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Mille et une faces du réformisme, une seule conception : combattre la révolution

mardi 21 décembre 2010, par Robert Paris

Site : Matière et révolution

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Réformisme

D’hier à aujourd’hui ....

Hier ....

« La social-démocratie allemande est-elle réellement infectée de la maladie parlementaire et croit-elle que, grâce au suffrage universel, le Saint-Esprit se déverse sur ses élus, transformant les séances des fractions parlementaire en conciles infaillibles et les résolutions des fractions en dogmes inviolables ? (…)

A en croire ces Messieurs, le parti social-démocrate ne doit pas être un parti exclusivement ouvrier mais un parti universel, ouvert à « tous les hommes remplis d’un véritable amour pour l’humanité ». Il le démontrera avant tout en abandonnant les vulgaires passions prolétariennes et en se plaçant sous la direction de bourgeois instruits et philanthropes « pour répandre le bon goût » et « apprendre le bon ton ». (…) Bref, la classe ouvrière par elle-même, est incapable de s’affranchir. Elle doit donc passer sous la direction de bourgeois « instruits et cultivés » qui seuls « ont l’occasion et le temps » de se familiariser avec les intérêts des ouvriers. (…) Le programme ne sera pas abandonné mais seulement ajourné – pour un temps indéterminé. (…)

Ce sont les représentants de la petite-bourgeoisie qui s’annoncent ainsi, de crainte que le prolétariat, entraîné par la situation révolutionnaire, « n’aille trop loin ». (…)

C’est un phénomène inévitable, inhérent à la marche de l’évolution, que des individus issus de la classe dominante se joignent au prolétariat en lutte et lui apportent des éléments constitutifs. Nous l’avons dit dans « Le Manifeste communiste », mais ici deux observations s’imposent :

1°) Ces individus, pour être tuiles au mouvement prolétarien, doivent vraiment lui fournir des éléments constitutifs d’une valeur réelle (…)

2°) Lorsque ces individus venant d’autres classes se joignent au mouvement prolétarien, la première chose à exiger est qu’ils n’y fassent pas entrer les résidus de leurs préjugés bourgeois, petits-bourgeois, etc, mais qu’ils fassent leurs, sans réserve, les conceptions prolétariennes. (…)

Quant à nous, eu égard à tout notre passé, une seule voie nous reste ouverte. Nous avons, depuis presque quarante ans, signalé la lutte des classes comme le moteur de l’histoire le plus décisif et nous avons notamment montré que la lutte sociale entre la bourgeoisie et le prolétariat était le grand levier de la révolution sociale moderne. Nous ne pouvons donc, en aucune manière, nous associer à des gens qui voudraient retrancher du mouvement cette lutte de classes. Nous avons formulé, lors de la création de l’Internationale, la devise de notre combat : l’émancipation de la classe ouvrière sera l’œuvre de la classe ouvrière elle-même. Nous ne pouvons, par conséquent, faire route commune avec des gens qui déclarent ouvertement que les ouvriers sont trop incultes pour se libérer eux-mêmes. (…) »

Lettre circulaire de Karl Marx (1879)

1868-94

« Dans tous ces écrits, je ne me qualifie jamais de social-démocrate, mais de communiste. Pour Marx, comme pour moi, il est absolument impossible d’employer une expression aussi élastique pour désigner notre conception propre. »Fr. Engels - Préface à la brochure du Volksstaat de 1871-1875.

La social-démocratie allemande

K. Marx - F. Engels

Violence et question paysanne

Légalité et révolution violente

Engels à A. Bebel, 18 novembre 1884 [1].

Je voulais t’écrire à propos des tours de passe-passe de Rodbertus, mais cela paraît à présent dans ma préface à la première édition allemande de la Misère de la Philosophie dans la Neue Zeit [2]. Tu y trouveras le nécessaire sous une forme mieux développée, que je ne pourrais le faire dans une lettre. Puis tu trouveras la suite dans la préface au livre II du Capital [3].

Mais il y a un autre point sur lequel je tiens à te dire ce que je pense, et qui me paraît bien plus urgent.

L’ensemble des philistins libéraux a un tel respect de nous, qu’ils se mettent à crier d’une seule voix : oui, si les sociaux-démocrates voulaient se placer sur le terrain légal et abjurer la révolution alors nous serions pour l’abolition immédiate de la loi anti-socialiste [4]. Il ne fait donc aucun doute que l’on vous fera très bientôt cette même proposition impudente au Reichstag. La réponse que vous y ferez est très importante - non pas seulement pour l’Allemagne, où nos braves camarades l’ont déjà donnée au cours des élections, mais encore pour l’étranger. Une réponse docile et soumise anéantirait aussitôt l’effet énorme produit par les élections [5].

A mon avis, la question se pose en ces termes :

Tout l’état politique actuel de l’Europe est le fruit de révolutions. Partout le terrain constitutionnel, le droit historique, la légitimité ont été mille fois violés, voire totalement bouleversés. Toutefois, il est dans la nature de tous les partis, c’est-à-dire des classes, parvenus au pouvoir, d’exiger que l’on reconnaisse désormais le droit nouveau, créé par la révolution, voire qu’on le tienne pour sacré. Le droit à la révolution a existé - sinon ceux qui règnent actuellement n’auraient plus aucune justification légale - , mais il ne devrait plus exister dorénavant, à les en croire.

En Allemagne, l’ordre en vigueur repose sur la révolution qui a commencé en 1848 et s’est achevé en 1866. L’année 1866 connut une révolution totale. Comme la Prusse n’est devenue une puissance que parles trahisons et les guerres contre l’Empire allemand en s’alliant avec l’étranger (1740,1756, 1795) [6], l’Empire prusso-allemand n’a pu s’instaurer que par le renversement violent de la Confédération allemande et la guerre civile. Il ne sert de tien, en l’occurrence, d’affirmer que les autres se seraient rendus coupables de violation des traités d’alliance : les autres affirment le contraire. Jamais encore une révolution n’a manqué du prétexte de légalité : cf. la France de 1830, où le roi Charles X aussi bien que la bourgeoisie affirmaient - chacun de leur côté - avoir la légalité de son côté. Mais il suffit. La Prusse provoqua la guerre civile et donc la, révolution. Après la victoire, elle renversa trois trônes « de droit divin », et annexa des territoires, parmi lesquels celui de l’ex - ville libre de Francfort. Si cela n’est pas révolutionnaire, je me demande ce que ce mot signifie. Non content d’avoir agi ainsi l’État prussien confisqua la propriété privée des princes qu’elle venait de chasser du pouvoir. Il reconnut lui-même que cela n’était pas légal, mais bien révolutionnaire, en faisant approuver cet acte après coup par une assemblée - le Reichstag - qui n’avait pas plus le droit de disposer de ces fonds que le gouvernement [7].

L’Empire prusso-allemand, en tant qu’achèvement de la Confédération de l’Allemagne du Nord créée par la force en 1866, est un produit parfaitement révolutionnaire. Je ne m’en plains pas. Ce que je reproche à ceux qui l’ont fait, c’est de n’avoir été que de piètres révolutionnaires, de ne pas avoir été encore plus loin, en annexant directement l’Allemagne entière à la Prusse. Or quiconque opère avec le fer et le sang, renverse des trônes, avale des États entiers et confisque des biens privés, ne doit pas condamner autrui parce qu’il est révolutionnaire. Dès lors que le parti a le même droit d’être ni plus ni moins révolutionnaire que. le gouvernement de l’Empire, il dispose de tout ce dont il a besoin.

Récemment, on affirmait officieusement : la Constitution de l’Empire n’est pas une convention entre les princes et le peuple ; ce n’était qu’un accord entre les princes et les villes fibres, qui peuvent à tout instant la révoquer et la remplacer par une autre. Les organes gouvernementaux qui enseignaient cette théorie demandaient en conséquence le droit, pour les gouvernements, de renverser la Constitution impériale. On a fait aucune loi d’exception, ni entrepris aucune poursuite contre eux. C’est fort bien, nous ne réclamons pas davantage pour nous, dans le cas extrême, que ce que l’on demande ici pour les gouvernements.

Le duc de Cumberland est l’héritier légitime incontesté du trône de Brunswick. Le roi de Prusse n’a pas d’autre droit de siéger à Berlin que celui que Cumberland revendique au Brunswick. Pour ce qui est du reste, Cumberland ne peut le revendiquer qu’après avoir pris possession de sa couronne juridiquement légitime. Or le gouvernement révolutionnaire de l’Empire allemand l’empêche d’en prendre possession par la violence. Nouvel acte révolutionnaire.

Comment cela se passe-t-il pour les partis ?

En novembre 1848, le parti conservateur a violé sans hésitation aucune la législation à peine créée en mars. De toute façon, il ne reconnut l’ordre constitutionnel que comme étant tout à fait provisoire, et se serait rallié avec enthousiasme à tout coup d’État opéré par des forces absolutistes et féodales [8].

Les partis libéraux de toutes nuances ont participé à la révolution de 1848 à 1866, et même aujourd’hui ils n’admettraient pas qu’on leur déniât le droit de s’opposer par la force à un renversement de la Constitution.

Le Centre reconnaît l’Église comme puissance suprême, au-dessus de l’État ; celle-ci pourrait donc lui faire un devoir d’effectuer une révolution.

Or ce sont là les partis qui nous demandent et à nous seuls parmi tous les partis, que nous proclamions vouloir renoncer dans tous les cas à l’emploi de la violence, et nous soumettre à n’importe quelle pression et violence, non seulement lorsqu’elle est simplement formellement légale - légale au jugement, de nos, adversaires [9] - , mais encore lorsqu’elle est directement illégale !

Nul parti n’a jamais renoncé au droit à une résistance armée dans certaines circonstances, à moins de mentir. Nul n’a jamais renoncé à ce droit extrême.

Mais s’il s’agit de discuter des circonstances dans lesquelles un parti se réserve ce droit, alors la partie est gagnée. On passe alors de cent à mille circonstances. Notamment pour un parti, dont on proclame qu’il est privé de droits et qui, par décision d’en haut, est directement poussé à la révolution comme seule issue. Une telle déclaration de mise hors la loi peut être renouvelée d’un jour à l’autre, et nous venons tout juste d’en subir une. Il est proprement absurde de demander à un tel parti une déclaration aussi inconditionnelle.

Pour le reste, ces messieurs peuvent être tranquilles. Dans le rapport de forces militaire actuel, nous ne déclencherons pas l’action les premiers, tant qu’il y aura supériorité militaire contre nous : nous pouvons attendre jusqu’à ce que la puissance militaire cesse d’être une puissance contre nous [10]. Toute révolution qui aurait lieu avant, même si elle triomphait, ne nous hisserait pas au pouvoir, mais les bourgeois, les radicaux, c’est-à-dire les petits bourgeois.

En outre, même les élections ont montré que nous n’avions rien à attendre de la conciliation, c’est-à-dire de concessions faites à notre adversaire. Ce n’est qu’en opposant une fière résistance que nous avons inspiré à tous le respect, et sommes devenus une puissance. On ne respecte que la puissance, et tant que nous en serons une, les philistins nous respecteront. Quiconque leur fait des concessions se fait mépriser par eux, et n’est déjà plus une puissance. On peut faire sentir une main de fer dans un gant de velours, mais il faut la faire sentir. Le prolétariat allemand est devenu un puissant parti, que ses représentants s’en montrent dignes !

Frédéric Engels


Notes

[1] Nous ne suivons pas ici un strict ordre chronologique par rapport aux textes du chapitre précédent. Nous le faisons essentiellement pour étayer les problèmes de la violence (et de la question agraire qui sont étroitement liés) de l’argumentation « juridique » ad hoc.

[2] Le point de départ de la polémique fut l’article de Kautsky dans la Neue Zeit critiquant le Capital de Rodbertus. Le social-démocrate réformiste Schramm, l’un des responsables du Jahrbuch für Sozialwissenschaft und Sozialpolitik, éprouva le besoin de prendre la défense du plagiaire et critique de Marx qu’était Rodbertus et d’écrire « l’article de Kautsky était superficiel et irréfléchi », cf. Neue Zeit, no 11 de 1884 dans lequel Kautsky répondit aussitôt. Dans la Neue Zeit, n° 1 de 1885, Engels intervint à son tour, pour soutenir Kautsky et publia sous le titre « Marx et Rodbertus » la préface à la première édition allemande de 1884 de la Misère de la Philosophie de Marx, traduite en allemand par Bernstein. Schramm ne se tint pas pour battu et revint à la charge dans le n° 5 de la même Neue Zeit. Pire encore, dans son ouvrage intitulé « Marx, Rodbertus, Lassalle », publié fin 1885 par la maison d’édition du social-démocrate Louis Viereck, Schramm. s’en prit au socialisme « unilatéral et dogmatique de Marx ». Le secret de ces « défauts » provenait aux dires de Schramm, de ce que Marx était et restait (d’où son unilatéralité et sans doute son dogmatisme ?) partisan de la révolution violente, et d’attaquer les dirigeants de la social-démocratie allemande, cette « clique » qui défend un « marxisme unilatéral et infaillible » et ne cherche à atteindre « ses buts que par des moyens violents ». Et Schramm de proposer que le parti abandonne la tactique de Marx qui, comparée à celle de Lasalle, n’est qu’une « tactique de chambre ». C’est bel et bien le problème de la violence qui trace la ligne de démarcation entre opportunistes révisionnistes, toujours anti-dogmatiques, et les révolutionnaires marxistes.

[3] Cf. K. Marx, Le Capital, Livre Deuxième, tome IV des Éditions Sociales, pp. 13 - 24.

[4] Cette simple phrase d’Engels explique toute la tactique suivie par le gouvernement allemand après la loi anti-socialiste afin de démobiliser au maximum les masses révolutionnaires allemandes, de diviser autant que possible la direction de leurs organisations de classe, bref d’émasculer le mouvement, il utilisera le chantage de la violence, qui devait canaliser le prolétariat dans la voie démocratique et pacifique de la légalité bourgeoise. Sept ans avant l’abolition de la loi anti-socialiste, Engels montre déjà que cette loi signifiait simplement que le gouvernement prenait les devants dans la LUTTE de classes, en empêchant par tous les moyens que la social-démocratie n’utilise des moyens autres que légaux et pacifiques - quitte à ce que le gouvernement utilise la force pour ce faire.

[5] Une déclaration de renonciation au recours à la force eût réduit la social-démocratie à n’être plus qu’un parti électoral, agissant sur le terrain des réformes, et non de la révolution après les éclatantes victoires électorales du parti social-démocrate allemand.

[6] Marx décrit ces faits dans ses manuscrits de 1863-1864 relatifs aux Rapports entre la France, la Pologne et la Russie, cf. Marx- Engels, la Russie, Éditions 10-18, pp. 80-113.

[7] Engels décrit ici à l’intention de Bebel les faits assemblés dans son ouvrage, le Rôle de la violence dans l’histoire : Violence et économie dans la formation du nouvel Empire allemand, trad. fr. in : Marx-Engels, Écrits militaires, pp. 562 - 563.

[8] Marx avait construit en 1849 sa défense devant les jurés de Cologne sur cet argument pour expliquer que la révolution ne faisait qu’utiliser la violence, comme la contre-révolution elle-même, si bien qu’il ajoutait : « On peut pendre ses adversaires, mais non les condamner. A titre d’ennemis vaincus, on peut les éliminer de son chemin, mais en ne peut les JUGER à titre de criminels » (cf. Marx-Engels, Le Parti de classe, I, p. 176).

[9] Aux yeux du marxisme, les lois elles-mêmes font partie des superstructures de force de l’État qui permettent aux classes dirigeantes d’asseoir, par l’utilisation de la violence potentielle, leur domination sur les classes exploitées. En d’autres termes, les lois ne, sont pas la codification rationnelle des rapports sociaux (sur la base d’un Contrat social), mais l’expression d’un rapport de force qui fait que la classe au pouvoir impose SON ordre (esclavagiste, féodal, capitaliste, prolétarien), au reste de la société.

[10] Engels souligne toujours qu’il ne parle pas d’utiliser la violence DANS LE RAPPORT DE FORCES ACTUEL.


Aujourd’hui ....

.... des écrits contre la révolution :

« Chine : Révolution contre la révolution »

De Touraine Alain

« Alors que les Français célèbrent, sans grande conviction, leur révolution qui ouvrit un siècle et demi de transformations révolutionnaires dans le monde entier, de l’Europe danubienne à la Russie et de celle-ci à la Chine, c’est de ce dernier pays que vient le soulèvement grandiose qui signifie la fin de cette ère mondiale des révolutions. Trente ans après que la révolution eut paru se dépasser elle-même à Cuba où Régis Debray lançait le mot d’ordre de " la révolution dans la révolution ", en Chine, le soulèvement du peuple est dirigé contre le pouvoir révolutionnaire. La révolution se retourne contre la révolution, tournant le dos à ce que fut, au soir de la dictature maoiste, la révolution culturelle.

Qu’est-ce qu’une révolution, sinon la mobilisation d’un peuple contre un ancien régime au nom d’un principe absolu, qu’il soit Dieu, la Raison ou l’Histoire ? Et chaque révolution n’a-t-elle pas donné naissance à un pouvoir aussi absolu que le principe auquel il emprunte sa légitimité, cherchant à créer une société homogène, pure, délivrée des privilégiés, des traitres et des tièdes ? Tant que la lourdeur des coutumes et des dominations traditionnelles fut écrasante, ces révolutions apparurent comme des libérations, même si, dès le début, l’ombre de la terreur vint ternir la transparence des grands principes.

Mais plus les révolutions sont devenues puissantes, plus les pouvoirs nés des révolutions sont devenus capables de rendre la terreur permanente, et plus la révolution est devenue synonyme de totalitarisme. Jusqu’à ce que des révolutions éclatent, non plus pour imposer la modernisation et le triomphe de la raison ou du sens de l’histoire, mais pour se défendre contre les dirigeants qui établissaient leur pouvoir sur ces grands principes.

Ce fut d’abord le cas au Mexique, où les paysans se soulevèrent contre la pénétration d’un capitalisme surtout étranger et, plus récemment, en Iran où les Pahlevi avaient imposé une révolution blanche. Mais c’est dans le monde communiste, où le pouvoir s’est le plus identifié à la révolution, que les mouvements révolutionnaires sont le plus directement dirigés contre la révolution et en appellent à la démocratie et, à travers elle, à un mouvement social et populaire, révélant d’un coup qu’une révolution est toujours le contraire d’un mouvement populaire, car elle est la destruction de tous les acteurs sociaux au nom des lois de l’histoire, auxquelles les acteurs ne peuvent que se soumettre. Idée que G. Lukacs exposa plus clairement que tout autre, et dont il tira les conséquences pour lui-même en reconnaissant le pouvoir absolu du parti. Les étudiants, les intellectuels, la jeunesse et de larges parties du peuple chinois des villes n’ont pas eu à autolimiter leur révolution contre la révolution, comme l’avaient fait les intellectuels et les ouvriers de Solidarité, en Pologne.

Les milliers de grévistes de la faim de la place Tiananmen ont manifesté, en exposant leurs vies, l’opposition complète du régime et du peuple, du pouvoir et de la société, comme disent les Polonais. Est-il besoin d’ajouter que ce mouvement contre la révolution n’est aucunement " contre-révolutionnaire ", au sens où il chercherait à rétablir un passé qu’il estime au contraire à jamais disparu.

Nous savons maintenant que les régimes révolutionnaires peuvent durer mais qu’ils ne peuvent pas vivre, masques qui peuvent coller à la peau mais qui ne deviennent jamais visage, regard et parole. La chute des régimes révolutionnaires peut être soit brutale, soit contrôlée mais rien n’indique qu’elle mène nécessairement à la démocratie. Elle peut conduire au chaos ou au retour aux pires formes du nationalisme et du populisme ; elle peut être interrompue par la répression ou par d’instables compromis mais, dans tous les cas, il est maintenant clair qu’il n’existe pas, qu’il ne peut exister de société révolutionnaire et qu’un jour ou l’autre, les régimes post-révolutionnaires sont débordés par une société qu’ils ont retenue prisonnière mais à laquelle ils ne sont jamais parvenus à se substituer.

Ces vérités venues du bout du monde concernent aussi notre continent. Il y a longtemps que ceux qui parlent au nom des révolutions n’appartiennent plus au monde de la société mais à celui de l’Etat ; longtemps même que les révolutionnaires extrêmes n’ont d’autre force que celle des armes qui peut devenir la violence sale du terrorisme. Et n’est-ce pas ici même, il y a vingt ans, en mai 1968, que surgit la première de ces révolutions contre la révolution dont la jeunesse chinoise vient de donner le plus grandiose exemple ? Parce que les révolutions portent naturellement en elles des régimes antipopulaires, il faut bien que les peuples se dressent un jour contre elles et contre ce que Marx appelait déjà l’illusion du politique.

Il n’est plus possible de croire que les révolutions portent les mouvements sociaux ; ceux-ci, au contraire, ne peuvent être associés qu’à la démocratie comme moyen unique de subordonner l’Etat, sa parole et ses armes à la diversité, aux conflits et aux négociations des acteurs sociaux. Les étudiants de Pékin nous parlent de nous autant que d’eux-mêmes ; ils font entendre un appel universel à la liberté et à la responsabilité, qui doit renverser les pouvoirs absolus mais aussi faire fondre la glace des discours et des appareils politiques qui enlèvent à la démocratie sa force représentative.

C’est à Pékin et non au milieu des confettis du Bicentenaire français que vit l’esprit révolutionnaire, dirigé cette fois non plus contre un ancien régime, mais contre un nouveau régime né d’une révolution. Le désir brûlant de la liberté renverse plus que des appareils affaiblis par leurs dissensions internes ; il en appelle aux acteurs contre le système, à la conscience de soi contre les lois de l’histoire, à la liberté contre la discipline. Il vient toujours un moment où ce qui a porté l’espoir se transforme en interdits et en calculs. Les lointaines prophéties sont devenues théocraties et les mouvements de libération plus récents sont presque partout devenus pouvoirs oppressifs. Au nom de quoi peut aujourd’hui se faire la révolution contre la révolution ? Ce n’est plus au nom d’un absolu, d’une vérité ; c’est seulement au nom de la liberté, et donc de la subordination de l’Etat aux réseaux complexes et changeants de relations qui forment non pas la société mais la vie sociale.

Plus profondément encore, contre la pression totalitaire née des révolutions, la seule force de résistance est l’engagement complet des individus pour leurs droits à être des personnes, des sujets de leur vie personnelle et collective et non plus des assujettis ou d’aveugles instruments du destin. L’histoire doit marcher à l’envers, s’éloigner de la volonté générale ou du Léviathan auquel tous se soumettent et revenir à une liberté individuelle de contracter qui sait désormais qu’elle ne doit jamais plus s’abolir dans un quelconque contrat social.

Il ne m’appartient pas d’interpréter une conjoncture historique et de prévoir quelle sera la réponse du régime et sa capacité de répression. Mais tout incite à penser qu’en Chine comme en Pologne, il ne peut pas yavoir de normalisation à la tchèque et que l’histoire de la Chine continuera à être celle de la désagrégation accélérée d’un régime qui fut totalitaire. Les étudiants et beaucoup d’autres peuvent être, pour un temps, réduits au silence, mais chacun d’eux sait désormais que le silence de la prison n’est pas celui de la mort, que la répression reconnait, par sa seule présence, la vitalité du mouvement populaire. La jeunesse chinoise continuera sa marche passionnée des terres brûlées de la révolution vers les cent et mille fleurs de la liberté, et peut-être la chaleur de sa conviction fera-t-elle revivre notre société qui semble être devenue incapable d’être le sujet de son histoire.

TOURAINE ALAIN

27 mai 1989

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