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Revoluçao dos cravos ou La révolution des oeillets

vendredi 8 février 2008, par Robert Paris

Article du site : MATIERE ET REVOLUTION

www.matierevolution.fr

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Rappel des faits

Après le deuxième guerre mondiale, la dictature d’extrême droite s’est maintenue au Portugal, écrasant la classe ouvrière et toute la population et imposant un régime arriéré et une grande misère à la population, contrainte à l’émigration. La perspective de s’inscrire dans une Europe bourgeoise en pleine expansion n’a pas suffi à la bourgeoisie pour fanchir le cap. Il y avait un hic : qu’allait faire la classe ouvrière une fois que serait lancée la lutte pour renverser le régime ? Ce n’est pas la bourgeoisie ni même sa fraction de gauche, dont les représentants politiques étaient le parti socialiste et le parti communiste, qui a pris le risque de se lancer dans le changement. Le mouvement est venu des colonies d’Afrique où la lutte des peuples de Guinée Bissau, du Mozambique, d’Angola, Sao Tomé et Principe et du Cap Vert a déstabilisé l’armée, premier pilier du régime de dictature du Portugal. Les échecs militaires cuisants dans la guerre coloniale ont entraîné un climat de crise au Portugal, mettant en mouvement la jeunesse, la classe ouvrière et la base de l’armée. Au lieu de laisser ces mouvements prendre la tête d’un soulèvement révolutionnaire capable de renverser le régime de dictature, la hiérarchie de l’armée a préféré prendre la tête du mouvement. C’est l’origine du Mouvement des Forces Armées. Du coup, un climat d’unité nationale et d’unité de classe a prévalu au début de ma "révolution des oeillets" puisque toutes les forces sociales semblaient considérer que le régime était mort. En fait, il n’en était rien. la classe ouvrière offrait bien d’autres perspectives que la hiérarchie militaire ou que la bourgeoisie soi-disant démocratique. C’est le parti socialiste, influent dans les couches petites bourgeoises des villes, et le parti communiste, influent dans la classe ouvrière et chez les paysans pauvres, qui ont joué le rôle de frein pour empêcher les prolétaires de prendre conscience de leur rôle indispensable dans le cours des événements.

CHRONOLOGIE

1930 Mise en place de la dictature fasciste au Portugal

1968 Echec militaire du Portugal dans ses colonies d’Afrique, notamment d’Angola et du Mozambique

1970 Remplacement à la tête du pouvoir de Salazar par Caetano et maintien du type de régime, avec un poids particulier de la police politique, la PIDE, qui torture et terrorise.

1973 Début de la révolte des soldats de l’armée d’Afrique, en grande partie des conscrits

1974 Constitution d’une direction militaire su soulèvement : le Mouvement des Forces Armées ou MFA

25 avril 1975 Le Mouvement des Forces Armées annonce le renversement du régime et appelle la population à ne pas bouger et à garder son calme. Le peuple portugais descend massivement dans le rue. Caetano accepte de remettre le pouvoir au général Spinola, pour éviter qu’il ne tombe aux mains des révoltés. Spinola constitue immédiatement un nouveau pouvoir avec à sa tête une junte militaire, dite "junte de salut national", pour éviter tout vide du pouvoir bourgeois. Loin d’accorder immédiatement l’indépendance aux colonies d’Afrique, le MFA et la junte négocient durement avec les nationalistes. Ces pouvoirs militaires essaient de mettre en place toutes les barrières aux revendications et aux débordements populaires et de trouver les relais civils de cette politique. PC et PS vont les y aider de toutes leurs forces.

1er mai 1975 Les partis de gauche font de la manifestation populaire le drapeau de l’alliance de toutes les classes, de l’alliance peuple-armée et de l’unité nationale.

5 mai 1975 Alvaro Cunhal, dirigeant du PC portugais, explique au journal "L’Humanité" que "l’alliance des forces popualires et du mouvement des militaires est la condition fondamentale de la victoire de la démocratie." Le principal parti ouvrier du pays desse une perspective parfaitement bourgeoise : sauvegarde dl’appareil d’Etat, de l’armée, du pouvoir de classe et, en récompense de cette sagesse, seulement "la démocratie".

Mai-juin 1975 Première vague de grèves acieries de Barreiro, ouvriers du groupe CUF, ouvriers de la Lisnave, etc...

20 juin 1975 A la Mutualité, Georges Marchais et Vitoriano accusent les groupes gauchistes de menacer le retour à la démocratie par des actions irresponsables.

Juin-juillet 1975 : deuxième vague de grèves : ouvriers boulangers, pêcheurs, Carris, etc... Irruption du mouvement de révolte des paysans pauvres.

Septembre 1975 Deux régiments de soldats refusent l’embarquement vers les colonies africaines. Les travailleurs fondent les Coordinations de Travailleurs, les révolutionnaires contraignant le Parti communiste portugais de s’y associer.

12 août 1975 L’armée réprime violemment une manifestation populaire contre la police politique, la PIDE.

15 août 1975 La police tire sur une manifestation pacifique de soutien à l’indépendance des colonies.

28 août 1975 Le gouvernement réquisitionne les salariés de la TAP pour casser leur grève. ils passent oûtre.

10 septembre 1975 Indépendance de la Guinée Bissau. Le général Spinola lance un appel à la contre-révolution.

12 septembre 1975 Manifestation des ouvriers de la Lisnave.

28 septembre 1975 Barricades révolutionnaires à Lisbonne. Le général Spinola démissionne et cède le pouvoir au général Costa Gomes.

6 octobre 1975 Le dirigeant stalilien Alvaro Cunhal affirme que le rôle des militaires du MFA ne s’arrêtera pas aux élections.

17 janvier 1975 Le MFA se prononce officiellement pour le syndicat unique exigé par le parti stalinien. La loi sera doptée trois jours plus tard. Elle n’est pas seulement nécessair eà la mainmise des staliniens sur le mouvement ouvrier organisé mais au pouvoir pour éviter des mouvements radicaux dans la classe ouvrière et la paysannerie pauvre.

7 février 1975 Vingt à trente mille manifestants défilent à Lisbonne à l’initiative des Commissions de Travailleurs de 38 usines de la région, à la fois contre le chômage et contre l’OTAN. la manifestation est dénoncée par le Parti communiste protugais.

5 mars 1975 Alavaro Cunhal s’en prend aux révolutionnaires traités de "gauchistes, qui se disent révolutionnaires, et ne peuvent que renforcer la position de la réaction aux élections."

11 mars 1975 Mobilisation populaire contre une tentative de putsch de droite.

12 mars 1975 Le MFA se constitue en organe supérieur du pouvoir qu’il appelle bien sûr organe de la révolution. Il lui faut "faire la révolution" pour éviter que le peuple travilleur la fasse.

13 mars 1975 Nationalisation des banques.

15 mars 1975 Nationalisation des assurances.

27 mars 1975 Généralisation des occupations de maisons vides.

29 avril 1975 Costa Martins, ministre du travail proche du Parti communiste protugais, déclare : "Dans les moments difficiles que connaît le Portugal, on peut considérer, en général, la grève comme contre-révolutionnaire." Et il reconnait quil est "difficile de s’opposer à un certain courant politique qui pousse à l’occupation des usines."

à suivre ....

Le point de vue de Charles Reeve :

L’expérience oubliée, la "révolution des œillets" (1974 - 1975) au Portugal par Charles Reeve

Au petit matin du 25 avril 1974, un pan de l’armée portugaise, sous le commandement des officiers du Mouvement des Forces Armées (MFA) (1), lance une opération destinée à renverser le gouvernement post-salazariste de Caetano. Depuis treize ans, le régime fasciste portugais était empêtré dans une guerre dans les colonies africaines (Guiné-Bissau, Angola et Mozambique). Il paraissait incapable de se réformer (2). Les dépenses militaires représentaient une charge écrasante pour l’économie, et pénalisaient la nécessaire modernisation de l’État. Menacés par quatre longues années de service militaire, beaucoup de jeunes prolétaires préféraient émigrer et fuir la pauvreté et l’uniforme. Pourtant, et en dépit de la forte répression policière, les luttes ouvrières n’avaient pas connu d’accalmie depuis le milieu des années soixante et les secteurs capitalistes modernes aspiraient ouvertement à une transition vers un régime démocratique parlementaire. La guerre coloniale ne pouvait plus être gagnée et elle apparaissait aux yeux de la population comme un facteur d’immobilisme. Il fallait absolument tourner la page. Une fois le putsch déclenché, le peuple de Lisbonne et de Porto descend en masse dans les rues, défiant les consignes militaires qui demandent à la population de rester chez elle à écouter la radio et à regarder les événements sur le petit écran. Partout, des petites villes jusqu’aux bourgades oubliées du pays profond, le rejet du régime honni s’accompagne d’une vague de contestation sociale qui n’avait pas été prévue par les comploteurs galonnés. C’est ainsi que deux ans d’intense agitation sociale et politique transformeront un coup d’État militaire dans la " révolution des œillets " (3). Dès les premiers jours, les militaires sont pris de court par la suite des événements. En particulier, l’exigence populaire de l’arrêt de l’envoi de nouvelles troupes en Afrique et le retour immédiat du contingent précipitent la recherche d’une solution politique à la question coloniale. Les manifestations pour la fin de la guerre se succèdent, des mutineries empêchent l’embarquement de troupes, alors qu’en Afrique les soldats se révoltent, déposent les armes et demandent à rentrer. Deux mois plus tard, en juillet 74, les chefs militaires parlent de la nécessité de transférer le pouvoir aux organisations nationalistes africaines qui mènent la lutte armée dans les colonies. Ce qui sera fait un an plus tard. La mobilisation populaire contre la guerre, impose de fait la fin du colonialisme ; fait historique marquant et irréversible de la " révolution des œillets ". Les concessions faites en toute hâte aux organisations nationalistes - expertes dans la guerre de guérilla mais pas préparées à assumer le nouveau pouvoir d’État post colonial - ne furent que la réponse bourgeoise à cette accélération de l’histoire. La gauche patriote contre les grèves. Passés les premiers jours de fête de rue, l’agitation se déplace vers les lieux de travail. La fin de l’ancien régime signifie, avant tout, la possibilité de se réunir et de discuter librement, en un mot, la fin de la peur. Pour les exploités, l’arrogance patronale, la dureté des rapports de travail et les brimades du salariat étaient assimilés au fascisme. Des assemblées s’organisent et on tente les premières occupations. Inquiète, la Junte militaire condamne les grèves et les réunions, les attaques contre la hiérarchie dans les entreprises. Une fois de plus, les consignes sont ignorées et le mouvement fait tâche d’huile. On réclame des augmentations de salaires, les congés payés, la réduction des horaires de travail et la fin du travail aux pièces. On chasse les mouchards, les petits chefs, les chefs du personnel, très souvent liés à l’ancienne police politique. Le Parti communiste se positionne lui, contre ces actions : "Nous vivons en régime capitaliste et non en régime socialiste. Les entreprises ont des propriétaires. Ce n’est pas aux travailleurs de décider qui doit ou non y travailler." (4) Parfois, les revendications sont peu précises et non-négociables, signe que quelque chose de profond est en train de naître : un désir de changer la vie. L’agitation gagne la rue et les quartiers où l’occupation des logements vides se généralise, sous les regards des militaires complices de l’enthousiasme populaire. Il n’en fallait pas tant pour que la bourgeoisie s’affole. Dans un premier temps, elle colle au pouvoir militaire et au premier gouvernement provisoire -à participation communiste et socialiste- qui fait des concessions, institue le salaire minimum afin de calmer la situation. Mais des patrons commencent à licencier et à fermer les entreprises ; d’autres, liés à l’ancien régime, prennent la fuite. La peur avait changé de camp. Aussitôt, une nouvelle vague de grèves contre les licenciements gagne tous les secteurs, des services publiques à la métallurgie. Lors des premières grèves, les militaires étaient intervenus comme médiateurs, s’étaient présentés comme alliés des travailleurs face aux patrons, tentant de désamorcer les conflits. La grève des postes, en juillet 74, et surtout la grève de la compagnie aérienne TAP, en septembre 74, marquent un tournant dans les rapports entre les travailleurs, les militaires et la gauche. Pour la première fois après le 25 avril, les grévistes découvrent qu’il y a des limites à ne pas dépasser, ceux de l’intérêt général du système. En juin, l’armée démocratique tire sur les détenus des prisons de Lisbonne qui se sont mutinés pour demander une amnistie élargie et, quelques jours plus tard, les travailleurs au sol de la TAP sont soumis au règlement de discipline militaire. Les "meneurs" sont arrêtés et interrogés, les photos des manifestations sont saisies à fins d’identification et le quadrillage policier des bidonvilles remise au goût du jour. Des soldats qui refusent les ordres sont arrêtés. Sans hésitation, le Parti communiste se place du côté du manche : "En aucun pays, même ceux de vieille démocratie, on peut permettre des appels ouverts à la désertion et à l’agitation au sein de l’armée (5)". En Août 1974, la loi élaborée par la gauche rétabli le droit de grève, tout en interdisant les grèves politiques. C’est le moment choisi par le Parti communiste pour lancer une féroce campagne antigrève : "Non à l’anarchie économique", "Non à la grève pour la grève", "Non aux grèves irresponsables". Et le chef communiste Cunhal de répéter : "La grève générale mène au chaos" (6). Conscient du vide laissé par l’effondrement des anciens syndicats fascistes, le Parti saisit l’occasion pour créer un nouveau syndicat unique (7), la Confédération générale des travailleurs portugais (CGTP). Les coordinations L’affrontement avec les nouvelles forces de l’État, l’armée et les partis de gauche radicalise les luttes ouvrières. Les revendications deviennent politiques, critiquent explicitement l’idée de l’"intérêt général", que la gauche impose comme limite des luttes. L’ampleur de la contestation à l’ordre capitaliste déborde les murs des entreprises, casse les séparations entre les divers champs d’agitation. À ce moment précis, les staliniens portugais se montrent incapables d’enfermer la contestation dans les entreprises et la séparation entre lieux de travail et la société civile tend à disparaître. Aux manipulations politiques, les travailleurs répondent avec l’auto-organisation et la démocratie de base. Le recours aux assemblées se généralise, on forme des commissions de travailleurs, dépassant les divisions corporatistes des nouveaux syndicats, composés de délégués élus et révocables. Le grand problème concret, immédiat, est celui de la coordination des divers organismes de lutte. Le pas fut franchi : deux coordinations sont créées. Celle de Lisbonne, la commission Interentreprises, regroupe la gauche syndicale. Mais la volonté de quelques militants ne pouvait pas combler la passivité de la majorité des exploités. Ainsi, en avance sur les conditions du moment, ces formes d’organisation vont fonctionner contre le but d’autonomie recherché. Fortement influencées par les courants maoïstes et autres formations avant-gardistes, elles deviennes des arènes d’affrontements bureaucratiques, se vidant progressivement de la participation de la base ouvrière. Malgré le caractère arriéré du Portugal et son isolement, qui empêchèrent qu’un processus révolutionnaire puisse s’y développer jusqu’au bout, ces organisations autonomes restent l’expression de la radicalité du mouvement. Sa courte vie empêcha qu’elles puissent avoir une résonance internationale. Mais leur activité marqua définitivement les mois les plus chauds de la " révolution des œillets ". Début 1975, la situation économique continue de se dégrader : les petites entreprises ferment, le grand capital privé national s’exile et les multinationales sont en attente. Le pays vit dans une atmosphère de contestation générale, alors que l’État est affaibli par l’existence de plusieurs centres de pouvoir. Les travailleurs militants sont divisés. Les "réalistes", qui suivent les consignes des syndicats contrôlés par le Parti communiste, font face à ceux tentés par le radicalisme révolutionnaire, organisés dans quelques commissions de travailleurs. Le succès de la grande manifestation du 7 février 1975, à Lisbonne, organisée par la commission Interentreprises, contre les licenciements et la répression capitaliste, la solidarité manifestée à son encontre par les soldats censés protéger le ministère du travail communiste (contrôlé par les communistes) et l’ambassade américaine, montrent que ce courant accroît son influence. Plus que la présence des communistes dans l’appareil d’État, c’est désormais la radicalisation de l’agitation sociale qui inquiète la bourgeoisie ainsi que les politiques et militaires, garants des intérêts capitalistes du bloc occidental. Le Parti communiste, de par sa capacité de contrôle et de répression du mouvement gréviste, s’était imposé dans les institutions. De son côté, le Parti socialiste n’a pas les moyens de peser sur l’affrontement social et se place sous la protection de la hiérarchie militaire. Avec la tentative de putsch de mars 75, les courants conservateurs essayent de renverser la tendance du moment. Mais l’engagement populaire, la haine du fascisme, sont tels que les droitiers sont balayés. Cet échec -et le conséquent renforcement des courants à gauche du Parti communiste- ouvre la deuxième phase de "la révolution des œillets ; avec la constitution d’un gouvernement proche des positions du Parti communiste.

Lisbonne 1975 La réforme agraire contre les collectivisations Jusqu’au début de 1975, le prolétariat agricole des latifundia de l’Alentejo -dans la moitié sud du pays- était resté dans l’attente, tout en manifestant son soutien politique au Parti communiste (8). Le premier gouvernement provisoire s’était d’ailleurs empressé de légaliser les premiers syndicats d’ouvriers agricoles. Pendant des siècles, ces ouvriers avaient survécu par un système de travail saisonnier, qui symbolisait pour eux l’exploitation et la misère capitaliste. Malgré les intentions affichées par les nouveaux dirigeants sur la nécessité d’une Réforme agraire, les grands propriétaires ne montrent aucun changement d’attitude. Comme d’habitude, dans l’hiver de 74-75, les ouvriers agricoles se trouvent privés de travail. Dans un premier temps, le mécontentement s’exprime par des actions directes : incendies de récoltes et de biens appartenant aux latifundistes, des grands propriétaires sont la cible d’attentats. Début de 1975, les premières occupations de propriétés se font spontanément, en dehors de toute initiative du Parti communiste et des ses cadres syndicaux. Mais les ouvriers agricoles ne manquent pas de faire appel à l’armée pour cautionner leurs actions. Deux événements politiques -traduisant un changement dans les rapports de force sociaux- vont accélérer le mouvement d’occupation des propriétés. Le succès, en février 1975, de la manifestation d’extrême gauche ouvrière à Lisbonne, et, le mois suivant, l’échec du putsch conservateur. Pendant les premiers six mois de 1975, le mouvement d’occupations s’étend à toute la moitié sud du pays, à l’exception de l’Algarve, région de petite propriété. Si la lutte du prolétariat rural ne prenait pas une forme explicitement politique, de contestation anticapitaliste, son but était clairement de renverser les conditions de propriété existantes. Pour se donner les moyens de vivre, ils exproprient les latifundia. Les occupants ne partagent pas les terres en lopins privés, ils organisent collectivement le travail et la production. Ici et là, des coopératives se créent mais, en général la nouvelle forme de propriété qui se met en place reste floue. Ce n’est qu’au cours de l’été de 1975, que les syndicats agricoles et le Parti communiste vont réellement reprendre le contrôle du mouvement. En juillet, le pouvoir politique intervient pour lui donner un cadre légal. La "Loi de l’expropriation des terres" transforme le mouvement d’occupation et de gestion collective des terres en réforme agraire. L’esprit collectiviste des ouvriers agricoles, lesquels n’avaient pas partagé les latifundia, facilite la tâche de l’État. Mais, à partir de ce moment, le Parti communiste et les militaires répriment les "occupations sauvages, opportunistes et même anti-révolutionnaires". Car, sur l’ensemble des propriétés déjà occupées, un bon quart se trouve en dehors du champ de d’application de la nouvelle loi... Pour le Parti communiste la Réforme agraire avait toujours été conçue comme une action de l’État. Dans ce cas, la nationalisation des latifundia est la réponse de l’État à la collectivisation spontanée de la propriété privée par les ouvriers agricoles. Qui plus est, pour le Parti la Réforme agraire est un point essentiel du projet de socialisme d’État, dont le but était la réorganisation de la production agricole et l’augmentation de la productivité. Les propriétés occupées, coopératives ou collectifs de production, deviennent des Unités collectives de production (UCP), gérées par des cadres communistes selon des critères de rentabilité économique, liées financièrement à l’État. Le Parti communiste prend ainsi le contrôle économique et politique de cette région, correspondant à la moitié sud du pays. Mais, du fait même que le prolétariat agricole continue à voir la Réforme agraire comme une reappropriation des moyens de vie, l’augmentation de la productivité et des rendements agricoles programmés par les communistes, rencontrent une forte résistance. Les ouvriers agricoles avaient accepté sans heurts la nationalisation des terres collectivisées, ils ne sont pas pour autant décidés à se soumettre à des critères de rentabilité capitalistes, à se plier à l’augmentation de la productivité du travail par la réduction de la force de travail (2).

L’État contre le " pouvoir populaire " L’institutionnalisation de la réforme agraire ne fut pas un cas isolé. De mars à août 1975, le gouvernement Gonçalves - qui menait une politique dirigiste d’intervention dans l’économie conforme à son orientation communiste - tente de normaliser la situation sociale. Pour répondre aux inquiétudes populaires face au chômage, et sous la pression du Parti communiste qui trouve là un moyen de renforcer son implantation dans l’État, le gouvernement accélère le processus de nationalisation des entreprises. Il réglemente à tout va, réprime mouvements, actions ou initiatives indépendantes, tout en cherchant un accord avec les forces politiques de la droite, l’église catholique en particulier. Par le biais des financements, et comme il l’avait fait avec la réforme agraire, l’État étouffe les expériences d’autogestion dans l’industrie. En effet, depuis l’été 1974, et suite à l’occupation de nombreuses usines abandonnées par les patrons, un réseau d’entreprises en "autogestion" s’était mis sur pied, surtout dans le textile. Ces entreprises continuèrent à fonctionner selon les lois du marché, même s’il y eut des tentatives pour instaurer une plus grande égalité de salaires et la rotation des tâches, mettre en question la hiérarchie. Finalement, les travailleuses et travailleurs se limitaient à vendre directement au public les marchandises produites et ne trouvaient salut que grâce au surtravail et à l’endettement auprès de l’État. Au-delà d’une expérience limitée d’autogouvernement d’entreprise, et en absence d’une rupture avec la logique capitaliste, l’autogestion s’était transformée en auto-exploitation. En un an, le Parti communiste est passé du stade d’un groupe clandestin à celui d’une force politique dominante dans l’État, force sans commune mesure avec son implantation sociale. Dans les administrations publiques et grandes entreprises, dans les ministères, ses militants, ou compagnons de route sont aux postes de responsabilité. Ils ont le contrôle des médias. Cette ascension rapide, cet appétit de pouvoir, cristallisent des peurs anciennes, font naître une nouvelle hostilité. Naturellement, le Parti est rejeté par les secteurs conservateurs de la population, soumis à l’emprise des notables, caciques locaux et l’Église qui conspirent ouvertement. Mais son attitude arrogante dans l’appareil d’État et dans les syndicats ; ses campagnes productivistes de pur style stalinien (10) et son opposition aux mouvements de grève, braquent contre lui les travailleurs les plus combatifs. Un nouveau courant s’organise, dit de "pouvoir populaire". Revendiquant une alternative au pouvoir grandissant du Parti communiste, il est implanté dans les zones urbaines de Lisbonne, Sétubal et Porto, autour de quelques commissions de travailleurs, des commissions d’habitants des quartiers pauvres et des comités de soldats, apparus en l’été de 1975. Si les conceptions avant-gardistes du maoïsme dominent, les idées d’un socialisme non-autoritaire, commence également à s’exprimer. En avril 1975, a lieu à Lisbonne le Congrès des Conseils révolutionnaires, à l’initiative d’un petit parti qui prône le renforcement des liens horizontaux entre les organisations unitaires de base. Cible des forces réactionnaires qui l’attaquent, le Parti cherche momentanément une alliance avec l’extrême gauche et les organisations du "pouvoir populaire". Pour se raviser ensuite et se ranger du côté des militaires conservateurs qui préparaient le putsch du 25 novembre 1975 (11). La position de la direction du Parti se veut responsable. En réalité l’écrasement des courants gauchistes par l’armée ne peut que combler les desseins tactiques des communistes. "L’attitude ferme du Parti vis-à-vis d’une solution politique et contre des actions aventurières a beaucoup contribué à ce que le soulèvement militaire du 25 novembre 1975 n’ait pas débouché sur les soulèvements de masse que quelques aventuriers pseudo-révolutionnaires voulaient provoquer et qui auraient eu de tragiques conséquences pour le mouvement ouvrier et populaire." (12) Avec ce recentrage de dernière minute, le Parti négocie sa survie politique dans le nouvelle situation. Dans la langue de bois marxiste-léniniste, " sauver le mouvement ouvrier et populaire ", signifie sauver le Parti. L’absence de " double pouvoir " Les limites de l’expérience portugaise étaient surtout données par l’isolement de cette agitation sociale et politique dans une Europe capitaliste qui suivait avec appréhension les événements, craignant une possible contagion à l’Espagne voisine. Or la transition du régime franquiste vers une démocratie parlementaire se poursuit sans danger pour les forces du capitalisme privé. Et le projet d’un socialisme d’État "lusitanien" ne pouvait trouver le moindre appui dans un bloc soviétique, à l’époque déjà bien enfoncé dans sa crise mortelle crise. Lorsque une agitation sociale généralisée s’accompagne de la naissance d’organisations indépendantes, le tout dans un cadre d’affaiblissement du pouvoir d’État, la question du double pouvoir peut se poser. Au Portugal, après la chute de l’ancien régime, quelques corps de l’État, les administrations locales, les organes répressifs, semblent frappés de paralysie. Mais ces institutions ne furent pas démantelées, à l’exception de quelques services trop connotés avec l’ancien régime et finalement superflus à la démocratie parlementaire. Le pouvoir politique était éclaté, fractionné en plusieurs centres parfois en conflit les uns avec les autres. Mais, jamais, le pouvoir ne fut vacant (13). Et jamais il n’y eut de double pouvoir. La structure putschiste de l’armée -le Mouvement des forces armées- a, tout au long de cette période confuse, assuré la continuité de l’État. Le Parti communiste et le Parti socialiste, furent cooptées dans l’appareil d’État afin de mieux faire appliquer la loi et l’ordre. Pour bien assumer ce rôle, la gauche a sans cesse joué avec la peur, invoquant les dangers d’" extrémisme ", d’" aventurisme ", enfin, la menace d’un retour du fascisme. De leur côté, les travailleurs qui avaient découvert leur force collective, ne voyaient pas moins dans l’armée et dans la gauche, les garants de leurs intérêts. Et les organisations du " pouvoir populaire ", lorsqu’elles se sont affrontées au Parti communiste et à l’État, ont toujours cherché un soutien dans une des fractions de l’armée. Comme si chacun attendait des luttes à l’intérieur de l’armée l’issue du combat décisif. Soit on respectait les institutions légitimées par les partis de gauche, soit on respectait la fraction de gauche de l’armée (14). Les derniers feux de l’agitation sociale Le 25 novembre 1975, un deuxième coup militaire, restaure l’autorité centrale de l’État, neutralise les centres du pouvoir de la gauche militaire. La facilité de l’opération prouve que ces forces militaires qu’on disait aux mains de comités de soldats ainsi que les groupes d’extrême gauche formés à l’activisme et possédant des armes, n’étaient que bluff. Les organisations du " pouvoir populaire " se révèlent impuissantes. Les luttes politiques incessantes, les divisions, avaient fini par user les militants, vidant ces organisations de toute initiative et l’imagination. Dans un mouvement social essoufflé, les auto-proclamées structures de pouvoir militaire révolutionnaire n’étaient plus que des coquilles vides. Il importe de démêler, ce qui, au cours de ces deux années, fut le produit des pratiques rigides d’avant-gardisme et ce qui fut le fruit de l’action autonome des luttes, les expériences d’auto-gouvernement. Les actions directes, les occupations d’usines, la coordination des organisations autonomes, les expropriations de terres et de logements, les tentatives de gestion collective de la production et d’échange de biens, la libération de la parole et de la pensée critique, tout cela rattache la " révolution des œillets " aux courants modernes de l’émancipation sociale. Cherchant des réponses aux problèmes du moment, les travailleurs les plus combatifs se sont affrontés au Parti communiste et comprirent la nécessité de construire un contenu nouveau à l’idée de socialisme. Le concept nouveau née au cours de ce mouvement : Apartidaire , symbolise bien cette démarche subversive. L’échec de la "révolution des œillets" signifie la victoire de la transition démocratique. La classe dirigeante portugaise va pouvoir liquider les archaïsmes du salazarisme et jeter les bases d’un nouveau cycle d’exploitation du travail. Le Portugal est mur pour apporter sa pierre a l’édifice européen. Finis sont les jours où "la poésie est dans la rue" pour reprendre l’expression du peintre Vieira da Silva. Désormais ce sera le quotidien de la grisaille et la nausée de la politique insignifiante, avec son cortège de médiocrités, corruptions, lâchetés et opportunismes et la violence ordinaire des conditions de vie, de travail et de non-travail.

Charles Reeve 1 Le MFA fut clandestinement créé en mars 1974, par des officiers de métier, opposés à la politique coloniale du régime. Il y avait dans le MFA diverses tendances, allant des officiers proches du Parti communiste et de l’extrême-gauche aux officiers démocrates conservateurs. 2 De 1926 à 1974, le Portugal a subit la plus longue dictature de l’époque moderne en Europe occidentale 3 Dès les premiers jours, le peuple met des œillets aux fusils des soldats insurgés. D’où l’expression reprise par les médias. 4 Déclaration d’un dirigeant du Parti communiste, 5 décembre 1974. 5 Interview d’un dirigeant du Parti communiste , Expresso, 22 juin 1974. 6 Alvaro Cunhal, 25 mai 1974. 7 Par la suite la CGTP s’est trouvée en concurrence avec un syndicat d’obéissance social-démocrate, l’Union Générale des travailleurs (UGT). 8 Dans cette région, où les grands propriétaires sont en majorité absentéistes, plus de 1000 latifundia possédaient plus de 500 hectares, correspondant à un tiers de toute la terre cultivée dans le pays. 9 Les UCP emploient pratiquement tout le prolétariat rural du sud. Les propriétés qui employaient, avant l’occupation, 20 000 ouvriers, en ont 70 000 en 1976 et la production par travailleur chute de moitié entre ces deux périodes. 10 À l’initiative du Parti communiste, le gouvernement a organisé plusieurs " campagnes patriotiques " , qui furent, bien entendu, des échecs : " Effort national pour sauver l’économie " , " Travaillons plus et mieux ", " Plus de travail, c’est plus de richesse à distribuer avec justice ", ou encore " La bataille de la production ". 11 On sait aujourd’hui que la direction du Parti communiste a été informé par les militaires de la préparation du putsch de novembre 75. 12 Alvaro Cunhal, interview, O Jornal, Lisbonne, 5 décembre 1975. 13 Le 25 avril 1974, lors de sa réédition aux militaires putschistes, le premier ministre Caetano avait souhaité que le pouvoir ne tombe pas "dans la rue". 14 Le COPCON, organisme militaire de police intérieur, créé en juillet 1974 pendant la vague de grèves et dans le but de " maintenir et rétablir l’ordre publique ", est devenu - après la tentative du coup de droite de mars 1975, et sous le commandement de Otelo de Carvalho - proche des thèses d’extrême-gauche et du " pouvoir populaire ".

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