un d’eux était malade et que l’autre voulait aller à l’étranger, etc. et ils ont demandé à être remplacés. Ils n’ont pas démissionné avec une déclaration politique dans laquelle ils auraient déclaré : vous êtes des contre-révolutionnaires, vous êtes des traîtres, nous ne marchons plus avec vous. Non, ils ont déclaré que l’un d’eux était malade. En outre, Tan Pingshan a écrit qu’il ne pouvait faire face à l’ampleur du mouvement paysan. Qui donc le peut ? C’est clair, les militaires et personne d’autre. C’était une légalisation ouverte de la suppression rigoureuse du mouvement paysan menée par le gouvernement de Wuhan".

C’est à quoi ressemblait la participation des communistes à la "dictature démocratique" des ouvriers et des paysans. En décembre 1927, quand les discours et articles de Staline étaient encore frais dans les esprits de tous, le récit de Khitarov ne pouvait pas être reproduit, même si ce dernier - jeune, mais précoce à la recherche de son propre bien-être -, n’a pas dit un mot sur les dirigeants de Moscou du ministérialisme chinois et a même fait référence à Borodine seulement comme "un certain camarade non-chinois".

Tan Pingshan s’est plaint - et Khitarov a hypocritement ragé - qu’il ne pouvait venir à bout du mouvement paysan. Mais Khitarov ne pouvait pas ne pas savoir que c’était exactement la tâche que Staline avait assignée à Tan Pingshan. Tan Pingshan vint à Moscou à la fin de 1926 chercher des instructions et rendit compte au plenum du C.E.I.C. de la façon dont il était venu à bout des "trotskystes", c’est-à-dire des communistes qui voulaient quitter le Kuomintang pour organiser les ouvriers et les paysans. Staline envoyait à Tan Pingshan des instructions télégraphiques pour réprimer le mouvement paysan pour ne pas heurter Tchang Kaï-Chek et l’Etat-major militaire bourgeois. En même temps, Staline accusait l’Opposition de... sous-estimer la paysannerie.

Le 8° plenum a même adopté une spéciale "résolution sur les interventions des camarades Trotsky et Vuyovic à la session plénière du C.E.I.C.". Elle dit :

"Le camarade Trotsky (...) a demandé à la session plénière l’établissement de la dualité de pouvoirs sous la forme de soviets et l’adoption immédiate d’une ligne pour le renversement du gouvernement du Kuomintang de gauche. Cette revendication apparemment (!) ultra-gauche (!!) mais en réalité opportuniste (!!!) n’est rien qu’une répétition de la vieille position trotskyste consistant à sauter par-dessus la phase petite-bourgeoise, paysanne, de la Révolution" .

On voit ici dans toute sa nudité l’essence de la lutte contre le trotskysme : la défense de la bourgeoisie contre la révolution des ouvriers et des paysans. 12. Dirigeants et masses

Toutes les organisations de la classe ouvrière ont été utilisées par les "dirigeants" pour freiner, réprimer, paralyser la lutte des masses révolutionnaires. Voici ce que racontait Khitarov :

"Le congrès des syndicats fut reporté jour après jour et quand il fut finalement réuni, aucune tentative ne fut faite pour l’utiliser afin d’organiser la résistance. Au contraire, le dernier jour du congrès, il fut décidé d’organiser une manifestation avant la construction du gouvernement national avec l’objectif d’exprimer leurs sentiments de loyauté au gouvernement. Lozovsky : Je leur ai fait peur avec mon discours"

Lozovsky n’avait pas honte à ce moment de se mettre en avant. "Faisant peur" aux mêmes syndicalistes chinois qu’il avait induits en confusion, avec des phrases courageuses, Lozovsky réussit sur place en Chine, à ne rien voir, ne rien comprendre, ne rien prévoir. Retour de Chine, ce dirigeant écrivit : "Le prolétariat est devenu la force dominante pour l’émancipation nationale de la Chine" (Workers’ China, p.6).

Voilà ce qu’on disait d’un prolétariat dont la tête était en train d’être écrasée dans les menottes de fer de Tchang Kaï-Chek. C’est ainsi que le secrétaire général de l’Internationale Syndicale Rouge trompait les ouvriers du monde entier. Et après l’écrasement des ouvriers chinois (avec l’aide de toutes sortes de "secrétaires généraux"), Lozovsky tourne en ridicule les syndicalistes chinois. Ces "couards" ont été "effrayés" par les intrépides discours du très intrépide Lozovsky. Dans ce petit épisode on trouve l’art des actuels "dirigeants", tout leur mécanisme, toute leur morale !

La puissance du mouvement révolutionnaire des masses populaires était réellement incomparable. Nous avons vu qu’en dépit de trois années d’erreurs, la situation aurait pu être sauvée à Shanghaï si l’on y avait reçu Tchang Kaï-Chek non comme un libérateur, mais comme un ennemi mortel. Mieux, même après le coup de Shanghaï, les communistes auraient pu se renforcer dans les provinces. Mais ils avaient l’ordre de se soumettre au Kuomintang de "gauche". Khitarov donne une description d’un des épisodes les plus éclairants de la deuxième contre-révolution effectuée par le Kuomintang de gauche :

"Le coup s’est produit à Wuhan le 21-22 mai. Il s’est produit dans des circonstances simplement incroyables. A Shanghaï, l’armée consistait en 1700 soldats et les paysans formaient la majorité des détachements armés, rassemblés autour de Changsha eu nombre de 20 000 environ. En dépit de cela, le commandement militaire réussit à s’emparer du pouvoir en tirant sur tous les paysans actifs, en dispersant toutes les organisations révolutionnaires, et en établissant sa dictature seulement du fait de la politique couarde, irrésolue, conciliatrice, des dirigeants de Changsha et Wuhan. Quand les paysans apprirent le coup de Changsha, ils commencèrent à se préparer pour se réunir autour de Changsha pour marcher sur elle. La marche fut fixée au 21. Les paysans commencèrent à déverser en sa direction leurs détachements toujours plus nombreux. Il était clair qu’ils allaient prendre la ville sans difficulté. Mais à ce moment arriva une lettre du Comité Central du parti communiste chinois dans laquelle Tchen Du-Siu écrivait qu’ils devraient éviter un conflit ouvert et transférer la question à Wuhan. Sur la base de cette lettre, le comité de district envoya aux détachements paysans un ordre de reculer et de ne plus avancer ; mais il n’atteignit pas deux détachements. Ils marchèrent sur Wuhan et furent anéantis par les soldats" (Compte-rendu, p.34)

C’est approximativement ainsi que les choses se sont passées dans les autres provinces. Sous la direction de Borodine - "Borodine est sur ses gardes" - les communistes chinois ont exécuté très scrupuleusement les instructions de Staline de ne pas rompre avec le Kuomintang dirigeant choisi de la révolution démocratique. La capitulation de Changsha a eu lieu le 31 mai, soit quelques jours après le 8° plenum du C.E.I.C. et en totale conformité avec ses décisions. Les dirigeants ont en réalité tout fait pour détruire la cause des masses ! Dans le même discours, Khitarov déclare :

"J’estime de mon devoir de déclarer qu’en dépit du fait que le P.C. chinois a pendant longtemps commis des erreurs opportunistes inouïes (...) nous ne devons cependant pas blâmer pour elles les masses du parti (...) J’ai la conviction profonde, car j’ai vu beaucoup de sections de l’I.C. qu’il n’existe pas d’autre section aussi dévouée à la cause du communisme, aussi courageuse dans son combat pour notre cause que les communistes chinois. Il n’existe pas de communistes aussi courageux que les camarades communistes" (ibid., p.36)

Incontestablement, les ouvriers et paysans révolutionnaires chinois ont révélé un exceptionnel esprit de sacrifice dans la lutte. Ils ont été écrasés en même temps que la révolution par la direction opportuniste. Pas celui qui siégeait à Canton, Shanghaï et Wuhan, par celui qui commandait à Moscou. Tel sera le verdict de l’histoire ! 13. Le soulèvement de Canton

Le 7 août 1927, la conférence extraordinaire du P.C. chinois a condamné, conformément aux instructions antérieures de Moscou, la politique opportuniste de sa direction, c’est-à-dire tout le passé, et décidé de préparer une insurrection armée. Les émissaires de Staline avaient pour tâche de préparer une insurrection armée à Canton programmée au moment du 15° congrès du P.C.U.S., afin de dissimuler l’extermination physique de l’Opposition russe sous le triomphe politique de Staline en Chine.

Sur la vague déclinante, alors que la dépression prévalait encore dans les masses urbaines, le soulèvement "soviétique" de Canton a été hâtivement organisé, héroïque par la conduite des ouvriers, criminel par l’aventurisme de la direction. La nouvelle d’un nouvel écrasement à Canton arriva exactement au moment du 15° congrès. De cette façon, Staline écrasa les bolcheviks-léninistes exactement au moment où son allié d’hier, Tchang Kaï-Chek, écrasait les communistes chinois.

Il fallait dresser un nouveau bilan, c’est-à-dire rejeter une fois de plus la responsabilité sur les exécutants. Le 7 février 1928, la Pravda écrivait : "Les armées provinciales ont combattu toutes ensemble contre Canton la rouge et c’est la plus grande et la plus ancienne faiblesse du P.C.C., un travail politique tout à fait insuffisant pour "la décomposition des armées réactionnaires" .

"La plus ancienne faiblesse" !. Est-ce que cela veut dire que le P.C. avait pour tâche de décomposer les armées du Kuomintang ? Depuis quand ?

Le 25 février 1927, un mois et demi avant l’écrasement de Shanghaï, l’organe central de l’I.C. écrivait :

"Le P C chinois et les ouvriers chinois conscients ne doivent en aucune circonstance suivre une tactique qui désorganiserait les armées révolutionnaires, précisément parce que l’influence de la bourgeoisie y est dans une certaine mesure forte" (Die Kommunistische Internationale, 25 février 1927, p.19).

Et voici ce que Staline dit - et répéta à chaque occasion - au plenum du C.E.I.C. le 24 mai 1927 :

"Ce n’est pas le peuple désarmé qui se dresse contre les armées d’Ancien Régime en Chine, mais un peuple armé sous la forme de l’Armée révolutionnaire. En Chine, une révolution armée combat la contre-révolution armée" .

A l’été et à l’automne de 1927, les armées du Kuomintang étaient décrites comme un peule en armes. Mais quand ces armées ont écrasé l’insurrection de Canton, la Pravda déclara que la "plus ancienne (!) faiblesse" des communistes chinois était leur incapacité à décomposer les "armées réactionnaires", celles-là même qui étaient proclamées "peuple révolutionnaire" la veille seulement de Canton !

Honteux saltimbanques ! A-t-on jamais vu chose semblable parmi les vrais révolutionnaires ? 14. La période du putschisme

Le 9° plenum du C.E.I.C. s’est réuni en février 1928, moins de deux mois après l’insurrection de Canton. Comment a-t-il estimé là situation ? Voilà les termes exacts de la résolution :

"Le C.E.I.C. fait un devoir à toutes les sections de combattre les calomnies des social-démocrates et des trotskystes qui affirment que la révolution chinoise a été liquidée".

Quel subterfuge de trahison, et en même temps misérable ! La social-démocratie considère en réalité que la victoire de Tchang Kaï-Chek est la victoire de la révolution nationale, le confus Urbahns s’est aussi laissé entraîner sur cette position. L’Opposition de gauche considère que la victoire de Tchang Kaï-Chek est la défaite de la révolution nationale. L’Opposition n’a jamais dit et n’aurait jamais pu dire que la révolution chinoise était liquidée en général. Ce qui a été liquidés embrouillé, trompé, et écrasé, ce n’est que la deuxième révolution chinoise (1925-1927). Cela seul suffirait comme réalisation pour ces messieurs de la direction ! Nous avons maintenu, à partir de l’automne de 1927, qu’une période de recul était devant nous en Chine, la retraite du prolétariat, le triomphe de la contre-révolution. Quelle était la position de Staline ? Le 7 février 1928, la Pravda écrivait :

"Le parti communiste chinois avance vers une insurrection armée. Toute la situation en Chine parle en faveur du fait que c’est là le cours juste (...) L’expérience prouve que le parti communiste chinois doit concentrer tous ses efforts sur la tâche de la préparation quotidienne et générale soigneuse de l’insurrection armée".

Le 9° plenum du C.E.I.C., avec des réserves bureaucratiques ambiguës sur le putschisme, a approuvé cette ligne aventuriste. L’objet de ces réserves est connu : faire des trous pour que le "dirigeant" puisse y ramper dans le cas d’une nouvelle retraite. La résolution criminellement légère du 9° plenum signifiait pour la Chine de nouvelles aventures, de nouvelles escarmouches, la rupture avec les masses, la perte de positions, la destruction des meilleurs éléments révolutionnaires au feu de l’aventurisme, la démoralisation des résidus du parti. Toute la période entre la conférence du parti chinois, le 7 août 1927, et le 6° congrès de I’I.C., le 8 juillet 1928, est profondément imprégnée de la théorie et de la pratique du putschisme. C’est ainsi que la direction stalinienne a porté les derniers coups à la révolution et au parti communiste chinois. Ce n’est qu’au 6° congres que la direction de l’I.C. a reconnu que :

"L’insurrection de Canton était objectivement une "bataille d’arrière-garde" d’une révolution en recul" (Pravda, 27 juillet 1928).

"Objectivement" ? Et subjectivement ? C’est-à-dire dans la conscience de ses initiateurs, les dirigeants ? Tel est le caractère masqué de la reconnaissance du caractère aventuriste de l’insurrection de Canton. Quoiqu’il en soit, un an après l’Opposition, et, ce qui est plus important, après une série de défaites cruelles, l’I.C. a reconnu que la seconde révolution chinoise s’était terminée avec la période de Wuhan et qu’on ne pouvait pas la ressusciter par l’aventurisme. Au 6° congrès, le délégué chinois Chan Fuyun rendait compte :

"La défaite de l’insurrection de Canton a porté un coup encore plus dur au prolétariat chinois. La première étape de la révolution s’est de cette façon terminée avec une série de défaites. Dans les centres industriels, on ressent une dépression dans le mouvement ouvrier" ( Pravda, 17 juillet 1928).

Les faits... ce sont des choses obstinées. Il a fallu que cela soit reconnu aussi au 6° congrès. Le mot d’ordre d’insurrection armée a été éliminée. Tout ce qui restait, c’était le nom "deuxième révolution chinoise" (1925-1927), "première étape", de ce qui est séparée de la future seconde étape par une période indéfinie. C’était une tentative terminologique pour sauver au moins une partie du prestige. 15. Après le 6° congrès

Le délégué du P.C. chinois, Siu, a déclaré au 16° congrès du P.C.U.S. :

"Seuls les renégats trotskystes et les Chen Du-Siuistes chinois disent que la bourgeoisie nationale a une perspective de développement (?) indépendant (?) et de stabilisation (?)."

Laissons de côté cette attaque. Ces malheureux ne seraient jamais à l’hôtel Lux [1] s’ils n’attaquaient pas l’Opposition. C’est leur seule ressource. Tan Pingshan a tonné exactement de la même manière contre les "trotskystes" au 7° plenum du C.E.I.C. avant de passer à l’ennemi. Ce qui est curieux dans sa crue absence de vergogne, c’est la tentative de nous attribuer à nous, oppositionnels de gauche, l’"idéalisation de la bourgeoisie nationale" chinoise et son "développement indépendant". Les agents de Staline, comme leurs dirigeants, fulminent parce que la période après le 6° congrès a révélé une fois de plus leur totale incapacité à comprendre que les circonstances ont changé et la direction de leurs futurs développements.

Après la défaite de Canton, à une époque où le C.E. de l’I.C. en février 1928, était orienté vers une insurrection armée, nous déclarions en opposition à cela :

"La situation va maintenant changer exactement dans le sens opposé. Les masses ouvrières vont temporairement se retirer de la politique, le parti va s’affaiblir ce qui n’exclut pas la poursuite de soulèvements paysans. L’affaiblissement de la guerre des généraux comme celui des grèves et soulèvements du prolétariat conduira inévitablement entre temps à un établissement de processus élémentaires de vie économique dans la campagne et par conséquent à une certaine reprise commerciale et industrielle, bien que faible. La seconde ressuscitera les luttes grévistes des ouvriers et permettra au parti communiste, à la condition d’avoir une ligne juste, de rétablir le, contact et l’influence pour pouvoir ultérieurement, sur un plan plus élevé, articuler l’insurrection ouvrière avec la guerre paysanne. C’est en quoi consiste notre prétendu liquidationnisme".

Mais, en-dehors de ces attaques, qu’a dit Siu de la Chine des deux dernières années ? D’abord il a affirmé ce fait :

"En Chine, l’industrie et le commerce ont marqué une certaine renaissance en 1928".

Et plus loin :

"En 1928, 400 000 ouvriers ont fait grève, en 1929, il y a déjà eu 550 000 grévistes. Dans la première moitié de 1930, le mouvement ouvrier s’est encore renforcé dans son rythme de développement".

On comprend que nous devons être très prudents avec les chiffres de l’I.C., y compris ceux de Siu. Mais indépendamment d’une possible exagération des chiffres, l’exposé de Siu soutient totalement notre pronostic de la fin de 1927 et du début de 1928.

Malheureusement, la direction du C.E.I.C. et le parti communiste chinois ont pris leur point de départ du pronostic directement opposé. Le mot d’ordre de l’insurrection armée n’a été abandonné qu’au 6° congrès, c’est-à-dire au milieu de 1928. Mais, outre cette décision purement négative, le parti n’a reçu aucune orientation nouvelle. La possibilité d’une renaissance économique n’a pas été prise en considération par lui. Peut-on un seul instant douter que, si la direction de l’I.C. ne s’était pas occupée à de stupides accusations de liquidationnisme contre l’Opposition et avait compris à temps la situation, comme nous l’avons fait, le parti communiste chinois serait incontestablement plus fort, surtout dans le mouvement syndical ? Souvenons-nous que, pendant la plus forte montée de la deuxième révolution, dans la première moitié de 1927, il y avait 2 800 000 ouvriers organisés dans les syndicats sous l’influence du parti communiste. Actuellement, il y en a, selon Siu, autour de 60 000, et ce dans la Chine entière !

Et ces misérables "dirigeants", qui ont réussi à s’engager dans une impasse sans espoir, qui ont fait des dommages terrifiants, parlent des "renégats trotskystes" et pensent que par cette calomnie, ils peuvent réparer le dommage. C’est l’école de Staline ! Ce sont ses fruits ! 16. Les Soviets et le caractère de classe de la révolution

Quel est, selon Staline, le rôle des soviets dans la révolution chinoise ? Quelle place leur a-t-il assigné dans l’alternance des étapes ? A quelle domination de classe sont-ils liés ?

Pendant l’Expédition du Nord, comme pendant la période de Wuhan, nous avons entendu Staline dire que les soviets peuvent être créés seulement après la réalisation de la révolution démocratique bourgeoise, seulement sur le seuil de la révolution prolétarienne. C’est précisément pour cela que le Bureau Politique, suivant aveuglément Staline, a obstinément rejeté le mot d’ordre des soviets avancé par l’Opposition :

"Le mot d’ordre des soviets ne signifie rien qu’un saut direct par-dessus l’étape de la révolution démocratique bourgeoise et l’organisation du pouvoir du prolétariat" ("Réponse du Bureau Politique" à l’Opposition et à ses thèses, avril 1927)

Le 24 mai, après le coup d’Etat de Shanghaï et pendant le coup de Wuhan, Staline prouvait de la façon suivante l’incompatibilité des soviets et la révolution démocratique bourgeoise :

"Mais les ouvriers ne s’y arrêteront pas s’ils ont des soviets de députés ouvriers. Ils diront aux communistes - et ils auront raison : si nous sommes les soviets et si les soviets sont les organes du pouvoir, alors ne pouvons-nous pas écraser un peu la bourgeoisie et les exproprier "un peu" ? Les communistes ne seraient que des outres gonflées de vent s’ils ne prennent pas le chemin de l’expropriation de la bourgeoisie avec l’existence des soviets de députés ouvriers et paysans. Est-il possible de prendre et devons-nous prendre cette route maintenant, dans la phase actuelle de la révolution ? Non, nous ne devrions pas."

Et qu’adviendra-t-il au Kuomintang quand (???-ND) sera passé à la révolution prolétarienne ? Staline avait tout prévu. Dans son discours aux étudiants du 13 mai 1927, que nous avons cité plus haut, Staline répondait :

"Je pense que, dans la période de la création des soviets de députés ouvriers et paysans et la préparation de l’Octobre chinois, le parti communiste chinois devra substituer au bloc actuel à l’intérieur du Kuomintang le bloc à l’extérieur du Kuomintang."

Nos grands stratèges avaient tout prévu - décidément tout prévu, sauf la lutte de classes. Même dans la question du passage la révolution prolétarienne, Staline a fourni au P.C. chinois un allié, avec le même Kuomintang. Pour réaliser la révolution socialiste, les communistes se sont vus permettre de quitter les rangs du Kuomintang, mais nullement de rompre le bloc avec lui. Comme on le sait, l’alliance avec la bourgeoisie était la meilleure condition pour la préparation de "l’Octobre chinois". Et on appelait tout cela le léninisme..

Quoi qu’il en sot, en 1925-1927, Staline posa la question des soviets de façon très catégorique, liant leur formation avec l’expropriation socialiste immédiate de la bourgeoisie. Il est vrai qu’il avait besoin de ce "radicalisme" à l’époque non pour défendre l’expropriation de la bourgeoisie, mais au contraire la défense de la bourgeoisie contre l’expropriation. Mais la façon de poser la question en principe était claire en tout cas : les soviets ne peuvent être exclusivement que les organes de la révolution socialiste. Telle était la position du Bureau Politique du P.C.U.S., telle était la position du C.E.I.C. Mais, à la fin de 1927, une insurrection a été menée à Canton à laquelle on a donné un caractère soviétique. Les communistes avaient le pouvoir. Ils ont décrété des mesures de caractère purement socialiste (nationalisation de la terre, des banques, des logements, des entreprises industrielles, etc.) Il semblerait que nous soyons confrontés à une révolution prolétarienne. Mais non. A la fin de février 1928, le 9° plenum du C.E.I.C. a dressé le bilan de l’insurrection de Canton. Et quel en fut le résultat ?

"L’année en cours dans la révolution chinoise est une période de révolution démocratique-bourgeoise, qui n’a pas été réalisée (...) La tendance à sauter par-dessus l’étape démocratique-bourgeoise de la révolution avec l’appréciation simultanée de la révolution comme une révolution "permanente" est une erreur semblable à celle de Trotsky en 1905"

Mais, dix mois auparavant (avril 1927), le Bureau Politique a déclaré que le mot d’ordre même de soviets (pas le trotskysme, le mot d’ordre des soviets !) signifie sauter par-dessus l’étape démocratique bourgeoise. Mais maintenant, après un épuisement total de toutes les variantes du Kuomintang, quand il fallut sanctionner le mot d’ordre des soviets, on nous a dit que seuls des trotskystes peuvent lier ce mot d’ordre avec la dictature prolétarienne. C’est ainsi que fut révélé que Staline en 1925-27 était un... trotskyste, malgré tout le reste.

Il est vrai que le programme de l’I.C. a opéré aussi un tournant décisif sur cette question. Parmi les plus importantes tâches des pays coloniaux, le programme mentionnait : "L’établissement d’une dictature démocratique du prolétariat et de la paysannerie basée sur les soviets". Réellement miraculeux ! Ce qui était incompatible hier avec la révolution démocratique fut aujourd’hui proclamé comme son fondement. On chercherait vainement une explication de ce complet saut périlleux. Tout fût fait de façon très administrative.

Dans quel cas Staline avait-il tort ? Quand il déclarait que les soviets étaient incompatibles avec la révolution démocratique ou quand il déclarait que les soviets devaient être la base de la révolution démocratique ? Dans les deux cas cependant, Staline ne comprend pas la signification de la dictature prolétarienne, leurs rapports mutuels, et le rôle que peuvent jouer les soviets en liaison avec eux.

Il se manifesta cependant sous son meilleur jour, même en quelques mots, au 16° congrès du P.C.U.S. 17. La question chinoise au 16e congrès du P.C.U.S.

Dans son rapport de dix heures, Staline, aussi envie qu’il en ait eu, ne pouvait complètement ignorer la question de la révolution chinoise. Il y consacra exactement cinq phrases. Et quelles phrases ! En vérité, "multum in parvo" comme disaient les Romains. Désirant éviter tous les angles aigus, s’abstenir des généralisations risquées et encore plus de pronostics concrets, Staline, en quelques phrases, a réussi à faire toutes les erreurs qu’il lui restait à faire.

"Il serait ridicule de penser que le comportement des impérialistes ne sera pas impuni. Les ouvriers et paysans chinois ont déjà répondu par la création de soviets et une Armée rouge. On dit qu’un gouvernement soviétique a déjà été créé là. Je pense que si c’est vrai, il n’y a là rien de surprenant. Il n’est pas douteux que seuls les soviets peuvent sauver la Chine du démembrement total et de la paupérisation" (Pravda, 29 juin 1930)

"Il serait ridicule de penser". Voilà la base des conclusions ultérieures. Si le comportement des impérialistes doit inévitablement provoquer une réponse sous la forme des soviets et d’une Armée rouge, alors comment se fait-il que l’impérialisme existe encore en ce monde ?

"On dit qu’un gouvernement soviétique y a déjà été créé". Que veut dire "on dit" ? Qui le dit ? Et, plus important, qu’est-ce que le parti communiste a à dire ? Il fait partie de l’I.C. et son représentant a parlé au congrès. Cela signifie-t-il que le "gouvernement soviétique" a été créé en Chine sans le P.C. et sans son consentement ? Alors qui dirige le gouvernement ? Quels sont ses membres ? Quel parti a le pouvoir ? Non seulement Staline ne répond pas, mais il ne pose même pas la question.

"Je pense que si (!) c’ est vrai (!), il n’y a là rien de surprenant" Il n’y a rien de surprenant dans le fait qu’en Chine il a été créé un gouvernement soviétique sans le parti communiste et sans qu’il le sache, et sur la physionomie duquel le plus grand dirigeant de la révolution chinoise ne peut nous donner aucune information. Qu’est-ce d’autre au monde qui peut nous surprendre ?

"Il n’est pas douteux que seuls les soviets peuvent sauver la Chine du démembrement et de la paupérisation". Quels soviets ? Jusqu’à présent, nous avons vu toutes sortes de soviets : les soviets de Tseretelli , ceux d’Otto Bauer et de Scheidemann, d’un côté, les soviets bolcheviks de l’autre. Les soviets de Tseretelli ne pouvaient sauver la Russie du démembrement et de la paupérisation. Au contraire, toute leur politique allait vers la transformation de la Russie en une colonie de l’Entente. Seuls les bolcheviks ont transformé les soviets en une arme pour la libération des masses laborieuses. Quelle sorte de soviets sont les chinois ? Si le parti communiste chinois ne peut rien en dire, cela veut dire qu’il ne les dirige pas. Qui, alors ? Sauf les communistes, seuls des éléments de hasard, intermédiaires, gens d’un "Tiers parti", en un mot, des fragments du Kuomintang de second ou troisième rang, peuvent venir à la tête des soviets et créer un "gouvernement soviétique".

Hier encore, Staline pensait qu’il serait ridicule de penser à la création de soviets en Chine avant la réalisation de la révolution démocratique. Maintenant, il semble penser - si ses cinq phrases ont un sens - que, dans la révolution démocratique, les soviets peuvent sauver le pays même sans l’aide des communistes.

Parler d’un gouvernement soviétique sans parler de la dictature du prolétariat signifier tromper les ouvriers et aider la bourgeoisie , tromper les paysans. Mais parler de la dictature du prolétariat sans parler du rôle dirigeant du parti communiste signifie une fois de plus transformer la dictature du prolétariat en piège pour le prolétariat. Le parti communiste chinois cependant est maintenant extrêmement faible. Le nombre de ses membres ouvriers est limité à quelques centaines. Il y a aussi 50 000 ouvriers dans les syndicats rouges environ. Dans ces conditions, parler de la dictature du prolétariat comme une tâche immédiate, est de toute évidence impensable.

D’un autre côté, un large mouvement paysan est en train de se développer en Chine du Sud dans lequel prennent part des bandes de partisans. L’influence de la Révolution d’Octobre, en dépit des années de direction des épigones, est encore si grande en Chine que les paysans appellent leur mouvement "soviétique" et leurs bandes de partisans "armées rouges". Cela montre une fois de plus les profondeurs du philistinisme de Staline dans la période où, s’élevant contre les soviets, il disait qu’il ne fallait pas effrayer les masses du peuple chinois par une "soviétisation artificielle". Seul Tchang Kaï-Chek aurait pu en être effrayé, mais pas les ouvriers, pas les paysans pour qui, après 1917, les soviets sont devenus le symbole de l’émancipation. Les paysans chinois, on le comprend, ne mettent pas peu d’illusions dans le mot d’ordre des soviets. Ils sont pardonnables en cela. Mais est-ce pardonnable chez les suivistes dirigeants qui se bornent à une généralisation couarde et ambiguë des illusions de la paysannerie chinoise, sans expliquer au prolétariat la signification réelle des événements ?

"Il n’y a rien là de surprenant" dit Staline. Si les paysans chinois, sans la participation des centres industriels et sans la direction du parti communiste, ont créé un gouvernement soviétique. Mais nous disons que l’apparition d’un gouvernement soviétique dans ces circonstances est absolument impossible. Non seulement les bolcheviks, mais même le gouvernement Tseretelli ou demi-gouvernement des soviets ne pourraient apparaître que sur la base des villes. Penser que la paysannerie est capable de créer son gouvernement soviétique indépendamment signifie croire aux miracles. Ce serait le même miracle de créer une Armée rouge paysanne. Les partisans paysans ont joué un grand rôle révolutionnaire dans la révolution russe, mais sous l’existence de centres de dictature du prolétariat et d’une Armée rouge centralisée.

Avec la faiblesse du mouvement ouvrier actuellement, et avec la plus grande faiblesse encore du parti communiste, il est difficile de parler d’une dictature du prolétariat comme la tâche du jour en Chine. C’est pourquoi Staline, nageant à la suite du soulèvement paysan, est obligé, en dépit de ses déclarations antérieures, de lier les soviets paysans, l’armée rouge paysanne avec la dictature démocratique bourgeoise. La direction de la dictature, qui est une tâche trop lourde pour le parti communiste, est remise à quelque autre parti politique, à quelque révolutionnaire. Puisque Staline a empêché les ouvriers et paysans chinois de mener la lutte pour la dictature du prolétariat, alors quelqu’un doit maintenant aider Staline en se chargeant du gouvernement soviétique comme l’organe de la dictature démocratique bourgeoise. Comme motivation de cette perspective nouvelle, on nous présente cinq arguments et en cinq phrases. Les voilà : "Il serait ridicule de penser" ; "On dit" ; "S’il est vrai" ; "Il n’y a là rien de surprenant" ; "Il n’est pas douteux".

Voilà l’argumentation administrative dans, toute sa splendeur et sa puissance ! Nous mettons en garde : c’est le prolétariat chinois qui devra de nouveau payer pour cette honteuse mixture. 18. Le caractère des "erreurs" de Staline

Il y a erreurs et erreurs. Dans les différentes sphères de la pensée humaine, il peut y avoir des erreurs très importantes qui découlent d’un examen insuffisamment attentif de l’objet, de données factuelles insuffisantes, d’une trop grande complexité des facteurs à considérer, etc. Parmi celles-ci, nous pouvons considérer les erreurs des météorologues dans la prédiction du temps, qui sont typiques, de toute une série d’erreurs dans le domaine de la politique. Cependant les erreurs d’un météorologue instruit, à l’esprit vif sont souvent plus utiles à la science que la conjecture d’un empirique, même s’il est par hasard confirmé par les faits. Mais que dire d’un géographe savant, du dirigeant d’une expédition polaire qui partirait de l’idée que la terre repose sur trois baleines ? Les erreurs de Staline sont presque toutes de cette catégorie. Ne s’élevant jamais au marxisme en tant que méthode, utilisant l’une après l’autre une formule "marxiste" de façon rituelle, Staline dans ses actions pratiques prend pour point de départ les préjugés empiriques les plus noirs. Mais telle est la dialectique du processus. Ces préjugés deviennent la principale force de Staline dans la période du déclin révolutionnaire. Ce sont eux qui lui ont permis de jouer le rôle qu’elle ne voulait pas jouer subjectivement.

La bureaucratie lourde, séparée de la classe révolutionnaire qui a pris le pouvoir s’est emparée de l’empirisme de Staline pour son caractère mercenaire, pour son total cynisme en matière de principes, pour faire de lui son dirigeant et pour créer la légende de Staline qui est la légende dorée de la bureaucratie elle-même. C’est l’explication de comment et pourquoi la personne forte mais tout à fait médiocre qui occupé des rôles de troisième et de quatrième ordre dans la montée de la révolution s’est révélée appelée à jouer le rôle dirigeant dans les années de son reflux, dans les années de stabilisation de la bourgeoisie mondiale, la régénération de la social-démocratie, l’affaiblissement de l’I.C. et la dégénérescence conservatrice des plus larges cercles de la bureaucratie soviétique.

Les Français disent d’un homme : ses défauts sont ses qualités. De Staline on peut dire : ses défauts se révèlent à son avantage. Toute la lutte de classe mélangée dans sa limitation théorique, son adaptabilité politique, son aveuglement politique, en un mot ses défauts de révolutionnaire prolétarien, pour faire de lui un homme d’Etat dans la période de l’émancipation d’Octobre, du marxisme, du bolchevisme.

La révolution chinoise a été un examen du rôle nouveau de Staline - par la méthode inverse. Ayant pris le pouvoir en U.R.S.S. avec l’aide des couches qui ont rompu avec la révolution internationale et avec l’aide indirecte mais très réelle des classes hostiles. Staline est devenu automatiquement le dirigeant de l’I.C. et par cela, le seul dirigeant de la révolution chinoise. Le héros passif du mécanisme d’appareil de derrière la scène devait montrer sa méthode et sa qualité dans les événements d’un grand flot révolutionnaire. C’est là que réside le tragique paradoxe du rôle de Staline en Chine.

Ayant subordonné les ouvriers chinois à la bourgeoisie, freiné le mouvement agraire, soutenu les généraux réactionnaires, désarmé les ouvriers, empêché l’apparition des soviets et liquidé ceux qui sont apparus, Staline a joué jusqu’au bout le rôle historique que Tseretelli avait seulement essayé de jouer en Russie. La différence est que Tseretelli agit sur une arène ouverte, avec contre lui les bolcheviks et qu’il a eu immédiatement et sur place à porter la responsabilité de la tentative de livrer à la bourgeoisie une classe ouvrière ligotée et dupée. Staline cependant, a agi surtout en Chine dans les coulisses, défendu par un appareil puissant et drapé dans le drapeau du bolchevisme. Tseretelli s’appuyait sur les répressions du pouvoir contre les bolcheviks faites par la bourgeoisie. Staline cependant a lui-même appliqué la répression au bolcheviks-léninistes (Opposition). La répression de la bourgeoisie a été ébranlée par la vague montante. La répression de Staline l’a été par le reflux de la vague. C’est pourquoi il était possible pour Staline de mener l’expérience d’une politique purement menchevique jusqu’au bout dans la révolution chinoise, en réalité, la catastrophe la plus tragique.

Mais qu’en est-il du paroxysme de gauche actuel de la politique stalinienne ? Voir dans cet épisode - et le zigzag à gauche avec toute sa signification va néanmoins passer à l’histoire comme un épisode - une contradiction par rapport à ce qui a été dit, ne peut être fait que par des gens à courte vue qui ne comprennent rien à la dialectique de la conscience humaine en liaison avec la dialectique du processus historique. Le déclin de la révolution comme sa montée ne se fait pas en droite ligne. Le dirigeant empirique de la baisse de la révolution - "Vous pensez que vous bougez, en réalité on vous fait bouger" (Goethe) - ne pouvait pas à un certain moment ne pas s’effrayer devant cet abîme de trahison sociale au bord duquel il a été pressé en 1925-27 par ses propres qualités, utilisé par des forces semi-hostiles et hostiles au prolétariat. Et comme la dégénérescence de l’appareil n’est pas un processus uniforme, comme les tendances révolutionnaires dans les masses sont fortes, alors, pour le tournant vers la gauche s’éloignant du bord de l’abîme thermidorien, il y a eu assez de points d’appui et de réserves à portée de la main. Le tournant a pris le caractère de sautes paniques, précisément parce que cet empirique n’avait rien prévu avant d’être arrivé au bord du précipice. L’idéologie du saut à gauche était préparée par l’Opposition de gauche - il ne restait plus qu’à utiliser son travail, par pièces et morceaux, comme il convient à un empiriste. Mais le paroxysme aigu du gauchisme ne change pas le processus de base de l’évolution de la bureaucratie, ni la nature de Staline lui-même.

L’absence chez Staline de préparation théorique, d’un horizon large, d’une imagination créatrice - ces traits sans lesquels il ne peut y avoir de travail indépendant sur une large échelle - expliquent pleinement pourquoi Lenine, qui estimait Staline comme un assistant pratique, a néanmoins recommandé que le parti l’écarte du poste de Secrétaire Général quand il devint clair que ce poste pouvait revêtir une signification indépendante. Lenine n’a jamais vu en Staline un dirigeant politique.

Laissé à lui-même, Staline a toujours invariablement pris des positions opportunistes sur toutes les questions importantes. Si Staline n’a pas eu de conflits théoriques ou politiques importants avec Lenine, comme Boukharine, Kamenev, Zinoviev et même Rykov, c’est parce que Staline n’a jamais tenu à des idées principielles et, dans tous les cas de sérieux désaccords, s’est simplement tenu tranquille en se mettant sur la touche et a attendu. Et pourtant, Lenine a eu souvent des conflits pratiques, organisationnels, moraux avec Staline, parfois très aigus, précisément à cause de ces défauts de Staline que Lenine, avec tant de prudence dans la forme mais impitoyablement sur le fond a caractérisés dans son "testament".

A tout ce qui a été dit nous devons ajouter le fait que Lenine travaillait la main dans la main avec un groupe de collaborateurs, dont chacun apportait dans le travail connaissances, initiative personnelle, talent distinct. Staline est entouré, surtout après la liquidation de la droite, de médiocrités accomplies, dénuées de tout horizon international et incapables de produire une opinion indépendante sur une seule question du mouvement ouvrier mondial.

Entre-temps, la signification de l’appareil a considérablement grandi depuis "l’époque de Lenine". La direction de Staline dans la révolution chinoise est précisément le fruit d’une combinaison de ces situations théoriques, politiques et nationales, avec la grande puissance de l’appareil. Staline s’est montré incapable d’apprendre. Ses cinq phrases sur la Chine au 16° congrès sont profondément pénétrées de ce même organique opportunisme qui a gouverné la politique de Staline aux premières étapes de la lutte du peuple chinois. La fossoyeur de la deuxième révolution chinoise est en train, sous nos yeux, de se préparer à étrangler dès son début la troisième révolution chinoise.

Notes

[1] L’hôtel Lux de Moscou était l’hôtel où étaient logés les dignitaires étrangers de l’I.C.

décembre 1930 Léon Trotsky

L’Opposition russe et la question chinoise

Cher camarade Shachtman,

C’est hier seulement que j’ai reçu du camarade Naville des extraits de votre lettre à propos de la question chinoise. J’y réponds très brièvement :

1 . Vous avez tout à fait raison quand vous soulignez que l’Opposition russe, dans la deuxième moitié de 1927 encore, n’exigeait pas ouvertement le retrait du Guomindang. Je crois pourtant que j’ai déjà commenté ce fait publiquement quelque part.

Personnellement, depuis le tout début, c’est-à-dire 1923, j’étais résolument opposé à l’entrée du parti communiste dans le Kuomintang comme à l’admission du Kuomintang dans le Komintern . Radek a toujours été avec Zinoviev contre moi. Les jeunes membres de l’Opposition de 1923 étaient avec moi comme un seul homme ou presque. Rakovsky était à Paris et pas assez informé. Jusqu’en 1926, j’ai toujours voté de façon indépendante au bureau politique sur cette question, contre tous les autres. En 1925, en même temps que les thèses sur le chemin de fer chinois oriental, j’ai une fois de plus présenté la proposition formelle que le parti communiste quitte tout de suite le Kuomintang. Ce fut rejeté à l’unanimité et joua un grand rôle dans le harcèlement ultérieur.

En 1926 et 1927, j’ai eu sur cette question des conflits continuels avec les zinoviévistes. Deux ou trois fois, on en est arrivé au point de rupture. Notre centre était formé approximativement d’un nombre égal de membres des deux tendances alliées car il n’était après tout qu’un bloc. Au vote, Radek a trahi la position de l’Opposition de 1923, par principe, et Piatakov par manque de principes. Notre fraction était furieuse et exigeait que Radek et Piatakov soient révoquée du centre. Mais comme c’était de scission avec les zinoviévistes qu’il s’agissait, la décision générale fut que je devais me soumettre publiquement sur cette question et informer l’Opposition en écrivant mon propre point de vue.

Voilà pourquoi nous avons posé la question si tard, bien que le bureau politique et le plenum du CC aient toujours opposé mon opinion avec celle, officielle, de l’Opposition. Et je ne peux pas non plus dire avec certitude que j’ai fait une erreur en me soumettant formellement là-dessus. En tout cas, cette erreur n’est devenue claire qu’avec l’évolution ultérieure des zinoviévistes. A cette époque, la scission avec eux serait apparue à l’écrasante majorité de notre fraction comme tout à fait fatale.

Ainsi le manifeste ne contredit nullement les faits quand il dit que l’Opposition russe, la vraie, était contre l’adhésion du parti communiste au Kuomintang. Sur des milliers d’emprisonnés, exilés etc..., il ne doit pas y en avoir un avec Radek sur cette question. Ce fait aussi j’y ai fait référence dans nombre de lettres, à savoir que la grande majorité des capitulards n’étaient pas fermes et sûrs sur la question chinoise et la question aglo-russe. C’est très caractéristique !

2 . A propos de l’Assemblée constituante, j’ai déjà abordé, il me semble, les questions que vous soulevez, dans une lettre aux camarades chinois. Si je ne me trompe, cette lettre est même parue dans Militant.

3 . Pour ce qui est de la question des Etats soviétiques, il est très difficile d’en parler "concrètement" depuis l’Europe sans avoir observé de près les conditions concrètes. Pour un manifeste international, ce que nous avons dit suffisait.

LEON TROTSKY

LA REVOLUTION ETRANGLEE

J’ai malheureusement lu Les Conquérants avec un retard de dix-huit mois ou de deux ans. Le livre est consacré à la Révolution chinoise, c’est-à-dire au plus grand sujet de ces cinq dernières années. Un style dense et beau, l’œil précis d’un artiste, l’observation originale et hardie, tout confère au roman une importance exceptionnelle. Si j’en parle ici, ce n’est pas parce que le livre est plein de talent, bien que ce fait ne soit pas négligeable, mais parce qu’il offre une source d’enseignements politiques de la plus haute valeur. Viennent-ils de Malraux ? Non, ils découlent du récit même, à l’insu de l’auteur, et témoignent contre lui, ce qui fait honneur à l’observateur et à l’artiste, mais non au révolutionnaire. Cependant, nous sommes en droit d’apprécier également Malraux de ce point de vue : en son nom personnel et surtout au nom de Garine, son second moi, l’auteur ne marchande pas ses jugements sur la révolution.

Le livre s’intitule roman. En fait, nous sommes en face de la chronique romancée de la Révolution chinoise dans sa première période, celle de Canton. La chronique n’est pas complète. La poigne sociale fait parfois défaut. En revanche, passent devant le lecteur, non seulement de lumineux épisodes de la révolution, mais encore des silhouettes nettement découpées qui se gravent dans la mémoire comme des symboles sociaux.

Par petites touches colorées, suivant la méthode des pointillistes, Malraux donne un inoubliable tableau de la grève générale, non pas certes comme elle est en bas, non comme on la fait, mais comme elle est aperçue d’en haut : les Européens n’ont pas leur déjeuner, les Européens étouffent de chaleur -les Chinois ont cessé de travailler aux cuisines et de faire fonctionner les ventilateurs. Ceci n’est pas un reproche à l’adresse de l’auteur : l’étranger-artiste n’aurait sans doute pas pu aborder son thème autrement. Mais on peut lui faire un autre grief qui, lui, est d’importance : il manque au livre une affinité naturelle entre l’écrivain, malgré tout ce qu’il sait et comprend, et son héroïne, la Révolution.

Les sympathies, d’ailleurs actives, de l’auteur pour la Chine insurgée sont indiscutables. Mais elles sont corrodées par les outrances de l’individualisme et du caprice esthétique. En lisant le livre avec une attention soutenue, on éprouve parfois un sentiment de dépit, lorsque dans le ton du récit, on perçoit une note d’ironie protectrice à l’égard des barbares capables d’enthousiasme. Que la Chine soit arriérée, que certaines de ses manifestations politiques aient un caractère primitif, personne n’exige qu’on le passe sous silence. Mais il faut une juste perspective qui mette tous les objets à leur place. Les événements chinois, sur le fond desquels se déroule le "roman" de Malraux, sont incomparablement plus importants, pour les destins futurs de la culture humaine, que le tapage vain et pitoyable des parlements européens et que les montagnes de produits littéraires des civilisations stagnantes. Malraux semble éprouver une certaine timidité à s’en rendre compte.

Dans le roman, il est des pages, belles par leur intensité, qui montrent comment la haine révolutionnaire naît du joug, de l’ignorance, de l’esclavage et se trempe comme l’acier. Ces pages auraient pu entrer dans l’Anthologie de la Révolution si Malraux avait abordé les masses populaires avec plus de liberté et de hardiesse, s’il n’avait pas introduit dans son étude une petite note de supériorité blasée, semblant s’excuser de sa liaison passagère avec l’insurrection du peuple chinois, aussi bien peut-être auprès de lui-même que des mandarins académiques en France et des trafiquants d’opium de l’esprit.

Borodine représente l’Internationale communiste et occupe le poste de conseiller près du gouvernement de Canton. Garine, le favori de l’auteur, est chargé de la propagande. Tout le travail se poursuit dans les cadres du Kuomintang. Borodine, Garine, le "général" russe Gallen, le Français Gérard, l’Allemand Klein constituent une originale bureaucratie de la révolution, s’élevant au-dessus du peuple insurgé et menant sa propre "politique révolutionnaire" au lieu de mener la politique de la révolution.

Les organisations locales du Kuomintang sont ainsi définies : "La réunion de quelques fanatiques, évidemment braves, de quelques richards qui cherchent la considération ou la sûreté, de nombreux étudiants, de coolies..." (cf. pp. 29 et 30). Non seulement les bourgeois entrent dans chaque organisation mais ils mènent complètement le parti. Les communistes relèvent du Kuomintang. On persuade aux ouvriers et aux paysans de n’accomplir aucun acte qui puisse rebuter les amis venus de la bourgeoisie. "Telles sont ces sociétés que nous contrôlons (plus ou moins d’ailleurs, ne vous y trompez pas)..." (cf. p. 29). Edifiant aveu ! La bureaucratie de l’internationale communiste a essayé de "contrôler" la lutte de classe en Chine, comme l’internationale bancaire contrôle la vie économique des pays arriérés. Mais une révolution ne peut se commander. On peut seulement donner une expression politique à ses forces intérieures. Il faut savoir à laquelle de ces forces on liera son destin.

"Les coolies sont en train de découvrir qu’ils existent, simplement qu’ils existent" (cf. p. 31). C’est bien visé. Mais pour sentir qu’ils existent, les coolies, les ouvriers industriels et les paysans doivent renverser ceux qui les empêchent d’exister. La domination étrangère est indissolublement liée au joug intérieur. Les coolies doivent, non seulement chasser Baldwin ou Macdonald, mais renverser encore la classe dirigeante. L’un ne peut se réaliser sans l’autre. Ainsi, l’éveil de la personnalité humaine dans les masses de la Chine -qui dépassent dix fois la population de la France- se fond immédiatement dans la lave de la révolution sociale. Spectacle grandiose !

Mais ici Borodine entre en scène et déclare :

"Dans cette révolution, les ouvriers doivent faire le travail des coolies pour la bourgeoisie [1]". L’asservissement social dont il veut se libérer, le prolétaire le trouve transposé dans la sphère de la politique. A qui doit-on cette opération perfide ? A la bureaucratie de l’lnternationale communiste. En essayant de "contrôler" le Kuomintang, elle aide, en fait, le bourgeois qui recherche "considération et sécurité" à s’asservir les coolies qui veulent exister.

Borodine qui, tout le temps, reste à l’arrière plan se caractérise dans le roman comme un "homme d’action" comme un "révolutionnaire professionnel", comme une incarnation vivante du bolchevisme sur le sol de la Chine. Rien n’est plus erroné ! Voici la biographie politique de Borodine : en 1903 à dix-neuf ans, il émigre en Amérique ; en 1918 il revient à Moscou où, grâce à sa connaissance de l’anglais, "il travaille à la liaison avec les partis étrangers" ; il est arrêté en 1922 à Glasgow ; ensuite, il est délégué en Chine en qualité de représentant de l’Internationale communiste. Ayant quitté la Russie avant la première révolution et y étant revenu après la troisième, Borodine apparaît comme un représentant accompli de cette bureaucratie de l’Etat et du parti, qui ne reconnut la révolution qu’après sa victoire. Quand il s’agit de jeunes gens, ce n’est quelquefois rien de plus qu’une question de chronologie. A l’égard d’hommes de quarante à cinquante ans, c’est déjà une caractéristique politique. Que Borodine se soit brillamment rallié à la révolution victorieuse en Russie, cela ne signifie pas le moins du monde qu’il soit appelé à assurer la victoire de la révolution en Chine. Les hommes de ce type s’assimilent sans peine les gestes et les intonations des "révolutionnaires professionnels". Nombre d’entre eux, par leur déguisement, trompent non seulement les autres mais eux-mêmes. Le plus souvent, l’inflexible audace du bolchevik se métamorphose chez eux en ce cynisme du fonctionnaire prêt à tout. Ah ! avoir un mandat du comité central ! Cette sauvegarde sacro-sainte, Borodine l’avait toujours dans sa poche.

Garine n’est pas un fonctionnaire, il est plus original que Borodine, et peut-être même plus près du type du révolutionnaire. Mais il est dépourvu de la formation indispensable : dilettante et vedette de passage, il s’embrouille désespérément dans les grands événements et cela se révèle à chaque instant. A l’égard des mots d’ordre de la Révolution chinoise, il se prononce ainsi : "...bavardage démocratique, droits du peuple, etc." (cf. p. 36). Cela a un timbre radical, mais c’est un faux radicalisme. Les mots d’ordre de la démocratie sont un bavardage exécrable dans la bouche de Poincaré, Herriot, Léon Blum, escamoteurs de la France et geôliers de l’Indochine, de l’Algérie et du Maroc. Mais lorsque les Chinois s’insurgent au nom des "droits du peuple", cela ressemble aussi peu à du bavardage que les mots d’ordre de la révolution française du XVIII° siècle. A Hong-Kong, les rapaces britanniques menaçaient, au temps de la grève, de rétablir les châtiments corporels. "Les droits de l’homme et du citoyen", cela signifiait à Hong-Kong le droit pour les Chinois de ne pas être fustigés par le fouet britannique. Dévoiler la pourriture démocratique des impérialistes, c’est servir la révolution ; appeler bavardage les mots d’ordre de l’insurrection des opprimés, c’est aider involontairement les impérialistes.

Une bonne inoculation de marxisme aurait pu préserver l’auteur des fatales méprises de cet ordre. Mais Garine, en général, estime que la doctrine révolutionnaire est un "fatras doctrinal". Il est, voyez-vous, l’un de ceux pour qui la révolution n’est qu’un "état de choses déterminé". N’est-ce pas étonnant ? Mais, c’est justement parce que la révolution est un "état de choses" -c’est-à-dire un stade du développement de la société conditionné par des causes objectives et soumis à des lois déterminées- qu’un esprit scientifique peut prévoir la direction générale du processus. Seule l’étude de l’anatomie de la société et de sa physiologie permet de réagir sur la marche des événements en se basant sur des prévisions scientifiques et non sur des conjectures de dilettante. Le révolutionnaire qui "méprise" la doctrine révolutionnaire ne vaut pas mieux que le guérisseur méprisant la doctrine médicale qu’il ignore ou que l’ingénieur récusant la technologie. Les hommes qui, sans le secours de la science essayent de rectifier cet "état de choses" qui a nom maladie s’appellent sorciers ou charlatans et sont poursuivis conformément aux lois. S’il avait existé un tribunal pour juger les sorciers de la révolution, il est probable que Borodine, comme ses inspirateurs moscovites, aurait été sévèrement condamné. Garine lui-même, je le crains, ne serait pas sorti indemne de l’affaire.

Deux figures s’opposent l’une à l’autre dans le roman, comme les deux pôles de la révolution nationale : le vieux Tcheng-Daï, autorité spirituelle de l’aile droite du Kuomintang -le prophète et le saint de la bourgeoisie, et Hong, chef juvénile des terroristes. Tous deux sont représentés avec une force très grande. Tcheng-Daï incarne la vieille culture chinoise traduite dans la langue de la culture européenne ; sous ce vêtement raffiné, il "ennoblit" les intérêts de toutes les classes dirigeantes de la Chine. Certes, Tcheng-Daï veut la libération nationale, mais il redoute plus les masses que les impérialistes ; la révolution, il la hait plus que le joug posé sur la nation. S’il marche au-devant d’elle, ce n’est que pour l’apaiser, la dompter, l’épuiser. Il mène la politique de la résistance sur deux fronts, contre l’impérialisme et contre la révolution, la politique de Gandhi dans l’Inde, la politique qu’en des périodes déterminées et selon telle ou telle forme la bourgeoisie mena sous toutes les longitudes et sous toutes les latitudes. La résistance passive naît de la tendance de la bourgeoisie à canaliser les mouvements des masses et à les confisquer.

Lorsque Garine dit que l’influence de Tcheng-Daï s’élève au-dessus de la politique, il n’y a plus qu’à hausser les épaules. La politique masquée du "juste", en Chine comme dans l’Inde, exprime, sous la forme sublime et abstraitement moralisante, les intérêts conservateurs des possédants. Le désintéressement personnel de Tcheng-Daï ne se trouve nullement en opposition avec sa fonction politique : les exploiteurs ont besoin de "justes" comme la hiérarchie ecclésiastique a besoin de saints.

Qui gravite autour de Tcheng-Daï ? Le roman répond avec une précision méritoire : un monde "de vieux mandarins, contrebandiers d’opium ou photographes, de lettrés devenus marchands de vélos, d’avocats de la faculté de Paris, d’intellectuels de toute sorte" (cf. p. 125). Derrière eux se tient une bourgeoisie solide, liée à l’Angleterre et qui arme le général Tang contre la révolution. Dans l’attente de la victoire, Tang s’apprête à faire de Tcheng-Daï le chef du gouvernement. Tous deux, Tcheng-Daï et Tang, continuent néanmoins d’être membres du Kuomintang que servent Borodine et Garine.

Lorsque Tang fait attaquer la ville par ses armées et qu’il se prépare à égorger les révolutionnaires en commençant par Borodine et Garine, ses camarades de parti, ces derniers, avec l’aide de Hong, mobilisent et arment les sans-travail. Mais après la victoire remportée sur Tang, les chefs essaient de ne rien changer à ce qui existait auparavant. Ils ne peuvent rompre leur accord avec Tcheng-Daï parce qu’ils n’ont pas confiance dans les ouvriers, les coolies, les masses révolutionnaires. Ils sont eux-mêmes contaminés par les préjugés de Tcheng-Daï dont ils sont l’arme de choix.

Pour ne pas rebuter la bourgeoisie, il leur faut entrer en lutte avec Hong. Qui est-ce, et d’où sort-il ? -"De la misère" (cf. p. 41). Il est de ceux qui font la révolution et non de ceux qui s’y rallient quand elle est victorieuse. Ayant abouti à l’idée qu’il lui faut tuer le gouverneur anglais de Hong-Kong, Hong ne se soucie que d’une chose : "Quand j’aurai été condamné à la peine capitale, il faudra dire aux jeunes gens de m’imiter" (cf. p. 40). A Hong, il faut donner un programme net : soulever les ouvriers, les souder, les armer et les opposer à Tcheng-Daï, comme à leur ennemi. Mais la bureaucratie de l’Internationale communiste cherche l’amitié de Tcheng-Daï, repousse Hong et l’exaspère. Hong tue banquiers et marchands, ceux-là mêmes qui "soutiennent le Kuomintang". Hong tue les missionnaires : "...Ceux qui enseignent aux hommes à supporter la misère doivent être punis, prêtres chrétiens ou autres..." (cf. p. 174). Si Hong ne trouve pas sa juste voie, c’est la faute de Borodine et de Garine, qui ont placé la révolution à la remorque des banquiers et des marchands. Hong reflète la masse qui déjà s’éveille, mais qui ne s’est pas encore frotté les yeux ni amolli les mains. Il essaye par le revolver et le poignard d’agir pour la masse que paralysent les agents de l’Internationale communiste. Telle est, sans fard, la vérité sur la Révolution chinoise.

Néanmoins, le gouvernement de Canton "oscille en s’efforçant de ne pas tomber de Garine et Borodine, qui tiennent police et syndicats, à Tcheng-Daï, qui ne tient rien du tout mais n’en existe pas moins" (cf. p. 7). Nous avons un tableau presque achevé du duumvirat. Les représentants de l’Internationale communiste ont pour eux les syndicats ouvriers de Canton, la police, l’école des Cadets de Wampoa, la sympathie des masses, l’aide de l’Union soviétique. Tcheng-Daï a une "autorité morale", c’est-à-dire le prestige des possédants mortellement affolés. Les amis de Tcheng-Daï siègent dans un gouvernement impuissant, bénévolement soutenu par les conciliateurs. Mais n’est-ce pas là le régime de la révolution de Février, le système de Kerensky et de sa bande, avec cette seule différence que le rôle des mencheviks est tenu par de pseudo-bolcheviks ! Borodine ne s’en doute pas, parce qu’il est grimé en bolchevik et qu’il prend son maquillage au sérieux.

L’idée maîtresse de Garine et de Borodine est d’interdire aux bateaux chinois et étrangers faisant route vers le port de Canton de faire escale à Hong-Kong. Ces hommes qui se considèrent comme des révolutionnaires réalistes espèrent, par le blocus commercial, briser la domination anglaise dans la Chine méridionale. Mais ils n’estiment nullement qu’il soit nécessaire de renverser au préalable le gouvernement de la bourgeoisie de Canton qui ne fait qu’attendre l’heure de livrer la révolution à l’Angleterre. Non, Borodine et Garine frappent chaque jour à la porte du "gouvernement" et, chapeau bas, demandent que soit promulgué le décret sauveur. L’un des leurs rappelle à Garine qu’au fond ce gouvernement est un fantôme. Garine ne se trouble pas. "Fantôme ou non, réplique-t-il, qu’il marche, puisque nous avons besoin de lui." Ainsi le pope a besoin des reliques qu’il fabrique lui-même avec de la cire et du coton. Que se cache-t-il derrière cette politique qui épuise et avilit la révolution ? La considération d’un révolutionnaire de la petite bourgeoisie pour un bourgeois d’un conservatisme solide. C’est ainsi que le plus rouge des extrémistes français est toujours prêt à tomber à genoux devant Poincaré.

Mais les masses de Canton ne sont peut-être pas encore mûres pour renverser le gouvernement de la bourgeoisie ? De toute cette atmosphère il se dégage la conviction que, sans l’opposition de l’internationale communiste, le gouvernement fantôme aurait depuis longtemps été renversé sous la pression des masses. Admettons que les ouvriers cantonnais soient encore trop faibles pour établir leur propre pouvoir. Quel est, d’une façon générale, le point faible des masses ? -Leur manque de préparation pour succéder aux exploiteurs. Dans ce cas, le premier devoir des révolutionnaires est d’aider les ouvriers à s’affranchir de la confiance servile. Néanmoins, l’œuvre accomplie par la bureaucratie de l’Internationale communiste a été diamétralement opposée. Elle a inculqué aux masses cette notion qu’il faut se soumettre à la bourgeoisie et elle a déclaré que les ennemis de la bourgeoisie étaient les siens.

Ne pas rebuter Tcheng-Daï ! Mais si Tcheng-Daï s’éloigne quand même, ce qui est inévitable, cela ne signifiera pas que Garine et Borodine se seront délivrés de leur vassalité bénévole à l’égard de la bourgeoisie. Ils auront seulement choisi, comme nouvel objet de leur tour de passe-passe, Tchang Kaï-chek, fils de la même classe et frère cadet de Tcheng-Daï. Chef de l’Ecole militaire de Wampoa, que fondent les bolcheviks, Tchang Kaï-chek ne se borne pas à une opposition passive, il est prêt à recourir à la force sanglante, non sous sa forme plébéienne -celle des masses- mais sous une forme militaire et seulement dans les limites qui permettront à la bourgeoisie de conserver un pouvoir illimité sur l’armée. Borodine et Garine, en armant leurs ennemis, désarment et repoussent leurs amis. Ainsi préparent-ils la catastrophe.

Cependant, ne surestimons-nous pas l’influence de la bureaucratie révolutionnaire sur les événements ? Non. Elle s’est montrée plus forte qu’elle-même ne le pensait, sinon pour le bien, du moins pour le mal. Les coolies qui ne font que commencer à exister politiquement ont besoin d’une direction hardie. Hong a besoin d’un programme hardi. La révolution a besoin de l’énergie des millions d’hommes qui s’éveillent. Mais Borodine et ses bureaucrates ont besoin de Tcheng-Daï et de Tchang Kaï-chek. Ils étouffent Hong et empêchent l’ouvrier de relever la tête. Dans quelques mois, ils étoufferont l’insurrection agraire pour ne pas rebuter toute la gradaille bourgeoise de l’armée. Leur force, c’est qu’ils représentent l’Octobre russe, le bolchevisme, l’Internationale communiste. Ayant usurpé l’autorité, le drapeau et les subsides de la plus grande des révolutions, la bureaucratie barre la voie à une autre révolution qui avait, elle aussi, toutes les chances d’être grande.

Le dialogue de Borodine et de Hong (cf. p. 181-182) est le plus effroyable réquisitoire contre Borodine et ses inspirateurs moscovites. Hong, comme toujours, est à la recherche d’actions décisives. Il exige le châtiment des bourgeois les plus en vue. Borodine trouve cette unique réplique : "Il ne faut pas toucher à ceux qui paient." "La révolution n’est pas si simple", dit Garine de son côté. "La révolution, c’est payer l’armée", tranche Borodine. Ces aphorismes contiennent tous les éléments du nœud dans lequel fut étranglée la Révolution chinoise. Borodine préservait la bourgeoisie qui, en récompense, faisait des versements pour la "révolution". L’argent allait à l’armée de Tchang Kaï-chek. L’armée de Tchang Kaï-chek extermina le prolétariat et liquida la révolution. Etait-ce vraiment impossible à prévoir ? Et la chose n’a-t-elle pas été prévue en vérité ? La bourgeoisie ne paye volontiers que l’armée qui la sert contre le peuple. L’armée de la révolution n’attend pas de gratification : elle fait payer. Cela s’appelle la dictature révolutionnaire. Hong intervient avec succès dans les réunions ouvrières et foudroie les "Russes" porteurs de la ruine de la révolution. Les voies de Hong lui-même ne mènent pas au but, mais il a raison contre Borodine. "Les chefs des Taï-Ping avaient-ils des conseillers russes ? Et ceux des Boxers ?" (cf. p. 189). Si la Révolution chinoise de 1924-1927 avait été livrée à elle-même, elle ne serait peut-être pas parvenue immédiatement à la victoire, mais elle n’aurait pas eu recours aux méthodes du hara-kiri, elle n’aurait pas connu de honteuses capitulations et aurait éduqué dés cadres révolutionnaires. Entre le duumvirat de Canton et celui de Petrograd, il y a cette différence tragique qu’en Chine il n’y eut pas, en fait, de bolchevisme : sous le nom de "trotskysme", il fut déclaré doctrine contre-révolutionnaire et fut persécuté par tous les moyens de la calomnie et de la répression. Où Kerensky n’avait pas réussi pendant les journées de juillet, Staline réussit en Chine dix ans plus tard.

Borodine et "tous les bolcheviks de sa génération -nous affirme Garine- ont été marqués par leur lutte contre les anarchistes". Cette remarque était nécessaire à l’auteur pour préparer le lecteur à la lutte de Borodine contre le groupe de Hong. Historiquement, elle est fausse : si l’anarchisme n’a pas pu dresser la tête en Russie, ce n’est pas parce que les bolcheviks ont lutté avec succès contre lui, c’est parce qu’ils avaient auparavant creusé le sol sous ses pas. L’anarchisme, s’il ne demeure pas entre les quatre murs de cafés intellectuels ou de rédactions de journaux, s’il pénètre plus profondément, traduit la psychologie du désespoir dans les masses et représente le châtiment politique des tromperies de la démocratie et des trahisons de l’opportunisme. La hardiesse du bolchevisme à poser les problèmes révolutionnaires et à enseigner leurs solutions n’a pas laissé de place au développement de l’anarchisme en Russie. Mais, si l’enquête historique de Malraux n’est pas exacte, son récit, en revanche, montre admirablement comment la politique opportuniste de Staline-Borodine a préparé le terrain au terrorisme anarchiste en Chine.

Poussé par la logique de cette politique, Borodine consent à prendre un décret contre les terroristes. Les solides révolutionnaires rejetés dans la voie de l’aventure par les crimes des dirigeants moscovites, la bourgeoisie de Canton nantie de la bénédiction de l’Internationale communiste les déclare hors la loi. Ils répondent par des actes de terrorisme contre les bureaucrates pseudo-révolutionnaires, protecteurs de la bourgeoisie qui paye. Borodine et Garine s’emparent des terroristes et les exterminent, défendant non plus les bourgeois mais leur propre tête. C’est ainsi que la politique des accommodements glisse fatalement au dernier degré de la félonie.

Le livre s’intitule Les Conquérants. Dans l’esprit de l’auteur, ce titre à double sens, où la révolution se farde d’impérialisme, se réfère aux bolcheviks russes ou plus exactement à une certaine fraction d’entre eux. Les Conquérants ? Les masses chinoises se sont soulevées pour une insurrection révolutionnaire, sous l’influence indiscutable du coup d’Etat d’Octobre comme exemple et du bolchevisme comme drapeau. Mais les Conquérants n’ont rien conquis. Au contraire, ils ont tout livré à l’ennemi. Si la Révolution russe a provoqué la Révolution chinoise, les épigones russes l’ont étouffée. Malraux ne fait pas ces déductions. Il ne semble pas même y penser. Elles ne ressortent que plus clairement de son livre remarquable.

Prinkipo, 9 février 1931.

5 Messages de forum

  • Mao, comme Ben Bella ou Ho chi minh ou Fidel Castro, n’était pas un révolutionnaire mais un démocrate bourgeois prenant les armes pour construire une armée, c’est-à-dire un Etat en dehors du contrôle des travailleurs : un Etat bourgeois !

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    • L’armée rouge n’est pas entrée dans Nankin ou Shanghaï sous les acclamations : les citadins restaient silencieux et réservés, comme l’a montré à l’époque le correspondant du Monde Robert Guillain. Pour autant, ils se sont ralliés assez vite : plutôt qu’une vie meilleure, ils se contentaient d’espérer une vie moins mauvaise, ils considéraient que rien ne pouvait être pire que ce qu’ils avaient vécu. En quoi ils se trompaient, les intellectuels surtout. Ces derniers ont été initialement plus favorables au nouveau régime que les intellectuels russes au bolchevisme. Ils espéraient que les communistes mettraient fin au déclin continu de la Chine. C’est précisément ce que Mao leur promet d’emblée : "Le peuple chinois s’est dressé... Les Chinois ne seront plus jamais des esclaves." Cette révolution est nationaliste avant d’être communiste.

      Voilà ce qu’écrit l’historien Lucien Bianco

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  • 1961-11-09 : Natalia Sedova Trotski au journal France Soir

    Dernière lettre publique pour remettre les pendules à l’heure

    Monsieur le Directeur,

    Dans l’interview faite par M. Michel Gordey et publiée dans France-Soir le lundi 7 novembre, il est dit au second paragraphe : "Elle (c’est-à-dire moi-même) espère, avant de mourir, assister à la réhabilitation par le communisme mondial de celui (Trotski) qui fut, après Lénine, le plus grand révolutionnaire des temps modernes et le père spirituel de Mao Tsé-Toung, le chef communiste chinois." Ces paroles ne m’appartiennent nullement ; elles ont été introduites par le rédacteur de l’interview. Je me vois donc obligée de préciser ce qui suit :

    1. - Un grand révolutionnaire comme Léon Trotski ne peut en aucune manière être le père de Mao Tsé-Toung, qui a conquis sa position en Chine en lutte directe avec l’Opposition de gauche (trotskiste) et l’a consolidée par l’assassinat et la persécution des révolutionnaires, tout comme l’a fait Tchang Kai-Chek. Les pères spirituels de Mao Tsé-Toung et de son parti sont évidemment Staline (qu’il revendique d’ailleurs comme tel) et ses collaborateurs, M. Khrouchtchev inclus.

    2. - Je considère l’actuel régime chinois, de même que le régime russe ou tout autre bâti sur le modèle de celui-ci, aussi éloigné du marxisme et de la révolution prolétarienne que celui de Franco en Espagne.

    3. - La terreur policière et les calomnies de Staline n’étaient que l’aspect politique d’une lutte à mort contre la révolution, menée par l’ensemble de la bureaucratie. On ne peut donc attendre le rétablissement de toute la vérité que de l’anéantissement de cette bureaucratie par la classe ouvrière qu’elle a réduite à l’esclavage. Je n’espère rien du parti russe ni de ses imitateurs foncièrement anticommunistes ; toute déstalinisation s’avérera un leurre, si elle ne va pas jusqu’à la prise du pouvoir par le prolétariat et la dissolution des institutions policières, politiques, militaires et économiques, bases de la contre-révolution qui a établi le capitalisme d’État stalinien.

    Recevez, Monsieur le Directeur, mes salutations.

    Paris, 9 novembre 1961.

    Natalia Sedova Trotski

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  • 2. - Je considère l’actuel régime chinois, de même que le régime russe ou tout autre bâti sur le modèle de celui-ci, aussi éloigné du marxisme et de la révolution prolétarienne que celui de Franco en Espagne.

    Recevez, Monsieur le Directeur, mes salutations.

    Paris, 9 novembre 1961.

    Natalia Sedova Trotski

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  • À propos de la Commune chinoise

    Ngô Van, in "Défense de l’homme", septembre 1961.

    Un fort courant de mystification socialo-politique existe en France, dans les milieux dits de gauche, au sujet des "pays socialistes" et de la Commune chinoise en particulier. Que ce courant s’exprime dans des feuilles bourgeoises telles que "L’Express" ou "France-Observateur", ou dans les journaux communistes, c’est dans l’ordre des choses. Mais qu’il s’insinue dans des publications libertaires telles que "Défense de l’homme", est un fait alarmant.

    La théorie anarchiste comporte fondamentalement la négation absolue de l’État. Et nous voyons des anarchistes en venir presque à l’éloge de ce qui se passe dans un État totalitaire.

    Dans "Défense de l’homme" n° 143 (septembre 1960), A. Barbé a présenté un article de Herbert Read sur la Commune chinoise. D’après cet écrivain libertaire, "les chinois auraient instauré, dans certaines régions de leur vaste pays, des Communes qui ressembleraient singulièrement à la Commune de Paris, ainsi qu’aux essais de nos camarades espagnols durant la Révolution de 1936-1939". Nous sommes fort étonnés que cette comparaison historique n’ait soulevé chez A. Barbé qu’un soupçon de critique. La Commune de 1871, issue d’une insurrection révolutionnaire des masses travailleuses parisiennes, commençait par l’abolition de l’État bourgeois avec sa police, ses prisons, ses lois, la dissolution de l’armée permanente, des forces coercitrices défendant l’ordre capitaliste. En même temps, elle tendait à réorganiser la production, la distribution, la consommation sous la direction directe des travailleurs.

    Qu’y a-t-il donc de commun entre la Commune de Paris, et cette unité de production qui regroupe des coopératives paysannes et que la bureaucratie au pouvoir baptise de commune ?

    Que peuvent devenir, dans un État militaro-policier fortement centralisé, à économie planifiée, les initiatives de la base, si initiatives il y a. Que sont devenus les Soviets de 1917 en Russie ? Que sont devenus les conseils ouvriers de Yougoslavie, de Pologne ?

    A. Barbé, après son soupçon de critique, s’appuie sur le Dr Migot pour corroborer l’opinion d’H. Read : il salue l’"essor chinois" en envisageant que secondairement la condition humaine des paysans. L’ambiguïté chez A. Barbé consiste à présenter implicitement cet essor économique comme conséquence fondamentale des communes chinoises alors que l’histoire établit que tous les pays, au moment où ils entrent résolument dans leur période d’industrialisation, connaissent un "développement technique, économique et social" nouveau. M. Étiemble, dans son récit de voyage en Chine (Le Nouveau Singe Pèlerin) avait lui aussi considéré comme essentiel pour les paysans chinois de ne plus avoir à crever de faim, le souci de la liberté et de la dignité humaine n’occupant que le second plan. Cependant, malgré son admiration pour les réalisations chinoises, il a montré des paysans qui ne mangent pas encore à leur faim et qui ont encore les pieds pourris dans la boue pendant des journées interminables de travail.

    Nous ne voyons dans les communes chinoises qu’une nouvelle forme d’organisation de la production adaptée à la conjoncture, par le capitalisme d’État chinois, pour une exploitation plus totale du travail paysan.

    A. Barbé, au contraire, entretient le doute sur le caractère libertaire des communes chinoises en évoquant les "ancestrales coutumes communautaires" (lutte contre le fléau des inondations). Si haut qu’on remonte dans l’histoire chinoise, les paysans étaient toujours contraints par les seigneurs, rois ou empereurs, à des corvées pour les travaux publics. La construction et l’entretien des digues, des canaux, étaient affaire d’État et non "coutumes communautaires". On lit chez Confucius (5ème siècle avant J.-C.) le conseil aux princes de l’époque, de n’utiliser les paysans pour les corvées publiques, que dans la mesure où cela n’empêchera pas le travail saisonnier de la terre. Le travail forcé auquel l’État bureaucratique contraint les paysans pour les travaux publics n’est que la continuation des corvées traditionnelles sous une forme nouvelle.

    Nous voyons mal l’origine de ces "ancestrales coutumes communautaires". Si la "commune primitive" a existé un jour en Chine, à l’époque de Confucius ­ il y a vingt-cinq siècles ­ elle n’était déjà plus qu’une réminiscence. Le Tao-Te-King de Lao-Tse (même époque) est un cri de révolte contre la société étatisée. L’âge d’or que ce livre canonique du taoïsme évoque dans son dernier chapitre, en exhortant au retour à une communauté primitive heureuse où les habitants n’emploient plus d’armes, passent toute leur vie sans avoir à faire avec les communautés voisines dont ils peuvent entendre chanter les coqs et aboyer les chiens, n’a sans doute jamais été qu’un rêve.

    A. Barbé a consacré plus de trois colonnes sur cinq à citer H. Read. Et ces citations vont toutes dans le sens de l’admiration la plus béate qui culmine dans l’affirmation ahurissante que la "Révolution chinoise semble avoir vaincu sa bureaucratie", et que, s’il existe des ministères à Pékin, "leur objet principal est d’ordre éducatif" (sic) de sorte que "les producteurs agricoles sont traités en hommes libres" (resic).

    Avant d’examiner les déclarations mêmes de Read et ses appréciations au sujet de la Commune chinoise, nous croyons utile de nous arrêter brièvement sur les circonstances de son voyage en Chine. On sait que les visites des étrangers à ces pays dits socialistes sont strictement orchestrées par l’État en fonction de la propagande. Comment, à travers ces programmes officiels, ces interprètes, peut-on se rendre réellement compte des conditions de vie de l’immense majorité des ouvriers et des paysans, comment peut-on avoir de simples contacts humains avec ceux qui peinent et ceux qui souffrent dans le silence ?

    H. Read commence par faire l’historique des communes. Que nous importe que la première Commune populaire soit née dans le Honan ou à Pékin en 1958 ? Ce qui nous intéresse ce sont les rapports directs en ce mouvement soi-disant populaire et l’État bureaucratique et coercitif. Pour H. Read, ce problème n’existe pas : il croit à l’autonomie des communes et se contente de l’affirmer et de le réaffirmer, y trouvant le "socialisme", un "vrai miracle social" et si l’"autonomie absolue" y est impossible, cela vient seulement de ce que "aucune région ne possède tous les produits nécessaires à la vie d’une société de quelque importance". "La Commune règle le ravitaillement, l’instruction, l’éducation, la culture, l’art, la défense militaire sous forme de milice".

    Que deviennent dans tout cela l’État capitaliste et la bureaucratie dominante ? Qui est-ce qui détient la direction de ces communes ? Qui est-ce qui distribue les armes aux milices communales ? Sur qui s’exerce la pression de ces armes ? D’après les appréciations de H. Read, l’État capitaliste avec tout le gigantesque appareil bureaucratique, armée, police, administration, aurait complètement disparu devant les communes chinoises. Si cet État existe d’une part et si d’autre part les communes ont conquis leur "autonomie", alors à qui cet État extorque-t-il le budget nécessaire à l’entretien de sa bureaucratie, les moyens d’échange pour importer des machines, édifier l’industrie lourde pour la fabrication, en premier lieu, de l’armement, financer la recherche atomique en vue de devenir une puissance ?

    L’État impose aux paysans la réalisation des plans quinquennaux agricoles. L’industrie lourde s’emploie essentiellement à la fabrication des armes, l’État n’est pas en mesure de fournir aux paysans les outils, les machines agricoles nécessaires. La "commune chinoise" serait née, entre autres nécessités économiques conjoncturelles de celle de faire fabriquer par les paysans eux-mêmes leurs propres outils. On imagine facilement le gaspillage du travail humain pour la fabrication du fer dans les hauts-fourneaux primitifs que chaque commune édifie pour son compte.

    Dans son hymne de joie sans ombre, H. Read va jusqu’à chanter l’anarchisme réalisé en Chine, et qui se nomme "Commune, uniquement parce que le mot "anarchisme" fait peur aux Chinois" ! Kropotkine, évoqué par H. Read, aurait-il jamais cru à la possibilité de l’anarchisme dans le cadre d’un État totalitaire ?

    A. Barbé termine son article par une conclusion qui ne permet que "quelques doutes". Pour lui, la contrainte n’existe pas toujours dans les pays totalitaires, mais "trop souvent". Et délaissant le terrain social et politique, pour nous laisser sur l’impression paradisiaque que nous offre H. Read, A. Barbé évoque l’aspect démographique du problème chinois, capable de convertir en menace "le progrès chinois". Le moins qu’on puisse dire de cette conclusion, est qu’elle fuit le problème et cultive l’illusion.

    Nous ignorons quelles sont l’opinion actuelle de H. Read et la position de A. Barbé. Pour nous, la commune chinoise, quelle qu’ait été son origine, n’est autre chose qu’une forme d’organisation de la production paysanne dans le cadre de l’État capitaliste totalitaire. Elle permet une exploitation renforcée des paysans par la militarisation du travail, en employant des méthodes de production qui généralisent le gaspillage de la force de travail humain.

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