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De la révolution bolivienne de 1952 à Che Guevara

mercredi 12 mai 2010, par Robert Paris

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« La campagne marche derrière la ville où l’initiative appartient au prolétariat.(…) Evidemment, les possibilités révolutionnaires de larges couches de la classe moyenne sont très grandes – il suffit de rappeler les objectifs de la révolution démocratico-bourgeoise -, mais il est clair aussi qu’elles ne peuvent atteindre par leurs seules forces de tels objectifs. Ce qui caractérise le prolétariat, c’est qu’il est la seule classe dotée de la force suffisante pour réaliser non seulement ses propres objectifs mais également ceux des autres classes. (…) Nous, travailleurs mineurs, ne cherchons pas à faire croire qu’on peut se passer de l’étape démocratico-bourgeoise, à savoir la lutte pour les droits démocratiques élémentaires et pour la réforme agraire anti-impérialiste. Nous ne nions pas non plus l’existence de la petite bourgeoisie, surtout des paysans et des artisans. Nous disons que si on ne veut pas étouffer dans l’œuf la révolution démocratico-bourgeoise, on doit la considérer seulement comme une phase de la révolution prolétarienne. »
Thèses de Pulacayo des mineurs boliviens en 1946

« Le guérillero exercera son action en milieu rural et peu peuplé, là où se situe de préférence la lutte du peuple pour ses revendications, et ceci presque exclusivement dans la perspective du changement des structures sociales de la propriété des terres, le guérillero est avant tout un révolutionnaire agraire. »
Che Guevara dans « La guerre de guérilla » en 1960

En 1952 en Bolivie, la révolution ouvrière renverse le régime mais ne prend pas le pouvoir pour elle

A Cuba, la guérilla a renversé la dictature mais les travailleurs n’ont aucun pouvoir

4-6-1 La lutte de la classe ouvrière de Bolivie (1952)

Sur la politique des trotskystes du POR dirigés par Guillermo Lora, lire, en fin de texte, l’annexe sur la révolution ouvrière de 1952 en Bolivie, des extraits de « La Révolution de 1952 : comment la Quatrième internationale et le POR ont trahi la révolution », écrit par José Villa.

Si la Bolivie est souvent connue à l’extérieur parce que Che Guevara y a mené sa dernière guérilla dans les campagnes, son l’histoire est essentiellement marquée, durant plusieurs décennies, par des luttes ouvrières très dures, sanglantes le plus souvent, mais aussi fréquemment victorieuses. Et ce pays a connu la seule véritable révolution ouvrière de toute l’Amérique Latine, celle de 1952. La classe dirigeante bolivienne payait ainsi, avec retard, le discrédit de la défaite militaire cuisante et les nombreux morts de la guerre du Chaco, une boucherie qui avait duré de 1932 à 1935. C’est la force et l’organisation de cette classe ouvrière, qui est véritablement partie en armes à l’assaut du pouvoir, qui a fait triompher cette révolution. Ce n’était pas l’effet du hasard puisque dès novembre 1946, le mouvement ouvrier avait adopté le « Manifeste de Pulacayo » proclamant le rôle dirigeant de la classe ouvrière dans la lutte visant à sa prise du pouvoir et au socialisme. En juillet 1946 et janvier 1947, la montée révolutionnaire a commencé à se manifester, les travailleurs boliviens menaçant le pouvoir de la bourgeoisie. Les organisations ouvrières (organisations syndicales comme celle la très puissante fédération des mineurs de Juan Lechin et organisations politiques révolutionnaires, comme le POR trotskyste de Guillermo Lora) à la tête du prolétariat, avec pour principale force les mineurs armés, ont été la force principale qui ont déterminé des événements révolutionnaires (notamment la prise des bases militaires aériennes et la bataille de La Paz), et ont pris le pouvoir le 11 avril 1952 à La Paz. Le MNR, de Paz Estenssoro, parti réformiste au passé national-socialiste qui prétendait réaliser un vaste programme d’indépendance nationale et de développement économique, avait un large soutien dans la population, notamment dans la petite bourgeoisie, mais ne disposait d’aucune force capable de faire tomber le régime. Pourtant les organisations ouvrières, une fois triomphantes, ont remis le pouvoir à la bourgeoisie nationaliste au travers du MNR. Les révolutionnaires ont failli, incapables de mener une politique révolutionnaire du type de celle de Lénine en 1917 préparant la classe ouvrière à devenir une direction de toutes les couches opprimées, une direction indépendante de la bourgeoisie nationaliste ou démocrate. Au lieu d’un Etat ouvrier, le pouvoir des ouvriers et des paysans en armes et organisés, c’est un Etat bourgeois qui a vu le jour et a pu se contenter de quelques concessions à la classe ouvrière. Le motif d’une telle trahison ? Le parti révolutionnaire a été opportuniste et n’a pas su amener la classe ouvrière à être indépendante de la bourgeoisie nationaliste. Une des raisons est le fait que le MNR se disait favorable à la nationalisation des mines. L’Etat bourgeois peut, comme en 52, nationaliser les richesses du sous-sol, y compris sous la pression révolutionnaire des travailleurs, mais certainement pas les mettre au service des exploités. Une expérience à méditer aujourd’hui.
La réforme agraire, partiellement réalisée par les paysans indiens eux-mêmes, a été légalisée par le nouveau pouvoir qui a également élargi le droit de vote parmi les plus paysans et indiens pauvres. Les mines ont été nationalisées par Paz Estenssoro mais, seulement les trois plus grandes compagnies minières d’étain. Contrairement à ses promesses, Estenssoro a indemnisé les compagnies américaines et en a fait payer le prix à la population. Loin d’aider au développement du pays, la nationalisation avec indemnisation a amené l’économie bolivienne au bord du gouffre, misérabilisé les travailleurs et les paysans et rendu le pays encore plus dépendant. Le nationalisme prétendument anti-impérialiste de la petite bourgeoisie et d’une partie de la bourgeoisie et des chefs militaires a montré ses limites. L’oligarchie, momentanément déstabilisée, a très vite et très facilement retrouvé son influence sur le gouvernement. Cependant, durant les années qui ont suivi, le pouvoir a été contraint d’associer les directions syndicales au régime et, surtout, la classe ouvrière s’est sentie assez forte pour mener des combats impressionnants et faire reculer patrons et gouvernants. La centrale ouvrière COB, construite le 16 avril 1952, dans la foulée de la révolution, est restée indépendante du pouvoir (même si le leader syndicaliste Juan Lechin de la COB est devenu ministre des mines), contrairement aux syndicats paysans partiellement construits par le pouvoir et qui lui ont inféodés. Les organisations syndicales ouvrières se sont opposées directement à Paz Estenssoro dès 1956, alors qui lançait un plan économique de sacrifices imposé par les USA. En 1963, le leader nationaliste restructurait violemment les mines d’Etat et brisait toute protestation en faisant tirer à balles sur les mineurs. Le 29 octobre 1964, il faisait à nouveau casser une grève ouvrière par l’armée. Finalement les militaires prenaient le pouvoir et, pour de nombreuses années, la Bolivie entrait dans l’ère des coups d’état. Les chefs militaires, notamment le général Barrientos, tenaient un discours nationaliste, populiste et se prétendant démagogiquement révolutionnaire. Ils gagnaient une certaine popularité dans les campagnes mais accroissaient encore les attaques contre les ouvriers qui ripostaient de mai à septembre 1965. En juin 1967, une grève des mineurs était à nouveau écrasée par l’armée, faisant 90 victimes.

DOCUMENT :

Les « thèses de Pulacayo », thèses centrales de la Fédération syndicale des travailleurs des mines de Bolivie en 1946, sont un véritable programme communiste révolutionnaire :

« Les principes de base
« 1- Le Prolétariat, en Bolivie comme ailleurs, constitue la classe sociale révolutionnaire par excellence. Les travailleurs des mines, secteur le plus avancé et le plus combatif du prolétariat de ce pays, déterminent le sens de la lutte de la Fédération syndicale FSTMB.
2- La Bolivie est un pays capitaliste arriéré ; au sein de son économie coexistent différents stades d’évolution et différents modes de production, mais c’est le mode de production capitaliste qui est qualitativement dominant, les autres formes économico-sociales constituant un héritage de notre passé historique. L’hégémonie du prolétariat dans la politique nationale découle de cet état de choses.
3- La Bolivie, bien que pays arriéré, n’est qu’un maillon de la chaîne capitaliste mondiale. Les particularités nationales représentent en elles-mêmes une combinaison des traits essentiels de l’économie mondiale.
4- La particularité de la Bolivie réside dans le fait qu’aucune bourgeoisie capable de liquider le système des latifundia et les autres formes économiques précapitalistes, de réaliser l’unification nationale et la libération du joug capitaliste, n’est apparue sur la scène politique.
Toutes les tâches que la bourgeoisie n’a pas accomplies constituent les objectifs démocratico-bourgeois qui doivent inéluctablement être réalisés . Les problèmes centraux qui se posent aux pays semi-coloniaux sont : la révolution agraire, c’est-à-dire la liquidation de l’héritage féodal, et l’indépendance nationale, à savoir balayer le joug impérialiste ; tâches qui sont étroitement liées les unes aux autres.
5- Les caractéristiques propres de l’économie nationale, pour importantes qu’elles soient, sont partie intégrante - cela se confirme chaque jour – d’une réalité supérieure qui s’appelle l’économie mondiale ; tel est le fondement de l’internationalisme prolétarien. Le développement capitaliste se caractérise par une imbrication croissante des relations internationales, qui trouvent leur expression dans le volume croissant du commerce extérieur.
6- Le développement des pays arriérés se fait sous le signe de la pression impérialiste et de manière combinée. Ces pays associent en même temps les formes économiques les plus primitives et le dernier mot de la technique et de la civilisation capitaliste. Le prolétariat des pays arriérés est obligé de combiner la lutte pour les tâches démocratico-bourgeoises avec la lutte pour les revendications socialistes. Ces deux étapes – démocratique et socialiste - « ne sont pas séparées dans la lutte par des phases historiques, mais elles découlent immédiatement les unes des autres. »
7- Les propriétaires féodaux ont mêlé leurs intérêts à ceux de l’impérialisme mondial dont ils sont devenus les serviteurs inconditionnels.
De là vient que la classe dominante est devenue une véritable féodo-bourgeoisie. Etant donné le niveau très bas de la technique, l’exploitation des latifundia serait inconcevable si l’impérialisme n’entretenait artificiellement leur existence en leur jetant des miettes. On ne peut imaginer la domination impérialiste sans l’appui des gouvernements créoles (bourgeoisie d’origine espagnole). La concentration du capitalisme en Bolivie est très poussée : trois entreprises contrôlent la production minière, c’est-à-dire ce qui constitue l’axe de la vie économique du pays. La classe au pouvoir est bornée et incapable de réaliser ses propres objectifs historiques, et de ce fait se trouve liée aussi bien aux intérêts des latifundistes qu’à ceux des impérialistes. L’Etat féodo-bourgeois est un organisme de violence destiné à maintenir les privilèges des gamonales (propriétaires d’haciendas) et des capitalistes. L’Etat est un puissant instrument aux mains de la classe dominante pour écraser son adversaire. Seuls les traîtres et les imbéciles peuvent continuer à soutenir que l’Etat a la possibilité de s’élever au-dessus des classes et de décider paternellement de ce qui revient à chacune d’elles.
La classe moyenne ou petite-bourgeoise est la classe la plus nombreuse et, cependant, son poids dans l’économie nationale est insignifiant. Les petits commerçants et propriétaires, les techniciens, les bureaucrates, les artisans et les paysans n’ont pu jusqu’à présent développer une politique de classe indépendante, et ils le pourront encore moins dans le futur. La campagne marche derrière la ville où l’initiative appartient au prolétariat. La petite bourgeoisie suit les capitalistes dans les périodes de « calme » social et quand l’activité parlementaire est prospère. Elle s’aligne derrière le prolétariat dans les moments d’extrême acuité de la lutte des classes (par exemple en période de révolution) et quand elle a la certitude que lui seul sera capable de lui indiquer la voie de son émancipation. Entre ces deux cas extrêmes, l’indépendance de la petite bourgeoisie est un mythe. Evidemment, les possibilités révolutionnaires de larges couches de la classe moyenne sont très grandes – il suffit de rappeler les objectifs de la révolution démocratico-bourgeoise -, mais il est clair aussi qu’elles ne peuvent atteindre par leurs seules forces de tels objectifs.
Ce qui caractérise le prolétariat, c’est qu’il est la seule classe dotée de la force suffisante pour réaliser non seulement ses propres objectifs mais également ceux des autres classes. Son énorme poids spécifique dans la vie politique est dû à la place qu’il occupe dans le processus de production et n’a rien à voir avec sa faiblesse numérique. L’axe économique de la vie nationale doit être aussi l’axe politique de la future révolution. Le mouvement mineur en Bolivie est l’un des plus avancés du mouvement ouvrier en Amérique latine. Les réformistes avancent la thèse selon laquelle le mouvement social dans notre pays ne peut être plus avancé que dans les pays techniquement plus évolués. Une telle conception mécaniste des relations entre la perfection des machines et la conscience politique des masses a été démentie de très nombreuses fois par l’histoire. Si le prolétariat bolivien a pu devenir l’un des prolétariats les plus radicaux, c’est à cause de son extrême jeunesse et de son incomparable vigueur, c’est parce qu’il n’a pas connu de traditions parlementaristes et de collaborations de classes, et enfin c’est parce qu’il combat dans un pays où la lutte acquiert un caractère extrêmement belliqueux.
Nous répondrons aux réformistes et aux vendus à la Rosca qu’un tel prolétariat ne peut que mettre en avant des exigences révolutionnaires et faire preuve d’une audace extrême dans la lutte. »
« Le type de révolution que nous devons réaliser
« 1- Nous, travailleurs mineurs, ne cherchons pas à faire croire qu’on peut se passer de l’étape démocratico-bourgeoise, à savoir la lutte pour les droits démocratiques élémentaires et pour la réforme agraire anti-impérialiste. Nous ne nions pas non plus l’existence de la petite bourgeoisie, surtout des paysans et des artisans. Nous disons que si on ne veut pas étouffer dans l’œuf la révolution démocratico-bourgeoise, on doit la considérer seulement comme une phase de la révolution prolétarienne.
2- Ceux qui nous dénoncent comme défenseurs d’une révolution socialiste immédiate en Bolivie mentent. En effet, nous savons bien que les conditions objectives ne sont pas encore réunies pour cela. Nous disons clairement que la révolution sera démocratico-bourgeoise par ses objectifs et qu’elle ne sera qu’un épisode de la révolution prolétarienne, car elle aura le prolétariat à sa tête. Parler de révolution prolétarienne en Bolivie ne signifie pas qu’on exclue les autres couches exploitées du pays, mais implique au contraire l’alliance révolutionnaire du prolétariat avec les paysans, les artisans et les autres secteurs de la petite bourgeoisie urbaine.
3- La dictature du prolétariat est l’expression au niveau de l’Etat de cette alliance. Le mot d’ordre de révolution et de dictature prolétarienne indique clairement le fait que c’est la classe travailleuse qui sera le moteur principal de cette transformation et l’axe central de cet Etat. Au contraire, soutenir la révolution démocratico-bourgeoise, en tant que telle, sera réalisé par des couches « progressistes » de la bourgeoisie et que le futur Etat sera celui d’un gouvernement d’union et d’entente nationale manifeste une ferme intention d’étrangler le mouvement révolutionnaire dans le cadre de la démocratie bourgeoise. Les travailleurs, une fois au pouvoir, ne pourront pas indéfiniment s’en tenir aux limites démocratico-bourgeoises et ils se verront obligés – chaque jour davavntage – de faire toujours plus d’incursions dans le régime de la propriété privée, de telle sorte que la révolution acquerra un caractère permanent.
Nous, travailleurs de la mine, dénonçons devant les exploités ceux qui prétendent substituer à la révolution prolétarienne des révolutions de palais fomentées par les divers secteurs de la féodo-bourgeoisie.
« La lutte contre la collaboration de classe
« 1- La lutte des classes est en dernière analyse la lutte l’appropriation de la plus-value. Les prolétaires qui vendent leur force de travail luttent pour le faire dans les meilleurs conditions et les détenteurs des moyens de production (capitalistes) luttent pour confisquer le produit du travail non payé ; ils poursuivent des buts opposés, ce qui rend leurs intérêts irréconciliables.
Nous savons clairement que la lutte contre les patrons est une lutte à mort, car dans cette lutte se joue le sort de la propriété privée.
Dans la lutte de classes, contrairement à nos ennemis, nous ne connaissons pas de trêve.
L’étape historique présente, qui est une étape sombre de l’histoire de l’humanité, ne pourra être dépassée que lorsque les classes sociales disparaîtront et qu’il n’existera plus d’exploiteurs ni d’exploités. Ceux qui pratiquent la collaboration de classes font un jeu de mots stupide quand ils soutiennent qu’on ne doit pas supprimer les riches, mais convertir les pauvres en riches. Notre objectif, c’est l’expropriation des expropriateurs.
2- Toute tentative de collaboration avec nos bourreaux, toute tentative de concession à l’ennemi dans le cours de la lutte, signifie abandonner les travailleurs aux mains de la bourgeoisie. S’adonner à la collaboration signifie purement et simplement renoncer à nos objectifs. Toute conquête ouvrière, même la plus minime, ne s’obtient qu’après une lutte acharnée contre le système capitaliste. Il n’est pas possible d’envisager de conclure un accord avec nos oppresseurs parce que le programme de revendications transitoires est étroitement lié à la perspective de la révolution prolétarienne. Nous ne sommes pas des réformistes, même si nous présentons aux travailleurs la plate-forme la plus avancée de revendications ; nous sommes par-dessus tout des révolutionnaires, car nous nous dirigeons vers la transformation de la structure même de la société.
3- Nous repoussons l’illusion petite bourgeoise selon laquelle l’Etat ou d’autres institutions, se plaçant au dessus des classes sociales en lutte, peuvent régler le problème ouvrier. Une telle solution, comme nous l’enseigne l’histoire du mouvement ouvrier national et international, s’est toujours soldée par la soumission aux intérêts du capitalisme et a eu pour prix la misère et l’oppression du prolétariat.
L’arbitrage de l’Etat et la réglementation légale des moyens de lutte des travailleurs marquent, dans la plupart des cas, le commencement de la défaite. Dans la mesure du possible nous luttons pour que soit supprimé l’arbitrage obligatoire. Les conflits doivent se régler sous la direction des travailleurs, et par eux seuls !
4- La réalisation de notre programme de revendications transitoires, qui doit déboucher sur la révolution prolétarienne, est étroitement subordonnée à la lutte des classes. Nous sommes fiers d’être les plus intransigeants quand il s’agit de faire des compromis avec les patrons. Pour cette raison, la lutte contre les réformistes qui préconisent la collaboration de classes, contre ceux qui conseillent de se sacrifier sur l’autel de la prétendue sauvegarde nationale, constitue une tâche vitale. On ne peut parler de grandeur nationale dans un pays où les ouvriers connaissent la faim et l’oppression, mais bien plutôt de misère et de décrépitude nationales.
Nous abolirons l’exploitation capitaliste.
Guerre à mort au capitalisme ! Guerre à mort aux collaborateurs réformistes ! Suivons la voie de la lutte des classes jusqu’à la destruction de la société capitaliste ! »
« La lutte contre l’impérialisme
« 1- Pour les travailleurs des mines, la lutte des classes veut dire surtout la lutte contre les grands trusts miniers, c’est-à-dire contre un secteur de l’impérialisme yankee qui nous opprime. La libération des exploités est liée à la lutte contre l’impérialisme. Lorsque nous luttons contre le capitalisme international nous représentons les intérêts de toute la société et nos objectifs sont les mêmes que ceux des exploités du monde entier. La destruction de l’impérialisme est une condition préalable à l’introduction de la technique dans l’agriculture et à la création de la petite industrie et de l’industrie lourde. Nous sommes partie intégrante du prolétariat international parce que nous sommes engagés dans la destruction d’une force internationale : l’impérialisme.
2- Nous dénonçons, comme ennemis déclarés du prolétariat, les « gens de gauche » vendus à l’impérialisme yankee, qui nous parlent de la grandeur de la « démocratie » du Nord et de sa prépondérance mondiale. On ne peut parler de démocratie dans un pays comme les Etats-Unis où soixante familles dominent l’économie, suçant le sang des pays semi-coloniaux, dont le nôtre. La prépondérance yankee engendre une accumulation démesurée et une acuité sans précédent des antagonismes et des contradictions du système capitaliste. Les Etats-Unis sont une poudrière qui n’attend que le contact d’une étincelle pour exploser. Nous nous déclarons solidaires du prolétariat nord-américain et ennemis irréconciliables de sa bourgeoisie qui vit de rapine et d’oppression à l’échelle mondiale.
3- La politique des impérialistes qui dicte la politique bolivienne est conditionnée par le stade monopoliste du capitalisme. Pour cette raison, la politique impérialiste ne peut signifier qu’oppression et rapine, transformation permanente de l’Etat pour en faire un instrument docile aux mains des exploiteurs. Les attitudes de « bon voisinage », « panaméricanisme », etc, ne sont que des masques dont se servent l’impérialisme yankee et la bourgeoisie féodale créole pour tromper les peuples d’Amérique latine. Le système de la consultation diplomatique réciproque, la création d’organismes bancaires internationaux avec l’argent des pays opprimés, la concession aux Yankees des bases militaires stratégiques, les contrats léonins sur la vente des matières premières, etc, sont diverses formes du détournement honteux, au profit de l’impérialisme, des richesses des pays d’Amérique latine par ceux qui les gouvernent. Lutter contre ce détournement et dénoncer toutes les tentatives de rapine de l’impérialisme est le devoir élémentaire du prolétariat. Les Yankees ne se contentent pas de faire et de défaire les cabinets ministériels, ils vont plus loin : ils se sont fixé pour tâche d’orienter l’activité policière des bourgeoisies semi-coloniales ; l’annonce du déclenchement de la lutte contre les révolutionnaires anti-impérialistes n’a pas d’autre signification.
Travailleurs de Bolivie ! Renforcez vos organisations pour lutter contre le rapace impérialiste yankee !

La lutte contre le fascisme
1- Nous devons lutter en même temps contre l’impérialisme et contre la bourgeoisie nationale qui lui est soumise. L’anti-fascisme devient, dans la pratique, un aspect de cette lutte : la défense et l’acquisition des garanties démocratiques et la destruction des bandes armées entretenues par la bourgeoisie.
2- Le fascisme est un produit du capitalisme international ; il est la dernière étape de la décomposition de l’impérialisme. Un régime fasciste se caractérise par la violence organisée par l’Etat, pour défendre ses privilèges capitalistes et détruire le mouvement ouvrier. La démocratie bourgeoise est un luxe trop coûteux que peuvent seuls s’offrir les pays qui ont accumulé des bénéfices aux dépens d’autres pays où sévit la famine. Dans les pays pauvres comme le nôtre, les ouvriers à un moment ou à un autre sont amenés à trouver en face d’eux des armes dirigées contre eux. Peu importe le parti politique qui doive recourir aux méthodes fascisantes pour mieux servir les intérêts impérialistes, une chose est certaine : si l’oppression capitaliste persiste à se maintenir, le caractère inévitable des gouvernements sera celui de la violence contre les ouvriers.
3- La lutte contre des bandes fascistes est subordonnée à la lutte contre l’impérialisme et la féodo-bourgeoisie. Ceux qui, sous le prétexte de lutter contre le fascisme, font confiance à l’impérialisme « démocratique » et à la féodo-bourgeoisie « démocratique » ne font rien d’autre que de préparer la voie à l’avènement inévitable d’un régime fascisant.
Pour venir à bout définitivement du péril fasciste, nous devons détruire le capitalisme comme système.
Pour lutter contre le fascisme, loin d’atténuer artificiellement les contradictions entre les classes, nous devons aviver la lutte des classes.
Ouvriers et exploités, détruisons le capitalisme pour détruire définitivement le péril et les bandes fascisantes ! C’est seulement avec les méthodes de la révolution prolétarienne et dans le cadre de la lutte des classes que nous pourrons renverser le fascisme.

« Un brève histoire de la Bolivie » de Waltraud Q. Morales :
« Le massacre de Catavi
« Le complexe minier de Catavi se situe sur le haut plateau, près de la ville d’Oruro. En 1942, le centre minier a connu une vague de grèves sauvages. Les mineurs étaient misérables et revendiquaient de meilleurs salaires et une amélioration de leurs conditions de travail et de vie. Insensible et irresponsable, le gouvernement du général Penaranda ordonna aux soldats de s’occuper des mineurs. La grève ne fut brisée en décembre qu’après que des centaines de mineurs soient tués et blessés lors d’une confrontation sanglante connue sous le nom de « massacre de Catavi ». (…) Un des résultats du gouvernement Villaroel fut l’expansion des syndicats, et particulièrement la fondation en juin 1944 d’un syndicat important représentant les mineurs. La FSTMB (Fédération syndicale des travailleurs mineurs de Bolivie) était dirigée par Juan Lechin Oquendo, un trotskyste. Le syndicalisme mineur allait être d’une influence prépondérante sur l’ensemble des travailleurs et des forces militantes de la Bolivie durant la moitié de siècle suivante. Politiquement, la FSTMB était sous la direction de partis politiquement radicaux, y compris du MNR. (…)
Le 21 juin 1946, une foule de centaines de grévistes, enseignants, cheminots, travailleurs du bâtiment.et étudiants accompagnés d’agitateurs du Front démocratique antifasciste assiégèrent le palais de la présidence. Incapable de sauver le régime, le président Villaroel démissionna mais refusa de quitter sa résidence de président. Le foule déferla dans le Palais Quemado, tua Villaroel et ses proches collaborateurs, traîna leurs corps jusqu’à la place Murillo où ils furent pendus aux lampadaires. (…)
Aux élections de janvier 1947 (…) Hertzog candidat de l’oligarchie l’emporta de justesse avec 44.700 voix contre 44.300 voix pour le candidat du MNR paz Estenssoro. La coalition qui avait gagné allait de l’oligarchie à un parti « marxiste », le PIR. Discrédité, le PIR explosa donnant un nouveau parti : le Parti communiste de Bolivie. (…) Des milliers de mineurs perdirent leur emploi. Des grèves ouvrières avaient lieu presque tous les jours, non seulement dans les mines mais dans tous les secteurs de l’économie. Le gouvernement conservateur utilisa la répression militaire, violant jusqu’aux lois. Cette intransigeance et ces violences du régime radicalisèrent le MNR et ses contingents ouvriers.
En novembre 1946, des milliers de mineurs militants avaient tenu une conférence spéciale à Pulacayo. Ils y avaient adopté un document révolutionnaire historique connu sous le nom de « Thèses de Pulacayo ». Inspirées par Guillermo Lora, le syndicaliste qui avait réorganisé le POR (parti ouvrier révolutionnaire, trotskyste) dans les années 1940. (…) Selon le document de Pulacayo, les travailleurs boliviens étaient la vraie et la seule avant-garde de la révolution socialiste. C’est en tant que telle que la classe ouvrière devait initier la lutte de classe armée en vue d’établir directement un Etat ouvrier. (…) En janvier 1947, les travailleurs, les mineurs déterminés organisèrent une grève avec manifestations pour proclamer leurs objectifs établis à Pulacayo. (…)
En juin 1949, lors de la répression violente d’une grande grève dans les centres de mines de Catavi, Llallagua et Siglo XX, trois cent travailleurs boliviens et deux techniciens américains furent tués. Juan Lechin, leader charismatique et secrétaire général du FSTMB, ainsi que sénateur du MNR, condamna publiquement le gouvernement pour cette répression contre les mineurs. Puis, alors que Lechin avait exilé par la dictature, d’autres affrontements violents eurent lieu entre l’armée et les mineurs. Deux tentatives de coup d’état par le MNR furent démasquées et le gouvernement imposé l’état de siège. Le 26 août, en plein milieu d’une grève de grande ampleur, le MNR organisa une rébellion contre le gouvernement. L’insurrection du MNR avait le soutien des mineurs, des travailleurs et des paysans ainsi que la sympathie d’officiers d’active et en retraite, bien qu’aucune unité militaire importante ne prenne partie pour les rebelles. Néanmoins, du fait de la forte résistance de certaines régions, en particulier les régions minières, la révolte prit le caractère d’une brève mais violente guerre civile. La découverte prématurée du projet d’insurrection à La Paz et d’autres erreurs du MNR permirent que la guerre civile s’achève, battue en 20 jours. Bien que le degré et l’extension de la résistance aient surpris le gouvernement, il n’y eut jamais de soulèvement général des masses. L’armée soutint solidement le gouvernement et les insurgés n’étaient eux-mêmes pas vraiment mobilisés et en armes au point de se battre dans les principales villes. Le MNR avait pensé qu’il s’agirait d’un rapide coup d’Etat, mais la ténacité et la férocité de l’oligarchie surprirent aussi la résistance. (…) Malgré cette défaite, l’insurrection prématurée apprit au MNR et aux mineurs radicaux d’importantes leçons sur la manière de faire la révolution. (…) En 1951, la société bolivienne était toujours irrévocablement polarisée entre les forces de la révolution et celles de la réaction, et il n’y avait toujours pas de voie intermédiaire. Réformes, élections et mesures des assemblées avaient été essayées et avaient échoué. (…) Le MNR gagna finalement l’élection de 1951, mais l’élection fut truquée. A peu près 126.000 votes représentant environ 5% de la population furent dérobés. (…)

La révolution nationale
« Dans les pays semi-coloniaux, ni le prolétariat seul ni la classe moyenne ne peuvent triompher. C’est seulement lorsqu’il y a une alliance de classe que les conditions sont réunies pour le triomphe de la révolution nationale. »
Victor Paz Estenssoro – février 1953

« Des réformes frustrées résulta la révolution. La défaite bolivienne dans la guerre du Chaco et la mobilisation politique massive dans les suites de la guerre sont les sources de la révolution sociale où s’engouffra tout le pays dans les premières semaines de l’année 1952. (…) Dégoûtée par la corruption endémique, l’inégalité économique et l’injustice, une nouvelle majorité de la population se reconnut dans la cause d’une transformation radicale. (…) Le soulèvement était l’œuvre de l’avant- garde révolutionnaire soutenue par les travailleurs, les mineurs et, dans la classe moyenne, les étudiants et les intellectuels. Intialement, la paysannerie et les communautés indigènes n’étaient pas dans le coup du démarrage de la révolution ; en conséquence, cette révolution était incontestablement une révolution prolétarienne et, comme la révolte du MNR de 1949, fondée exclusivement sur les villes. (…) Jusqu’à la victoire, les contingents révolutionnaires de la paysannerie ne rejoignirent pas la révolution. (…) Quand elle démarra, la révolution ne fut pas une insurrection spontanée ; c’est son organisation et même sa planification qui en assura le succès. Les deux principaux dirigeants du MNR, Hernan Siles et Juan Lechin, qui avaient été des organisateurs du soulèvement de 1949, jouaient une fois encore les principaux rôles. Tous les deux avaient tiré des leçons des erreurs passées. En 1944, un timide MNR n’avait pas armé le peuple, craignant le développement d’une guerre civile et le bain de sang. En 1952, davantage de leaders radicaux du MNR étaient désespérés et décidés à prendre le risque d’un affrontement violent en armant les opposants au gouvernement. (…) D’après James M. Malloy, le plan du MNR consistait à nommer président le général Seleme au sein d’un cabinet entre militaires et MNR et de nommer vice-président Hernan Siles qui était chargé personnellement de diriger la révolte. Mais les événements prirent un tour différent.
Le matin du 9 avril, les citoyens de La Paz s’éveillèrent au bruit d’une confrontation armée dans les rues étroites et les places de la cité entre les forces pro-MNR et les carabiniers d’un côté, l’armée et les soutiens du gouvernement de l’autre. Les forces révolutionnaires s’emparèrent rapidement du centre ville, contraignant l’armée nationale à se retrouver en dessous de la rébellion. L’armée du gouvernement prit El Alto pour dominer la position des rbelles du haut de l’atiplano. Encerclant les forces révolutionnaires, l’armée du gouvernement bien armée et confiante s’apprêtait à écraser aisément les forces rebelles.
Après une journée d’affrontements, les positions révolutionnaires semblaient bien précaires. Le rapport des forces était en faveur de l’armée loyaliste et le général Seleme qui avait armé les insurgés, misant sur leur victoire aisée, crut à leur défaite. Dans sa panique, il déserta son poste de commandement et demanda l’asile diplomatique à l’ambassade du Chili. Devant la panique du général, certains insurgents commençèrent à envisager un compromis ou une reddition. Les rebelles continuaient à se battre quand se soulevèrent les villes de Oruro et Cocabamba. Pendant ce temps, à La Paz, les travailleurs des usines de la ville et ceux du quartier périphérique Viacha s’armèrent eux-mêmes, en enlevant des armes, et rejoignirent la bataille.
La situation allait se renverser radicalement dans les jours suivants. Les militants mineurs du grand complexe minier Millum, dix miles au nord de La Paz, attaquèrent El Alto et s’emparèrent de la gare de chemin de fer et de la base aérienne qui s’y situait, au dessus de la capitale. Cette action décisive interrompit le flot de munitions sur lequel comptaient les forces gouvernementales et empêcha le bombardement aérien des forces révolutionnaires. Convergeant vers les forces armées sur toutes les hauteurs au dessus de la cité, les mineurs en colère prirent les forces armées dans un piège et les poussèrent au bord du précipice juste au dessus de la capitale.
Pendant ce temps, 70 miles au sud de La Paz, sur l’altiplano, les cadres du MNR et les mineurs d’Oruro empêchaient la garnison militaire qui y était située d’envoyer des renforts pour secourir les soldats du gouvernement, pris au piège à El Alto.(…) Après une dernière tentative inutile des cadets de romprent l’encerclement, les forces gouvernementales se rendirent. Après trois jours d’une intense bataille, le combat historique de La Paz, le MNR était victorieux. Le 11 avril, le général Torres Ortiz démissionnait et signait sa reddition aux forces révolutionnaires. (…) Sans l’appui des forces du prolétariat, la révolte aurait été écrasée dans ses premières 24 heures. Même si le MNR ne l’avait pas prévu, on assistait au succès d’une révolution des mineurs socialistes et marxistes et des travailleurs de La Paz. Le MNR ne pouvait pas ignorer les buts sociaaux, radicaux et révolutionnairex des dirgeants ouvriers de la révolution qui venait d’avoir lieu à moins de le payer très cher.
Victor Paz Estenssoro fut accueilli le 15 avril 1952dans son pays de son exil en Argentine au milieu d’une ébullition joyeuse des citoyens de La Paz. Le lendemain, Paz entrait dans ses bureaux de premier président révolutionnaire de Bolivie. (Le lendemain, Paz entrait dans ses bureaux de premier président révolutionnaire de Bolivie. (…) C’était la première révolution majeure depuis la révolution mexicaine de 1910. Mais réussir la révolution s’avéra une tâche plus facile que d’effectuer ensuite des changements en profondeur de la société. Avoir fait la révolution donnait une nouvelle allure aux dirigeants autrefois réformistes et pro-fascistes du MNR. (…) Les trois objectifs officiels du programme du MNR étaient le suffrage universel, la nationalisation des mines et la réforme agraire. Les deux premiers objectifs, bien que radicaux à l’époque, étaient compatibles avec les aspirations nationalistes et réformistes du programme originel du MNR. Par contre, il est certain que le troisième objectif était le plus révolutionnaire et provoquait des sérieuses divisions au sein du parti. (…) Même la très populaire nationalisation des propriétés des « Big three », les trois grands capitalistes des mines, causa de nombreuses interrogations au sein du MNR. (…)
Ce sont les leaders ouvriers, nationalistes de l’aile gauche du MNR et du syndicat de mineurs, qui réalisèrent la nationalisation des mines ; ce sont les paysans et les communautés indiennes qui imposèrent la réforme agraire. (…) La première réforme fut la nouvelle loi électorale qui garantit le suffrage universel à tous les adultes de 21 ans et plus (18 ans pour les personnes marriées). Le nombre de votants fut instantanément multiplié par cinq. (…) La majorité des nouveaux votants était constituée de paysans indiens illetrés, de mineurs et d’ouvriers d’usine. (…) Aux élections de 1951, 126.000 personnes votaient sur trois millions. Le nombre de votant augmenté d’un million avec la nouvelle loi. (…)
L’Acte d’Indépendance Economique de la Bolivie fut signé le 31 octobre 1952 sur le site même des deux massacres sanglants des mineurs boliviens, l’infâme complexe minier Catavi. Le décret radical nationalisait les entreprises minières des « trois grands », Patino, Aramayo et Hoschchild, et fondait la puissante corporation nationale des mines de Bolivie, plus connue comme COMIBOL.
En termes économiques, selon Richard S. Thorn, la nationalisation transférait à l’Etat le contrôle d’environ 85% de la production du pays, de 95% des échanges extérieurs, d’environ 50% des recettes fiscales qui étaient entre des mains privées. (…)
Le programme officiel du MNR avait promis que les gros patrons des mines expropriés ne seraient pas indemnisés. Le MNR avait toujours dénoncé ces trois grands patrons comme des exploiteurs. (…) Mais les dirigeants politiques du MNR bloquèrent les interventions des leaders ouvriers du MNR sur cette question et acceptèrent de compenser l’exporpriation des barons de l’étain. (…) Au lieu de provoquer l’indépendance économique de la Bolivie, la nationalisation accrut la dépendance économique du pays et accéléra la division entre le MNR et sa base ouvrière. (…)
Le MNR se pencha beaucoup plus sérieusement sur la question paysanne et indienne alors que ces communautés n’avaient quasi pas participé à la révolution. Il créa le ministère des affaires paysannes. Sa première tâche fut la constitution de syndicats paysans pro-MNR, en particulier dans la région de Cochabamba. (…) La loi de 1953 abolit les pratiques féodales qui opprimaient les communautés indiennes. (…) Elle abolit le travail forcé et non payé, courant dans les haciendas et les résidences des grands propriétaires. (…) La réforme agraire rétablit les communautés indiennes dans leurs propriétés collectives. (…) Cependant, cette réforme ne s’attaqua qu’à la très grande propriété. (…)
En octobre 1953, Paz Estenssoro approuva un nouveau code d’exploitation du pétrole qui autorisa les investissements privés étrangers et l’exploration pétrolière des compagnies US. (…)
Au début, la révolution avait considérablement consolidé la force du prolétariat organisé. La COB (centrale ouvrière bolivienne) fut créée dans la foulée des journées de triomphe révolutionnaire et était un syndicat national des travailleurs qui affirmait représenter l’ensemble des travailleurs boliviens. (….) Le plus important syndicat en dehors de la COB était la Fédération des travailleurs des mines boliviennes ou FSTMB. (…) Juan Lechin, le fameux leader des ouvriers durant les années 40, était à la fois secrétaire exécutif du FSTMB et de la COB.
Tant que Lechin faisait partie de la direction du MNR et du gouvernement et dominait ces deux syndicats, le parti était capable d’exercer sa mainmise sur le mouvement ouvrier. Après 1956, dès que Lechin quitte le cabinet gouvernemental où il était ministre des mines, et que le MNR cherchait à imposer le plan d’austérité voulu par le FMI, la collaboration avec la classe ouvrière avait cessé d’exister.

ANNEXE

« La Révolution de 1952 : comment la « Quatrième internationale » et le POR ont trahi la révolution qui aurait dû porter le trotskysme au pouvoir »

Par José Villa

« Introduction

« Quand la Révolution russe de février survint en 1917, le parti bolchevik n’avait que 15 ans d’existence. Quand la Révolution d’avril 1952 se produisit, le POR en avait 17. Les deux organisations militaient dans des pays où la majorité appartenait à la paysannerie et à la petite bourgeoisie, mais où existait un prolétariat moderne et géographiquement concentré. Les deux partis avaient bénéficié de travailler avec ceux qui avaient introduit le marxisme dans le pays (respectivement Plékhanov et Marof) et leurs cadres avaient pris part à la mise en place des premières organisations de la classe ouvrière. Alors que le Bolchevisme s’était formé en se confrontant aux autres courants marxistes (économistes, mencheviks, etc.), petits bourgeois socialistes (Socialistes révolutionnaires) et démocrates bourgeois (Cadets), le POR a dû se battre contre le « marxisme » à la Marof et sa version stalinienne, contre les différentes « ailes » du MNR et le « socialisme » des diverses versions prônées par la bourgeoisie et l’armée.

Le Bolchevisme a été trempé par le soulèvement révolutionnaire de la classe ouvrière quia culminé par la révolution de 1905, par la vague réactionnaire qui a suivi, et par la nouvelle vague de grèves et de luttes qui a précédé la première guerre mondiale et enfin dans le combat contre la guerre. Le POR est né dans la lutte contre la Guerre du Chaco et a été forgé lors des de soulèvements de masse qui ont fait chuter les gouvernements de 1936 et 1946, avec de grandes grèves et des massacres, au cours de changements de gouvernements continuels, des coups d’état et une courte guerre civile. Alors que le soulèvement général de 1905 (en Russie) a été écrasé, les deux soulèvements révolutionnaires, des crises auxquelles le POR a participé se sont terminés par le renversement des gouvernements. Le « trotskysme » bolivien a vu son programme repris par les étudiants et les mineurs et pouvait être fier d’avoir dans ses rangs les principaux leaders de la fédération syndicale des mineurs et de la principale centrale ouvrière, la CON (ancêtre de la centrale ouvrière COB).

Le rôle du POR dans les événements d’avril qu’un des fondateurs du parti stalinien lui-même le reconnaissait comme l’une des cinq forces principales dirigeant l’insurrection, la principale étant, à droite, le MNR, la seconde l’aile pro-POR du MNR et la troisième le POR lui-même : « Ce soulèvement armé fut dirigé et amené à la victoire par les dirigeants du MNR, Hernàn Siles Zuazo, Juan Lechin Oquendo, Edwin Moller, Alandia Pantojas, Villegas et les autres. » peut-on lire dans les « Mémoires du premier ministre ouvrier » de Waldo Alvarez (1986).

Dans « Lucha Obrera », le POR cachait que « Quand les principaux dirigeants du MNR pensaient à s’enfuir, ce furent nos camarades qui prirent la direction du peuple et du prolétariat d’Oruro jusqu’à la victoire (…) Nos militants furent les vrais dirigeants de la défense de Villa Pavon et Miraflores qui fut déterminante pour la victoire de la révolution à un moment où l’ennemi semblait devoir triompher dans la cité. » (Lucha Obrera du 12/06/1952)

Aux côtés de la centrale syndicale COB, le pouvoir dominant dans le pays, le POR était le parti le plus important et le plus influent. L’historien Robert J. Alexander remarque que « Le POR avait été capable de définir l’orientation idéologique et le dynamisme de la Centrale des Travailleurs » ; « Pendant les six premiers mois, la COB fut pratiquement aux mains des Trotskystes. » (dans « Trotskysme en Amérique latine ») Lora reconnaît cela.

Lora admet que « Immédiatement après le 9 avril 1952, le MNR agit comme une minorité passive aux côtés des organisations syndicales. Il avait peu de succès du fait que la radicalisation des masses avait atteint un sommet. » (dans « Les syndicats et la révolution » de G. Lora – 1960)

« La totalité de la lutte ouverte qui a donné naissance à la centrale syndicale ouvrière fut aux mains des militants du POR et l’essentiel des permanents et la plupart des orientations de la nouvelle centrale syndicale COB étaient trotskystes. Lechin ne fit rien d’autre que de manœuvrer sous la forte pression des masses et du POR. Dans les discours des dirigeants ouvriers de cette période et dans les plans présentés par le Cabinet de Paz Estenssoro on trouve l’empreinte du POR. » (dans « La révolution bolivienne, une analyse critique » de Guillermo Lora – 1963)

Quand le MNR fut affaibli durant plusieurs mois après le soulèvement d’avril, le Comité central du POR continuait de se tromper lui-même sur la signification de sa majorité au sein de la COB : « Notre actuelle majorité incontestée est la preuve d’un lent mais solide et sûr travail, mené par notre parti. » (Bulletin intérieur n° 13 du POR – 1953)

La COB est née en brandissant les « Thèses de Pulacayo », c’est-à-dire avec un programme issu du programme du POR et de ses orientations politiques. Lors de sa fondation, le POR assumait son rôle dans sa formation et sa direction de la centrale : « La COB est née d’une position d’indépendance de classe claire, interprétant fidèlement pour un large mouvement de masse les conceptions du Programme de Transition. » (dans « Lucha Obrera » du 18/04/1952)

L’historien James Dunkerley soutient que « Une grande part du travail préparatoire à la fondation de la COB fut pris en mains par les représentants du POR, Edwin Moller, Miguel Alandia et José Zegada. » (dans « La révolte dans les veines » de James Dunkerley – 1982). « Le POR influençait directement au moins la moitié de la COB » (dans le même ouvrage – passage supprimé de l’édition anglaise expurgée après « contrôle ».)

En octobre 1952, un journaliste se disant un trotskyste critique du POR admettait qu’au sein de la COB, « la plus importante fraction est celle du POR ; ensuite vient le groupe de Lechin et Torres, c’est-à-dire l’aile nationaliste au sein des syndicats, alors que les staliniens sont seulement en troisième position avec à peine 5 voix. » (dans « Labor Action » du 27/10/1952, le journal de Shachtman)

Il a fallu de février 1917 à octobre pour gagner la majorité au sein des soviets et, lorsqu’ils l’ont obtenue, ils se sont lancés dans l’insurrection. Le POR, lui, contrôlait la COB dès sa naissance. Alors que les Bolcheviks étaient en minorité au sein de la classe ouvrière russe durant ces huit mois de révolution, le POR dirigeait la centrale ouvrière COB durant les six mois déterminants qui ont suivi l’insurrection qui avait défait l’armée de la bourgeoisie. Le programme, la direction et la presse de la COB étaient aux mains du POR. L’essentiel de la direction de la COB défendait une politique et des discours rédigés par le POR.

Cependant, il y a une grande différence entre le POR et les Bolcheviks. Les Bolcheviks ont demandé aux Soviets de n’apporter aucun soutien de classe à la bourgeoisie démocratique, au gouvernement de coalition réformiste et, au contraire, les ont appelé à rompre avec la bourgeoisie et à prendre tout le pouvoir entre leurs mains. Le POR, au contraire, apporta « un soutien critique » au gouvernement bourgeois et lui demanda de lui offrir des postes ministériels. Alors que les Bolcheviks attaquèrent sans pitié les Mencheviks et les Socialistes-révolutionnaires, en tentant de leur ôter leur position dirigeante, le POR s’identifia à la bureaucratie syndicale (pour laquelle ils écrivaient des discours et des plans ministériels) et tenta de transformer le parti bourgeois et son gouvernement. La stratégie bolchevik était de préparer une nouvelle révolution alors que celle du POR consistait à réformer le MNR et son gouvernement. En résumé, alors que le Bolchevisme était léniniste, le POR était Lechiniste.

En Avril, les positions de type menchevik du POR et de Lora

Essayant d’expliquer le comportement du POR aussi objectivement que possible, Dunkerley maintient que les positions de la section de la quatrième internationale « étaient très tôt celles d’une critique du régime du MNR. Ils ne firent aucun appel à un gouvernement des travailleurs, réclamant par contre une radicalisation des réformes proposées par le gouvernement, la défense du régime contre l’impérialisme et une éducation révolutionnaire des masses. » (dans « La révolte dans les veines »)

Juste avant les événements d’avril, le POR publiait « une lettre ouverte au gouvernement, réclamant que le pouvoir revienne aux nationalistes du MNR sans nouvelle élection. » (dans « Labor Action » du 7/04/1952). La stratégie du POR se limitait à exercer une pression périodique sur le gouvernement afin de transformer la direction du gouvernement bourgeois dans le but de permettre au MNR de prendre la présidence par des moyens constitutionnels. Dans cette voie, un gouvernement légal pouvait être préservé qui, par des pressions, aurait été forcé d’adopter des mesures radicales et aurait été contraint de nommer des travailleurs comme ministres.

Durant les événement d’Avril, Lora avait été en France où il fit état de la situation pour le journal « La Vérité », document que « The Militant » reproduisit. Ils étaient les principaux quotidiens de la Quatrième Internationale. Dans son histoire du POR, Lora disait que « Jusqu’à présent, on n’a pas accordé assez d’importance à l’appel de Lora pour un programme trotskyste écrit à Paris quelques jours après l’arrivée au pouvoir du MNR. » Avec un grand cynisme, il affirmait là que la classe ouvrière, « dans le but de gagner, n’avait pas d’autre choix que d’accepter la direction du MNR et du Lechinisme. » (dans « Contribucion a la historia politica boliviana » de G. Lora)
« Les slogans principaux mis en avant par notre parti étaient :
1°) Restaurer la constitution de notre pays par la formation d’un gouvernement MNR qui avait obtenu la majorité dans les élections de 1951.
2°) La lutte pour l’amélioration des salaires et des conditions de travail
3°) La lutte pour des droits démocratiques
4°) La mobilisation des masses contre l’impérialisme, pour la nationalisation des mines et pour l’abrogation de l’accord avec les Etats-Unis » (d’après une interview de G. Lora par le SWP à New York, dans « The Militant » du 12/05/1952)

De toutes ces revendications, seules les dernières sont vraiment radicales et même celles-là ne dépassent pas le cadre démocratique bourgeois, ou ce que l’anticommuniste Paz va faire quelques mois plus tard. La première demande un Etat bourgeois constitutionnel avec un gouvernement populiste. Au lieu de chercher à se différencier du mouvement populiste en développant des revendications anticapitalistes sur des bases de classe, toute la plateforme du POR va exactement dans le même sens que celle développée par le parti bourgeois MNR. Lora ne met en avant aucune idée propre au prolétariat (l’expropriation de la bourgeoisie sans compensation, le contrôle ouvrier, le désarmement des forces armées de la bourgeoisie et leur remplacement par des milices ouvrières et paysannes, l’occupation des mines, des usines et des terres, etc…) Au lieu de chercher à faire de la COB une forme de soviet, de rompre avec la bourgeoisie et d’aller vers la prise de pouvoir par les travailleurs, Lora en appelait à un gouvernement bourgeois du MNR comme changement de direction du pays et pour pratiquer quelques réformes qui ne dépassaient pas le cadre de l’Etat bourgeois.

« Le mouvement insurrectionnel d’Avril ne fut pas une surprise pour notre parti, et se produisit comme nous l’avions prévu dans nos analyses théoriques. » écrit Lora dans son interview au SWP pour « The Militant » du 12/05/1952.

Si un parti était conscient que la principale révolution de son histoire approchait, il aurait dû faire tout ce qu’il pouvait pour maintenir ses principaux dirigeants dans le pays, ou au moins pas trop loin. Pourtant, Lora restait à Paris durant plus de la moitié de l’année après la fin du troisième Congrès Mondial de la Quatrième Internationale pour laquelle il était venu en Europe. Alors qu’il prétend avoir que son parti avait prédit ce qui allait arriver, il décide de rester au loin, dans le monde impérialiste parce qu’il n’estime pas que sa tâche est de contester le pouvoir au MNR mais, au contraire, il a seulement l’intention de s’entendre avec lui en effectuant tout au plus une pression sur lui.

« La lutte qui commença immédiatement est une lutte des masses pour imposer les revendications du gouvernement du 9 avril. » écrit Lora dans une interview à « The Militant » du 19/05/1952.

Si le POR avait été au premier rang de la lutte, son objectif aurait été de mettre en avant une direction alternative de la lutte en proposant à la COB de prendre le pouvoir en renversant Paz. Au lieu de cela, Lora appelait à soutenir le gouvernement bourgeois et les ministres de son « aile gauche ». Au lieu de s’opposer au piège de la participation de ministres ouvriers dans un gouvernement capitaliste, aidant ainsi le gouvernement à cacher ses préparatifs pour désarmer les travailleurs avant de mener une contre-attaque contre eux. Lora se reconnaissait dans cette tactique : « Les travailleurs du textile décidèrent d’imposer leurs conditions à l’aile gauche du MNR et la contraignirent à accepter des ministres issus de la classe ouvrière au sein du nouveau gouvernement dont ils formèrent l’aile gauche. » (d’après « The Militant » interviewant Lora le 12/05/1952)

« Dans cette situation, le rôle essentiel du POR est d’être le guide vigilant qui empêche que les revendications des travailleurs soient diluées dans de vagues promesses ou dans des manœuvres de gens de l’aile droite. » (Interview de Lora à « The Militant » du 19/05/1952

Pour le POR, l’ennemi n’est pas le gouvernement bourgeois mais seulement les ministres de l’aile droite du gouvernement de l’anti-communiste Paz. (…)

Lora justifiait cette attitude réformiste en qualifiant le régime de petit-bourgeois. La petite bourgeoisie est incapable d’installer son propre régime de production ni un régime qui lui soit propre. La petite propriété engendre inéluctablement la grande propriété. Une société de petits propriétaires est impossible et ne peut empêcher que, la compétition se renforçant, les uns s’enrichissent en accumulant pendant que les autres deviennent pauvres et tombent dans le prolétariat. Quand la petite bourgeoisie n’est pas alliée au prolétariat , elle marche derrière la bourgeoisie qui veut réformer l’Etat.

Un gouvernement qui n’est pas subordonné aux soviets et aux milices ouvrières est un pouvoir contre le prolétariat. Un gouvernement petit bourgeois qui oscille entre le prolétariat et la bourgeoisie ne peut exister. Soutenant cette possibilité imaginaire, Lora mettait en avant l’idée que ces « gouvernements petits-bourgeois » devaient être sous la pression et complétés par des ministres ouvriers pour parvenir graduellement à devenir des gouvernements ouvriers et paysans. Cette conception gradualiste et réformiste devait amener le POR à soutenir l’idée de dictature militaire socialiste et à demander plus tard à obtenir des ministres dans le gouvernement du général Torres. Plus vous prétendez introduire des ministres « rouges » dans des gouvernements populistes de la bourgeoisie et que vous semez des illusions sur de tels gouvernements, plus la classe dirigeante est amenée à faire appel à de tels démagogues pour tromper et désorienter les masses et préparer ensuite un nouveau coup d’Etat réactionnaire.

Ni le gouvernement du MNR, ni le parti n’étaient petits- bourgeois. Le MNR, comme tout parti ayant un soutien populaire, reflétait le composition de la société où il intervenait. Un parti populiste, même si une majorité de ses membres sont issus des couches les plus opprimées de la société, exactement comme tout le reste de la société, est dirigé du haut en bas. Presque tous les dirigeants principaux du MNR venaient de familles de l’oligarchie, qui avaient collaboré avec l’impérialisme allemand, soutenu la dictature nationaliste sanglante de Villarroel et qui étaient socialement, idéologiquement et organiquement l’expression d’un secteur de la bourgeoisie nationale. Comme toute la société bolivienne, le MNR pouvait avoir une majorité de membres et de votants issus de la petite bourgeoisie, mais elle était dirigée par des bourgeois et des politiciens bourgeois. (…)

« Rébelion » contre la Révolution permanente

Le POR était fier d’éditer les déclarations de la bureaucratie de la COB :

« Notre point de vue s’est imposé à une écrasante majorité et le journal « Rébelion » de la COB défend notre position au sein du camp des travailleurs. » écrit le numéro 13 du Bulletin intérieur du POR.

« Les trois premiers numéros de « Rébelion », ceux qui ont été publiés à l’occasion du premier congrès de la COB (31 octobre 1954) ont été écrits sous la direction de M. Alandia et expriment intégralement le programme de notre direction à ce moment. Le premier numéro contient un chaleureux message du secrétaire général du POR. » (citation tirée « La révolution bolivienne, analyses et critiques, de G. Lora – 1963)

Mais que disait le journal de la COB ? Mettait-il en avant une politique révolutionnaire dont le principe de base devait nécessairement être la rupture avec Paz et l’appel à l’occupation des mines, des usines et des terres, et l’appel à prendre le pouvoir ? Au contraire « Révolte » s’identifiait avec le régime bourgeois. Il affirmait que le gouvernement MNR était le sien et qu’il devait être soutenu. Dans sa première parution, écrite sous la dictée du POR, il écrivait :
« La défaite de l’oligarchie et la naissance du gouvernement du MNR a été l’œuvre des masses travailleuses. C’est notre création. (….) Pour se maintenir, l’actuel gouvernement nécessite le soutien des travailleurs. Si les travailleurs sont vigilants, ils peuvent obtenir de grands succès. » (dans « Rébelion » du 1/05/1952)

Ils se sont non seulement livrés au MNR mais ont également rendu hommage à la mémoire d’un militaire, Gualberto Villarroel, qui avait été impliqué dans le massacre de Catavi en 1942, et qui était un dicttateur pro-impérialiste qui avait été renversé par un soulèvement populaire. (lire « Notre prolétariat rend hommage à la mémoire d’un président martyr ». (« Rébelion » du 1/05/52)

Comment une telle position pouvait–elle être celle de révolutionnaires ? Une telle orientation pouvait seulement désarmer et démobiliser la COB, lui demandant, au lieu de prendre le pouvoir, de continuer à aider un gouvernement bourgeois qui était inévitablement destiné à s’aligner sur l’impérialisme et à massacrer les travailleurs.

En juin, « Lucha Obrera » maintenait que le MNR devait remercier le POR pour l’avoir aidé à venir au pouvoir et pour son soutien. Il considérait que sa tâche était désormais de de faire pression sur le MNR pour aller vers des réformes qui pourraient bénéficier aux travailleurs et aux classes moyennes.

« Si le MNR a des remerciements à transmettre à quelqu’un, c’est certainement et indubitablement au POR (…) Le POR continuera à prendre en charge sa tâche de guide du prolétariat et de contrôle que les actions qui ont renversé un gouvernement et en a mis en place un autre qui reçoit le soutien du peuple profiteront au prolétariat et aux secteurs opprimés des classes moyennes. » (dans « Lucha Obrera » du 12/06/1952)

« Jamais auparavant n’a-t-on vu un parti comme le MNR, qui peut compter sur le soutien unanime du peuple en armes et du prolétariat, n’a pris le pouvoir et jamais, non plus, il n’a eu une telle opportunité d’adopter des mesures ayant un tel contenu révolutionnaire. Le gouvernement a fermé les yeux, ou n’a pas voulu voir cette magnifique opportunité, et a préféré tromper le prolétariat qui l’avait soutenu inconditionnellement. » (dans « Lucha Obrera » du 29/06/1952

Jamais auparavant un parti avait eu une telle opportunité de réaliser une révolution sociale, mais le MNR hésitait. Le POR s’opposait à l’idée que cette déficience provenait du caractère de classe bourgeois du MNR, mais il disait que c’était dû à un manque de capacités tactiques. Pour le POR, la tâche consistait à lui ouvrir les yeux et à lui faire voir cette magnifique opportunité. Toute la politique du POR était de type menchevik. Au lieu d’appeler les travailleurs à rejeter le MNR et à lutter pour amener la COB au pouvoir, le POR se flattait d’avoir servi le MNR et de lui servir de conseiller pour l’aider à se réformer.

Le POR soutient le gouvernement bourgeois

Neuf jours après le soulèvement du 9 avril, le POR déclarait que

« dans la mesure où celui-ci tient les promesses de son programme, le POR soutient le gouvernement qui est issu du soulèvement populaire du 9 avril. (…) Il a deux ministres ouvriers dans un gouvernement petit bourgeois, mais il est entièrement contrôlé et tenu par les décisions de la COB. » (dans « Lucha Obrera » du 18/04/1952)

Il n’existe pas de circonstances dans lesquelles le prolétariat devrait soutenir un gouvernement tenu par une fraction de ses exploiteurs. Au contraire, le but d’un parti marxiste devrait être de le contester et de le lutter pour son renversement révolutionnaire. (…)

Bien qu’en Bolivie à cette époque l’impérialisme n’ait eu aucune intention de tenter un coup d’Etat, le POR choisit de d’aider Paz et Siles, qui savaient comment user de démagogie de concert avec des réformistes comme Lechin et leurs agents au sein du POR, afin de calmer les masses, afin de se libérer de la pression de la classe ouvrière et réussir à reconstruire les forces armées de la bourgeoisie et maintenir ainsi le capitalisme semi-colonial. (…)

Croire que des ministres « rouges » dans un cabinet bourgeois pourraient avoir une politique contraire à celle du gouvernement s’est révélé une illusion réactionnaire. Au contraire, ces ministres « rouges » ont dû soutenir les décisions d’un gouvernement anti-ouvrier. Ce n’était pas la Cob qui contrôlait les ministres, mais c’était le gouvernement qui, au travers des ministres syndicalistes, contrôlait la COB.

Pendant les événements d’avril, « le Comité Central (du POR) émit une résolution sur la manière se soutenir la révolution, avançant un programme de revendications immédiates. Le point principal réclamait une lutte pour (…) un gouvernement bolivien qui obéirait aux aspirations des Boliviens ». (Bulletin intérieur numéro 13 – 1953) En mai, « Lucha Obrera » appelait à une lutte pour changer la direction du gouvernement de Victor Paz. Il réclamait « Un gouvernement bolivien qui obéirait aux souhaits des Boliviens et non aux Yankis. » « Le gouvernement petit bourgeois, sous la pression des événements politiques, a la possibilité de se transformer ou de se changer en un gouvernement Ouvrier et Paysan. » (dans « Lucha Obrera » du 25/05/1952)

Les Boliviens appartiennent à toutes les classes de la société. Un gouvernement « des Boliviens » ne peut qu’être un gouvernement aux mains de la classe dirigeante. Le POR, au lieu de se battre pour renverser le gouvernement bourgeois afin de créer un pouvoir des ouvriers et des paysans, suggérait que le MNR devrait prendre en charge le but de développer une souveraineté nationale bourgeoise et qu’il serait capable de cesser de se concilier avec l’impérialisme. S’il agissait ainsi, il serait, selon le POR, devenu un gouvernement Ouvrier et Paysan.

Pour le marxisme, le prolétariat ne peut venir au pouvoir que sur la base de la destruction de la machine d’Etat et de l’exclusion de la bourgeoisie du pouvoir. Pour le POR, les travailleurs pouvaient accéder au pouvoir en bolivianisant le régime bourgeois MNR. Le POR, suivait ainsi fidèlement les enseignements d’Aguirre et Marof, selon lesquels il fallait tenter d’aider les gouvernements nationalistes dans le but d’en changer la direction.

Le co-gouvernement

Après le succès de la révolution d’Avril, une querelle commença entre les différentes ailes du MNR à propos du partage du pouvoir. Quand Lechin se retira, protestant contre le petit nombre de postes attribués à ses amis, le leader de l’aile droite, (…) Siles, déclara : « Juan reviens, nous allons discuter (…) Tu nommes quatre ministres. » Lechin revint, nomma quatre ministres, presque au hasard. Le co-gouvernement était né. (…)

Soutenu par tous les votes du POR, la résolution de la nouvelle centrale COB déclarait : « Confirmer leur soutien et la confiance absolue de la classe ouvrière dans les camarades Juan Lechin et German Butron et la solidarité et le soutien dans leur poste de ministre. » (dans « Mouvement ouvrier et processus politique en Bolivie, Histoire de la COB 1952-1987 de Jorge Lazarte)
Le POR, après s’être lui-même identifié avec les ministres Lechinistes, leur demanda de renoncer à protester contre le retard dans la nationalisation des mines. (…) En juillet, le POR disait : « Quand la COB a été fondée, les ministres ouvriers étaient des porte-paroles des ouvriers au sein du gouvernement et des agents du gouvernement dans le camp des ouvriers. L’action des ministres ouvriers, minoritaires, est difficile. Face à cette situation, il ne leur restait pas d’autre alternative que la démission. » (Lucha Obrera du 15/07/1952)
En novembre, le POR commença à émettre une « autocritique » : « (…) au lieu de prolétariser le cabinet gouvernemental, ces ministres ont seulement réussi à ministérialiser la Centrale Ouvrière Bolivienne. » (Lucha Obrera du 29/11/1952).
Vers la fin de 1953, les dirigeants du POR présentaient un rapport qui affirmait que « Le nouveau soulèvement ouvrier provient de la revendication des travailleurs que Lechin quitte le cabinet soutenu par les syndicats de mineurs, s’appuyant sur la COB et sur Lechin. Notre fraction au sein des syndicats adopta alors une position neutre et vacillante. (…) » (Bulletin intérieur numéro 13 du POR)
Le POR admettait que ses syndicalistes s’étaient adaptés aux pressions de Lechin. La politique consistant à revendiquer la démission des ministres ouvriers était une manœuvre opportuniste. Elle ne s’accompagnait pas de la revendication que la Cob prenne le pouvoir. Quelques semaines auparavant, durant les événements clefs qui ont frustré de sa victoire en janvier le camp d’extrême gauche, le POR demandait au « camarade président » bolivien et à son gouvernement qu’ils acceptent qu’il le rejoigne. Pour ces raisons, la « nouvelle période de soulèvement » ne s’acheva pas par une victoire du POR mais par celle du MNR, qui réussit à absorber la plupart des membres et de la périphérie du POR.

Le POR cherche à entrer au gouvernement bourgeois
Pendant la révolution de 1952, il était d’une importance vitale pour tout parti marxiste (aussi peu qu’il le soit) qu’il ait une politique de totale indépendance et d’opposition claire à un nouveau gouvernement bourgeois du MNR. Non seulement, le POR fit le contraire, apporta son soutien au nouveau régime, s’identifiant complètement aux ministres « de gauche », mais il tenta même d’entrer au gouvernement. La « Quatrième internationale », lors de son troisième congrès mondial en 1951, adopta de manière unanime une ligne qui poussait le POR a rejoindre un gouvernement du MNR, et le POR avait déjà rejoint un précédent gouvernement militaire « socialiste ». (…)
« Le Pouvoir exécutif a invité le peintre révolutionnaire Alandia à prendre le poste de Ministre de la Culture (…) Le POR a autorisé ce membre de l’organisation à accepter cette invitation. » (Lucha Obrera du 1/06/1952). Alandia, qui fut jusqu’à la fin de sa vie un dirigeant du POR de Lora, avait été l’éditeur de l’organe de la bureaucratie syndicale du MNR, avant de devenir le ministre de la Culture du gouvernement.
Le militant trotskyste californien Ryan envoya une lettre au SWP et à la « Quatrième Internationale », demandant des explications avec justifications pour la participation du POR au gouvernement. Jusqu’à présent, nous n’avons pas eu connaissance d’une explication ou d’un démenti concernant ces faits (…) Selon le bulletin intérieur numéro 17 du SWP, « Selon ces rapports émanant de sources non-trotskystes, le POR a accepté des postes dans l’appareil gouvernemental : Guillermo Lora, qui était le secrétaire général du parti, a reçu un poste à l’Office de Stabilisation ; le camarade Moller, actuellement secrétaire général du POR, est nommé directeur de la Banque d’Epargne des Travailleurs qui est contrôlée par Juan Lechin, membre cabinet gouvernemental ; Ayala Mercado, un autre dirigeant du POR, est membre de la Commission Agraire. » (dans la deuxième lettre critique du militant Ryan du SWP)
(…) En 1952, le POR a mené une politique de participation ministérielle dans l’Etat bourgeois, en contradiction avec le bolchevisme et le trotskysme. S’il n’a pas réussi à obtenir un portefeuille ministériel mais seulement des postes de secrétaire d’Etat dans les ministères ou les départements de la bureaucratie d’Etat, c’est à cause du fait que le MNR considérait que le POR n’avait pas un poids suffisant indépendamment de la faction Lechiniste (…). Il préférait conserver le POR en dehors du gouvernement, mais subordonné à celui-ci au travers de la bureaucratie syndicale.

Le programme de collaboration du POR

Dans chaque numéro de « Lucha Obrera » après avril 1952, a été reproduit « le Programme des Exploités », qui suit ici dans son intégralité :

« 1- Empêcher la révolution commencée le 9 avril d’être étouffée par un cadre démocratique bourgeois.
2- Renforcer la classe ouvrière et consolider la COB.
3- Mobiliser la paysannerie derrière le slogan de nationalisation de la terre et expropriation des grandes propriétés sans indemnisation, afin de permettre au processus révolutionnaire d’aller jusqu’à son terme.
4- Obtenir des garanties démocratiques pour les exploités. Le développement de la démocratie syndicale au sein des organisations syndicales. Liberté de propagande pour les partis révolutionnaires. La suppression des privilèges de l’oligarchie minière contre-révolutionnaire.
5- Armer des milices ouvrières pour remplacer l’armée régulière.
6- Améliorer les conditions de vie et de travail. Respect d’un salaire minimum et d’une échelle montante des salaires. Des contrats collectifs.
7- Nationaliser les mines et les chemins de fer sans indemnisation et sous contrôle ouvrier.
8- Expulser l’impérialisme. Suppression des traités internationaux qui lient le pays à l’impérialisme. Rejet des accords d’aide technique avec les Nations Unies. » (Lucha Obrera du 25/05/1952)
Nous n’allons pas critiquer chacun de ses slogans, mais relever l’absence des slogans clefs et essentiels. Ce programme est limité et adapté au goût de l’aile Lechiniste du MNR. La bureaucratie syndicale pouvait s’accommoder de ces slogans.
Les revendications centrales complètement ignorées par la presse du POR durant ces mois étaient celles concernant l’occupation par les travailleurs des mines, des usines et de larges secteurs ; aucun soutien au nouveau gouvernement bourgeois ni à la bureaucratie syndicale de Lechin ; aucune participation ouvrière au gouvernement bourgeois ; tout le pouvoir à la COB.
Le POR parlait d’ « empêcher la révolution d’être étouffée » alors que, par leur soutien critique au gouvernement capitaliste, il était lui-même en train de l’étouffer. Il réclamait la « consolidation de la COB » mais refusait de se battre pour la plus élémentaire des tâches permettant d’aller vers ce but comme une lutte ouverte contre la bureaucratie Lechiniste, pour contester les élus MNR lors des élections, pour le rappel des élus par la base dans les meetings de masse et pour l’appel d’une conférence immédiate de la COB afin de la doter de structures de pouvoir de type soviétique afin de la préparer à prendre tout le pouvoir. (…)
Il revendiquait la nationalisation de la terre, des mines et des chemins de fer, mais ils ne revendiquaient pas qu’elle soit réalisée par les ouvriers et les paysans organisés les occupant eux-mêmes. Leur position se limitait à demander au gouvernement de réaliser ces mesures, ce qui créait des illusions dangereuses dans les masses, aidait à les démobiliser et à les maintenir dans un état de dépendance au lieu de les appeler à agir par elles-mêmes. Au lieu d’avancer l’expropriation par les travailleurs, ils ne réclamaient le contrôle ouvrier que dans les entreprises d’Etat. Les usines (Said, Soligno, etc ), les chaînes de magasins (Casa Grace, etc ) et les autres compagnies privées continuaient de fonctionner comme auparavant. Il n’y avait aucune revendication en vue de leur nationalisation (même pas avec indemnisation), ni pour le contrôle ouvrier, ni même pour des taxes plus élevées à leur égard.
Le POR demandait « la liberté de propagande pour les partis révolutionnaires ». Le pluriel de « partis » revenait déjà à reconnaître le MNR et les staliniens comme des révolutionnaires. Il aurait plutôt fallu mener une lutte pour exproprier les medias de masse et les mettre sous le contrôle des travailleurs.

Le programme collaborationniste du POR

Dans chaque parution de Lucha Obrera après avril 1952, une nouvelle version du « Programme des exploités » est reproduite, ici en intégralité :

« 1- Empêcher que la révolution débutée le 9 avril soit étranglée par la démocratie bourgeoisie
2- Renforcer la classe ouvrière et consolider la COB
3- Mobiliser la paysannerie derrière le slogan de nationalisation de la terre et expropriation des grandes sociétés privées sans compensation, afin d’assurer que le processus révolutionnaire aille jusqu’à la victoire
4- Gagner des garanties démocratiques pour les exploités. Développer la démocratie ouvrière dans les syndicats. Liberté de propagande pour tous les partis révolutionnaires. La suppression de tous les privilèges des « roscas » contre-révolutionnaires (hiérarchie d’encadrement des mineurs).
5- Substituer les milices ouvrières à l’armée régulière
6- Obtenir de meilleures conditions de vie et de travail. Un salaire minimum et une échelle de progression des salaires. Des contrats collectifs.
7- Nationaliser les mines et chemins de fer sans indemnités et sous contrôle ouvrier.
8- Expulser l’impérialisme. Supprimer les traités internationaux qui attachent le pays à l’impérialisme. Rejeter l’accord pour l’aide des Nations Unies. (dans « Lucha Obrera du 25-5-1952)
Nous n’allons pas discuter ces slogans, mais l’absence de ceux qui nous paraissent essentiels et fondamentaux. Ce programme est limité et adapté aux vues de l’aile Lechiniste du MNR. La bureaucratie syndicale pouvait parfaitement s’adapter à tous ces slogans.
Les revendications fondamentales qui sont parfaitement ignorée dans la presse du POR durant tous ces mois concernaient l’occupation des mines, des usines et des grandes entreprises, le refus de soutenir le nouveau gouvernement bourgeois ni la bureaucratie syndicale de Lechin, le refus du co-gouvernement, la démission des ministres ouvriers du gouvernement capitaliste et tout le pouvoir à la COB.
Le POR parlait d’ « empêcher que la révolution ne soit étranglée » alors qu’ils contribuaient eux-mêmes à l’étrangler avec leur soutien « critique » d’un gouvernement capitaliste. Ils revendiquaient le « renforcement de la COB » mais ils refusaient de se battre pour la plus élémentaire des tâches pour y parvenir à savoir le combat contre la bureaucratie syndicale de Lechin et du MNR, pour la réélection de tous les dirigeants par la base dans de grands meetings et pour pour une conférence nationale immédiate en vue de transformer le syndicat en organe de type soviétique en vue de l’amener à prendre la totalité du pouvoir. Le POR ne voulait pas lutter pour la transformation de la COB en direction des soviets en vue de la prise de pouvoir par les travailleurs, mais il voulait mettre la pression sur son sommet pour qu’il récite ses discours et améliore les décrets gouvernementaux.
Il appelait à la nationalisation de la terre, des mines et des chemins de fer, mais ne proposait pas qu’elle soit imposée par les ouvriers et les paysans eux-mêmes au travers d’occupations des lieux de travail. Sa position se limitait à revendiquer et à exercer des pressions sur le gouvernement afin qu’il prenne de telles mesures, ce qui créait de dangereuses illusions parmi les masses, aidait à les démobiliser et à les maintenir dans un état de dépendance vis-à-vis du gouvernement (au lieu de les appeler à réaliser ces tâches eux-mêmes). A aucun moment, ils n’ont appelé à l’expropriation de la bourgeoisie. Le contrôle ouvrier n’a été demandé que dans les entreprises d’Etat. Les usines (Said, Soligno, etc), les chaînes de magasins (Casa Grace, etc) et les autres compagnies privées continuaient de fonctionner comme avant. Il n’y avait aucune revendication en vue de leur nationalisation (même avec indemnisation), pour le contrôle ouvrier ou pour le paiement de taxes patronales.
Ils revendiquaient « la liberté de propagande pour les partis révolutionnaires ». De cette manière, le POR admettait qu’il existait d’autres partis révolutionnaires que lui-même : les staliniens et le MNR. Ce qui aurait été juste c’était de revendiquer les plus larges libertés démocratiques. En même temps, il aurait dû y avoir un combat pour l’expropriation du secteur privé dans les médias et leur prise en mains par les organisations de travailleurs et par les gens ordinaires. « La suppression de tous les privilèges des roscas contre-révolutionnaires » était réclamée. Mais que signifiait la suppression de ces privilèges ? Ce qui était nécessaire était la revendication de leur expulsion totale au travers de cours de justice du peuple pour condamner les exécuteurs et les bouchers du régime oligarchique.
Le slogan visant à l’expulsion de l’impérialisme était très vague. Il n’était pas relié à une revendication d’expulsion de toutes ses entreprises ni à un rejet de toutes les dettes étrangères. D’ailleurs, le POR lui-même répétait que, s’il parvenait au pouvoir, il tenterait de forcer les USA à le reconnaître et à établir des relations diplomatiques avec lui.
Le POR ne revendiquait même pas ce que nécessite une simple démocratie bourgeoise : une assemblée constituante souveraine dans laquelle tous les citoyens âgés de 18 ans (ou de 16 ans) aient le droit de voter et d’être élus. (…)

Le POR ne luttait pas pour l’occupation par les travailleurs de toutes les entreprises

Après les événements d’avril, les forces armées de la bourgeoisie étaient virtuellement détruites. Tout le pouvoir était aux mains des milices du peuple et des travailleurs et de la COB. Dans ces circonstances, l’étape suivante était d’appeler la COB à cesser tout soutien à un gouvernement de la classe dirigeante et à prendre tout le pouvoir entre ses propres mains.
Selon Lora, « Depuis le 9 avril, les syndicats des plus importantes régions prirent en mains la solutions de principaux problèmes, et les autorités, ainsi remplacées, n’eurent d’autre choix que d’accepter leurs décisions. Ce sont ces syndicats qui agirent comme des organes d’un pouvoir aux travailleurs, d’une dualité de pouvoir face aux autorités au niveau local ou national. Contrôlant la vie quotidienne des masses, ils prirent des décisions en occupant les attributions d’un pouvoir législatif et exécutif et parvinrent même à exercer la justice. L’assemblée syndicale était devenue l’arbitre ultime et l’autorité suprême. Cette situation était quasiment générale dans les mines et, parfois, était la même dans les entreprises. Malheureusement, cette réalité n’était pas complètement comprise par l’avant-garde du prolétariat et le moment favorable pour mettre en avant l’occupation immédiate des mines, qui aurait permis au prolétariat de faire basculer en sa faveur la question de la dualité de pouvoir, a été abandonnée. Dans la première période, les dirigeants syndicaux et les assemblées agissaient pourtant comme des organes d’un pouvoir ouvrier. »

Lora écrit : « Un des slogans du POR qui plaisait le plus aux travailleurs était l’occupation des mines. (…) Pourquoi il n’a pas été mis en avant dans l’action des travailleurs, à l’époque de leur plus grande mobilisation et radicalisation ? Si les mines avaient été occupées, et cela était possible, le cours de la révolution aurait été radicalement différent. (…) L’occupation des mines aurait soulevé, à court ou à moyen terme, la question du pouvoir et donné les bases au dépassement du programme nationaliste par la classe ouvrière. Cela aurait permis aussi ay POR d’en prendre rapidement la direction. » (dans « Contribution à l’histoire politique de la Bolivie » de Guillermo Lora Volume 2 – pages 231-232)
(…) La raison pour laquelle le POR n’a pas mis en avant ce slogan est liée à son refus d’appeler au contrôle ouvrier des entreprises privées, à la nationalisation des usines et à des revendications anti-capitalistes : il suivait Lechin et faisait pression sur le gouvernement Paz.

Tout le pouvoir à la COB !

« A travers la COB, l’aile gauche du mouvement ouvrier était un pouvoir à côté du gouvernement et, en un certain sens, plus puissant que le gouvernement lui-même. La COB avait une base plus importante que le parti dont il était officiellement un élément. Il avait proposé que le MNR assume le pouvoir et gouverne, mais la COB se positionna comme un centre rival capable de prendre des initiatives et de mettre son veto aux décisions du gouvernement. Cela signifie que la COB était en capacité de gouverner mais n’en avait pas la responsabilité. (…) En réalité, la COB était le gouvernement réel des travailleurs de Bolivie et, par conséquent, de l’économie nationale. En fait, il possédait les caractéristiques symboliques et fonctionnelles du pouvoir souverain, y compris des organes exécutif, délibératif et judiciaire et, ce qui est plus important, des forces armées. » (dans « Bolivie : la révolution inachevée » de James M. Malloy – 1989).

« La COB était le maître du pays, et, de fait, pour une certaine période, il était le seul centre d’un pouvoir digne de ce nom. Pour la majorité des masses, la COB était leur seul leader et leur seul gouvernement. » (dans « Une histoire du mouvement ouvrier bolivien » de Lora – 1963)

La situation en Bolivie après le 9-11 avril 1952 était semblable à celle de la Russie après la révolution de février 1917. Deux pouvoirs existaient dans le pays, mais le plus fort, celui aui avait un caractère de masse, était celui des organisations des travailleurs et du peuple qui, du fait de ses dirigeants conciliateurs, laissait tout le pouvoir à un gouvernement bourgeois faible. Les gouvernements de Kérensky et de Paz ont dû flirter avec l’insurrection et avec les revendications des masses en même temps qu’elles essayaient de gagner du temps pour ne pas les satisfaire et, pendant cet intervalle, pour reconstruire des forces armées et bâtir leur propre autorité, afin d’ouvrir la voie à une stabilisation du pouvoir bourgeois.
Afin de faire face à cette situation, les bolcheviks demandaient aux soviets de rompre avec le gouvernement provisoire de gauche et de prendre eux-mêmes le pouvoir. Dans le cas de la Bolivie, la revendication aurait dû être de lutter pour tout le pouvoir à la COB. La COB, tout comme les soviets russes, avait les armes et le pouvoir mais, du fait de ses dirigeants conciliateurs, laissait la place à la bourgeoisie. La prise du pouvoir, par la COB comme par les soviets, aurait pu se faire pacifiquement. L’ancien appareil militaire s’était déjà effondré sous les coups de la révolution violente. La voie était ouverte au pouvoir aux travailleurs, qui avait ses propres armes entre ses mains et pouvait disposer de la totalité du pouvoir. Le seul obstacle, pour la COB comme pour les soviets russes, pour qu’ils prennent en charge leur tâche, est que leur direction tenait avant tout à sauver la bourgeoisie.
Aux objectifs que la COB devienne le pouvoir réel dans le pays et que le POR devienne sa principale direction, la section de la quatrième internationale s’opposa au slogan : tout le pouvoir à la COB. Au contraire, il appela la COB à rejoindre le gouvernement bourgeois, affaiblissant celle-ci comme pouvoir alternatif et la transformant en un corps de plus en plus subordonné au gouvernement bourgeois. Le slogan du POR était de gauchiser l’administration Paz par des changements ministériels. Dans cette voie de trahison, le POR aida Paz et Lechin à diluer le pouvoir de la COB et à reconstituer l’Etat bourgeois et son armée.
Dans son « autocritique », Lora reconnaissait que « Le POR utilisait ces événements pour défendre le slogan d’un contrôle total du cabinet par la gauche (…) Le slogan, pourtant, révélait une énorme erreur idéologique : l’idée que les travailleurs pouvaient parvenir au pouvoir grâce à Lechin » (dans « La révolution bolivienne, une analyse critique » de Lora – 1963).
(…)

Transformer la COB en soviet !

Pour Lénine et Trotsky, la dictature révolutionnaire du prolétariat ne peut avoir comme base que des organisations du type des soviets russes de 1917. Dans chaque révolution, il est vital de lutter pour donner des formes soviétiques aux organisations de masse et aux organes de pouvoir créées par les exploités. Le soviet est un organe de lutte du prolétariat dont les délégués sont directement élus et révocables par les assemblées de base, incluant tous les travailleurs, petits patrons, paysans, soldats, ménagères, chômeurs et autres secteurs opprimés du secteur. Alors que les syndicats sont des corps qui unissent les travailleurs d’une entreprise ou d’une branche de production. Les soviets sont des organismes constitués sur la base d’un territoire qui comprend les plus larges masses, syndiqués et non-syndiqués.
Aux yeux du POR, la COB, comme un meeting de masse ou un conseil municipal ouvert, était un soviet. Tous les soviets ne sont pas des pouvoirs alternatifs. Tous les organes de dualité de pouvoir ne sont pas des soviets. Un pouvoir parallèle peut être un parlement, une armée une autre institution qui possède des forces armées et une autorité gouvernementale sur une part notable du pays.
La COB, même si elle avait des tendances soviétiques, était un organisme de type syndical avec des formes d’organisation verticales et bureaucratiques. « Une des plus graves erreurs dans l’organisation de la COB provenait de ses sommets, ses leaders se révélant rapidement complètement liés au gouvernement petit-bourgeois. » (La révolution bolivienne » de Guillermo Lora) (…)
Les délégués de la COB n’étaient ni élus ni contrôlés par la base et ne pouvaient pas être révoqués par des meetings de masse. Le premier congrès de la COB eut lieu un an et demi après sa fondation. La direction syndicale fit tout son possible pour diriger les syndicats sur des critères patronaux de type bureaucratique. Un parti révolutionnaire aurait dû lutter pour l’organisation immédiate d’un congrès quelques jours ou quelques semaines après sa fondation. C’est seulement ainsi que la COB aurait pu être démocratisée et acquérir des formes d’organisation de type soviétique. Cependant, le POR était un des dirigeants de la COB et n’avait pas d’objection contre la structure bureaucratique, ce qui lui permettait d’avoir de bonnes relations avec Lechin afin de s’entendre avec lui.
La COB avait été fondée dans un meeting appelé par la Fédération des Mineurs le 17 avril 1952. Les dirigeants des confédérations des travailleurs d’usines, des chemins de fer et des paysans, des banques et des branches alliées, des employés commerciaux et industriels, de la construction, des boulangers … prirent part à cette assemblée. (d’après « Mouvement ouvrier et processus politique en Bolivie » de Jorge Lazarte) (…)
La dualité de pouvoir ne peut durer longtemps. L’un des pouvoirs doit l’emporter sur l’autre. Si le pouvoir ouvrier n’écrase pas celui de la bourgeoisie, alors ce dernier s’imposera finalement (si nécessaire au travers d’un écrasement sanglant et d’un enrégimentement et d’une domestication). (…)

Le gouvernement MNR-POR

Dans son congrès de 1952, la Quatrième Internationale adopta à l’unanimité le slogan de gouvernement MNR-POR. Après avril 1952, le POR tenta d’appliquer cette recette en la changeant légèrement. Il demandait le départ de l’aile de droite du MNR.

« Le gouvernement ouvrier et paysan n’est pas la dictature du prolétariat. Il est en transition vers lui le parti politique de la classe ouvrière n’étant pas encore une majorité de celle-ci. (…) Le gouvernement ouvrier et paysan émergera sûrement avant la dictature du prolétariat en Bolivie, sur la base fondamentale de deux importantes forces politiques : le POR et l’aile gauche du MNR (…) » (Bulletin intérieur n°13 du POR)
Cette notion de gouvernement ouvrier et paysan ressemble d’avantage à celle du stalinisme qu’au léninisme-trotskysme. Dans une période récente, le stalinisme parlait aussi de gouvernement ouvrier et paysan, mais dans un autre sens, celui d’une étape historique. Il proposait de subordonner les objectifs du prolétariat à ceux du programme démocratique de la petite-bourgeoisie des villes et des campagnes. C’est pour cette raison que Trotsky était opposé à l’utilisation de ce slogan à ce moment et il ne l’acceptait qu’au sens de la dictature du prolétariat et de la paysannerie pauvre dirigée par le prolétariat pour appliquer un programme socialiste.
Les idées centristes de la Quatrième internationale et du POR consistaient en un gouvernement conjoint avec la petite bourgeoisie dans lequel le POR serait le représentant de la classe ouvrière. Mais le MNR ne représentait pas la paysannerie (et encore moins les paysans pauvres ni le secteur des sans-terre) et le MNR n’a jamais tenté d’organiser cette classe ni de placer à sa tête certains des leaders de cette classe en majorité dans le pays. Le MNR était indiscutablement un parti bourgeois. Ses membres provenaient d’anciens partis capitalistes ou issus des caciques qui avaient présidé des gouvernements anti-ouvriers. Paz avait été gouverneur de la banque centrale et ministre des finances dans deux gouvernements au service des patrons. Le MNR avait sympathisé avec le parti nazi d’Hitler qui avait massacré le mouvement ouvrier le plus important du monde. Quand les membres du MNR étaient au gouvernement, ils ont mis en place la dictature pro-impérialiste qui a été renversée par l’insurrection populaire.

« En vue de la résolution des tâches nationales élémentaires, non seulement la grande bourgeoisie mais également la petite bourgeoisie ont été incapables de fournir une force politique, un parti ou une fraction avec lequel le parti du prolétariat aurait pu mener la lutte pour la révolution démocratique bourgeoise. » (extrait du texte de Trotsky intitulé « La troisième internationale après Lénine »).
Le prolétariat ne doit pas dissoudre son programme dans celui de la bourgeoisie, petite, moyenne et grande. Sous le programme de la bourgeoisie, il est impossible de rompre avec l’impérialisme et le sous-développement. La seule manière de résoudre les tâches démocratiques bourgeoisies est de les réaliser au travers de la révolution socialiste qui mènera des tâches bourgeoises non réalisées à l’expropriation de la bourgeoisie et à la mise en place d’une économie socialisée et planifiée et à l’internationalisation de la révolution.
Durant ses 55 années d’existence, le POR n’a jamais mis en avant la stratégie de la révolution socialiste internationaliste. Il est né en appelant à une révolution anti-impérialiste et agraire en vue de la mise en place d’un gouvernement multi-classiste et capitaliste qui aurait pu être mis en place par un coup d’état militaire ou par une métamorphose d’un gouvernement bourgeois. Ensuite, avec le programme de Pulacayo, il mit en avant une révolution démocratique bourgeoise conduite par le prolétariat. (…)
L’Internationale Communiste affirmait pourtant : « Dans certaines circonstances, les communistes doivent se déclarer prêts à former un gouvernement des travailleurs avec des partis des travailleurs non communistes et des organisation de travailleurs. Mais ils ne peuvent le faire que s’ils ont des garanties que le gouvernement des travailleurs conduira réellement la lutte contre la bourgeoisie dans le sens suivant : armement du prolétariat, désarmement des formations militaires de la bourgeoisie et des organisations contre-révolutionnaires, introduction du contrôle ouvrier sur la production, transfert de l’essentiel des impôts sur la bourgeoisie et destruction de toute tentative contre-révolutionnaire de la bourgeoisie. »
Ainsi, le gouvernement MNR, à quelque aile de ce parti qu’on se réfère, ne répondait à aucune de ces conditions. Le MNR était un parti représentant une bourgeoisie émergente. Loin de vouloir s’exproprier et se désarmer elle-même, c’est-à-dire de se suicider, la bourgeoisie du MNR aspirait à renforcer l’Etat et à réaliser des réformes pour étendre le marché intérieur. Un gouvernmeent du MNR, avec une ou plusieurs ailes de ce parti, ne pouvait qu’être un gouvernement de défense des intérêts de la bourgeoisie et de son Etat, même si ce gouvernement était décoré par la présence de quelques travailleurs.

Tout le pouvoir à l’aile gauche du MNR !

« Quand la lutte dans le cabinet gouvernemental entre les tendances de droite et de gauche du MNR devint ouverte (cette deuxième tendance étant représentée par des travailleurs qui étaient la base du Lechinisme), le POR mit en avant le slogan d’obtenir d’avantage de « ministres ouvriers » et, en même temps, l’expulsion du gouvernement des ministres de droite, une revendication qui allait se révéler beaucoup trop radicale pour Lechin et compagnie. » (dans « Contribution à l’histoire politique de la Bolivie » par Guillermo Lora, volume 2)
Dans sa neuvième conférence, le POR confirma sa ligne s’identifiant avec celle du réformisme nationaliste de gauche de Lechin et Nuflo Chavez.
« Le rapport de politique intérieure a fixé la position du POR par rapport au gouvernement dans les points suivants : 1- soutien au gouvernement face aux attaques de l’impérialisme et des rosca. 2- Soutien à toutes les mesures progressives qu’il entreprend, en soulignant toujours leur portée et leurs limites. (…) 3- Dans la lutte des ailes du MNR, le POR soutient l’aile gauche. (…) Le POR soutiendra la gauche du MNR dans sa lutte contre la droite du parti, dans toutes ses activités tendant à détruire les structures sur lesquelles repose l’exploitation féodale, bourgeoise et impérialiste, toute tentative d’approfondir la révolution et de mettre en pratique le programme des travailleurs, ainsi que toute tentative de contrôle du gouvernement par l’aile gauche. » (Lucha Obrera du 11/11/1952)
Dans ce même journal, on peut lire également : « La classe ouvrière doit intervenir activement dans la formation du cabinet gouvernemental. Ce sont les travailleurs qui doivent diriger l’Etat avec un programme révolutionnaire qui doit commencer la destruction de la structure capitaliste. La COB représentant aussi les travailleurs des campagnes doivent rejoindre le cabinet gouvernemental, disposer d’une majorité de ministres représentant les divers groupes de la classe ouvrière. »
Le MNR est clairement un parti bourgeois. Comme dans tout parti bourgeois populiste qui essaie de discipliner les syndicats, il y a toujours une aile travailliste qui essaie de jouer les tampons entre les revendications des travailleurs et les nécessités de la politique bourgeoise. Un parti de plusieurs classes sociales ne peut pas exister. Celui qui commande est celui qui possède le capital Le cheval et le cavalier ne sont pas dans une relation égalitaire. L’un monte sur l’autre. La bureaucratie syndicale et l’aile réformiste sont la selle. Ils mentent au prolétariat pour permettre à la classe capitaliste de continuer à diriger la société.
L’aile « gauche » du MNR n’est pas une iale prolétarienne ni révolutionnaire. Elle se revendique d’un programme bourgeois et sa participation au clan de la bourgeoisie est contre-révolutionnaire. Bien sûr, il reste possible que des fractions de la jeunesse ou de la classe ouvrière liées à cette aile du mouvement nationaliste passent du centrisme à une position plus à gauche, que ses préjugés puissent être combattus au point qu’ils soient gagnés à une politique trotskyste. Par contre, une bureaucratie, ayant derrière elle une longue carrière de trahisons, qui a servi une dictature comme celle de Villaroel et qui a soutenu un parti anti-communiste, qui ne se cachait pas au début de flirter avec le racisme et ne nazisme, ne peut pas évoluer vers une positon révolutionnaire.
L’aile « gauche » de Lechin et Chavez a défendu le capitalisme et seulement voulu le réformer. Le MNR avait besoin d’eux pour contrôler les masses. Avec le bras droit, il a commencé la réorganisation des forces armées, mis en place des commandos paramilitaires et une police secrète, développé une campagne anti-communiste pour mobiliser la petite bourgeoisie contre « les excès » du prolétariat et exercé des pressions pour un rapprochement de l’impérialisme. Grâce à son bras gauche, il tenta de flirter avec le radicalisme de la classe laborieuse en vue de l’encadrer. Les syndicalistes du MNR, en même temps qu’ils proféraient les discours les plus enflammés, faisaient tout leur possible pour en tirer plus d’influence sur la mobilisation de la COB et ses revendications de manière à désamorcer sa signification de double pouvoir et la transformer en une force pouvant collaborer avec le régime bourgeois.
Face à une lutte entre deux ailes d’un parti bourgeois, le prolétariat devrait assurer son indépendance de classe et son opposition aux deux ailes. (…)
Cependant, le POR n’a pas fait que servir le lechinisme. Il éditait son journal syndical. Il écrivait ses discours et le soutenait entièrement. (…) Depuis les premières semaines de la révolution de 1952 jusqu’à la fin de 1953 au moins, « le POR travaille de telle sorte que les masses et l’aile gauche du parti au gouvernement parviennent à la conclusion logique, c’est-à-dire évoluent vers un gouvernement ouvrier et paysan. L’évolution vers la gauche du gouvernement et, en conséquence, cette transformation sera déterminée par les exploités. Du fait de la pression des circonstances politiques, le gouvernement petit bourgeois peut se transformer en un gouvernement ouvrier et paysan. C’est la tendance la plus probable dans ce moment instable. »

Suite à venir ….

Nahuel Moreno

Un document scandaleux

V. Les stratégies décennales

4. Une conséquence tragique : la Bolivie en 1952-55.

Si un jeune trotskyste essaie d’étudier l’histoire de notre mouvement faite par le camarade Frank, il aura des difficultés presque insurmontables pour savoir quelle fut notre orientation en Bolivie. Bien que notre action y ait été la plus importante de notre Internationale pendant des années (avec Ceylan), selon les déclarations mêmes de Pablo et ses amis, un secret jalousement gardé entoure son histoire. On dirait qu’une section importante comme celle de la Bolivie n’a jamais existé.

La raison de cette conspiration du silence est très simple : il y eut en Bolivie la plus grande, la plus parfaite, la plus classique révolution ouvrière de notre époque. Elle eut une forte influence dans notre Internationale et il s’y est exprimé, dans sa forme la plus claire, le terrible danger que comporte la « stratégie » de l’entrisme « sui generis ». Mais assez de qualificatifs, voyons les faits.

L’échec du nationalisme bourgeois

La Bolivie connaissait une situation analogue à celle de l’Argentine péroniste mais sans les bases économiques qui permirent l’épanouissement du péronisme. La Bolivie est un pays très pauvre avec un prolétariat minier très fort et concentré à Oruro et La Paz, un prolétariat industriel et une petite bourgeoisie presque totalement concentrés dans la ville la plus importante, La Paz.

La tentative par la bourgeoisie d’instaurer un gouvernement bonapartiste militaire, soutenu par le mouvement ouvrier afin de résister aux pressions américaines, comme cela s’était fait en Argentine avec le péronisme, échoua du fait de la condition misérable de l’économie bolivienne. En Argentine, ce projet bourgeois eut le vent en poupe grâce à son exceptionnelle place commerciale et financière (la 3ème place mondiale dans l’après-guerre), et Peron put faire de grandes concessions économiques aux masses et acquérir ainsi un grand prestige à leurs yeux. En Bolivie, par contre, la situation économique déplorable enleva toute marge de manœuvre au gouvernement bourgeois et celui-ci ne put pas faire de grandes concessions. La croissance du prestige du trotskysme fut massive et fulgurante.

Le trotskysme gagne une influence de masse

Les trotskystes boliviens devinrent ainsi une direction d’un grand prestige politique dans le mouvement ouvrier et des masses boliviennes, sans réussir toutefois à consolider cette influence au niveau organisationnel - les organes officiels de notre Internationale l’ont reconnu plusieurs fois - et notre influence se refléta dans les faits mêmes de la lutte de classes. Les fameuses Thèses de Pulacayo, la base programmatique du mouvement syndical bolivien, en sont un bon exemple : En no­vembre 46, à Pulacayo (une ville minière), se réunirent les délégués de toutes les mines de Bolivie, qui adoptèrent à l’unanimité les thèses élaborées par les trotskystes, rejetant celles du MNR et des staliniens. Ces thèses, qui s’intitulaient « Programme de revendications transitoires », avançaient parmi d’autres ces positions : 1) salaire minimum vital et échelle mobile des salaires 2) semaine de 40 heures et échelle mobile des heures de travail 3) occupation des mines 4) contrat collectif 5) indépendance syndicale 6) contrôle ouvrier des mines 7) armement des travailleurs 8) caisse de grève 9) réglementation des aliments de base 10) suppression du travail contractuel. Ce programme, et particulièrement la partie concernant l’armement du prolétariat dans des milices ouvrières, fut popularisé massivement par le trotskysme et l’organisation syndicale des mineurs pendant six ans, jusqu’à la révolution de 52.

Après cette fantastique victoire trotskyste parmi les mineurs, un bloc ou front ouvrier se constitua pour la présentation de candidats aux élections. Alors que 90% de la population bolivienne ne votait pas à ce moment-là (seuls pouvaient voter ceux qui savaient lire et écrire), le bloc ouvrier gagna dans les districts miniers et obtint un sénateur et 5 députés. Le plus grand leader trotskyste, Guillermo Lora, fit avec d’autres camarades une violente utilisation du parlement bourgeois en attaquant l’armée et en préconisant la nécessité de la détruire et d’imposer les milices ouvrières.

La révolution bolivienne

En 51, il y eut des élections présidentielles et le MNR les gagna, mais il ne put pas accéder au gouvernement, car face à cette victoire les militaires firent un coup d’Etat et instaurèrent un régime dictatorial, extrêmement répressif. Le 9 avril 1952, la police et un secteur de l’armée, en accord avec la direction du MNR tentèrent un contrecoup d’Etat, mais ils échouèrent et leur chef militaire se réfugia dans une ambassade. La police, se voyant vaincue par les militaires, remit des armes aux travailleurs des usines et au peuple de La Paz, pour qu’ils résistent à la contre-offensive militaire. Pendant ce temps, les mineurs commencèrent à descendre sur La Paz et, après s’être emparés d’un train militaire plein d’armements, ils liquidèrent totalement l’armée bolivienne. A La Paz, par exemple, les travailleurs battirent totalement 7 régiments (la base de l’armée bolivienne) et prirent toutes les armes. Le gouvernement dictatorial tomba et un gouvernement du MNR prit sa place.

Les milices ouvrières et paysannes étaient les seules forces armées en Bolivie après le 11 avril 1952 et elles étaient dirigées, en majeure partie, par les trotskystes. Ce n’est que le 24 juillet, plus de 3 mois après, que le gouvernement décréta la réorganisation de l’armée.

Nos camarades trotskystes, en s’appuyant sur les milices armées ouvrières et paysannes - entre 50 et 100 000 hommes (les milices paysannes à elles seules en avaient 25 000) - et sur les organisations syndicales fondèrent et organisèrent la Centrale Ouvrière Bolivienne (COB), qui regroupa toutes les milices et toutes les organisations ouvrières et paysannes de Bolivie.

Le mot d’ordre de Pablo : « Tout le pouvoir au MNR ! »

Face à cette situation, unique dans ce siècle - une révolution qui liquide l’armée bourgeoise et organise sa propre armée prolétarienne, avec une direction et un programme trotskyste -, que font Pablo et ses amis ? Ils appliquèrent une de leurs tactiques décennales : l’entrisme. Cette ligne était imposée à l’échelle mondiale, et là où il n’y avait pas de parti stalinien, on le remplaçait par des partis socialistes ou bourgeois nationalistes, puisque c’est d’eux que naîtraient les tendances centristes qui allaient diriger la révolution. Voici les prévisions de Pablo et ses amis en 51 :

« Par ailleurs, en cas de mobilisation des masses sous l’impulsion ou l’influence prépondérante du MNR, notre section doit soutenir de toutes ses forces le mouvement, ne pas s’abstenir mais au contraire intervenir énergiquement en vue de l’amener le plus loin possible, y compris jusqu’à la prise du pouvoir par le MNR, sur la base du programme progres­siste de front unique anti-impérialiste. » (3°Congrès de la IVème Internationale : tâches générales et spécifiques du mouvement prolétarien marxiste révolutionnaire en Amérique latine, QI août 51) [*].

Pas un seul mot sur le mouvement ouvrier et ses organisations de classe, les syndicats et les futures milices et soviets ! Le camarade Pablo proposait cela tout en définissant le MNR comme un parti de la basse bourgeoisie minière, c’est-à-dire comme un parti bourgeois. Donc, selon Pablo, nous ne devions pas utiliser les mobilisations pour démasquer le MNR, pour dénoncer son rôle inévitable, en dernière instance, d’agent de l’impérialisme. Nous ne devions pas lui opposer les organisations de classe, les futures milices ou soviets. Au contraire, nous devions le pousser à « prendre le pouvoir ». Et il déguisait cette capitulation devant un parti nationaliste bourgeois derrière le programme du front unique anti-impérialiste.

En réalité, cette politique allait directement contre la tactique de front unique anti-impérialiste. La base fondamentale de cette tactique consiste à proposer des actions communes qui démasquent les hésitations et les trahisons de bourgeoisies nationalistes ; et son objectif est de gagner l’indépendance politique du mouvement ouvrier par rapport à ces directions bourgeoises. L’autre face, encore plus grave, de cette dénaturation de la tactique de front unique anti-impérialiste est le renoncement à la lutte pour l’organisation et la politique indépendante des travailleurs. Pablo proposait au mouvement ouvrier de suivre un parti bourgeois, ce qui est exactement le contraire de l’objectif de cette tactique.

La capitulation totale : "gouvernement commun" du MNR et des trotskystes

Cette capitulation totale, exprimée dans un autre paragraphe de la résolution, dégage une odeur nauséabonde :

« Si contradictoirement, dans le cours de ces mobilisations des masses, notre section constate qu’elle dispute au MNR son influence sur les masses révolutionnaires, elle avancera le mot d’ordre de gouvernement ouvrier et paysan commun aux deux partis, toujours sur la base du même programme, gouvernement s’appuyant sur les comités ouvriers et paysans et sur les éléments révolutionnaires de la petite bourgeoisie. » (id.p.56).

Autrement dit, si nous commençons à battre le MNR à la tête du mouvement des masses, nous n’avons pas à mener cette tâche jusqu’au bout mais nous devons proposer un gouvernement partagé entre le MNR et nous. Ce gouvernement en toute logique ne devait pas être celui des comités ouvriers et paysans, puisqu’il devait « s’appuyer » sur eux.

Pour arriver à une telle position, Pablo a dû réviser la position léniniste sur le gouvernement ouvrier et paysan. Lénine était d’accord pour impulser la prise du gouvernement par les mencheviks et les socialistes-révolutionnaires (quand le parti révolutionnaire n’avait pas encore les forces pour le faire), mais il affirma catégoriquement que l’on ne doit jamais faire un gouvernement commun (et il n’entra pas dans le gouvernement kérenskyste des mencheviks et socialistes-révolutionnaires). L’essence de la position léniniste était de se maintenir hors du gouvernement justement pour rester la seule alternative quand le réformisme serait démasqué aux yeux des masses par la démonstration de son impuissance au pouvoir.

Le soutien d’un gouvernement bourgeois qui n’avait ni armée ni police

Si en tant que ligne politique, l’orientation de Pablo et ses amis fut révisionniste et capitulatrice, en tant que prévision des événements, elle fut catastrophique. La révolution de 52 ne suivit aucun des schémas qu’ils avaient prévu en 51, au contraire. La classe ouvrière, à travers ses organisations de classe, les syndicats et les milices, liquida le régime militaire. Mais, comme toujours, même si la réalité est autre que prévue, Pablo poursuit sa stratégie. Et c’est alors que la direction du mouvement ouvrier bolivien (les trotskystes, qui faisaient ce que Pablo leur ordonnait, en première ligne) mit le MNR bourgeois au pouvoir et lui donna son soutien critique.

Nous insistons : Pablo et ses amis ont soutenu en Bolivie un gouvernement bourgeois qui n’avait ni police ni armée pour le maintenir, parce qu’ils avaient adopté cette stratégie à long terme au Congrès de 51. Pour preuve, voici ce que disait après avril 52 notre section bolivienne, directement contrôlée par Pablo et ses amis :

« Dans le moment présent, notre tactique consiste à regrouper nos forces en soudant le prolétariat et les paysans en un bloc pour défendre un gouvernement qui n’est pas le nôtre. » « Loin de lancer le mot d’ordre de renversement du régime de Paz Estenssoro, nous le soutenons pour qu’il résiste à l’attaque de la "rosca" » « Cette attitude se manifeste d’abord comme pression sur le gouvernement pour qu’il réalise les aspirations les plus vitales des ouvriers et des paysans. » (X° Conférence du POR, 10-6-53, cité par L. Justo, "La revolución derrotada").

Un an de révolution : notre mot d’ordre était « Tout le pouvoir à la COB et aux milices armées », celui de Pablo... « Soutien critique au MNR ! »

Alors que nous défendions en Bolivie le mot d’ordre de « Tout le pouvoir à la COB et aux milices armées », les camarades Frank et Germain, sans aucune honte disaient ceci, un an après la révolution de 52, dans QI :

« Le POR commença par un soutien juste mais critique au gouvernement du MNR. Cela veut dire qu’il évita de lancer le mot d’ordre « A bas le gouvernement du MNR », il le soutint critiquement contre toute attaque de la part de l’impérialisme et de la réaction, ainsi que pour toute mesure progressiste. » (QI, avril 53, p .25).

Entre parenthèses, nous ne voyons pas la relation entre ne pas lancer le mot d’ordre immédiat de « A bas le gouvernement » et le soutien critique, puisque nous pouvons ne pas le lancer sans que cela signifie soutenir le gouvernement, ni de manière critique ni autrement.

En juillet 53, la revue officielle de notre Internationale, Quatrième Internationale, dans son édition espagnole (supervisée à la virgule près par Pablo et ses amis), faisait de la situation bolivienne le tableau suivant :

« L’organisation des milices ouvrières s’amplifie parallèlement à celle des masses paysannes... » « Le régime a évolué en effet vers une espèce de « kérenskysme » très avancé, beaucoup plus accentué que celui de Mossadegh en Iran, par exemple. » (p.74).

Et dans cette situation de « kérenskysme avancé », nous continuions à ne pas lancer le mot d’ordre de « Tout le pouvoir à la COB et à ses milices ».

Deux ans de révolution : « Tout le pouvoir à la gauche du MNR », « Défense armée du gouvernement de Paz Estenssoro ! »

Un an de plus passa - deux depuis la révolution - et le IV° Congrès de l’Internationale se réunit. Pablo et ses amis y poursuivirent leur stratégie décennale, ils ne perdirent en rien leur goût profond pour les organisations non prolétariennes et pour les tendances centristes et continuèrent à refuser d’appeler la COB, l’organisation ouvrière par excellence, à prendre le pouvoir. Ils avaient trouvé une autre organisation centriste digne de leur « soutien critique » : la gauche du MNR.

« En Bolivie, le tournant à droite et réactionnaire de la politique du MNR, cédant à la pression de l’impérialisme et à la réaction indigène, rend plus impérieuse que jamais une franche dénonciation de ce tournant par le POR, qui doit enlever toute sa confiance à ce gouvernement, comme aux ministres ouvriers, en appelant constamment la COB et en travaillant systématiquement en son sein afin d’appliquer une véritable politique de classe indépendante du MNR et d’engager la centrale dans la voie du gouvernement ouvrier et paysan ; la campagne systématique pour cette perspective, ainsi que pour le programme d’un tel gouvernement, la campagne pour des élections générales, avec droit de vote pour tous les hommes et les femmes de plus de 18 ans, pour élire une assemblée constituante et la présentation de listes ouvrières de la COB à ces élections. Cette politique est la seule qui puisse provoquer une différenciation au sein du MNR et obliger son aile gauche très diffuse et désorganisée à rompre définitivement avec la droite et avec ses dirigeants « ouvriers » bureaucratisés, et à s’engager dans la voie du gouvernement ouvrier et paysan. » (Résolution du IVème Congrès, QI juin 54, p.54).

La ligne aurait été parfaite, avec une modification : pour garantir tout cela (constituante, élections, etc.), il faut que la COB prenne le pouvoir. Mais Pablo et ses amis ne le disaient pas. Qui allaient donc appeler à cette constituante ? Si ce n’était pas la COB au pouvoir, il ne restait que le gouvernement de Paz Estenssoro ou un prétendu gouvernement de la gauche du MNR. Cette ligne confirmait celle que s’était donnée la section bolivienne un an plutôt, exprimée dans un manifeste publié le 23 juin 53, avec la bénédiction de Pablo et ses amis.

« La menace de conspiration réactionnaire est devenue permanente... par conséquent nous devons... défendre le gouvernement actuel... par la... défense armée du gouvernement ».

Bien que cela paraisse incroyable, c’est bien du gouvernement bourgeois qu’il s’agit, du gouvernement bourgeois de Paz Estenssoro. Peut-être que le danger de « conspiration réactionnaire » justifiait le fait de ne pas avancer momentanément le mot d’ordre de « Tout le pouvoir à la COB » et de le remplacer par le mot d’ordre décisif de « Front ouvrier contre la réaction ». Mais la stratégie consistant à ce que la COB prenne le pouvoir restait en vigueur, et en aucun cas on ne pouvait avancer le mot d’ordre de « défense » d’un gouvernement bourgeois. Cependant, quel était le mot d’ordre de pouvoir par lequel se terminait ce manifeste ?

« Toute cette lutte doit tourner autour du mot d’ordre « Contrôle total de l’Etat par l’aile gauche du MNR ! ». » (BI du POR, mai 56, p .262, dans "La revolucion derrotada").

Quatre ans de révolution : nos positions triomphent mais il est trop tard

Le temps passa et la gauche du MNR échoua. Ainsi, quatre ans après la révolution, alors que l’armée avait réussi à se restructurer, étant donné que l’on ne pouvait plus faire confiance au MNR - comme au début - ou en son aile gauche - comme ensuite - Pablo et ses amis adoptèrent la ligne pour laquelle notre parti avait lutté systématiquement depuis le début. Dans une résolution du CE du POR bolivien de mai 56, enfin (mais trop tard) il est dit :

« En renforçant et en développant tous les organes de double pouvoir, face aux conflits avec le gouvernement, avec la bourgeoisie, l’oligarchie et l’impérialisme, face au parlement et aux tentatives du gouvernement Siles pour prendre de l’influence dans les syndicats, nous impulserons la tendance des masses en lançant : « Que la COB règle tous les problèmes ! » et « Tout le pouvoir à la COB ! ». »

Enfin, ils se rendaient compte de ce que nous répétions depuis des années. C’était une victoire, tardive, de notre lutte et de notre polémique. La capitulation de Pablo et ses amis était découverte, les terribles dangers qui nous guettaient derrière les fameuses « tactiques » à long terme, basées sur des hypothèses concernant l’avenir et non la réalité présente, étaient mis en lumière.

[*] Le délégué du SWP (Clark) vota pour cette résolution. D’autres résolutions de la même teneur furent votées par le SWP. En laissant de côté le fait que Clark rompit avec le SWP pour soutenir Pablo, l’important est que le SWP soutint et contribua à construire le Comité International de la IV. Le SWP soutenait ainsi implicitement et explicitement la bataille menée par notre parti et le SLATO (l’organisation du Comité International pour l’Amérique latine) contre cette ligne en Bolivie.

4-6-2 Che Guevara, le castrisme et le guérillérisme

« Dans ces zones rurales, commence la structuration du futur appareil d’Etat. Déjà la guérilla possède une organisation, une structure nouvelle (…) toutes les caractéristiques d’un gouvernement miniature. » Ernesto Che Guevara.

« Quels peuvent être aujourd’hui comme demain face à ce peuple victorieux les ennemis de la révolution ? Les pires ennemis que peut avoir à partir d’aujourd’hui la révolution cubaine sont les révolutionnaires eux-mêmes. (….) Il faut que les armes rentrent dans les casernes, d’où elles sortiront le jour où les ennemis du peuple se présentent, mais, pour le moment, personne n’a le droit de posséder une armée privée. (…) A partir d’aujourd’hui, les festivités de la révolution sont terminées ; demain sera un jour de travail comme n’importe quel jour. »
Fidel Castro
à la télévision le 8 janvier 1959, au lendemain de la mise en place du nouveau pouvoir.

« Nous voulons établir à Cuba une véritable démocratie, sans aucune trace de fascisme, péronisme et communisme. »
Discours de Fidel Castro
à la conférence de presse le 23 avril 1959

« Celui qui est médiocre dans son travail, ou pire que médiocre, ne peut pas être un bon communiste. (…) Comment se fait-il que vous qui portez déjà ce nom vous dédaigniez le travail ? (…) Pourquoi est-ce ainsi ? Parce que nous n’avons pas encore donné au travail sa véritable signification. Nous n’avons pas été capables d’unir le travailleur à l’objet de son travail et de donner en même temps au travailleur la conscience de l’importance de l’acte créateur qu’il réalise chaque jour. (…) Il faut travailler à former peu à peu des générations qui s’intéresseront le mieux possible au travail et qui saurons y trouver une source permanente et constamment changeante de nouvelles émotions. Nous devons faire du travail quelque chose de créateur, quelque chose de nouveau. (…) Aujourd’hui, j’ai assisté au ministère à une assemblée où l’on discutait de l’émulation. Beaucoup d’entre vous ont probablement déjà discuté de l’émulation et ont déjà lu un très long texte là-dessus. Mais, quel est le problème de l’émulation, camarades ? (…) Quand deux camarades commencent l’émulation, chacun avec sa machine peut produire davantage, ils sentent au bout d’un certain temps la nécessité d’un règlement qui détermine lequel des deux produit le plus avec sa machine (….) Il nous arrive simplement ce qui est arrivé à beaucoup d’entre vous : cette émulation est froide, un peu inventée, et nous n’avons pas su entrer en contact direct avec la masse des travailleurs de l’industrie. Demain nous aurons une assemblée pour en parler et pour essayer de résoudre tous ces problèmes, de chercher les points de contact, d’instaurer le langage commun d’une identité absolue entre les travailleurs de cette industrie et nous, les travailleurs du ministère. Quand nous y serons arrivés, je suis sûr que notre rendement augmentera beaucoup et que nous pourrons au moins lutter honorablement pour les premières places. »
Ernesto Che Guevara
Dans « Qu’est-ce qu’un jeune communiste ? »

« Vint l’étape de la guérilla. Celle-ci se développa dans deux milieux distincts, le peuple, masse encore endormie qu’il fallait mobiliser, et son avant-garde, les guérilleros, qui suscitaient la conscience révolutionnaire et l’enthousiasme combatif. Cette avant-garde fut l’agent catalyseur qui créa les conditions subjectives nécessaires pour la victoire. (…) En janvier 1959, le gouvernement révolutionnaire se constitua, avec la participation de divers membres de la bourgeoisie réactionnaire. (…) A première vue, on pourrait croire que ceux qui parlent de l’assujettissement de l’individu à l’Etat ont raison ; les masses réalisent avec un enthousiasme et une discipline inégalée, les tâches que le gouvernement a fixées, qu’elles soient d’ordre économique et culturel, défensif, sportif, etc. L’initiative vient en général de Fidel et du Haut Commandement de la Révolution et est expliquée au peuple qui la fait sienne. (…) Il est évident que ce mécanisme ne suffit pas pour assurer des décisions efficaces et qu’il manque une connexion plus structurée avec la masse. Nous devons l’améliorer au cours des années à venir. (…) La nouvelle société en formation doit combattre très durement le passé, qui se répercute non seulement dans la conscience individuelle où pèsent les résidus d’une éducation systématiquement orientée vers l’isolement de l’individu, mais aussi dans le caractère même de cette période de transition où persistent des rapports marchands. (…) Dans le schéma de Marx, la période de transition était conçue comme le résultat de la transformation explosive du système capitaliste déchiré par ses contradictions ; plus tard, dans la réalité, on a vu comment se détachent de l’arbre capitaliste quelques pays qui constituent ses branches faibles (…) Dans ces pays, il n’y a pas encore eu une éducation complète orientée vers e travail social et le phénomène d’appropriation ne permet pas de mettre les richesses à la portée de tous. (…) Nous avons encore beaucoup à parcourir avant d’arriver à un niveau de développement économique suffisant, et la tentation de marcher sur des sentiers battus, de recourir à l’intérêt matériel comme levier d’un développement économique accéléré est très grande. (…) Pour construire le communisme, il y a besoin de changer l’homme en même temps que la base économique. (…) Il ne s’agit pas du nombre de kilos de viande que l’on mange ni du nombre de fois où l’on peut aller à la plage, ni du nombre d’articles de luxe importés que l’on peut s’acheter avec les salaires actuels. Il s’agit précisément que l’individu se sente plus riche intérieurement et beaucoup plus responsable. L’homme de notre pays sait que la glorieuse époque qui lui est échue est une époque de sacrifices. »
Ernesto Che Guevara Dans « Le socialisme et l’homme à Cuba »

« Le mécanisme des rapports de production et leur conséquence, la lutte des classes, cache dans une certaine mesure le fait objectif que ce sont des hommes qui se meuvent dans l’atmosphère historique. (…) C’est-à-dire que le communisme ne peut être considéré simplement comme le résultat des contradictions de classe dans une société hautement développée qui se seraient résolues au cours d’une étape de transition pour atteindre le sommet (…) Quant à la présence, sous forme individualisée, de l’intérêt matériel, nous l’admettons (tout en luttant contre elle et en essayant d’accélérer sa disparition par l’éducation) et nous utilisons l’intérêt matériel dans les normes de travail en temps avec prime, et dans les sanctions financières lorsque les normes ne sont pas réalisées. (…) Ne pas réaliser les normes, c’est ne pas remplir son devoir social ; la société punit le défaillant par la déduction d’une partie de ses gains. (…) Le grand rôle du parti dans l’unité de production est d’être son moteur interne et d’utiliser toutes les formes d’exemple de ses militants pour que le travail productif, l’aptitude professionnelle, la participation dans les affaires économiques de l’unité soient partie intégrante de la vie des ouvriers et deviennent peu à peu une habitude irremplaçable. »Ernesto Che Guevara
Dans « A propos du système budgétaire de financement »

« Notre mouvement est très marqué par la petite bourgeoisie tant physiquement qu’idéologiquement. »
Ernesto Che Guevara

Discours de mai 1964 à son ministère de l’industrie

« Notre communisme ne peut être considéré simplement comme le résultat des contradictions de classe. » Ernesto Che Guevara
Article pour la revue « Nueva industria »
de février 1964

Des combats, nombreux et courageux, du prolétariat bolivien, Che Guevara s’était totalement coupé en installant en 1966 sa guérilla dans une région sauvage et désolée du sud-est du pays. Cette région paysanne avait été très malencontreusement choisie car acquise au général Barrientos du fait de la réforme agraire. Che Guevara écrivait que « les paysans sont impénétrables comme le roc ». Son idée du « foyer révolutionnaire » supposait qu’il fallait d’abord construire, hors de toute lutte des travailleurs, une armée de guérilleros qui tenait une zone « libérée ». Il était même resté coupé des combats de la paysannerie bolivienne, nombreux à cette époque, victime de ses propres conceptions. L’annonce de son lâche assassinat par l’armée a provoqué plus de réactions populaires que le lancement de sa guérilla. En 1969, du fait de la force du prolétariat, le pouvoir devait à nouveau composer avec le mouvement ouvrier, réintégrant même des mineurs licenciés en 1965.
Ernesto Guevara, dit « le Che », a connu un succès posthume qui dépasse largement son rôle de son vivant. Et l’estime pour son personnage qui est générale dans la jeunesse du monde n’a rien à voir avec une connaissance réelle de son histoire. Très peu de gens se sont réellement intéressés à son histoire et encore moins à ses idées politiques. Tout le monde sait qu’il voulait lutter les armes à la main contre l’impérialisme américain, qu’il ne limitait pas son combat à un seul pays. Et ils croient que tout cela caractérise les idées révolutionnaires et socialistes. C’est là qu’ils commettent une profonde erreur. Et sur plusieurs points. Premièrement, Guevara a soutenu le camp stalinien à une époque où celui-ci était un adversaire radical de la révolution prolétarienne. Deuxièmement, la conception guérilleriste de Guevara propose la formation d’une armée professionnelle, donc d’un Etat indépendant de la population, y compris de la population paysanne. Il propose que cette armée prenne le pouvoir, et non que les travailleurs le prennent. Il est contre toute indépendance de l’action des villes, y compris du prolétariat des villes. Il considère que la révolution est une simple guerre. Ce qui s’oppose ouvertement à l’idée d’une lutte sociale des masses populaires menant à des organes de pouvoir indépendants des masses : les soviets et à un Etat de type nouveau : l’Etat en décomposition où les masses populaires rendent l’Etat de plus en plus faible et sans pouvoir au dessus de la population. Il est remarquable que nombre de courants petits-bourgeois qui sont attirés par Che Guevara sont ceux qui ont rompu avec la révolution russe d’Octobre et avec le léninisme ou le trotskysme parce qu’ils rejettent les soviets dans le stalinisme. Ils n’ont pas conscience que Guevara est un vrai produit du stalinisme et du nationalisme, c’est-à-dire de thèses qui attribuent un rôle hypertrophié à l’Etat et le rôle minimal à la lutte indépendante des masses et à leur capacité de diriger la société. Guevara a toujours cautionné le stalinisme, lui qui déclarait que l’URSS était le « chef de file de la lutte de libération mondiale ». Même si le soldat de la guérilla appréciait modérément le tournant russe de la « coexistence pacifique », ou la lutte violente entre URSS et Chine, il n’a jamais dit un mot pour se démarquer clairement des pouvoirs dictatoriaux, anti-ouvriers et anti-socialistes des régimes russe et chinois. Arrivé au pouvoir, il a mis en place un régime qui n’a rien à voir avec le pouvoir des ouvriers et des paysans : la dictature d’un Etat hypertrophié dont l’objectif d’industrialisation réalisée en surexploitant la population a été un échec. Le développement national, a fortiori dans une petite île située dans un envirronnement hostile, ne pouvait pas donner un développement industriel. Mais fondamentalement, c’est l’objectif lui-même qui était particulièrement celui de Guevara qui est nationaliste et petit-bourgeois et n’a rien à voir avec la perspective de transformation du monde par le prolétariat mondial. Bien sûr, on peut penser que les limites de la révolution cubaine seraient dues à la dureté de la lutte que lui a livré l’impérialisme US, en particulier de l’embargo économique et de l’agression de la baie des cochons. Le premier gouvernement était tout ce qu’il y a de moins anti-bourgeois et anti-US. A preuve : six des quinze ministres de ce premier gouvernement allaient se réfugier finalement aux USA, un sera excécuté pour trahison et le premier président sera un adversaire du castrisme. Les mesures prises en mars 1959 n’avaient pas un caractère socialiste. Il s’agissait d’une baisse de 30% des loyers, une limitation des importations de produits de luxe, une réduction du prix des médicaments, des livres scolaires, des tarifs d’électricité, du téléphone et des transports. Il ne s’agissait absolument pas de l’expropriation des compagnies détenues par le bourgeoisie, pas même celles détenues par les trusts US. La première réforme agraire, celle de mai 1959, ne faisait que limiter la propriété privée des terres à une taille de 1342 hectares. Les terres expropriées étaient indemnisées. Ce n’était pas la révolution. En réalité, c’est au contraire l’attitude agressive des USA qui scellé un caractère particulièrement populaire et socialement radical du régime bourgeois ou petit-bourgeois cubain. L’attaque de la baie des cochons et son échec grâce à la mobilisation de la population ont donné au régime une assise populaire massive. Castro n’a radicalisé ses mesures que devant le refus de toute collaboration de la bourgeoisie cubaine en liaison avec le refus de toute relation de la part des USA. Ce n’est pas le radicalisme, et encore moins le communisme, de la révolution cubaine qui a entraîné cette attitude des USA, mais la crainte de l’encouragement que le renversement de la dictature de Cuba pouvait entraîner en Amérique latine, y compris l’encouragement pour les dirigeants bourgeois et petits-bourgeois qui auraient voulu se rendre un peu plus indépendants de l’impérialisme. Les présidents tout ce qu’il y a de bourgeois d’Argentine ou du Chili feront des gestes pour s’appuyer sur l’existence de Castro à Cuba pour acquérir cette petite indépendance, sans succès. Castro et Guevara ne peuvent être qualifiés de « révolutionnaires » qu’au sens où Simon Bolivar, dont ils ne cessaient de se réclamer, l’était. Il y a des différences très notables entre les idées défendues par Castro et Guevara. Castro ne se cachait pas de ne se préoccuper que de Cuba et de ne pas prétendre discuter de la manière de libérer le monde. Guevara affirmait se préoccuper de la « révolution tricontinentale ». Mais dans les actes, dans les affirmations politiques comme dans les alliances choisies, dans la politique de la guérilla, dans la gestion de l’Etat, Castro et Guevara n’ont jamais émis de divergence qui soit connue publiquement. Même en quittant Cuba, Guevara a écrit une lettre d’allégence totale au dictateur de Cuba, Castro. Pour ceux qui s’imaginent Guevara en idéaliste, ayant conçu une révolution vraiment populaire évitant les caricatures que sont les régimes russe et chinois, rappelons que Guevara avait affirmé que le régime qui lui plaisait le plus au monde était … le régime de Corée du nord ! Rappelons que les opposants d’extrême gauche étaient en prison perpétuelle, y compris les trotskystes et que les travailleurs qui contestaient de devoir travailler gratuitement étaient traités d’ennemis de la révolution. Quant aux gauchistes qui continuent de cultiver l’humanisme révolutionnaire de Guevara ‘le rêve de « l’homme nouveau »), qu’il suffise de leur rappeler qu’il est l’initiateur de l’idée d’enfermer les homosexuels dans les camps de travail où on trouvait déjà les travaileurs récalcitrants et qui s’intitulaient « UMAP ou Unités militaires d’aide à la production ». Dans ces centres de travail forcés on parquait des prétendus « asociaux » (voir notamment ce qu’en dit Angelo Trento dans « Castro et la révolution cubaine »). Belle réalisation d’un ministre de l’industrie qui considérait que le travail était un plaisir et prétendait remplacer les augmentations de salaire par des incitations morales !

Citons d’emblée le texte fondamental de Guevara écrit en 1960 où il théorise sa politique, « La guerre de guérilla » :
« La Révolution cubaine a apporté trois changements fondamentaux dans le mécanisme des mouvements révolutionnaires en Amérique :
1°) Les forces populaires peuvent gagner une guerre contre l’armée régulière
2°) On ne doit pas toujours attendre que soient réunies toutes les conditions pour faire la Révolution ; le foyer nsurrectionnel peut les faire surgir.
3°) Dans l’Amérique sous-développée, le terrain fondamental de la lutte doit être la campagne. (…) Le guérillero exercera son action en milieu rural (je souligne) et peu peuplé, là où se situe de préférence la lutte du peuple pour ses revendications, et ceci presque exclusivement (je souligne) dans la perspective du changement des structures sociales de la propriété des terres, le guérillero est avant tout un révolutionnaire agraire. »

Ernesto Guevara est né dans la bonne société d’Argentine en juin 1928. Il a obtenu des diplômes de maître d’œuvre, d’architecte puis de médecin. Il a été rapidement révolté par la misère de l’Amérique latine et ses voyages lui ont montré qu’elle touchait tout le continent latino-américain. Les nombreux fans du Che lui attribuent une idéologie politique libératrice claire : communiste et internationaliste En fait, s’il a baigné dans une ambiance politique (oncle stalinien, opposition aux côtés du PC et de la bourgeoisie à la montée du péronisme en Argentine), il ne s’est jamais démarqué clairement ni du stalinisme, ni du péronisme. Nombre de partis staliniens participent en cette fin de guerre aux gouvernements les plus réactionnaires comme celui de Batista à Cuba. Michael Lowy écrit dans "le marxisme en Amérique latine" expose : "A Cuba, par exemple, après avoir siégé de 1943 à 1944 au gouvernement du général Batista, le Parti socialiste populaire (nouveau nom du PC cubain) publie en 1945 une brochure intitulée « La collaboration entre les patrons et les ouvriers », pour commémorer un important déjeuner réunissant à La Havane l’Association patronale des industriels, le gouvernement et les dirigeants (communistes) de la Confédération des Travailleurs Cubains (centrale syndicale). En 1944, quand Batista démissionna, le PC cubain lui envoie une lettre qui déclare : « Dès 1940, notre parti a été le soutien le plus loyal et le plus constant de vos mesures gouvernementales, le promoteur le plus énergique de votre plateforme inspirée par la démocratie, la justice sociale et la défense de la prospérité nationale. » « La période 1944-45 voit se développer en Amérique latine un phénomène désigné par le terme de « browdérisme ». Dans l’euphorie des accords de Téhéran, Earl Browder, secrétaire du PC nord-américain, proclame le début d’une ère d’amitié et de collaboration totale entre le camp socialiste et les USA, destinée à durer même après la guerre. (…) Les partis communistes latino-américains vont être aussi emportés par le browdérisme. Par exemple, dans un livre publié en 1944, « En marcha por un mundo mejor » (En marche pour un monde meilleur), Vittorio Codovilla écrivait ceci : « Les conditions internationales de la coopération entre les grandes puissances capitalistes et entre celles-ci et l’URSS pour la création d’un monde meilleur montrent que les Etats-Unis et l’Angleterre arriveront à un accord sur la politique économique à suivre en Amérique latine, avec le but de contribuer au développement économique, politique et social dans un sens progressiste. (…) Cet accord devra se fonder sur la coopération de ces deux grandes puissances, avec des gouvernements démocratiques et progressistes d’Amérique latine, pour l’accomplissement d’un programme commun qui, en même temps qu’il offre un marché dix ou vingt fois supérieur à l’actuel pour leurs capitaux, leurs machines et leurs produits industriels, contribue au développement indépendant de l’économie de ces pays, et leur permet en peu d’années de liquider le retard dans lequel elles vivent depuis des dizaines d’années. »
Ernesto vit en Argentine dans un milieu bourgeois de gauche qui dénonce le péronisme, ce bonapartisme populaire. Il n’a que huit ans quand Péron est l’étoile montante des pauvres d’Argentine, les « descamisados ». A cette époque, pour s’opposer à Péron, il y a l’Union démocratique qui comprend le Parti communiste, la gauche libérale et les partis les plus conservateurs. L’Union démocratique a le soutien de l’ambassadeur des USA Braden. Péron est un colonel de l’armée d’Argentine, un admirateur de Mussolini. Il affirme : « Nous créerons un fascisme mais en évitant soigneusement les erreurs de Mussolini. » A la fin de la guerre, il construit sa popularité comme ministre du travail par un lien avec le mouvement syndical et quelques mesures populaires favorisées par une nouvelle prospérité. Son arrestation en fait un martyr. Le 17 octobre 1945, la foule des descamisados manifeste en sa faveur. On doit le relâcher. Le 24 février, après une grève générale largement suivie, Péron est élu triomphalement contre son concurrent de l’Union démocratique. Le vote apparaît comme un vote de classe et un vote anti-impérialiste. Le slogan de Péron : « Votez contre Braden, le jockey club, la Société rurale, l’Union des industriels, la Bourse de commerce, les grands propriétaires, le grand capital, la presse subventionnée et pour la nouvelle Argentine qui naît avec Péron, sans pauvreté ni corruption ». Le parti communiste est du côté de Braden et des industriels et grands propriétaires. C’est dire combien, à cette époque de l’après-guerre, les partis staliniens sont de mèche avec l’impérialisme US ! C’est dans les années 50 que Péron obtient le soutien plus ou moins clair du Parti communiste. Pourtant, à cette époque, les illusions sur le péronisme ont commencé à tomber dans les classes populaires du fait notamment de la dégradation de la situation économique. Il n’empêche, c’est de là que Guevara tirera son inspiration politique. Le jeune Ernesto connaît les difficultés de ses parents, exploitants du maté et doit travailler comme fonctionnaire municipal à la voirie de Villa Maria, près de Cordoba. Etudiant ingénieur puis médecin, il parcourt le continent à l’aventure plus qu’avec un projet. En 1953, le Che passe par la Bolivie. Elle vient de connaître une insurrection révolutionnaire dirigée par la classe ouvrière mais où la politique de l’organisation révolutionnaire, le POR, a mené le dirigeant bourgeois Paz Estenssoro et son parti le MNR au pouvoir. Cependant, la classe ouvrière a montré sa force et sa capacité révolutionnaire. Tel n’est nullement la leçon politique que tire le futur « Che » qui voit défiler devant lui les milices ouvrières. Le Che va discuter avec les nouveaux dirigeants dont le ministre des affaires paysannes, Nuno Chaves. Il est accompagné d’un politicien bourgeois argentin, l’avocat Ricardo Rojo. Il est déçu du mépris du nouveau gouvernement « révolutionnaire » pour les paysans indiens. Cependant, il n’en tire nullement l’idée qu’il faudrait une autre politique révolutionnaire au prolétariat bolivien. Le Che fait pourtant connaissance avec les mineurs révolutionnaires boliviens de Siglo XX et Catavi, les deux principales mines de la région d’Oruro. Il est défavorable aux mesures du gouvernement Estenssoro qui indemnise les anciens propriétaires des mines nationalisées. Le Che est du côté des opprimés mais il ne leur attribue pas la capacité de transformer par eux-mêmes la société. Il se contente de constater que la classe ouvrière bolivienne a été trompée et que le changement attendu n’a pas eu lieu. Il quitte la Bolivie sans garder de liens avec ce mouvement ouvrier révolutionnaire qui mènera encore de nombreux combats, bien après qu’Estenssoro, lâché par les travailleurs, soit renversé en novembre 1964 par l’armée : les mineurs de l’Oruro que le Che avait connu mèneront un nouveau combat contre une politique de rentabilisation des mines, en 1965, et plus de trois cent mineurs de cette région seront massacrés par l’armée. Cependant, le Che ne pensera pas que le « pôle » de la lutte en Bolivie devait être dans ces mines et dans le prolétariat des villes mais dans les mines et dans les champs, et même pas dans la paysannerie mais dans des soldats de la révolution, des combattants : les guérilleros.
A cette époque en Amérique latine, et contrairement à une image complaisamment entretenue, le guérillerisme n’est pas le fait de militants communistes mais de libéraux. En 1948, ce sont les libéraux du Costa Rica qui avaient réussi, après une guerre civile de cinq semaines, à renverser le dictateur Calderon. Le nouveau président, Figueres, entretient dans son pays des libéraux guérilleristes qui fondent des armées pour « libérer » de la dictature les Caraïbes. C’est ce qui se produit lorsque les amis de Figueres tentent une expédition en République dominicaine contre le dictateur Trujillo. C’est un échec. Ils n’ont pas plus de succès contre la dictature de Somoza au Nicaragua. Fidel Castro fait partie de ces « libéraux les armes à la main » comme les appelle Guevara, ce qui ne l’empêche nullement de se joindre à eux. Pour apprécier les participants, rappelons que Betancourt qui fait partie de ces émigrés politiques en mal de renversement du pouvoir deviendra président du Venezuela. C’est en 1954, lorsqu’il est au Guatemala, que Guevara choisit de se dire « révolutionnaire ». Ce n’est pas en soutien à une lutte ouvrière ni à une lutte paysanne qu’il s’engage, mais en révolte contre le renversement d’un pouvoir bourgeois démocratiquement élu, celui du président guatémaltèque, l’ancien colonel Arbenz. La mesure qui va lui valoir la haine des USA et son renversement est l’expropriation de 160.000 hectares appartenant au trust US United Fruit. En fait, Arbenz, accusé par les USA d’être un communiste, est un libéral lié à la caste militaire, à la bourgeoisie et à l’église. C’est au Guatemala que Guevara adhère au Parti communiste guatémaltèque, le PGT qui était l’un des principaux soutiens de Arbenz. Si Guevara devient alors « marxiste », c’est seulement au sens donné à ce mot par le stalinisme. Et redisons le, le stalinisme est alors, un peu partout et depuis la guerre mondiale, le soutien à des régimes bourgeois, comme celui d’Arbenz au Guatemala. Le 18 juin 1954, des pilotes payés par le CIA bombardent San Jose, le principal port du pays. Guevara est étonné que l’armée d’Arbenz refuse de se défendre contre l’attaque militaire américaine. Le 27 juin 1954, sans se battre, Arbenz donne sa démission. Guevara en tirera comme leçon que les démocrates doivent se donner les moyens militaires de mener leur propre guerre. Il comprend que l’on ne peut pas compter sur la bourgeoisie ni sur son armée. Il n’en déduit pas que ce sont les masses populaires qui doivent changer la société et prendre le pouvoir. Non, comme les « libéraux les armes à la main », il veut constituer sa propre armée pour imposer la démocratie. Au Guatemala, le Parti communiste a eu comme politique de soutenir Arbenz. Ce dernier n’a pas aidé la population travailleuse à se battre. Cependant, la dictature qui prend le pouvoir écrase le Parti communiste et le mouvement populaire du Guatemala. Cela n’amène pas Guevara à se démarquer du courant stalinien, organisateur de cette défaite. Il quitte le Guatemala en septembre 1954 où il est pourchassé comme communiste. Lorsqu’il gagne Mexico, il se dit communiste mais c’est au sens de Staline. Il rencontre alors l’équipe de Fidel Castro et, tout en étant parfaitement conscient que ce ne sont que des libéraux bourgeois, il rejoint leur bande armée qui s’entraîne au Mexique et va mettre sur pied une guérilla à Cuba. Fidel Castro, lui-même, rapporte que sa guérilla n’avait nullement les idées « marxistes », staliniennes, de Guevara. (lire l’interview de « Castro à Cuba » du journaliste Lee Lockwood) : « Ce fut le tempérament combatif du Che, homme d’action, qui le poussa à s’unir avec moi. ».
Quels sont l’objectif et le projet politique et social de ces soldats qui prennent les armes en vue de prendre le pouvoir au moyen d’une guerre de guérilla ? C’est Guevara lui-même qui le rapporte dans son ouvrage « Le rôle social de l’armée rebelle » : « C’est très simple ; nous devons faire un coup d’état. Batista a fait un coup d’état et a pris le pouvoir en une journée ; il en faut une autre pour le faire partir … Batista a fait cent concessions aux Américains, nous leur en ferons cent une. » Il faut se départir de l’image d’un Fidel Castro proche de l’Union soviétique. C’est la politique des USA qui amèneront le libéral bourgeois Castro à accepter une alliance avec l’URSS et non un apriori idéologique qui aurait été favorable au Parti communiste. Castro voyait dans le Parti communiste une organisation qui avait accepté de participer au gouvernement de Batista et non une organisation de combat contre la dictature. Il a accepté Guevara dans les rangs de sa guérilla, non à cause de ses idées staliniennes, mais malgré celles-ci et à cause de son tempérament d’homme de combat, Guevara lui-même aurait dit d’aventurier et de guerrier. Che Guevara écrit à un ami, Fernando Barral : « J’ai deux enfants mais je reste un aventurier. »
Guevara écrit : « à l’heure de mon engagement aux côtés du commandant rebelle, je lui fus lié dès le premier instant par un lien romantique, de sympathie et d’aventure. » En débarquant dans l’île de Cuba, Guevara déclarait, soulagé, « C’est avec un grand plaisir que j’ai abandonné mon havresac plein de médicaments et que j’ai pris la caisse de balles. J’adore tirer. »
Les guérilleros débarquent à Cuba en décembre 1956. Ils seront au pouvoir en décembre 1958. Mais c’est loin de se passer comme l’imaginaient les guérilleros. Le débarquement de quelques guérilleros, passé complètement inaperçu, loin de déclencher une éruption en leur faveur, est un fiasco qui faillit se terminer très vite. Guevara écrit : « La réalité nous assène un grand coup ; les conditions subjectives n’étaient pas toutes réunies. » Le premier affrontement n’a rien de glorieux et manque de supprimer du premier coup tous les combattants. Quelques uns survivent par chance.
Ce petit groupe de combattants va-t-il s’allier à la classe ouvrière, à la jeunesse des villes qui se bat depuis longtemps contre Batista ou aux autres groupes de combattants qui tiennent eux aussi le maquis. Pas du tout ! Voici comment est décrite dans « Che Guevara » de Philippe Gavi la manière de voir du groupe de Fidel Castro exposées par lui-même : « Pendant toute la nuit, le leader du Mouvement du 26 juillet expose ses intentions. D’autres organisations militent contre Batista : des militaires évincés aux sociaux-démocrates. Mais le mouvement n’a rien à voir avec ces gens qui ne songent qu’à leurs propres privilèges. (…) Les communistes du Partis socialiste populaire, le Parti communiste cubain, théorisent à longueur de journée, mais, en fin de compte, s’opposent à la lutte armée. Seul le directoire estudiantin peut fournir une force d’appoint. (…) Quelques autres groupuscules peuvent aussi se joindre à la lutte. Les conditions objectives n’ont jamais été aussi favorables. Les masses comme la bourgeoisie supportent de plus en plus difficilement le régime dictatorial de Batista. » Le « mouvement du 26 juillet » était issu d’une autre tentative de renversement de la dictature le 26 juillet 1953 par un groupe, essentiellement étudiant, en armes.
Cependant, contre la dictature de Batista, il n’y avait pas que des militaires évincés ou des politiciens véreux. Il y avait un mouvement ouvrier, des luttes sociales. Guevara y fait allusion sous le terme de « mouvement de la plaine », la guérilla étant le mouvement de la montagne. Philippe Gavi le rapporte ainsi : « Les historiens de la révolution cubaine ont trop souvent négligé le rôle fondamental qu’a joué le mouvement dans la « plaine ». Cet oubli, encore entretenu aujourd’hui par des publications cubaines qui mettent principalement l’accent sur la guérilla de la Sierra Maestra, a des raisons historiques. A l’époque en effet, Fidel Castro ne néglige pas du tout l’importance du mouvement d’agitation, de propagande et de sabotage dans le reste de l’île, mais il exige que ce dernier se plie aux directives de l’Etat-major de la Sierra Maestra, moteur principal de la rébellion. En août 1967, le journaliste uruguayen Carlos Maria Guttierez a une longue entrevue avec Fidel Castro (…) : « J’étais né à la campagne, et je m’étais toujours senti plus à l’aise en dehors des villes, mais nous n’avions aucune notion de la guerre de guérilla rurale. Une simple intuition seulement, puisque notre plan prévoyait, en cas d’échec, le retrait dans les montagnes. Mais, moi-même, je n’étais jamais allé dans la Sierra Maestra. Nous pensions créer des situations qui mobiliseraient les masses. » A la ville, l’insurrection organisée selon les conseils de Fidel Castro est un échec encore plus cuisant que dans la sierra. Les étudiants qui ont cru soulever La Havane en attaquant le palais présidentiel ont été tués. Ce sont les paysans révoltés qui sauvent la guérilla de l’isolement. On pourrait croire que la guérilla devient donc une révolution paysanne. Mais ce n’est pas le cas. La guérilla reste une armée séparée des opprimés. Cependant, ces paysans pauvres n’étaient pas vus d’un très bon œil par Guevara, des soldats « de la révolution » qui sont des déracinés, ni liés à la classe ouvrière ni à la paysannerie : « Leur horizon ne dépassait pas la possession d’un titre de propriété. Les soldats qui constituèrent notre première armée de guérilla venaient de la portion de cette classe sociale qui montre presque agressivement son désir de possession de la terre, qui exprime le mieux l’esprit a catalogué comme « petit-bourgeois » ; le paysan se bat parce qu’il veut la terre, pour lui-même, pour ses enfants ; il veut la diriger, la vendre et devenir riche par son travail. » Si les guérilleros se revendiquent de « la terre à ceux qui la travaillent », ils se gardent bien de parler de socialisme. Le 12 juillet 1957, Fidel Castro lance le « Manifeste de la Sierra » qui appelle à la formation d’ »un front civique révolutionnaire groupant tous les partis politiques de l’opposition, toutes les institutions civiques et toutes les forces révolutionnaires. » Son programme convient à la bourgeoisie cubaine : pas de junte militaire, élections dans le cadre bourgeois, libertés politiques, libertés économiques, liberté d’information, timide réforme agraire « avec indemnisation des anciens propriétaires ». Pas de gouvernement des guérilleros mais la désignation d’une personnalité civile pour diriger le pays. Pas un mot de lutte des classes, de socialisme ni de communisme. Le texte reçoit le soutien de tous les politiciens bourgeois installés alors qu’il n’avait pas de mot assez durs pour les hommes politiques et militaires en lutte contre Batista quand il s’agissait de faire en sorte que sa guérilla soit la seule reconnue. Raoul Chibas du parti orthodoxe, parti libéral bourgeois et Felipe Pazos, ancien président de la banque nationale, se chargent de populariser le programme de Fidel auprès de la bourgeoisie et de ses représentants politiques. Fidel n’a pas fait autant d’efforts en direction des travailleurs ! Dans une lettre du 12 avril 1960, Ernesto Che Guevara affirme « Nous fûmes bien vus de la presse américaine ». Et il explique que le programme de Fidel y est pour beaucoup car il n’avait rien d’inquiétant. Fidel n’avait aucune connotation marxiste ni communiste ni socialiste. L’armée de la guérilla est organisée comme une armée ordinaire, une armée professionnelle, comme il l’explique dans « Guerre de guérilla, une méthode ». L’armée « révolutionnaire » impose son ordre dans la région qu’elle contrôle. Les petits brigands y sont chassés et abattus impitoyablement, comme les autres petites guérillas indépendantes et les rebelles solitaires. Pour Che Guevara, « le guérillero est le gardien de la moralité » écrit-il dans « Guerre, guérilla, une méthode ». Essentiellement, la guérilla tient à imposer sa suprématie politique et organisationnelle sur toute autre forme de lutte, en particulier sur les autres guérillas et sur le mouvement des villes où les travailleurs mènent des luttes et des grèves de façon indépendante. Jusqu’au printemps 1958, le parti stalinien refusera toute collaboration avec la guérilla de FideL Les politiciens bourgeois anti-Batista et exilés à Miami soutiennent Fidel Castro et signent un pacte qui prévoit, en cas de victoire de la guérilla, de donner la présidence à Félipe Pazos. Fidel Castro laisse dire, donne des gages à la bourgeoisie : il accepte la constitution de 1940, le code électoral de 1943, la désignation comme président de la république provisoire de Manuel Urrutia, juge bourgeois et anticommuniste.
Dans « Cuba, cas exceptionnel ou avant-garde de la lutte contre l’impérialisme » Guevara écrit : « la bourgeoisie, ou du moins une bonne partie de celle-ci s’est montrée favorable à la guerre révolutionnaire contre la tyrannie et a en même temps appuyé et lancé des mouvements tendant à chercher des solutions négociées qui permettraient un remplacement de Batista par des éléments disposés à contrôler la Révolution. (…) Il n’est pas étonnant que quelques éléments parmi les latifundistes aient adopté une attitude de neutralité ou du moins de non-belligérance à l’égard des forces insurrectionnelles. Il est compréhensible que la bourgeoisie nationale, ruinée par l’impérialisme et la tyrannie, ait vu avec une certaine sympathie ces jeunes gens des montagnes punir l’armée mercenaire, instrument au service de l’impérialisme. Cette force, non révolutionnaire pourtant, aida en fait la Révolution, à s’emparer du pouvoir. »

La bourgeoisie peut être une alliée, dit donc Guevara. Il est par contre défiant vis-à-vis du prolétariat. Dans le même texte, il écrit : « Il est plus difficile de former des groupes de guérillas dans les pays de forte concentration urbaine et d’industrie légère et moyenne plus développée (…) L’influence idéologique des villes freine la guerre de guérillas en donnant des espoirs de luttes de masses paisiblement organisées. (…) Nous insisterons sur deux facteurs subjectifs qui sont parmi les conséquences les plus importantes de la Révolution cubaine : d’abord la possibilité d’un mouvement révolutionnaire qui opère à partir de la campagne, attire les masses paysannes, passera de la faiblesse à la force, détruira l’armée dans un combat de front, s’emparera des villes et renforcera par son combat les conditions subjectives nécessaires pour s’emparer du pouvoir. » Ce modèle guévariste est très clair : il n’y a absolument pas besoin de la conscience des travailleurs, de leur organisation indépendante, de leur expérience et de la maturation de leur état d’esprit pour faire la révolution. Il n’y a pas besoin, pour Guevara, du prolétariat des villes pour prendre le pouvoir. Une alliance tactique avec la bourgeoisie, des fractions de l’armée, oui. L’indépendance de la lutte du prolétariat, non.

La bourgeoisie peut être une alliée, dit donc Guevara. Il est par contre hostile au prolétariat ? Dans le même texte, il écrit : « Il est plus difficile de former des groupes de guérillas dans les pays de forte concentration urbaine et d’industrie légère et moyenne plus développée (…) L’influence idéologique des villes freine la guerre de guérillas en donnant des espoirs de luttes de masses paisiblement organisées. (…) Nous insisterons sur deux facteurs subjectifs qui sont parmi les conséquences les plus importantes de la Révolution cubaine : d’abord la possibilité d’un mouvement révolutionnaire qui opère à partir de la campagne, attire les masses paysannes, passera de la faiblesse à la force, détruira l’armée dans un combat de front, s’emparera des villes et renforcera par son combat les conditions subjectives nécessaires pour s’emparer du pouvoir. » Ce modèle guévariste est très clair : il n’y a absolument pas besoin de la conscience des travailleurs, de leur organisation indépendante, de leur expérience et de la maturation de leur état d’esprit pour faire la révolution. Il n’y a pas besoin, pour Guevara, du prolétariat des villes pour prendre le pouvoir. Une alliance tactique avec la bourgeoisie, des fractions de l’armée, oui. L’indépendance de la lutte du prolétariat, non.
La « grève générale » du 9 avril 1958 montre bien le rôle secondaire que la guérilla attribue au mouvement de la ville et à quel point la guérilla se moque de gagner les travailleurs. Cette grève générale a été programmée avec la bourgeoisie beaucoup plus qu’avec les organisations et les militants ouvriers. Le comité de grève de la grève générale du 9 avril ne s’appuyait pas du tout sur la classe ouvrière. Hormis des membres de la guérilla castriste, il comprenait un ingénieur, un chef de l’église évangélique eu journaliste et un médecin. Guevara déclarait lui-même : « Notre mouvement est très marqué par la petite bourgeoisie tant physiquement qu’idéologiquement. » dans son discours de mai 1964 en tant que ministre de l’industrie. Le parti stalinien ne s’est même pas senti tenu de la soutenir. La guérilla a donné aux faibles forces de La Havane l’objectif irréaliste de s’attaquer directement au pouvoir pour le renverser. Bilan de la défaite du mouvement et de la répression qui le suit : de nombreux militants ont été supprimés et il n’y a plus de fort mouvement ouvrier organisé dans les villes. Dans « Le parti marxiste-léniniste », Guevara reconnaît que, pour les guérilleros, le mouvement dans les villes s’opposait à la conception de l’armée révolutionnaire : « Pourquoi la grève d’avril s’est-elle déclarée ? Parce qu’il y avait au sein du mouvement un ensemble de contradictions que nous avons appelées « de la montagne et de la plaine ». et qu’une analyse des éléments considérés comme essentiels pour décider de la lutte armée rendaient manifestes, car ces éléments étaient diamétralement opposés dans chacune des deux catégories. La montagne était prête à mettre l’armée en déroute aussi souvent qu’il serait nécessaire, à gagner bataille sur bataille, à s’emparer de l’armement et à arriver un jour à la prise totale du pouvoir en se fondant sur son armée rebelle. La plaine était en faveur de la lutte armée généralisée dans tout le pays, culminant dans une grève révolutionnaire qui expulserait la dictature de Batista et établirait au gouvernement l’autorité des « civils », la nouvelle armée devenant « apolitique ». (…) La grève d’avril est préparée et décrétée par la plaine, avec le consentement de la direction de la montagne qui ne sent pas capable de l’empêcher, tout en doutant sérieusement de son résultat. » Voilà comment Guevara rapporte cet épisode dans « Notes pour l’étude de l’idéologie de la révolution cubaine » : « Les nouvelles des succès croissants de nos forces rebelles parvenaient au peuple malgré la censure, et l’activité révolutionnaire de celui-ci allait rapidement aboutir. C’est à ce moment-là que s’est déclenchée la lutte sur tout le territoire national, à partir de La Havane, sous la forme d’une grève générale révolutionnaire qui devait détruire l’ennemi en l’attaquant simultanément sur tous les fronts. Le rôle de l’Armée Rebelle, dans ce cas, serait celui d’un catalyseur ou peut-être d’un « aiguillon » pour déclencher le mouvement. (…) Mais la grève révolutionnaire n’était pas convenablement organisée : on ne tenait pas suffisamment compte de l’unité ouvrière et on n’a pas cherché à ce que les travailleurs, dans l’exercice même de leur activité révolutionnaire, choisissent le moment adéquat. On voulut faire un coup de main clandestin, en appelant à la grève par radio, sans savoir que le secret du jour et de l’heure choisis était connu des sbires et non du peuple. Le mouvement de grève a échoué, et beaucoup de patriotes révolutionnaires parmi les meilleurs ont été assassinés sans pitié. C’est à ce moment-là que se produit l’un des changements qualitatifs les plus importants dans le déroulement de la guerre, lorsque s’impose la certitude que le triomphe de viendra que de l’accroissement des forces de guérilla qui permettra de vaincre l’armée ennemie en batailles rangées. (…) La supériorité de l’Armée Rebelle s’affirme donc de jour en jour, tandis que l’arrivée de nos colonnes à Las Villas montre que le Mouvement du 26 juillet (de Fidel Castro et Che Guevara) est bien plus populaire que les autres : Directoire Révolutionnaire, Second Front de Las Villas, Parti Socialiste Populaire et petites guérillas de l’OrganisationAuthentique. »
Quant aux mouvements de guérilla concurrents, c’est Che Guevara qui est chargé de les unifier, et de les soumettre bon gré mal gré. La guérilla des campagnes a désormais les mains libres, sans concurrence, pour prendre le pouvoir. Mais les guérilleros disposent plutôt comme soutien dans les villes de la jeunesse estudiantine plutôt que de la classe ouvrière et des milieux populaires, comme le montre la prise de Santa Clara. Le 29 décembre. Le 1er janvier, Batista et ses principaux collaborateurs ont fui Cuba. C’est sans insurrection et même sans intervention militaire de la guérilla que le régime de dictature a chuté par son propre pourrissement. L’intervention militaire ne va avoir lieu que pour combattre les autres oppositions au sein des villes. C’est une lutte pour le pouvoir. Ce sont les guérilleros qui vont la gagner. Mais cela ne signifie pas que la bourgeoisie soit balayée. Le 4 janvier 1959, c’est l’anticommuniste et réactionnaire juge Manuel Urrutia qui prête serment comme président provisoire de la république. Il représente la bourgeoisie nationaliste. Le premier ministre, Miro Cardona, était l’avocat d’affaire cubain le plus connu pour ses positions pro-US. Le ministre des finances, Rufo Lopez Fresquet, avait participé à plusieurs gouvernements de Batista. Fidel Castro devient premier ministre. Fidel Castro se rend aux USA sur l’invitation de la Société des éditeurs de journaux. Et il n’y va pas pour déclarer la guerre à l’impérialisme US. Il rencontre le vice-président Richard Nixon qui pense l’amadouer. Mais Fidel Castro garde son franc-parler : il réclame aux USA trente milliards de dollars pour aider l’Amérique latine. Fidel Castro estime que l’affrontement avec la bourgeoisie et avec les USA est inévitable. Le 18 juillet, Fidel Castro dénonce le président Urrutia et démissionne de son poste de premier ministre le 18 juillet. C’est Urrutia qui doit partir et Fidel Castro reprend son poste. Che Guevara est nommé président de la banque centrale de Cuba. Il est très fier du travail gratuit du dimanche. Pour lui, les travailleurs n’ont pas le sens de la solidarité et c’est le travail gratuit qui va leur donner ce sens de la collectivité. Le 15 octobre 1960, il déclare : « Vous ne pouvez exiger un meilleur travail, une plus grande responsabilité, si vous n’êtes pas vous-mêmes les premiers au travail. » Au congrès de la jeunesse, le 28 juillet 1960, Guevara se défend d’affirmer « si cette révolution que vous avez sous les yeux est une révolution communiste ». Il affirme en tout cas que la révolution n’a été dictée par aucune théorie, fut-elle marxiste mais par une pratique empiriste répondant aux besoins de la situation sociale et politique de Cuba. Même lorsqu’il se dit marxiste, Guevara a sa propre conception de la référence du marxisme : « La révolution cubaine prend Marx là où il laisse la science pour empoigner le fusil révolutionnaire. » écrit-il dans « Notes pour l’étude de l’idéologie de la Révolution cubaine ».
Ce qui radicalise le régime cubain, au-delà de l’hostilité ouverte des USA, c’est la guerre contre le régime castriste menée par les classes dirigeantes cubaines et une bonne partie de la petite bourgeoisie provient de la croyance de celles-ci que les USA ne vont pas manquer de renverser le régime. A l’inverse, s’il ne veut pas connaître le sort d’Arbenz au Guatemala qui a été renversé par l’intervention américaine car il a refusé de se radicaliser et de s’appuyer sur les masses populaires pour se défendre, Castro est contraint de s’appuyer davantage sur les plus pauvres et de ne pas hésiter à déposséder les riches. Il est également obligé de constituer des milices de défense de Cuba et des comités populaires.
En 1960, c’est la politique d’affrontement avec Cuba qui est choisie par le président américain Eisenhower. Les USA ne se sont pas brutalement avisés que le régime de Fidel Castro était dangereux pour l’impérialisme. Et il ne l’est pas.
Jusqu’en avril 1961, le régime refuse de se dire socialiste. « Souveraineté politique et indépendance économique » sont leurs seuls objectifs, mais cela suffit à les rendre irrémédiablement adversaires de l’impérialisme US. Si les USA acceptent des relations commerciales et, en particulier, l’achat du sucre, ces relations seront normales et Cuba ne vendra pas son sucre à l’URSS. Si le régime cubain n’est pas spécialement un danger, c’est tout le reste de l’Amérique latine qui en est un à cette époque et le risque est grand que Cuba apparaisse comme un encouragement révolutionnaire pour tout le continent, même si le régime cubain n’est pas aussi révolutionnaire. Or, l’impérialisme US a décidé la politique du gros bâton pour l’Amérique latine. Du coup, le gouvernement US choisit de diaboliser Fidel Castro et Cuba, au risque de radicaliser la politique cubaine et de pousser Fidel Castro dans les bras de l’URSS. Le « containment » est alors la politique américaine. Elle consiste à pousser les peuples en lutte d’une prison dans une autre, sachant parfaitement que l’URSS n’est nullement dans le camp des peuples et de la révolution prolétarienne. Et Cuba tombe effectivement dans un piège : le stalinisme.
C’est Che Guevara qui va vendre au peuple cubain et aux militants cubains, sceptiques, l’alliance avec l’URSS. Il a fait d’octobre à décembre 1969 un voyage de deux mois et demi au pays du stalinisme triomphant et en revient emballé. Aux travailleurs, aux militants, au peuple cubain, il annonce qu’il n’y a rien que de bon à attendre d’une alliance politique et économique avec la Russie, pourtant une véritable prison pour les travailleurs et les peuples. Une seule chose compte aux yeux de Che Guevara : l’industrialisation de Cuba. Et sur ce plan la bureaucratie stalinienne est capable de tenir ses promesses : en cinq ans, le doublement de la production industrielle et 60% d’augmentation de la production d’électricité. Quant à la vente du sucre cubain, elle est acquise : 3 millions de tonnes vendus à l’URSS, un million à la Chine, 20.000 tonnes à la Corée du nord, 3.000 au Vietnam du nord. La quasi-totalité de la production cubaine est vendue. La pression économique des USA est supprimée. Passant à la télévision cubaine, Guevara se fait le défenseur inconditionnel des régimes de l’Est : « Les réalisations des pays socialistes (…) sont extraordinaires. Il n’y a pas de comparaison possible entre leurs systèmes de vie, leur système de développement et ceux des pays capitalistes. Les accords et l’esprit d’humanité de ces peuples nous ont convaincu que décidément, ce sont ces pays que nous devons en tout premier lieu considérer comme nos amis. » Le soutien de Guevara aux régimes staliniens est sans réserve : «  Tout le monde est plein d’enthousiasme, fait des heures supplémentaires, s’intéresse à la production, à l’accroissement de la production. » (dans « Un voyage dans les pays socialistes ») A propos de l’URSS, Guevara affirme naïvement : « Ce pays est prêt à tout risquer dans une guerre atomique d’une destruction inimaginable simplement pour défendre un principe et pour protéger Cuba. » La Chine, elle aussi, prête soixante millions de dollars à Cuba, prêt qui équivaut à un don.
Les USA réagissent immédiatement par l’invasion de la baie des cochons. J.F. Kennedy a donné son accord pour une intervention de la CIA aidant des immigrés cubains anti-castristes à envahir l’île. C’est un échec cinglant. La population cubaine, que la CIA croyait hostile au régime, se mobilise massivement en sa faveur et contre l’intervention militaire. La démonstration américaine va en sens inverse de ce qui était prévu. Cuba devient un exemple pour toute l’Amérique latine. Les directions bourgeoises qui souhaitent se libérer un temps soi peu de l’emprise américaine sont attirées. Guevara est invité par les présidents latino-américains qui ne sont pourtant nullement des radicaux : l’argentin Frondizi et le brésilien Quadros. Les USA réagissent immédiatement. En liaison avec le haut Etat-major des armées de ces deux pays, ces deux présidents doivent quitter le pouvoir.
A Cuba, l’industrialisation démarre, organisée par le bouillant Guevara, nouveau ministre de l’industrie. Son plan de quatre ans est tellement ambitieux que les travailleurs devraient travailler nuit et jour pour le réaliser. Son premier geste public est la mise en place du stakhanovisme à la cubaine : des récompenses aux premiers « héros de travail ». Dans « A propos du système budgétaire de financement », Guevara écrit : « Ne pas réaliser les normes, c’est ne pas remplir son devoir social : la société punit le défaillant par la déduction d’une partie de ses gains ». Guevara prétend que tout cela se fait en faisant participer les travailleurs aux décisions. Mais la réalité est très différente. Les travailleurs sont loin du pouvoir qui, malgré les bonnes intentions du camarade ministre, reste bureaucratique. Guevara propose la formation d’un organisme centralisateur de la planification et, comme les luttes de classes sont à ses yeux terminées, il propose la dissolution des syndicats. Selon lui, l’ « homme nouveau » du socialisme cubain travaille pour lui-même et ne connaît plus les affres de la société de classe. Par conséquent, il doit travailler jusqu’à ses limites physiques. Pour l’homme nouveau socialiste, travailler est un plaisir. Celui qui s’y refuse ne peut être qu’un ennemi du régime socialiste. Le régime de Castro allait faire appel à l’ »émulation », au « travail volontaire gratuit », aux heures supplémentaires non payées et aux baisses de salaire par solidarité avec la construction du socialisme dans « une campagne grandiose pour déraciner le vieux vice d’un économisme étroit chez les travailleurs ». Sa conception du rôle de la classe ouvrière est claire. Voic comme elle est exposée dans « Avec la Confédération des Travailleurs Cubains » : « Mais la classe ouvrière, que ce soit au niveau des fabriques, des entreprises, ou au niveau des unités administratives, a aussi l’obligation, le devoir et le droit, de veiller à ce que soient suivis tous les ordres du gouvernement, toutes les grandes lignes de développement établies par le gouvernement, toutes les idées directrices formulées dans chque unité administrative. » Le rôle principal attribué au parti dans la classe ouvrière consiste à la faire produire plus : le militant « doit faire des heures supplémentaires, donner l’exemple, utiliser son temps à améliorer sa préparation culturelle, aller le dimanche au travail volontaire, travailler volontairement tous les jours, oublier toute vanité et consacrer tout son temps au travail »
Le parti unique et le syndicat unique sont des organes de l’Etat et non des moyens pour la population de s’exprimer. Les opposants sont en prison et il ne s’agit pas seulement d’opposants favorables aux USA, à la bourgeoisie cubaine et défavorables aux nationalisations ou aux réquisitions de terres. Des militants de gauche, des syndicalistes et des militants d’extrême gauche sont emprisonnés parce qu’ils refusent de s’aligner sur le régime ou qu’ils contestent une de ses décisions. Malgré les bonnes intentions des Fidel Castro et Che Guevara, la réalité est la dictature étatique qui n’a rien de socialiste même si des mesures sociales sont prises. Au plan international, si Che Guevara multiplie les voyages et se préoccupe de la « révolution tricontinentale », il conçoit le combat mondial contre l’impérialisme en liaison avec les régimes russe et chinois. Il s’appuie sur les chefs d’Etats des nouveaux pays indépendant du Tiers monde comme Ben Bella ou Nehru et autres chefs d’état africains. Son ennemi n’est pas la bourgeoisie mais les Etats-Unis. La guérilla l’attire à nouveau. D’abord celle de Kabila, futur dictateur du Congo-Zaïre. Puis celle de Bolivie. Et surtout, jamais aucune critique des régimes ou des positions politiques de la Chine ou de l’URSS ne franchit ses lèvres quelles que soient les circonstances, y compris quand ces deux pays commencent à se séparer, à se critiquer puis à se combattre. Il affirme au contraire toujours que l’URSS est le chef de file de la lutte de libération internationale. S’il parle toujours au nom du socialisme et de l’internationalisme prolétarien, il n’éclaire nullement leur signification. Lorsque Castro décide que le parti castriste devient le « parti communiste cubain », fusionnant avec ce dernier, Che Guevara part en Bolivie mener une nouvelle guérilla. Guevara a laissé à Castro une lettre de départ qui évite toute interprétation d’un départ sur la base de critiques, quoiqu’on puisse en penser. Il n’explique pas son geste de départ par une critique quelconque de la politique ou du régime cubain, mais par la nécessité urgente d’une nouvelle guérilla en Bolivie. Le général de parachutistes pro-américain René Barrientos vient de renverser Paz Estenssoro, le dirigeant bourgeois nationaliste de la révolution ouvrière de 1952. Les mineurs boliviens sont particulièrement frappés par le régime de Barrientos. En 1965, les mineurs qui protestaient contre une réduction de moitié de leurs salaires sont massacrés dans les mines. Guevara pense qu’il va pouvoir les convaincre de s’embaucher dans la guérilla. Il ne songe nullement à les gagner pour mener le combat dans les mines. En fait, les mineurs sont très peu nombreux à le suivre.
Guevara a bien connu le mouvement révolutionnaire bolivien. Il a pu discuter avec les mineurs révolutionnaires boliviens, ayant visité ce pays juste après la révolution de 1952. Son choix de démarrer sa lutte en Bolivie de la sierra et pas des usines n’est pas un choix dû à un traditionalisme ou à une théorisation. C’est un choix social.
Guevara n’a jamais compté sur la conscience de classe des travailleurs. Selon lui, ils ne sont pas révolutionnaires. Ils visent des objectifs matériels alors que le révolutionnaire socialiste vise, selon lui, des objectifs moraux, comme il l’expose en 1964 dans « A propos du système budgétaire de financement ». Ils ne visent qu’à améliorer leur sort et sont fatalement victimes d’un « économisme », d’un syndicalisme réformiste qui les empêche de prendre en charge la tâche révolutionnaire qui lui semble exclusivement le fait d’une armée professionnelle de révolutionnaires : « Je crois en la lutte armée comme unique solution pour les peuples qui luttent pour se libérer et je suis cohérent avec mes croyances. (…) Nous pourrons regarder l’avenir proche et lumineux si deux, trois, plusieurs Vietnam fleurissent sur la surface du globe… » Il ne compte pas sur le développement indépendant de la conscience et de l’organisation prolétarienne au travers des luttes de classe qu’il appelait « cette mentalité de classe ouvrière exploitée et spoliée qui lutte seulement pour des revendictions économiques. » Dans sa conception, c’est la guérilla qui va contraindre la population des villes à devenir radicale. Pour lui, la lutte des villes consiste seulement en un sabotage permettant de bloquer le pouvoir pendant que la guérilla le renverse et prend le pouvoir. Dans « La guerre de guérilla », il a écrit : « L’importance de la lutte en zone urbaine a été très mésestimé mais elle est extrême. Un bon travail, sur une grande échelle, paralyse presque complètement la vie commerciale et industrielle du secteur et place la population entière dans une insécurité, une angoisse, une anxiété telle qu’elle souhaite des événements violents pour sortir de cette attente. (…) sa fonction ne sera pourtant pas d’œuvrer indépendamment, mais au contraire dans le cadre des plans stratégiques fixés à l’avance. Une guérilla en zone urbaine fera exactement ce qu’on lui dira. »
Alors que la guérilla de Guevara n’obtient de soutien d’aucun secteur social important, les mineurs boliviens mènent une nouvelle lutte sociale. Pour Guevara, cela ne concerne pas directement son combat.
L’armée bolivienne réprime violemment le mouvement des mineurs le 24 juin 1967. Il considère que cette défaite va éclairer les mineurs sur le caractère sans perspective de leur lutte dans le cadre de la mine et les pousser à rejoindre les maquis de la guérilla. Il écrit dans son adresse aux mineurs : « Le massacre dans les mines éclaicit considérablement le panorama pour nous. (…) Il ne faut pas persévérer dans des tactiques fausses, héroïques sans doute, mais stériles. » Il affirme que c’est dans le maquis que « la plainte des veuves prolétariennes se transformera en hymne de victoire. » Son appel à rejoindre le maquis n’a que très peu d’écho dans la classe ouvrière qui a pourtant montré ses capacités à se battre, y compris les armes à la main.
La guérilla de Guevara n’a pas de soutien important dans la classe ouvrière et elle n’a pas non plus de soutien d’autres couches sociales ni d’autres partis politiques. Paz Estenssoro déclare qu’il ne soutient pas les guérillas communistes. Le parti communiste bolivien n’a pas vraiment soutenu Guevara. La paysannerie bolivienne se méfie et n’est nullement prête à s’embarquer dans l’aventure, d’autant moins que Barrientos a fait le calcul d’offrir une réforme agraire et d’armer des paysans de Cochabamba « contre les bandoleros ». Guevara écrit : « Les paysans se transforment en délateurs. » La guérilla est isolée. L’armée de libération de Guevara lance une adresse aux mineurs : « Camarade mineur, n’écoute plus les faux apôtres de la lutte des masses qui l’interprètent comme une avancée en rangs serrés et de front vers les armes de l’oppresseur. (…) La lutte des masses dans les pays sous-développés à forte prédominance rurale et au territoire étendu doit être réalisée par une petite avant-garde mobile : la guérilla. Elle ira en se renforçant au détriment de l’armée ennemie et elle capitalisera la ferveur révolutionnaire des masses jusqu’à créer la situation révolutionnaire dans laquelle le pouvoir d’état se renversera d’un seul coup bien assené au moment opportun. (…) Nous t’attendons. » La guérilla est finalement écrasée par l’armée et Guevara est tué le 8 octobre 1967.

Bilan du castrisme et du guévarisme

Le stalinisme et le nationalisme et ses diverses variantes de l’après deuxième guerre mondiale (maoïsme, castrisme, djouchéisme coréen, titisme et autres « socialismes » à l’algérienne ou à la cambodgienne) sont des produits des défaites et des trahisons des luttes du prolétariat. Le guévarisme et le guérillérisme ne changent pas la donne et ne déparent pas dans le lot, même si bien des courants révolutionnaires tiennent à se raconter une autre histoire. Ils mettent en avant un prétendu humanisme de la « version du marxisme » de Guevara. Ils rappellent son « internationalisme ». Ils soulignent son courage combattant les armes à la main contre l’impérialisme au moment où la « version » russe parlait plutôt de coexistence pacifique. Cependant, si on examine la pratique de Guevara, elle est hostile au prolétariat révolutionnaire. Si on examine l’idéologie de Guevara, elle n’est nullement différente de celle du « socialisme dans un seul pays » qui caractérise aussi bien le stalinisme russe, ses diverses versions et celle des nationalismes du tiers-monde. Guevara était particulièrement partisan de l’industrie autocentrée fondée sur une économie nationale dépassée depuis belle lurette par l’Histoire du capitalisme lui-même. D’ailleurs l’industrie cubaine, si elle a mobilisé durement les forces des masses cubaines et nécessité des énergies extraordinaires et détourné l’enthousiasme de tout un peuple, s’est traduite par un échec marquant. Le développement industriel autocentré n’a pas obtenu de meilleurs résultats à Cuba qu’en Algérie ou en Corée du nord. N’est-ce pas une accusation exagérée de comparer Cuba à la Corée du nord ? Pour y répondre, écoutons Guevara lui-même :
« Des pays comme Cuba en ce moment, des pays révolutionnaires et nullement modérés, peuvent se demander si l’Union soviétique et la Chine populaire sont leurs amies ; nous ne devons pas répondre à cette question avec tiédeur mais affirmer de toute notre force que l’Union soviétique, la Chine et tous les pays socialistes ainsi que les pays coloniaux et semi-coloniaux qui se sont libérés sont nos amis. C’est sur cette amitié que peuvent se fonder les réalisations d’une Révolution américaine. En effet, si l’Union szoviétique n’avait pas été là pour nous donner du pétrole et pour nous acheter notre sucre, il nous aurait fallu toute la force, toute la foie et tout le dévouement immenses de notre peuple pour supporter le coup. (….) (Ernesto Cge Guevara dans « A la jeunesse d’Amérique latine ».) Voilà ce qu’il expose dans « Un voyage dans les pays socialistes » à son retour d’un voyage dans les pays du stalinisme triomphant : « La Chine vit actuellement la même partie de son histoire révolutionnaire que Cuba : tout le monde est plein d’enthousiasme, tout le monde fait des heures supplémentaires, tout le monde s’intéresse à la production, à l’accroissement de la productivité. (…) Moi qui ai visité tout le continent socialiste, on peut m’appeler : « Alice au Continent des Merveilles ». Mais il dire vraiment ce qu’on voit et être honnête ; et les réalisations des pays socialistes, de ceux qui ont déjà atteint un niveau élevé de développement, ou de ceux qui sont encore à des étapes très semblables à celles de Cuba, sont extraodinaires. (….) Partout là-bs l’enthousiasme est extraordinaire. C’est probablement en Union soviétique que c’est le plus sensible. (…) Parmi les pays socialistes que j’ai visité personnellement, la Corée est l’un des plus extraordinaiires. C’est probablement celui qui nous a le plus impressionné. (…) Le problème de l’industrie coréenne – que nous voudrions bien avoir aujourd’hui et qui se posera pour nous dans deux ou trois ans – c’est celui du manque de main d’œuvre. La Corée procède à une mécanisation accélérée de l’agriculture pour garder de la main d’œuvre et pouvoir réaliser ses plans. (…) La Corée est l’exemple d’un pays qui grâce à un système et à des dirigeants admirables tel le Maréchal Kim Il Sung a pu survivre aux plus grands malheurs et devenir aujourd’hui un pays industrialisé. Ici, à Cuba, on pourrait penser que la Corée du nord est un pays arriéré de l’Asie parmi tant d’autres. Et pourtant nous lui vendons du sucre semi-élaboré et d’autres produits absolument bruts, comme le hennequen ; tandis qu’elle nous vend des fraiseuses, des machines pour les mines, tous produits dont la production exige déjà une technique avancée. C’est pour cette raison que c’est un des pays que nous admirons le plus. » Aucune critique n’a jamais émaillé les textes de Guevara concernant la politique de ces régimes vis-à-vis des travailleurs ni leur politique extérieure qui n’a rien à voir avec une quelconque version de l’internationalisme prolétarien. L’alignement de Guevara sur Castro est encore plus grand. On ne peut citer tous les passages dithyrambiques sur son leader maximo comme ici, dans « Cuba, cas exceptionnel ou avant-garde de la lutte contre l’impérialisme » : « Des facteurs exceptionnels devaient donner à la révolution cubaine des caractéristiques particulières. (…) Le premier, et peut-être le plus important, est cette force de la nature qui se nomme Fidel Castro Ruz, qui a atteint en un an des dimensions historiques. Ses mérites peuvent être rangés auprès de ceux des plus grandes figures de l’histoire de l’Amérique latine. (…) Fidel a une personnalité tellement extraordianire qu’il serait le chef de n’importe quel mouvement dont il ferait partie (…) Fidel Castro a fait plus que n’importe qui à Cuba pour construire à partir de rien le formaidable appareil actuel de la révolution cubaine. » . etc, etc …

Le bilan du guérillérisme en Amérique latine n’est pas plus brillant. Dans tous les pays d’Amérique latine où des militants ont lancé des guérillas de type castriste, ils sont impitoyablement écrasés par la répression (guérillas de Jefferson Cardin au Rio grande du sud du Brésil, de l’ELN de Pablo Vasquez et Victor Medina en Colombie, du MIR de Luis de la Puente et Guillermo Lobaton au Pérou ainsi que les maquis de Hector Béjar, de la guérilla de Ajeda et Bravo au Venezuela, de la guérilla de la Sierra de Caparao dans l’Etat de Minas Gerais au Brésil, des groupes de guérilla en Argentine et des foyers révolutionnaires du Pérou. La guérilla latino-américaine est défaite. Le réformisme, même les armes à la main, ne mène pas au renversement du capitalisme ni à son dépassement. Dans tous les pays d’Amérique latine où des militants ont lancé des guérilla de type castriste, ils sont impitoyablement écrasés par la répression (guérillas de Jefferson Cardin au Rio grande du sud du Brésil, de l’ELN de Pablo Vasquez et Victor Medina en Colombie, du MIR de Luis de la Puente et Guillermo Lobaton au Pérou ainsi que les maquis de Hector Béjar, de la guérilla de Ajeda et Bravo au Venezuela, de la guérilla de la Sierra de Caparao dans l’Etat de Minas Gerais au Brésil, des groupes de guérilla en Argentine et des foyers révolutionnaires du Pérou. La guérilla latino-américaine est défaite. La guérilla du Nicaragua a certes triomphé mais c’est pour laisser ensuite place sans combat à ses adversaires puis pour pactiser avec elle.
Guevara lui-même n’a jamais critiqué le réformisme de Castro, son nationalisme qui le portait à ne s’intéresser qu’à Cuba. Il ne s’est pas ouvertement démarqué de la « coexistence pacifique », thèse de la bureaucratie russe qui a précédé le retour au capitalisme. Lorsque stalisnisme de Chine et de Russie se sont affrontés, il s’est bien gardé d’expliquer la racine de ces dissenssions. L’écrasement des prolétaires hongrois en 1956 n’a pas davantage suscité sa colère que l’intervention de 1953 contre les prolétaires d’Allemagne de l’Est et bien d’autres interventions contre les peuples. Son prétendu « internationalisme » n’avait rien de commun avec celui de Marx, Lénine ou Trotsky, contrairement à ce que voudraient faire croire les révolutionnaires opportunistes qui voudriaent bien accrocher leur char à la popularité d’un Guevara.
Ce n’est pas le guérillérisme qui fait peur à l’impérialisme, ni le nationalisme autocentré, ni la « version » prétendue du socialisme consistant à mobiliser les forces du prolétariat pour construire une économie nationale soi disant indépendante. Mais, dans le monde capitaliste, l’indépendance économique est un leurre. Quant à l’internationalisme conçu par Marx, ce n’est pas la prétendue « solidarité » entre nationalismes que les staliniens et les nationalistes défendent tous par opposition à la lutte révolutionnaire d’une seule et même classe mondiale prolétarienne.
Le stalinisme et le nationalisme radical ne sont pas des « versions » du socialisme, du communisme ou du marxisme. Elles en sont diamétralement opposées.

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« La période 1944-45 voit se développer en Amérique latine un phénomène désigné par le terme de « browdérisme ». Dans l’euphorie des accords de Téhéran, Earl Browder, secrétaire du PC nord-américain, proclame le début d’une ère d’amitié et de collaboration totale entre le camp socialiste et les USA, destinée à durer même après la guerre. (…) Les partis communistes latino-américains vont être aussi emportés par le browdérisme. Par exemple, dans un livre publié en 1944, « En marcha por un mundo mejor » (En marche pour un monde meilleur), Vittorio Codovilla écrivait ceci : « Les conditions internationales de la coopération entre les grandes puissances capitalistes et entre celles-ci et l’URSS pour la création d’un monde meilleur montrent que les Etats-Unis et l’Angleterre arriveront à un accord sur la politique économique à suivre en Amérique latine, avec le but de contribuer au développement économique, politique et social dans un sens progressiste. (…) Cet accord devra se fonder sur la coopération de ces deux grandes puissances, avec des gouvernements démocratiques et progressistes d’Amérique latine, pour l’accomplissement d’un programme commun qui, en même temps qu’il offre un marché dix ou vingt fois supérieur à l’actuel pour leurs capitaux, leurs machines et leurs produits industriels, contribue au développement indépendant de l’économie de ces pays, et leur permet en peu d’années de liquider le retard dans lequel elles vivent depuis des dizaines d’années. » Le browdérisme aura aussi des conséquences au niveau de la politique interne des partis communistes. A Cuba, par exemple, après avoir siégé de 1943 à 1944 au gouvernement du général Batista, le Parti socialiste populaire (nouveau nom du PC cubain) publie en 1945 une brochure intitulée « La collaboration entre les patrons et les ouvriers », pour commémorer un important déjeuner réunissant à La Havane l’Association patronale des industriels, le gouvernement et les dirigeants (communistes) de la Confédération des Travailleurs Cubains (centrale syndicale). En 1944, quand Batista démissionna, le PC cubain lui envoie une lettre qui déclare : « Dès 1940, notre parti a été le soutien le plus loyal et le plus constant de vos mesures gouvernementales, le promoteur le plus énergique de votre plateforme inspirée par la démocratie, la justice sociale et la défense de la prospérité nationale. »
Au même moment, au Mexique, en avril 1945, la Centrale syndicale CTM et l’Association patronale signent un pacte d’unité nationale ; « La Voz de mexico », organe du PC mexicain, célèbre l’événement avec un grand titre en première page : « Historique pacte ouvriers-patrons. Base solide pour le développement et le progrès du pays. » Il est intéressant de souligner qu’un des points de ce pacte déclarait solennellement « abandonner la thèse de l’autosuffisance économique et agir à partir de la thèse de l’interdépendance économique, la coopération financière et technique avec les pays du continent, pour le bénéfice commun et comme partie d’un programme international qui considère les besoins de tous les peuples de la terre. » Selon « La Voz de Mexico », le pacte est « correct », « patriotique » et « impeccablement formulé », et il réfléchit les nouvelles conditions dans le Mexique et dans le monde qui « obligent l’alliance des ouvriers avec les capitalistes ». (…) Au Mexique, en novembre 1945, le périodique du PC Mexicain développait la thèse suivante : « L’objectif du développement du capitalisme au Mexique est un objectif révolutionnaire parce qu’il signifie le développement d’une économie nationale. » (…) Un des épisodes les plus célèbres du post-browdérisme a été l’orientation adoptée par le PC argentin face au péronisme. (…) Le PC argentin, face au péronisme (…) va participer à la constitution de l’Union démocratique, vaste coalition antipéroniste dont faisaient partie, selon Vittorio Codovilla (dans son rapport à la Conférence nationale du PC argentin de décembre 1945), les forces suivantes : « 1- Tous les partis traditionnels, 2- La partie la plus consciente et la plus combative du mouvement ouvrier et de la paysannerie, 3- Une grande partie de la jeunesse ouvrière et paysanne, l’immense majorité de la jeunesse universitaire, des professeurs, des employés, des classes moyennes, 4- La majorité des industriels, commerçants, agriculteurs, éleveurs et financiers, 5- La majorité de l’armée et de la marine, et une partie de la police en uniforme. Malgré tout, l’Union démocratique a encore un caractère trop restreint, parce que ne participent pas encore en elle quelques secteurs progressistes du parti conservateur. »
La participation du PC à cette alliance – soutenue par ailleurs par l’ambassadeur US en Argentine, Sprulle Braden, méfiant vis-à-vis du nationalisme démagogique de Peron – a eu des conséquences à long terme : à partir de ce moment, un écart s’instaure entre la majorité de la classe ouvrière argentine, ralliée au péronisme, et les communistes, accusés par Peron de collaboration avec les militaires et les propriétaire donciers les plus conservateurs.
Des situations semblables apparaissent dans d’autres pays du continent, notamment en Bolivie, où le PIR (Parti de la gauche révolutionnaire, prosoviétique) s’allie avec les grands partis oligarchiques traditionnels pour renverser (en 1946) le gouvernement du MNR (Mouvement national révolutionnaire), considéré comme profasciste. (…)
Le Parti communiste brésilien soutient en 1945 le caudillo populiste Getulio Vargas, notamment parce que celui-ci (contrairement à Peron et à Villaroel, le président lié au MNR bolivien) avait participé du côté des Alliés à la deuxième guerre mondiale. Le PC brésilien aura lui aussi une orientation pro-browdériste d’ »union nationale ». Par exemple, dans un livre publié en 1945, Luis Carlos Prestes écrivait : « C’est par le moyen de ses organisations syndicales que la classe prolétarienne peut aider le gouvernement et les patrons à trouver des solutions pratiques, rapides et efficaces aux graves problèmes économiques du jour. » dans « L’union nationale pour la démocratie et le progrès » de Prestes. Il est intéressant de constater qu’à cette période de modération extrême de la politique des partis communistes apparaissent pour la première fois des manifestations oppositionnelles de gauche au sein du mouvement ouvrier, à une échelle de masse. L’opposition de gauche communiste et le trotskysme avaient fait leur apparition en Amérique latine dès le début des années trente, d’abord eu Brésil et au Chili ; la Izquierda communista chilienne, affiliée à l’opposition de gauche internationale, est constituée en 1933 par une fraction importante du PC chilien qui avait fait scission en 1931 (dirigée par Manuel Hidalgo, Humberto Mendoza, Oscar Waiss, etc) ; toutefois, en 1937 la plupart des membres de ce groupe adhèrent au Parti socialiste, et à partir de ce moment le trotskysme sera constamment une des tendances idéologiques diffuses du socialisme chilien. Mais c’est surtout en Bolivie que l’opposition trotskyste réussit réellement à s’implanter. Fondé en 1934 par J. Aguirre Gainsbourg et Tristan Marof, le POR (Parti ouvrier révolutionnaire), section bolivienne de la quatrième internationale, gagne à partir de la deuxième guerre mondiale une influence significative sur le mouvement ouvrier. En 1946, un congrès de la FSTMB ( Fédération syndicale des travailleurs des mines de Bolivie) réuni à Palacayo, approuve un ensemble de thèses d’inspiration nettement trotskystes, dont l’axe central est la stratégie de transformation de la révolution démocratico-bourgeoise en révolution socialiste dans un processus ininterrompu, sous la direction du prolétariat allié à paysannerie (voir documents). (…) 1948-54, à l’échelle internationale, est la période dite de la guerre froide, qui commence par une offensive généralisée de l’impérialisme contre l’URSS, suivie d’un raidissement de celle-ci et du mouvement communiste international. En Amérique latine, dès 1948, les partis communistes sont mis hors la loi (par exemple, au Brésil, au Chili) et des les syndicalistes communistes traqués par la police (assassinat de Jesus Ménendez, dirigeant des travailleurs du sucre à Cuba) ; des gouvernements élus avec le concours des votes des partis communistes en 1945-46 (ou soutenus par eux), comme Gran San Martin à Cuba, Gonzalez Videla au Chili, Miguel Aleman au Mexique, vont s’inspirer de la politique nord-américaine pour lancer la chasse aux sorcières et la répression anti-communiste. En riposte (et suivant la nouvelle orientation de l’URSS, les PC latino-américains relancent l’anti-impérialisme et, dans une certaine mesure, la lutte des classes contre la bourgeoisie indigène ; la période de la guerre froide connaît un nouveau tournant à gauche du communisme pro-soviétique en Amérique latine. Mais, contrairement à la période 1929-35, aucune action révolutionnaire de masse ne sera menée par les partis communistes ; et surtout le nouveau tournant ne met nullement en cause le fondement essentiel de la stratégie des ces partis pour le continent : l’interprétation « stalinienne » du marxisme, la doctrine de la révolution par étapes et du bloc des quatre classes pour la réalisation de l’étape national-démocratique.
L’exemple le plus caractéristique pour cette période est sans doute le Guatemala des années 1951-54, quand, sous la présidence de Jacobo Arbenz, le PGT (Parti guatémaltèque du travail, communiste) devient une des principales forces politiques du pays. Hégémonique dans les syndicats ouvriers et paysans, le PFT conçoit sa tâche dans le cadre d’une révolution démocratico-nationale, allié avec le secteur considéré comme progressiste de la bourgeoisie et des forces armées. (…) Après l’expropriation, par le gouvernement Arbenz, de certaines propriétés de l’United Fruit Company, une armée de mercenaires, armés et entraînés par les USA, envahit le Guatemala en juin 1954. Les forces armées gouvernementales se défendent avec très peu de conviction, et leur état-major finit par abandonner Jacobo Arbenz et se rallier au colonel Castillo Armas, chef des forces d’intervention, grâce à la médiation de l’ambassadeur américain au Guatemala, John Peurifoy. (…) En 1955, la direction du PGT publie un bilan autocritique que le parti « n’avait pas suivi une ligne suffisamment indépendante par rapport à la bourgeoisie démocratique » ; en particulier, « le PGT a contribué à nourrir des illusions dans l’armée en ne démasquant pas la véritable position et l’activité contre-révolutionnaire des chefs de l’armée. » Toutefois, cette autocritique ne remet pas en question le fondement stratégique de l’orientation du PGT (la conception des étapes du développement historique, etc, mais seulement les erreurs tactiques commises dans l’application concrète de cette stratégie étapiste ; le PGT réaffirme donc en 1955 la nécessité de former un bloc avec la bourgeoisie nationale pour une révolution démocratique et patriotique. (…) Le durcissement politique ne signifiait pas nécessairement une activité révolutionnaire concrète. L’exemple cubain est à cet égard significatif. (…) Le PSP ne mène pas d’actions violentes contre le régime de Batista, et il dénonce l’assaut au Moncada du 26 juillet 1953 comme une initiative « putschiste, aventuriste, désespérée, caractéristique d’une petite bourgeoisie sans principe et compromise avec le gangstérisme. » (…) En juin 1957, six mois après le débarquement à Cuba des combattants du Mouvement du 26 juillet, sous la direction de Fidel Castro : « Il est important de réaffirmer (…) que, aujourd’hui comme hier, nous rejetons et condamnons et continuerons à rejeter et à condamner les méthodes terroristes et putschistes, comme inefficaces, nuisibles et contraires à l’intérêt du peuple. » (dans « Fundamentos » n° 149, décembre 1956-juin 1957). (…) Au cours de l’année 1958, le PSP finit par s’intégrer au combat du Mouvement du 26 juillet contre la dictature (…) Blas Roca (secrétaire général du PSP), dans son rapport à la huitième assemblée nationale du parti (août 1960), souligne : « La révolution cubaine (…) est une révolution qui, par les tâches historiques qu’elle affronte et accomplit, peut être qualifiées, avec raison, de révolution national-libératrice et agraire, de révolution patriotique et démocratique. (…) La bourgeoisie nationale, qui tire bénéfice de la révolution et a obtenu des profits extraordinaires dernièrement, à cause de l’augmentation du pouvoir d’achat du peuple et du nombre de consommateurs, soutient la révolution, mais fréquemment s’effraye de ses mesures radicales et des menaces, rodomontades et attaques de l’impérialisme nord-américain. (…) A l’intérieur des limites qui seront établies, il faut garantir les profits de l’entreprise privée, son fonctionnement et son développement normal. Il faut stimuler parmi les travailleurs de ces entreprises le zèle et l’augmentation de la productivité. » (dans « Bilan du travail du Parti depuis le dernier congrès national, 1960). »
Extraits de « Le marxisme en Amérique latine » de Michael Lowy

Comment le Parti communiste cubain soutenait le dictateur Batista :

« Cuba connaîtra (…) une alliance entre le Parti communiste et le colonel Fulgencio Batista qui va durer de 1939 à 1944, quand celui-ci démissionne. En 1943, le président du parti, l’écrivain Juan Marinello, est ministre sans protefeuille du gouvernement Batista. L’article ci-dessous situe le cadre politique continental dans lequel ce front fut constitué : l’alliance pan-américaine contre le danger fasciste, sous l’égide à la fois de Roosevelt, Batista, Lombardo Toledano (secrétaire général des syndicats mexicains) et le PC cubain. Sur la personnalité de Batista en 1939, voici ce qu’écrit Saverio Tutino (…) dans son Histoire de la révolution cubaine (…) : « C’était lui qui représentait le fascisme, même s’il acceptait maintenant, pour des exigences surtout nord-américaines, de s’unir à l’anti-fascisme sur le plan international. Batista avait fait massacrer des ouvriers et s’était souillé avec l’assassinat d’un héros national comme Antonio Guiteras. » (dans « L’octobre cubain » de Saverio Tutino).
Extrait de « Le marxisme en Amérique latine » de Michael Lowy

« Les perspectives d’avenir développées par la 10ème assemblée plénière du parti communiste en juillet 1938 et au 3ème congrès du PC en janvier dernier sont à nouveau confirmés par les récents événements ; d’une part le mouvement populaire a continué à croître et à se consolider. Le colonel Batista est devenu un élément important du front des forces progressistes. D’autre part la réaction et le fascisme rassemblent leurs forces et trament des plans désespérés pour renverser Batista et écraser le mouvement populaire.
Le congrès d’unification syndicale s’est tenu du 23 au 28 janvier. ( …) La confédération ouvrière cubaine a été fondée. (…) Une délégation extrêmement nombreuse de la Confédération des travailleurs mexicains sous la conduite de son secrétaire, Vicente Toledano, a également participé au congrès. Toledano a prononcé un discours historique où il a réfuté en tous points la théorie fasciste-trotskyste niant l’existence d’un danger fasciste en Amérique latine. Cette théorie n’est rien d’autre qu’un voile derrière lequel les ennemis de la politique de Roosevelt peuvent poursuivre leur politique impérialiste. Un délégué du CIO américain assistait également au congrès en qualité d’invité. (…)
Le gouvernement cubain et, surtout, son animateur, le colonel Batista, comprennent que le développement et la sauvegarde du bien-être populaire ainsi que la défense des institutions démocratiques sont étroitement liés à la lutte contre le fascisme non seulement à Cuba mais dans tout l’hémisphère américain et partout dans le monde. La courageuse attitude prise par la délégation cubaine à la conférence de Lima n’était pas fortuite ; c’était l’expression de la politique antifasciste de plus en plus consciente du gouvernement cubain, comme l’a montré le voyage du colonel Batista au Mexique (…) Au cours du grand meeting organisé à Mexico par la Confédération des travailleurs mexicains, le colonel Batista, devant une assistance de près de 100.000 ouvriers, a souligné la nécessité d’ »une alliance des peuples de notre hémisphère sans considération de nationalité, de race, de couleur ou de langue », pour combattre le fascisme. (…)
De retour à Cuba, le colonel Batista a développé encore ses tendances progressistes et démocratiques. C’est ainsi, notamment, que, lors du grand meeting organisé en son honneur par la Confédération des travailleurs cubains, il a dit : « Le parti communiste, au Mexique comme à Cuba, en France et aux Etats-Unis, où il est reconnu comme une force légale au lieu d’être considéré comme un élément de désordre, agit comme une force vive de la démocratie. » Et, dans un autre discours, prononcé à Camagüey, il a déclaré que le communisme est « un élément de progrès et de démocratie ». (…) Le mot d ordre du parti doit être, désormais : « avec Batista, contre la réaction ». c’est-à-dire que le parti doit se prononcer ouvertement pour l’appui de la politique de Batista par les larges masses populaires. »
Extrait de « L’importance pour l’Amérique latine de l’essor démocratique à Cuba », article de R. A. Martinez dans « La correspondance internationale » du 1er avril 1939.

La politique des staliniens au Guatemala, vue par les trotskystes :

« La bourgeoisie et le gouvernement
« Le gouvernement Arbenz est un gouvernement bourgeois. Il ne faut pas qu’il y ait là-dessus de confusion si nous voulons comprendre ce qui se passe au Guatemala. Jose Manuel Fortuny lui-même, secrétaire général du parti communiste (maintenant appelé Parti guatémaltèque du travail), dans son Rapport sur l’activité du Comité central au deuxième congrès du parti, le 11 décembre 1952, reconnut que « le gouvernement Arbenz (…) est un gouvernement de la bourgeoisie nationale et de la petite bourgeoisie, servant les intérêts nationalistes de la bourgeoisie et dirigeant son action révolutionnaire contre le féodalisme. » (…) Le même Fortuny, dans son Rapport plusieurs fois cité, nous le dit : « Le fait qu’une petite partie de la bourgeoisie du Guatemala offre de la résistance à l’impérialisme et même se préoccupe de la défense de la souveraineté nationale n’empêche pas que la bourgeoisie du Guatemala, en général, faible et naissante, n’est pas disposée à défendre les intérêts nationaux, car elle place ses relations avec l’impérialisme au-dessus des intérêts de la nation. »
Un gouvernement comme celui d’Arbenz est éminemment transitoire, étant donné qu’il représente un facteur d’équilibre social instable. Ou bien il est renversé par l’impérialisme et les féodaux-bourgeois dirigistes, ou bien il cède la place au gouvernement formé du parti communiste, de la Confédération générale des travailleurs et de la Confédération nationale paysanne, gouvernement qui émanciperait réellement le pays de l’impérialisme et complèterait la réforme agraire. (…) D’ici là, notre devoir est de défendre le gouvernement Arbenz, les armes à la main, contre toute attaque de la contre-révolution pro-yankee. Cela, naturellement, ne veut pas dire que nous devions lui donner le moindre soutien politique, que nous devions cacher ses limites et son caractère éphémère et que nous semions des illusions sur sa capacité de diriger la lutte anti-impérialiste. C’est précisément en cela que se différencient les marxistes révolutionnaires des bureaucrates opportunistes comme Fortuny : les premiers disent la vérité aux ouvriers, les préparent à défendre le gouvernement contre la réaction et à le remplacer par leur propre gouvernement, les seconds trompent les ouvriers et les désorientent en les empêchant en les empêchant de se préparer à l’une et à l’autre tâche.
« Le parti guatémaltèque du travail (ex parti communiste)
« Le parti stalinien groupe l’avant-garde du prolétariat guatémaltèque. (…) La grande affluence d’ouvriers dans ses rangs s’explique par le fait que le parti se présente comme l’unique parti révolutionnaire au Guatemala. Actuellement, son journal, « Tribune populaire » a une diffusion estimée à 10.000 exemplaires. La pénétration du parti dans les masses est très effective et se réalise à travers la CGTG et la CNC, organisations nationales du prolétariat et de la paysannerie guatémaltèques. (…) Il dit que « Nous, communistes, reconnaissons qu’en raison de ces conditions spéciales, le développement du Guatemala devra se réaliser pour un temps par le chemin du capitalisme. »
Extraits de « La révolution guatemaltèque » de Ismael Frias pour la revue « Quatrième internationale » de mars-mai 1954.

La position des staliniens cubains sur la première tentative de renversement de la dictature de Batista par Fidel Castro (l’assaut contre la caserne Moncada le 26 juillet 1953) présentée par le PC cubain comme une provocation servant de prétexte à la répression du régime :

« Camarades,
« Le 26 juillet, la clique bourgeoise-latifundiste et pro-impérialiste, qui s’était imposée au pays par le coup d’Etat réactionnaire du 10 mars 1952, a réussi, en fait, un nouveau coup d’Etat, visant cette fois à accentuer le caractère réactionnaire de son gouvernement et à éliminer toute une série d’obstacles qui s’opposaient à ses plans. (…) Stérile et erronée, la rébellion orientale, dont le point culminant a été l’assaut des casernes à Santiago de Cuba et à Bayano que les forces militaires du régime ont facilement matée – malgré les bonnes intentions qui purent inspirer ses auteurs – pour balayer les restes de légalité existants et pour frapper très fortement le mouvement démocratique des masses, qui à ce moment-là se développait et menaçait sérieusement de mettre en échec tous les plans du gouvernement. (…) Les semaines qui ont précédé le 26 juillet, on observait une rapide croissance de l’opposition populaire, se traduisant peu à peu en plusieurs actions et même en grèves qui secouaient le régime de fait. Le gouvernement, compromis avec ses parrains et protecteurs – les impérialistes yankees – pour imposer à Cuba le « plan de redressement », les réductions de salaires, les licenciements en masse et l’abolition de la législation sociale acquise par les grandes luttes des travailleurs sous l’orientation de notre parti ; le gouvernement décidé à faire de Cuba une colonie sans masque, fidèlement aligné sur la politique expansionniste et belliciste yankee (…) En plus, dans les conditions d’une mobilisation croissante des masses, il devenait de plus en plus difficile de mener à bien, sans courir le « risque » d’un vote adverse massif, une farce électorale permettant au gouvernement de se couvrir du vernis légaliste qu’il attendait depuis le 10 mars. Pour cette raison, c’est avec une joie sauvage et une furie sans limite que les chefs du 10 mars (la dictature) accueillirent les événements d’Orient (la rébellion) comme le prétexte souhaité et entreprirent une offensive contre les restes de légalité démocratique dont nous avions parlé, déclenchant la vague de persécutions et d’arbitraire qui émut le pays. Conséquences de cette offensive, en plus des innombrables assassinats le long des chemins royaux orientaux, des centaines de prisonniers, des contrôles policiers en masse, de la fermeture de notre cher « Hoy » et d’autres journaux. (…) Nous refusons aussi bien l’aventurisme et le « putschisme » qu l’électoralisme. Nous sommes opposés à toutes ces conspirations sans principe, au putschisme, au terrorisme et aux autres formes d’action des groupes isolés des masses, dont l’inefficacité et la nocivité ont déjà été prouvées par l’histoire. »
Extraits de « Le parti socialiste populaire et la révolution à Cuba », article de A. Diaz dans « Fundamentos » de mai 1954

Document tiré de "Sans patrie ni frontière" :

La résurrection de Che Guevara

par Samuel Farber

Cet article est paru dans la revue américaine New Politics en été 1998. Il recense trois ouvrages dont deux (ceux de J.G. Castañeda et P.I. Taibo) ont été traduits en français. Les numéros de pages indiqués en notes ou entre parenthèses renvoient aux éditions anglaises et les citations ont été traduites par nos soins. Bien que cet article date d’il y a dix ans, il soulignait déjà un phénomène (la guévaromanie) qui continue à sévir aujourd’hui. Samuel Farber est né à Cuba et vit désormais aux Etats-Unis.

Il a publié plusieurs livres : Révolution and Reaction in Cuba (1933-1960) ; The Origins of the Cuban Revolution Reconsidered (Envisioning Cuba) ; Before Stalinism : Rise and Fall of Soviet Democracy ; Social Decay and Transformation, A view from the Left, ainsi que de nombreux articles dont l’un (sur le racisme à Cuba) a été partiellement traduit dans le numéro 21-22 de notre revue. (Ni patrie ni frontières)

I

TRENTE ANS APRES SON EXECUTION SOMMAIRE PAR L’ARMEE BOLIVIENNE, exécution dont la CIA fut complice, Che Guevara attire une fois de plus l’attention de l’opinion publique. Son image a été reproduite à d’innombrables reprises par une étrange combinaison d’individus et d’institutions : du président de droite de l’Argentine, Carlos Menem, qui a fait éditer un timbre commémoratif avec la collaboration du gouvernement cubain, aux agences de publicité qui vendent des marchandises dernier cri aux jeunes cadres dynamiques. Cette situation a poussé un dessinateur du quotidien mexicain de gauche La Jornada à représenter le Che avec un béret orné du logo de Nike. Cette résurrection du Che a été accompagnée (et est en partie provoquée) par la publication d’un certain nombre de livres largement recensés dans les journaux et revues, politiques et intellectuels.

Mystifié et mythifié depuis qu’il a été exécuté, le Che est devenu une source d’inspiration politique pour beaucoup de gens qui n’ont qu’une notion très vague de ses activités et idées politiques. Dans cette perspective, mon article vise à reconstruire un portrait politique de Che Guevara, en puisant dans les documents inestimables fournis par trois ouvrages(1). Je m’appuierai principalement sur le livre de Jorge G. Castañeda, qui est le plus astucieux politiquement et peut-être celui dont on a le plus parlé, mais je ferai aussi référence occasionnellement aux biographies de J.L. Anderson et de Paco Ignacio Taibo II.

Jorge G. Castañeda est un auteur mexicain célèbre qui entretient des liens étroits avec l’élite politique de son pays (son père, récemment décédé, fut ministre des Affaires étrangères). Ancien communiste de tendance althussérienne(2), il est récemment devenu célèbre en raison de son soutien à un programme politique social-démocrate pour l’Amérique latine et son rejet concomitant d’une solution révolutionnaire pour le continent sud-américain. Son livre, cependant, ne peut être considéré comme totalement hostile au Che. Quant à ceux qui affirment que Castañeda accuse Fidel Castro d’avoir abandonné Guevara afin qu’il meure en Bolivie, l’auteur se montre en fait beaucoup plus prudent. Il propose cette piste comme une hypothèse et, tout en n’écartant pas cette possibilité, il expose en détail les fortes pressions qu’ont exercées les Soviétiques sur Castro, pressions qui ont alors limité la liberté d’action de Fidel.

Les critiques de Castañeda sont principalement dirigées contre les aspects révolutionnaires de la personnalité du Che. Ainsi, dans le prologue de son livre, il souligne son « refus éternel de l’ambivalence » et la tendance, chez les jeunes des années 1960, génération à laquelle il a appartenu, à prôner « un rejet total des contradictions de la vie », et à s’interdire, par principe, « tous sentiments contradictoires, désirs conflictuels ou objectifs politiques mutuellement incompatibles », dans une époque qui était « dépeinte uniquement en noir et blanc ». Ces positions et cette critique sous-jacentes n’aident pas le lecteur non averti à distinguer entre, d’une part, les critiques généralement justifiées que formule Castañeda contre la guérilla en tant que stratégie révolutionnaire et contre ses applications spécifiques au Congo et en Bolivie, et, d’autre part, la politique et la stratégie révolutionnaires marxistes. Le lecteur est ainsi incité à considérer, au moins par défaut, que la réforme (et non la révolution) serait la seule solution alternative viable et sensée.

II

ERNESTO GUEVARA DE LA SERNA EST NE EN 1928 EN ARGENTINE, qui, à l’époque, était non seulement la nation la plus prospère d’Amérique latine mais aussi l’un des pays les plus riches au monde. Mais sa famille, qui appartenait à l’élite, connut aussi des difficultés financières en raison des faillites commerciales du père de Guevara. Si le Che assimila certainement les valeurs de gauche d’un couple fortement affecté par la Guerre civile espagnole, il ne se distingua par aucune activité politique particulière avant d’avoir atteint environ 25 ans. C’était plus un jeune bohème qu’un révolutionnaire mais, phénomène beaucoup plus répandu à l’époque, dans l’ambiance relativement prospère et européenne de l’Argentine, que dans la plupart des autres pays latino-américains, y compris Cuba. Guevara n’abandonna pas entièrement cet esprit bohème quand il se politisa pendant qu’il parcourait l’Amérique latine dans les années 1950. Des traces significatives de cette période bohème subsisteront et elles influenceront son évolution politique ultérieure.

Lorsqu’il quitta le Guatemala, en 1954, au lendemain du renversement du gouvernement constitutionnel de Jacobo Arbenz, renversement orchestré par l’impérialisme américain, Guevara était un individu complètement politisé qui défendait une conception stalinienne du monde. Et ce, dans ses deux dimensions :
 au sens général, puisqu’il était devenu un fervent défenseur du modèle politique, représenté par l’URSS, d’un Etat répressif dominé par un parti unique, possédant et dirigeant l’économie sans que le peuple exerce le moindre contrôle démocratique, sans syndicats indépendants, sans la moindre liberté pour les ouvriers ou les citoyens,

 mais aussi au sens littéral puisque le Che éprouvait la plus grande admiration pour Joseph Staline.

Ainsi, avant même son expérience guatémaltèque, quand Guevara parcourut le Costa Rica et qu’il put observer de près le pouvoir impressionnant et effrayant de la multinationale américaine United Fruit, il écrivit à sa tante Beatriz qu’il avait juré « devant une image de notre cher vieux et regretté camarade Staline [qu’il n’aurait] pas de repos avant d’assister à l’anéantissement de ces pieuvres capitalistes ». Il signa « Staline II » une autre lettre qu’il envoya à cette même tante (J.G. Castañeda, p. 62 ; J.L. Anderson, p. 167). Mais il est plus important de souligner que, lorsque Guevara visita l’URSS en novembre 1960, en tant que l’un des chefs les plus importants de la révolution cubaine, il insista pour déposer une gerbe de fleurs sur la tombe de Staline, malgré l’avis contraire de l’ambassadeur cubain en URSS (J.G. Castañeda, p. 181). Soulignons que ce geste eut lieu quatre ans après que Krouchtchev eut révélé les crimes de Staline.

La plupart des gens de gauche ou d’extrême gauche associent le stalinisme à la période du Front populaire. Or, le stalinisme de Guevara était d’un autre type, beaucoup plus proche de la politique agressive, collectivisatrice, du régime stalinien à la fin des années 1920 et au début des années 1930.

Il est révélateur que Guevara ait fortement critiqué Lénine pour avoir introduit certains éléments de la concurrence capitaliste en URSS dans les années 1920 (la fameuse NEP, nouvelle politique économique) (J.L. Anderson, p. 697). Le collectivisme de Guevara était donc du stalinisme pur et dur. En mars 1960, il déclara : « on doit constamment penser au nom des masses et non pas au nom des individus (...) il est criminel de penser aux individus parce que leurs besoins ne sont que peu de chose auprès de ceux des masses ». En août 1964, Che affirma : l’individu « se réjouit de se sentir l’un des rouages de la roue, un rouage qui a ses propres caractéristiques et est nécessaire mais pas indispensable, au processus de production, un rouage conscient, qui a son propre moteur, et qui essaye consciemment de pousser de plus en plus fortement vers une conclusion heureuse, l’une des prémisses de la construction du socialisme – la création d’une quantité de biens de consommation suffisante pour l’ensemble de la population ». (J.L. Anderson, 470, 605) Les critères de Guevara concernant cette « quantité de biens de consommation suffisante pour l’ensemble de la population » étaient particulièrement ascétiques, conformément aux normes qu’il s’imposait à lui et sa famille. Ceci était, à son tour, lié à son puritanisme dont les effets se vérifieront – et seront même remis en cause – avant l’établissement d’un régime de parti unique à Cuba.

Ainsi, pendant la lutte armée contre Batista, le Che essaya de réglementer les relations sexuelles entre les hommes et les femmes de sa colonne, jusqu’à ce qu’il soit forcé de reconsidérer sa position. De même, quand ses troupes occupèrent la ville de Sancti Spiritus au centre de l’île de Cuba, vers la fin de l’année 1958, il essaya d’interdire l’alcool et la loterie, mais il dut y renoncer face à la résistance des habitants de cette ville (J.G. Castañeda, p. 132). Il avait une conception spartiate de la vie en collectivité ; il souhaitait une société égalitaire dirigée par les révolutionnaires dévoués et désintéressés à la tête d’un Parti-Etat ne laissant aucune place à la démocratie, à l’individualité ou à l’abondance matérielle. Cela explique pourquoi la notion de stimulants moraux joua un rôle si essentiel dans sa vision sociale et politique. Le dévouement, le sacrifice et l’altruisme collectifs constituaient les trois piliers de sa politique face à une société d’individus politiquement conscients, à l’esprit indépendant, rationnel, qui auraient souhaité élaborer des objectifs et des programmes collectifs à travers des discussions et des votes démocratiques ; c’est-à-dire, qui auraient voulu s’appuyer sur le pouvoir d’une majorité qui accorde et garantisse des droits à la minorité.

L’ascétisme personnel et politique de Guevara l’a nécessairement conduit à se montrer indifférent face aux besoins matériels et aux préoccupations des couches populaires, voire à mépriser ces besoins. Quand il critiqua vivement ce qu’il appela « l’embourgeoisement » du bloc soviétique après la mort de Staline, il ne se demanda pas une seconde si les changements politiques et économiques décidés par Krouchtchev et ses homologues est-européens avaient amélioré la vie quotidienne des masses derrière le rideau de fer, précisément parce que ces régimes étaient désormais obligés de produire et distribuer davantage de biens de consommation que son héros Staline. La biographie de Paco Ignacio Taibo II indique que Guevara a été très influencé par les idées de Gandhi avant qu’il n’adopte la version stalinienne du marxisme.

Cette information est très significative et attire notre attention sur les affinités électives entre le gandhisme et l’esprit bohème du jeune Guevara, idéologies qui toutes deux méprisent le confort et les progrès « bourgeois » de la civilisation moderne, et sa version particulière d’un stalinisme ascétique qu’il soutiendra et développera lui-même plus tard. Le stalinisme de Guevara se caractérisait aussi par un solide volontarisme, ce qui le rapprochait de la variété maoïste du stalinisme. Les analyses du marxisme classique sont traversées par une tension permanente entre le rôle des facteurs objectifs et subjectifs dans le développement historique, comme l’exprime la célèbre formule que l’on trouve dans Le 18-Brumaire de Louis-Napoléon Bonaparte : « Les hommes font leur propre histoire, mais ils ne la font pas arbitrairement, dans les conditions choisies par eux, mais dans des conditions directement données et héritées du passé. »

Cette tension entre facteurs objectifs et subjectifs chez Marx a été plus tard abandonnée par de nombreuses tendances qui se prétendaient marxistes. Par exemple, la social-démocratie allemande élabora un objectivisme mécaniste qui réduisait au minimum le rôle de l’élément actif-subjectif dans l’histoire.

À un autre bout de l’échiquier politique, le maoïsme et le guévarisme se sont distingués par un volontarisme extrême qui ignorait complètement la réalité objective.

C’est ainsi que le programme économique de Guevara pour Cuba prônait une planification fortement centralisée éliminant tous les mécanismes du marché. Sa politique reposait principalement sur des stimulants moraux, et ignorait toute notion de contrôle ouvrier (pratique bien différente d’une participation des travailleurs contrôlée par en haut). Guevara ne tenait pas compte des caractéristiques spécifiques de l’économie cubaine ; bien que relativement avancée par rapport au reste de l’Amérique latine, elle était encore très éloignée d’une économie industrielle entièrement développée.

L’existence d’un petit commerce important n’était pas, en dernière analyse, une question relevant d’un choix volontariste de la politique gouvernementale. Au contraire, l’activité du marché reflétait la réalité matérielle, c’est-à-dire la prépondérance d’une petite production marchande, un retard dans le développement et l’organisation collective des moyens de production et des moyens de distribution. Selon Marx et Engels, l’abolition du marché comme régulateur principal de l’activité économique aurait lieu dans le contexte d’un système reposant sur un réseau étendu d’usines où la production serait déjà organisée sur une base sociale plutôt qu’individuelle.

Le puissant volontarisme de Guevara s’exprima également quand il présenta la guérilla comme l’unique stratégie révolutionnaire pour l’Amérique latine. Il est intéressant de noter que ses premières formulations de sa théorie de la guérilla mettaient en garde contre une lutte armée dans les pays latino-américains dirigés par des gouvernements constitutionnels élus. Cela venait certainement du fait qu’à Cuba les guérilleros avaient triomphé, dans une large mesure, parce qu’ils s’étaient opposés à un gouvernement illégitime issu d’un coup d’Etat militaire effectué peu avant une élection générale que Batista aurait certainement perdue. Plus tard, le Che abandonna cette limitation initiale quand il déclara que les conditions étaient également mûres pour la guerre de guérilla dans toute l’Amérique latine. En défendant cette position, il se montra à nouveau incapable d’identifier des textures politiques spécifiques et des conjonctures historiques. Et ce fut évident dès le début, à Cuba pendant la période de la lutte armée contre la dictature de Batista. Il ne pouvait pas comprendre, par exemple, la tactique très efficace de Castro qui consistait à faire des prisonniers puis à les renvoyer (sans leurs armes) à l’ennemi (J.G. Castañeda, p. 103), et il combattit cette position. Pourtant cette tactique était très sensée face une armée de mercenaires et de soldats démoralisés, privés de tout appui social ou politique significatif dans la population.

Guevara commit une erreur politique encore plus frappante et grave en proposant que les rebelles dévalisent les banques pour financer leurs opérations. Quand la direction urbaine du Mouvement du 26 juillet s’y opposa, Guevara l’interpréta comme un symptôme de leur conservatisme social. (J.G. Castañeda, p. 129 ; J.L. Anderson, p. 347). Apparemment le Che ignorait, tout comme d’ailleurs ses biographes, que, vers la fin des années 1940, c’est-àdire un peu moins de dix ans plus tôt, Cuba était passée par une période de gangstérisme politique : beaucoup de révolutionnaires étaient devenus des voyous qui menaient des activités violentes, y compris des braquages de banques. Si les révolutionnaires des années 1950 s’étaient de nouveau engagés dans de telles activités, cela aurait fait aussitôt resurgir les mauvais souvenirs de la période antérieure et aurait eu des effets extrêmement néfastes, en particulier parce que Fidel Castro lui-même avait été associé à ces groupes quand il était étudiant. Et cela aurait permis à la presse contrôlée par Batista d’affirmer que les révolutionnaires voulaient seulement revenir à la sombre période du gangstérisme politique.

III

PENDANT LES ANNEES 1950, GUEVARA PARTAGEAIT LA MEME VISION DU MONDE QUE LES PARTIS COMMUNISTES LATINO-AMERICAINS favorables à Moscou mais il n’a jamais adhéré à un PC. Guevara n’appréciait pas la stratégie du Front populaire ni les manœuvres politiques tordues qu’elle impliquait. Etant donné son indépendance d’esprit, il n’était pas le genre d’homme à accepter d’être réduit à un simple rouage de l’appareil bureaucratique d’un parti. Cependant, comme nous le verrons, Guevara se rapprocha des vieux communistes cubains (du Parti socialiste populaire) lorsqu’il changea de ligne politique et décida de soutenir les guérilleros dans la Sierra Maestra en 1957. Cette proximité avec les communistes (et indirectement avec Moscou) dura pendant les premières années décisives de la révolution.

Aucun sujet n’a été l’objet de plus grandes déformations et dissimulations que la rupture de Guevara avec l’URSS au milieu des années 1960. Le premier signe de son mécontentement vis-à-vis de l’URSS se manifesta pendant sa visite, précédemment citée, à ce pays en novembre 1960. Si elle ne diminua pas son admiration globale pour le système soviétique, il fut troublé par les inégalités, qu’il observa à Moscou, entre le niveau de vie des dirigeants du pays et celui du reste de la population. Malgré cela, il rejeta les remarques critiques de certains responsables cubains qui avaient également visité l’URSS et l’Europe de l’Est à l’époque (J.G. Casteneda, p. 180-181). C’est entre 1963 et 1965 que le Che prit ses distances par rapport à l’URSS. En octobre 1962, tout comme le reste de la direction cubaine, il désapprouva la façon dont Krouchtchev régla la crise des missiles sans consulter Fidel Castro et ses associés. Un an après, le 12 octobre 1963, le Che prit la parole lors d’une réunion à son ministère de l’Industrie, mais ces propos ne furent pas rapportés dans la presse cubaine, probablement à cause de la virulence de ses remarques. A cette occasion, il analysa la crise agricole en URSS et l’attribua carrément à l’existence de parcelles privées, à la décentralisation, aux stimulants matériels, et à l’autonomie financière (J.G. Casteneda, p. 255). On ignore si Guevara savait que les parcelles privées avaient une productivité bien supérieure à celle des fermes collectives ou d’Etat. (Dans le cadre de son idéologie stalinienne, le Che ne pouvait pas se demander pourquoi les gens qui travaillaient dans les fermes collectives et les fermes d’Etat avaient – au mieux – une attitude apathique, ni comment la démocratie et le contrôle ouvrier auraient pu résoudre le problème de la faiblesse de la productivité.)

Pendant les 18 mois suivants, comme le Che était de plus en plus impliqué dans l’aide aux mouvements révolutionnaires internationaux, il devint plus critique face à l’URSS et à sa volonté de les subordonner à ses objectifs diplomatiques, y compris à la politique de la détente avec les États-Unis. En 1964, il apparut clairement que l’URSS faisait pression, avec un certain succès, sur le gouvernement cubain pour qu’il réduise son appui aux mouvements révolutionnaires, en particulier en Amérique latine. L’URSS souhaitait aussi que Cuba se concentre sur la production de sucre et remplisse ainsi le rôle qu’elle lui avait fixé dans le cadre de la division du travail au sein du bloc « socialiste ». Au terme de longues négociations, Cuba et l’URSS signèrent un accord économique à long terme, le 16 février 1965. Les Cubains étaient particulièrement mécontents des prix élevés que les Russes leur imposaient pour les machines et l’équipement soviétiques. Une semaine plus tard, le Che prononça un discours à Alger qui marqua une rupture définitive avec l’URSS : « Le développement des pays qui empruntent maintenant le chemin de la libération doit être payé par les pays socialistes (...). On ne doit plus parler d’un commerce mutuellement avantageux fondé sur des prix que la loi de la valeur (...) impose aux pays arriérés. Quelle est la signification « de l’avantage mutuel » quand [certains pays] vendent aux prix mondiaux des matières premières qui ont coûté aux pays arriérés une quantité infinie de sueur et de douleur, alors qu’ils achètent aux prix du marché mondial des machines produites dans de grandes usines mécanisées (...) ? Si nous établissons ce type de relations entre ces deux groupes de nations, nous devons convenir que les pays socialistes sont, dans une certaine mesure, complices de l’exploitation impérialiste (...) et de la nature immorale de cet échange. Les pays socialistes ont le devoir moral de mettre fin à leur complicité tacite avec les pays exploiteurs de l’Occident » (J.G. Castañeda, p. 291)

Avec ce discours, Guevara brûla les ponts avec l’URSS, mais il compromit également son rôle de dirigeant à Cuba. Il était désormais inévitable que le Che démissionne du gouvernement et se consacre à fomenter la guérilla à l’étranger, même si c’était avec l’appui matériel de Fidel Castro. Son évolution politique future l’amènera à s’éloigner encore davantage de l’URSS et des partis communistes pro-Moscou en Amérique latine.

Si la critique de Guevara représentait une rupture nette avec l’URSS et les partis qui la soutenaient, rien ne suggère qu’il ait rompu avec son idéologie stalinienne solidement enracinée dans sa tête. Dans les écrits, les actes ou les discours du Che, rien ne suggère qu’il ait jamais remis en cause ou critiqué le principe du Parti-Etat et l’absence complète de démocratie dans les pays communistes ; et rien n’indique qu’il ait réfléchi, regretté ou douté à propos de son propre rôle dans l’écrasement des formes résiduelles de démocratie qui existaient au début du processus révolutionnaire cubain. À la lumière de tous ces éléments, il est absurde d’applaudir la politique plus vigoureuse et plus militante de Guevara, quand on sait que ses efforts étaient dirigés vers l’établissement d’un système complètement opposé à la démocratie et par conséquent au pouvoir du peuple.

IV

LES TRAVAUX HISTORIQUES RECENTS SUR GUEVARA ONT CONSIDERABLEMENT ECLAIRE SON ROLE dans le processus révolutionnaire, y compris quand il était au gouvernement. Comme nous l’avons signalé, le Che était étroitement lié aux vieux communistes cubains du Parti socialiste populaire pendant les années cruciales du développement et de la consolidation du système communiste à Cuba. J.G. Castañeda a raison d’écrire à propos des relations du Che avec le PSP : « il a complètement partagé leurs opinions pendant presque quatre ans » (p. 154). Cette relation remontait à la période de la Sierra Maestra, comme nous l’avons déjà mentionné.

En 1957, peu après que le PSP eut décidé de soutenir le projet insurrectionnel des guérilleros, cette organisation établit une relation étroite avec le Che. Ainsi, lorsque Guevara fonda sa première école des cadres dans la Sierra Maestra, le Che demanda au PSP de lui envoyer un premier instructeur politique. Le PSP accéda à sa requête et lui envoya Pablo Ribalta, un militant cubain noir, jeune mais expérimenté, qui, quelques années plus tard, deviendra l’ambassadeur de Cuba en Tanzanie et donc le principal contact du Che avec La Havane quand Guevara était engagé dans la guérilla au Congo (J.G. Castañeda, p. 116-117 ; J. L. Anderson, p. 296-297)

Le lien du Che avec Ribalta est le premier maillon de ce qui allait devenir bientôt la fraction pro-PSP et pro-soviétique dans le Mouvement du 26 juillet. Elle était dirigée par Che Guevara et le frère cadet de Fidel Castro, Raul, qui avait appartenu aux jeunesses du PSP dans les années 1950. A partir de 1957, cette tendance pro-communiste s’opposa régulièrement aux autres courants politiques dans le Mouvement du 26 juillet et aux autres groupes révolutionnaires. Le livre de Paco Ignacio Taibo II est le seul qui offre une description honnête et exacte de la nature des forces en présence dans le camp révolutionnaire. Influencé par son propre passé politique, J.G. Castañeda ne tient pas compte du rôle joué par les révolutionnaires non communistes. Quant à J.L. Anderson, son analyse est proprement scandaleuse. Il décrit tous les révolutionnaires en désaccord avec les communistes comme des gens de droite, ce qui l’amène à des absurdités comme le fait de qualifier le commentateur de radio Jose Pardo Llada de « militant de droite » au moment où ce dernier… accompagne le Che dans un tour du monde en été 1959 (J.L. Anderson, p.426) ! Pardo Llada était alors un défenseur inconditionnel de Castro et un nationaliste de gauche, de type péroniste, depuis longtemps.

Paco Ignacio Taibo II décrit trois tendances dans le camp de la révolution, cent jours après le renversement de Batista. Une aile droite renforcée par les secteurs modérés du gouvernement, parfois liés à certains éléments de l’oligarchie agraire ; une aile socialiste autoproclamée menée par Raul Castro et Che Guevara et qui sympathise avec le PSP ; et un troisième courant, de gauche, représenté par des cadres surtout urbains tels que Carlos Franqui, Faustino Perez, Marcelo Fernandez et Enrique Oltuski. Ces derniers étaient relativement indépendants de Fidel Castro : leur anti-impérialisme se combinait avec une forte critique des communistes, qu’ils jugeaient conservateurs et sectaires (P.I. Taibo, p. 275).

René Ramos Latour (« Daniel« ), coordinateur national du Mouvement du 26 juillet, était l’un des représentants de cette aile révolutionnaire de gauche mais pas communiste. Il a été tué dans la lutte armée et n’a pu assister au triomphe de la révolution. Dans une lettre à « Daniel » datée du 14 décembre 1957, que le Che lui-même qualifia plus tard de « plutôt idiote », sans expliquer ce qu’il trouvait stupide dans cette missive, Guevara écrivit : « en raison de ma formation idéologique, je suis l’un de ceux qui croient que la solution aux problèmes de ce monde doit être trouvée derrière le prétendu rideau de fer ». Dans la même lettre, le Che note, de façon révélatrice, qu’il « a toujours considéré Fidel comme un dirigeant sincère de la gauche bourgeoise, bien que son caractère soit enrichi par des qualités personnelles d’un extraordinaire éclat et qui l’élèvent bien au-dessus de sa classe. C’est dans cet esprit que j’ai rejoint la lutte ; honnêtement, sans espérer aller au-delà de la libération du pays, prêt à partir quand les conditions de la lutte évolueraient vers la droite (vers ce que vous représentez) » (.I. Taibo, p. 109).

Ramos Latour réfuta l’accusation du Che selon laquelle il était un homme de droite et ajouta que le salut ne se trouvait pas derrière le rideau de fer. Il critiqua Guevara car ce dernier pensait que « la solution à nos maux pass[ait] par la libération de la domination nocive des Yankees, au moyen de la domination non moins nocive des Soviétiques » (P.I. Taibo, p. 111).

Fidel Castro lui-même joua un rôle ambigu au cours de cette lutte entre les différentes tendances jusqu’à ce qu’il mette un terme à ces discussions quand, avec le Che et Raul Castro, il prit la décision fatale de soutenir les vieux communistes durant un congrès syndical très important en automne 1959. Ce congrès marqua le commencement de la fin de la liberté et de l’indépendance des syndicats à Cuba. Les frères Castro et Guevara donnèrent aux vieux communistes le pouvoir et l’influence qu’ils n’avaient pas à réussi à conquérir en se présentant aux élections du début de l’année 1959.

A ce jour, le rôle exact joué par Castro demeure peu clair. Par exemple, on a récemment appris que les premières mesures pour créer les organes de sécurité de l’Etat cubain avaient été prises seulement deux semaines après la victoire révolutionnaire du 1er janvier 1959. Elles ont été mises en application pendant les premiers mois de 1959 avec la participation de Raul Castro, de Che Guevara, du dirigeant du Comité militaire du PSP et d’un certain nombre d’agents communistes espagnols du KGB soviétique(4). Fidel Castro, cependant, ne semble avoir assisté à aucune de ces réunions concernant les services secrets. Fût-ce une tactique délibérée afin de pouvoir affirmer, de façon plausible, qu’il ignorait tout alors qu’il approuvait pleinement ce qui se tramait ? Ou Fidel s’abstint-il d’y participer afin de maintenir sa liberté d’action vis-à-vis des Américains et des Russes ? Cette première collaboration avec le KGB fut-elle menée derrière son dos ?

Pendant plusieurs années, le Che fut un membre important du groupe occupant les sommets de l’Etat cubain. Il partage donc la responsabilité du bilan répressif de ce régime, en particulier quand il s’allia avec ceux qui exercèrent des pressions énergiques sur le gouvernement pour que celui-ci adopte le modèle soviétique. Guevara dirigea personnellement plusieurs de ces activités répressives. Il était le responsable de la forteresse militaire de La Cabaña où plusieurs centaines d’exécutions eurent lieu durant les premiers mois de 1959. J.G. Castañeda a raison de préciser que très peu de personnes innocentes furent exécutées dans cette prison (p. 143-144). Mais on ne peut pas écarter l’hypothèse que, si le Che avait eu des positions révolutionnaires différentes, on aurait pu éviter d’exécuter des innocents. Il est également possible qu’un certain nombre de partisans de Batista aient subi des punitions tout à fait disproportionnées par rapport aux crimes qu’ils avaient commis. Il faudrait mener des recherches sur cette question, en particulier à la lumière des témoignages de ceux qui prétendent avoir été témoins de la cruauté de Guevara dans la prison de la La Cabaña(5). On peut sans doute avancer quelques arguments pour justifier son comportement à La Cabaña, ou au moins présenter des circonstances atténuantes en sa faveur. Mais aucun argument ne peut justifier le rôle capital du Che dans la création du premier camp de travail à Cuba dans la région de Guanahacabibes, à l’ouest de l’île, en 1960-1961, pour enfermer les personnes qui n’avaient commis aucun crime punissable par la loi, que cette loi soit révolutionnaire ou pas. Che défendit cette initiative avec sa franchise habituelle :

« [nous] n’envoyons des gens à Guanahacabibes que dans les cas douteux où nous ne sommes pas sûrs qu’ils devraient être emprisonnés. Je crois que nous devons enfermer les individus qui doivent aller en prison. Qu’ils soient des militants de longue date ou pas, ils doivent être emprisonnés. Nous envoyons à Guanahacabibes les individus qui ne doivent pas aller en prison, mais qui ont commis des crimes contre la morale révolutionnaire, à un degré ou un autre ; cette mesure est accompagnée de sanctions comme celle la perte de leur emploi, mais, dans d’autres cas, ils conservent leur poste car ils sont rééduqués par le travail. C’est un travail dur, mais pas cruel, les conditions de travail sont dures mais pas inhumaines » (J.G. Castañeda, p. 178). Il est donc clair que Che Guevara a joué un rôle clé en inaugurant une longue tradition de détentions arbitraires, administratives et non judiciaires. Ces mesures seront plus tard utilisées dans les camps de l’UMAP pour y enfermer les dissidents et les « déviants » sociaux : homosexuels, témoins de Jéhovah, adeptes des religions secrètes afro-cubaines comme l’abakua, et rebelles apolitiques. Dans les années 1980 et 1990 ces mesures d’enfermement forcé et non judiciaires furent également appliquées aux victimes du SIDA.

V

CHE GUEVARA EST UN PERSONNAGE ATTRAYANT POUR BEAUCOUP DE GENS. Certains connaissent parfaitement les implications du guévarisme et sont attirés par lui en raison de ses caractéristiques, comme cela a été le cas des groupes et individus divers qui ont été historiquement séduits par différentes formes de la politique stalinienne. En ce qui me concerne, je me soucie davantage de tous ceux, en particulier parmi les jeunes, qui se rendent compte que la société capitaliste est manifestement injuste et repose sur l’exploitation, et qui veulent agir pour la changer. Très peu d’entre eux connaissent l’idéologie du Che et encore moins connaissent son histoire. Leurs illusions sont renforcées par la politique étrangère des Etats-Unis et son blocus criminel contre Cuba.

Il y a certes des aspects séduisants chez Che Guevara. Cet homme a renoncé aux privilèges du pouvoir politique pour s’engager dans des mouvements de guérilla dont le succès était loin d’être assuré, ni même probable. Dans des conditions très hostiles, il a incontestablement fait preuve de courage voire d’héroïsme. Son intégrité personnelle était incontestable, particulièrement si on la compare à celle de Fidel Castro. D’ailleurs, le Che était un partisan farouche de l’égalitarisme au point qu’il réprimanda même son épouse quand elle se servit de sa voiture de fonction pour faire des courses (J.G. Castañeda, p. 235-236). Mais il était aussi arrogant et il a fréquemment humilié ceux qui lui étaient intellectuellement inférieurs (J.G. Castañeda, p.120 ; J.L. Anderson, p. 567). Comme je l’ai déjà noté, son mépris « bohème » pour le confort matériel l’a rendu peu sensible aux préoccupations matérielles des classes populaires.

En dernière analyse, cependant, une question politique essentielle demeure : Che Guevara était-il un ami ou un ennemi politique de la lutte pour l’émancipation et la libération de l’Homme ? Le bilan historique est clair ; le guévarisme est incompatible avec la lutte pour construire une société égalitaire et démocratique, une société où les travailleurs décident de leur propre destin sans se fier à des « sauveurs bien intentionnés ». Samuel Farber

Notes de l’auteur et du traducteur

1. Il s’agit de Jorge G. Castañeda, Companero, Vie et mort du Che Guevara, traduit par I. M. Wild et T. Battaglia, Grasset & Fasquelle, 1998, 477 p ; J.L. Anderson, Che Guevara. A Revolutionary Life, New York, Grove Press, 1997 ; et Paco Ignacio Taibo II, Ernesto Guevara, connu aussi comme le Che, traduit par F. Bourgade, B. de Chavagnac, C. Gobin, et al., Métailié, Payot, 1997, 796 p. (Note de NPNF).

2. Louis Althusser (19-19), philosophe stalinien du PCF qui influença non seulement une partie de ses élèves de l’Ecole normale supérieure de la rue d’Ulm – qui allaient créer l’Union des jeunes communistes marxistes léninistes (UJC-ml), puis la Gauche prolétarienne –, mais aussi toute une génération d’intellectuels en France (Etienne Balibar, Pierre Macherey, Nicos Poulantzas, Charles Bettelheim) et dans bien d’autres pays. (Note de NPNF).

3. Paco Ignacio Taibo II, p. 11. Pour une analyse des implications sociales et politiques des idées de Gandhi, on pourra consulter Samuel Farber, « Violence and Material Class Interests : Fanon and Gandhi », Journal of Asian and African Studies, vol. xvi, n° 3-4 (1981). (Note de Samuel Farber.)

4. Castañeda, p. 146. Cf. également la documentation plus fournie sur ce sujet présentée par Alexsandr Fursenko et Tomothy Naftali sur la base des archives soviétiques dans One Hell Of A Gamble. Khruschev, Castro and Kennedy. 1958-1964, New York : W. W. Norton and Company, p. 12. (Note de Samuel Farber.)

5. Cf., par exemple, la lettre de Pierre San Martin dans El Nuevo Herald (Miami), du 28 décembre 1997. (Note de Samuel Farber.)

Messages

  • S DE BKO j’écris cette lettre ouverte à la population cubaine qui est l’embargo Américaine depuis des annnées.c’est un acte que je qulaifie injuste car la la terre n’étant pas la porpriété privée d’un individu, d’une nation pouquoi les Usa empèchent-ils la circulation des biens matériels et économique vers le cuba ? ou sont les institutions qui parlent toujours des droits de l’homme ?
    où bien la liberté ne fait parti des droits des cubains ?
    tous les cubains sont ils victimes de cette embargo ? S DE BKO

    • La meilleure réponse à l’embargo américain aurait pu être l’exportation de la révolution sociale si le régime cubain avait été vraiment un régime aux mains des exploités. Dans ce cas, loin d’être seulement victimes des impérialistes, le peuple cubain aurait le plus fort. Il pouvait par exemple exporter sa révolution en montrant que les Noirs (majoritaires dans la population) y étaient libres et participaient au pouvoir ce qui aurait une force considérable à l’époque puisque les Noirs des USA se révoltaient à cette époque...

      Mais les Noirs n’avaient pas la moindre part du pouvoir à Cuba pas plus qu’ailleurs...

      Ils auraient pu montrer aux peuples d’Amérique latine que les Indiens y étaient libres et ne connaissaient plus l’oppression mais ce n’était pas le cas.

      Les USA ont choisi de présenter Cuba comme l’ennemi juré des USA mais c’est pour présenter le stalinisme comme l’ennemi du capitalisme, un mensonge à grande échelle dans lequel ils ont fait tomber les peuples et les classes ouvrières....

      jusqu’à aujourd’hui, même si le stalinisme n’a plus la même influence...

      Robert Paris

  • Dans ce texte sur Guillermo Lora, quelques critiques de votre article

    bien fraternellement

    • bonjour ou bonsoir madame ou monsieur j’ai fait un tour sur le site que vous nous avez conséillé qui dit des choses tres intérréssantent sur L . G . site et J’ai vu un peu les ecris de ce grand homme avec ses idées a lui et tres courageux mais je voulai savoir si ça ne vous derange pas ce que vous voulez dire par raport au lutte de classe et en amerique latine et sur la bolivi ect ect et ce que nous disiont aussi sur le site matiere et revolution ? moi je sui moshé vous ,vous ête qui ? et on fera des echanges fraternelle sur cet sujet parceque peu être qu’il a des points a critiquer sur sur nos idées et sur les idées de G.L. merci beaucoup.

    • Salut
      depuis 10 jours de sejours a la paz la capitale les impressions que je peux en tirer :
      Le pays est en pleine campagne electorale, a part une manif en plein centre contre la gestion politique de la mairie de La paz les mouvements sociaux semble ètre au point mort.
      Le Mas va vraisemblablement remporter facilement les elections, mais l enthousiasme de decembre 2005 (election de evo morales) semble s etre estompé y compris dans les classes populaires.
      Le gouvernement peut bien mettre en avant, en placardant, en affichant, en taguant, les reformes sociales, les progrés sociaux "qu il a réalisé" le coeur ne semble pas y ètre.
      On va probablement vers une election comme en 2006 au bresil ou Lula a ete elu par la majorite de la population parce que les autres c est pire.
      A noter que les classes moyennes dont une partie s est mobilise en 2003 pendant la guerre du gaz se fait grossierement draguer par la droite, celle ci repositionant son discours, affichant de moins en moins son arrogance de classe, n appuyant plus les prejuges raciaux, mais parlant d union, de democratie, de devellopement en fustigeant l autoritarisme, le diviseur, irresponsable Mouvement Au Socialisme.
      Ce repositionnement de discours est l oeuvre uniquement d une certaine droite, la droite des regions seccesioniste elle conserve son discours offensif, question de strategie.
      A+ Ramiro

  • Une Lettre sur la Révolution bolivienne
    par S. Ryan

    1er juin 1952

    Le Secrétariat, SWP
    Le 1er juin 1952

    Chers Camarades,

    Cette lettre est une demande d’une clarification sur le programme et la politique du POR bolivien. Le POR a été confronté à l’opportunité de diriger une révolution et de rendre ainsi un grand service à notre mouvement international. Notre mouvement, et pas le seulement le SWP, a le devoir de donner aux camarades boliviens toute l’aide possible, tant matérielle que politique. Il n’est que naturel que nous, aux États-Unis, devions être extrêmement préoccupés de la défense par les camarades boliviens d’une politique qui leur apporte le succès.

    L’interview du Camarade Guillermo Lora, publié dans le Militant des 12 mai et 19 mai, soulève quelques questions sérieuses à propos du programme et de la politique du POR qui, je crois, devraient recevoir une réponse aussitôt que possible. Les questions posées dans l’interview et n’ayant pas reçu de réponse satisfaisante du Camarade Lora incluent :

    1. Le caractère de classe du gouvernement ;
    2. Le caractère du MNR ;
    3. Notre attitude envers les "conciliateurs" [*]
    4. Le programme de transition révolutionnaire pour la Bolivie.

    Permettez-moi de faire brièvement quelques remarques sur la manière choisie par le Camarade Lora pour répondre à ces questions.

    1. Je crois qu’il est irréfutable que le présent gouvernement bolivien est un gouvernement bourgeois, dont la tâche et le but sont de défendre par tous les moyens à sa disposition les intérêts de la bourgeoisie et de l’impérialisme. S’il le peut, il exploitera et désarmera la classe ouvrière, dispersera son avant-garde révolutionnaire et reconstruira la dictature de la bourgeoisie, qui a été ébranlée, mais non pas détruite par la première phase de la révolution. Ce gouvernement est donc l’ennemi par excellence des ouvriers et des paysans et surtout du parti marxiste.

    Le camarade Lora ne pose pas explicitement la question du caractère de classe du gouvernement. Il s’en rapproche le plus dans l’affirmation suivante :

    "Le gouvernement de Paz Estenssoro, dominé par son aile réactionnaire, montre toutes les caractéristiques du ’Bonapartisme’, opérant entre le prolétariat et l’impérialisme."

    Cela implique-t-il le caractère bourgeois du gouvernement ? Peut-être. Je l’espère. Mais c’est une question à laquelle on devrait répondre et non pas implicitement ou par inférence, mais directement.

    Une chose apparaît clairement : le camarade Lora ne considère pas ce gouvernement comme un ennemi de la classe ouvrière et du POR.

    "On ne peut pas exclure la possibilité," dit-il, "que la droite (du gouvernement), mise en face d’une lutte de masses montant contre lui, s’alliera elle-même avec l’impérialisme pour écraser le prétendu danger ’Communiste’."

    Cette formulation est erronnée, très erronnée ! C’est une erreur qui, si elle représente vraiment la position du POR, peut avoir des conséquences tragiques pour l’existence même, physique, des cadres du parti trotskyste bolivien.

    Voilà l’avertissement que les chefs du POR doivent donner à la classe ouvrière et avant tout à leurs propres supporters : Nous devons nous attendre avec une certitude absolue (et pas simplement "ne pas exclure" la "possibilité") à ce que le gouvernement (pas simplement son aile droite) s’allie lui-même avec l’impérialisme et essaie d’écraser le mouvement des masses et avant tout leur avant-garde, le POR, qui est le réel (et non "prétendu") danger communiste.

    "Il est hors de doute," conclut le Camarade Lora, "que le nouveau gouvernement est maintenant soumis à une énorme pression de la bourgeoisie féodale (ce terme est sans doute le résultat d’une traduction défectueuse) et de l’impérialisme pour le faire capituler ou le détruire. Dans de telles conditions le POR défend le gouvernement de toutes ses forces et au moyen de la mobilisation des masses... Aujourd’hui, loin de succomber à l’hystérie d’une lutte contre le MNR, que les pro-impérialistes ont baptisé `fascistes’, nous marchons avec les masses pour faire du mouvement du 9 avril le prélude au triomphe du gouvernement ouvrier-paysan."

    Trois questions séparées semblent être confondues ici :

    1. L’opposition politique marxiste à un gouvernement bourgeois ; un gouvernement qui, du fait de sa faiblesse, est forcé de manoeuvrer avec la classe ouvrière et a l’air de n’avoir pas encore "capitulé" devant la bourgeoisie. Le camarade Lora est apparemment touché par cette apparence d’impartialité.
    2. L’opposition des pro-impérialistes les plus ouverts contre le gouvernement, qualifié par eux de "fasciste". Cette opposition vise à renforcer le poing du gouvernement contre la classe ouvrière ou à le renverser, ou les deux à la fois. Cette opposition n’a rien de commun avec l’opposition marxiste venant de la gauche ; et le Camarade Lora, en confondant les deux, se rend coupable d’une erreur grave quand il dit que le POR est "loin de succomber à l’hystérie d’une lutte contre le MNR".
    3. La coopération technique et matérielle et l’aide que les marxistes donneraient au gouvernement MNR contre un coup d’état du type de celui de Franco ou de Kornilov. Cela doit être vraiment différencié d’un soutien politique, que nous ne donnerions jamais. Nous continuerions à nous battre contre le gouvernement – avec des moyens adaptés à la situation, naturellement – même en luttant avec lui contre un coup d’état militaire.

    Cette confusion que fait le Camarade Lora entre deux différents types "d’opposition" et entre deux différents types de "soutien", apparait parallèle à la politique potentiellement désastreuse des bolcheviks, en avril-mars 1917, qui, en l’absence de Lénine avaient déclaré leur soutien contre la réaction ou la contre-révolution. Mais elle n’apparait pas parallèle à la politique de Lénine dans la lutte contre Kornilov. Lénine a écrivait :

    "Ce serait la faute la plus profonde que d’imaginer que le prolétariat révolutionnaire est capable, pour ainsi dire, ’de vengeance’ contre les SR et les Mencheviks, de de refuser ’de les soutenir’ contre la contre-révolution... Nous ne devons pas, même maintenant, soutenir le gouvernement de Kerensky. Ce serait sans principe. Vous demandez : Mais ne devons-nous pas lutter contre Kornilov ? Évidemment, oui. Mais ce n’est pas la même chose. Il y a une limite ici. Certains des Bolcheviks la franchissent, en glissant dans une politique de compromis, en étant emportés par le flot des événements."

    2. Quel est le caractère du MNR ?

    Le camarade Lora répond à cette question comme suit : "le MNR est un parti petit-bourgeois qui s’appuie sur les organisations des masses." Je crois que c’est incorrect et c’est la base d’une attitude conciliation envers le MNR. Le MNR est un parti bourgeois, qui exploite politiquement les masses. Ses membres, dans leur majorité, comme dans tous les partis de masse, sont sans doute des ouvriers et des éléments de la classe moyenne ; mais cela ne détermine pas son caractère de classe. Il n’est pas contrôlé par sa majorité, mais par sa très petite minorité et par ses "contrôleurs de l’extérieur", la classe capitaliste. Comment expliquer autrement la composition du gouvernement qui, comme le Camarade Lora le dit, "est soumis au poids des éléments les plus réactionnaires du MNR, et particulièrement des Franc-maçons... les agents les plus efficaces de l’impérialisme" ?

    Est-ce cela le type de gouvernement que le POR a eu en vue quand il a lancé le slogan : "le MNR au Pouvoir" ? La composition du gouvernement est en conformité complète avec le caractère du MNR. Je crois que le POR a eu tort de lancer ce slogan. À moins que nos camarades ne rattrapent leur erreur en réexaminant leur caractérisation du MNR, ils subiront inévitablement la même situation que le MNR, quand les masses, par leur propre expérience, commenceront à voir le caractère de classe réel de ce parti bourgeois.

    3. Notre attitude envers les conciliateurs.

    Envers les chefs syndicalistes qui participent au gouvernement, le Camarade Lora prend une attitude sans équivoque ; il les soutient et ne présente aucune critique sur leur rôle. Les ouvriers du textile, raconte-t-il, ont obligé le MNR à accepter des éléments de la classe ouvrière dans le gouvernement. Le POR a-t-il soutenu cette demande ? La présomption est forte qu’il l’a fait. Le camarade Breitman cite le New Leader qui dit que le Camarade Lora est le Secrétaire de Lechin ; et Breitman ne contredit pas cet article. Si c’est vrai, cela ne placerait-il pas le POR, ès qualité, dans la situation de membre subalterne du gouvernement de coalition bourgeois ? Et si le l’article n’est pas conforme à la réalité, la situation n’est pas fondamentaement différente. Supposons que le POR ait été assez fort pour imposer son entrée dans le gouvernement ? Supposons, comme nous tous l’espérons, que le POR gagne plus de soutien des masses dans l’avenir, entrera-t-il alors dans un gouvernement de coalition bourgeois ? C’est la logique même de la position exposée par le Camarade Lora.

    L’attitude marxiste a toujours été et continuera à être une attitude d’hostilité envers les conciliateurs ; de leur demander de rompre les relations avec les politiciens bourgeois et former un gouvernement ouvrier-paysan. Selon des sources récentes, Lechin capitule devant l’aile droite du gouvernement sur la question de la nationalisation des mines. Cela ne devrait pas être une surprise pour nous. C’était inévitable. Combien le POR aurait-il gagné dans la confiance des masses s’il avait prédit cette capitulation ? Combien a-t-il perdu par son soutien des conciliateurs ?

    Évidemment le POR aurait ainsi perdu l’amitié de Lechin. Mais Lechin est d’une amitié perfide et peu sûre. Lechin capitulera encore et à nouveau. Il aidera à désarmer les ouvriers. Il aidera à détruire le POR, peu importe comment celui-ci peut essayer de l’apaiser. Et la traîtrise de Lechin sera facilitée si le POR continue à le soutenir.

    4. Le programme de transition révolutionnaire.

    L’indépendance du parti révolutionnaire est une loi absolue dans une situation révolutionnaire. Mais elle ne tombe pas du ciel. Elle survient du fait de la théorie marxiste et du programme du parti. Les slogans centraux avancés par notre parti étaient, selon le Camarade Lora, les suivants :

    1. "La restauration de la constitution du pays par la formation d’un gouvernement du MNR celui-ci ayant obtenu une majorité au cours des élections de 1951".

    2. "La lutte pour l’amélioration des salaires et des conditions de travail".

    3. "La lutte pour les droits démocratiques".

    4. "La mobilisation des masses contre l’impérialisme, pour la nationalisation des mines et pour l’abrogation de l’accord avec l’ONU."

    Les points 2 et 3 sont clairement insuffisants pour différencier notre parti d’autres tendances dans le mouvement ouvrier. Ils sont trop généraux. La question de comment nous continuons la lutte doit être développée et ainsi faire une partie du programme de transition révolutionnaire.

    La revendication de la nationalisation est-elle suffisante pour différencier le programme marxiste de ceux de toutes les autres tendances ? Je ne le pense pas. La droite comme la gauche du MNR sont pour la nationalisation. Et il n’y a aucune raison sérieuse de supposer que le MNR ne peut pas l’accomplir à un degré ou à un autre. Cardenas, Mossadegh, Peron, ont soutenu des nationalisations sans du tout renoncer à un iota de leur caractère bourgeois.

    La nationalisation ne change pas le caractère de classe de l’état. La nationalisation elle-même a un caractère de classe, qu’elle reçoit du caractère de classe du gouvernement qui la réalise. Évidemment, nous mettons pas d’opposition à de telles nationalisations ; nous les défendons contre l’impérialisme. Mais la question décisive reste : quelle classe a le contrôle politique et militaire ? Les pouvoirs publics sont-ils entre les mains de la bourgeoisie ou du prolétariat ? Et le pouvoir bourgeois ne peut être renversé que par la révolution de prolétarienne.

    Le camarade Lora ne trace apparemment pas cette démarcation précise dans le caractère de classe de l’état. Par sa désignation du présent gouvernement comme "Bonapartiste" oscillant entre le prolétariat et l’impérialisme, en caractérisant le MNR comme un parti petit-bourgeois et par l’accent mis sur la nationalisation, il semble considérer le présent régime comme un régime de transition sans caractère de classe défini.

    "Il est maintenant nécessaire," dit le Camarade Lora, " de lutter pour la nationalisation des mines, des industries clé et de la terre. Cette lutte sera intimement liée avec le développement de la montée du mouvement de masse, avec la mobilisation de nouveaux secteurs de la classe ouvrière de telle manière qu’il acquiert une ampleur nationale et finalement débouche sur la constitution d’un gouvernement ouvrier-paysan."

    Un développement de cette déclaration déboucherait évidemment vers la présentation d’un programme de transition. J’espère qu’elle sera ainsi développée.

    Mais comment cela peut-il aller de pair avec la demande de la restauration de la constitution bourgeoise ? Je me souviens bien avec quelle sévérité la droite des trotskystes français a été châtiée (et très justement) pour avoir voté pour une constitution bourgeoise. Ils se sont défendus en arguant du fait que les organisations de la classe ouvrière étaient pour cela, et que les réactionnaires étaient contre. Est-ce cela la justification du POR ? Cela rendrait la politique marxiste très simple : Regardez ce que l’extrême-droite fait et faites le contraire.

    Mais les masses luttaient derrière le mot-d’ordre de restauration de la constitution ? Les marxistes peuvent participer aux luttes des masses sans reprendre leurs slogans s’ils sont faux. C’est une position juste ; ils seraient alors une minorité, mais c’est le prix que nous devons payer pour pouvoir montrer les nécessités objectives que les masses ne comprennent pas encore complètement. Les marxistes doivent expliquer avec patience.

    Le camarade Lora souligne l’influence que le POR a gagné dans l’aile gauche du MNR. Influence vaine, me semble-t-il, si elle est gagnée en adoptant le programme du MNR. Un front uni avec un parti bourgeois dans le but d’établir une constitution bourgeoise et de placer le parti bourgeois au pouvoir n’est pas un front uni, mais un front populaire.

    Le front uni pour lequel plaident les marxistes a pour but d’unir les ouvriers et les paysans sur un programme minimal donnant chair et sang à une étape du programme de transition. Ce front uni, dans une situation révolutionnaire, se transforme en soviets des ouvriers et paysans. Et, même dans les soviets, la lutte continue. Loin d’accepter le programme conciliationniste qui peut être imposé aux soviets, les marxistes défendent leur propre programme, en demandant aux soviets de rompre toute relation avec la bourgeoisie, ses partis et son gouvernement et de prendre tout le pouvoir, en établissant un gouvernement ouvrier-paysan.

    Mais le Camarade Lora ne soulève pas la question d’une rupture avec le gouvernement bourgeois. Le gouvernement des ouvriers et paysans qu’il recommande apparaît comme une conclusion ultime d’un remaniement graduel du personnel du gouvernement bourgeois, par quel les éléments de droite seraient conduits dehors et qui donnerait au cabinet une allure de plus en plus à gauche.

    Dans une situation révolutionnaire le gouvernement ouvrier-paysan comme mot d’ordre, n’est pas un but ultime, mais une exigence immédiate, inséparable d’une rupture avec le gouvernement bourgeois et son renversement. Le gouvernement ouvrier-paysan ne peut être effectivement réalisé que sous la forme de la dictature du prolétariat.

    Cette lettre, camarades, est fondée sur une interview d’un leader du POR. Je réalise – ou à dire vrai, plutôt espère – n’avoir pas la matière suffisante pour caractériser la politique du POR. J’ai donc retenu au maximum le ton de ma critique. Mais il y a danger, ou au moins éventualité, qu’au beau milieu d’une grande lutte, il soit emporté par le flot des événements. Sans vouloir dicter aux camarades boliviens leurs tactiques spécifiques, les leaders de notre parti doivent aider le POR à baser sa tactique fermement sur le programme marxiste révolutionnaire, qui représente le seul espoir de victoire.

    J’espère que vous verrez en cette lettre l’esprit dans lequel elle est écrite : plus une interrogation qu’une critique.

    Ryan

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